La Loi de Lynch/7

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Amyot (p. 67-78).

VII.

La colline du Bison-Fou.

Une heure environ avant le lever du soleil, Stanapat éveilla les guerriers et leur donna l’ordre de se mettre en marche.

Les Apaches saisirent leurs armes, se formèrent en file indienne, et, au signal de leur chef, ils s’engagèrent dans les fourrés qui les séparaient du rucher où se tenaient les chasseurs blancs.

Bien qu’il n’y eût qu’une distance de deux lieues, la marche des Apaches dura cependant plus d’une heure ; mais elle fut menée avec tant de prudence, que les chasseurs, malgré la surveillance qu’ils exerçaient, ne se doutèrent nullement que leurs ennemis se trouvaient aussi près d’eux.

Au pied du rocher les Apaches s’arrêtèrent : Stanapat ordonna que le camp fût immédiatement dressé.

Les Indiens, lorsqu’ils le veulent, savent fort bien établir leurs lignes.

Cette fois, comme c’était un siège en règle qu’ils avaient l’intention de faire, ils ne négligèrent aucune précaution.

La colline du Bison-Fou fut enserrée par un fossé large de trois mètres et profond de quatre, dont la terre, rejetée en arrière, servit de contre-fort à de hautes barricades derrière lesquelles les Peaux Rouges se trouvèrent parfaitement à l’abri et purent tirer sans se découvrir.

Au milieu du camp on éleva deux huttes ou calli, l’une pour les chefs, l’autre destinée à servir de loge du conseil. Devant l’entrée de celle-ci, on planta d’un côté le totem ou emblème de la tribu, de l’autre on suspendit le calumet sacré.

Nous expliquerons ici ce que sont ces deux emblèmes, dont plusieurs auteurs ont parlé sans jamais les décrire, et que cependant il est fort important de connaître, si l’on veut approfondir les mœurs indiennes.

Le totem ou kukèvium est l’étendard national, la marque distinctive de chaque tribu.

Il est censé représenter l’animal emblème respectif de la tribu : coyote, jaguar, bison, etc., chaque tribu ayant le sien propre.

Celui-ci représentait un bison blanc.

Le totem est un long bâton garni de plumes de couleurs variées, qui y sont attachées perpendiculairement de haut en bas.

Cet étendard est porté par le chef seul de la tribu.

Le calumet est une pipe dont le tube est long de quatre, six et même dix pieds ; quelquefois ce tube est rond, mais le plus souvent plat. Il est orné d’animaux peints, de cheveux, de plumes de porc-épic ou d’oiseaux de couleurs tranchantes. Le fourneau est généralement en marbre rouge ou blanc ; lorsque la pierre est de couleur sombre, on la peint en blanc avant de s’en servir. Le calumet est sacré. Il a été donné aux Indiens par le Soleil ; pour cette raison il ne doit jamais être souillé par le contact du sol.

Dans les campements, il est tenu élevé sur deux bâtons fichés en terre, dont les extrémités sont en forme de fourche.

L’Indien chargé de porter le calumet est considéré comme l’étaient chez nous les hérauts d’armes ; sa personne est inviolable. C’est ordinairement un guerrier renommé de la tribu, qu’une blessure grave reçue dans un combat a estropié et rendu incapable de se battre.

Le soleil se levait au moment où les Apaches terminaient leurs retranchements.

Les blancs, malgré toute leur bravoure, sentirent un frisson de terreur agiter leurs membres lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils étaient ainsi investis de tous côtés, d’autant plus que les clartés encore vagues du jour naissant leur laissaient apercevoir dans les lointains de l’horizon plusieurs troupes de guerriers qui s’avançaient de points différents.

— Hum ! murmura Valentin en hochant la tête, la partie sera rude.

— Vous croyez notre situation mauvaise ? lui demanda le général.

— C’est-à-dire que je la crois détestable.

— Canarios ! fit le général Ibañez ; nous sommes perdus alors.

— Oui, répondit le Français, à moins d’un miracle.

— Caspita ! Ce que vous dites est peu rassurant, savez-vous, cher ami ? Ainsi, à votre avis, il n’y a plus d’espoir ?

— Si, reprit Valentin, il nous en reste un seul.

— Lequel ? s’écria vivement le général.

— Il nous reste l’espoir du pendu, que la corde casse. Le général fit un mouvement.

— Rassurez-vous, reprit le Français toujours sarcastique ; elle ne cassera pas, je vous en réponds.

— Belle consolation que vous me donnez là, fit le général d’un air moitié gai, moitié fâché.

— Dame, que voulez-vous, c’est la seule qu’il me soit permis de vous donner en ce moment ; mais, ajouta-t-il en changeant brusquement de ton, tout cela ne nous empêche pas de déjeuner, je suppose.

— Bien au contraire, répondit le général, car je vous avoue que j’ai une faim de loup, chose qui, je vous assure, ne m’était pas arrivée depuis longtemps.

— À table alors, s’écria Valentin en riant, nous n’avons pas un instant à perdre si nous voulons déjeuner tranquilles.

— En êtes-vous sûr ?

— Pardieu ! Du reste, à quoi bon nous inquiéter d’avance ? Venez vous mettre à table.

Les trois hommes se dirigèrent alors vers une tente en feuillage adossée au tombeau du Bison-Fou, et, comme ils l’avaient dit, ils mangèrent d’un excellent appétit ; peut-être, ainsi que le soutenait le général, était-ce parce que la vue des Apaches les avait mis en bonnes dispositions.

Cependant Stanapat, dès qu’il avait eu installé son camp, s’était empressé d’expédier des courriers dans toutes les directions, afin d’avoir le plus tôt possible des nouvelles de ses alliés.

Ceux-ci parurent bientôt, accompagnés de leurs joueurs de chichikoués et de tambours.

Ces guerriers étaient au moins cinq cents, tous beaux et bien faits, revêtus de riches costumes, tous parfaitement armés et offrant à des yeux prévenus l’aspect le plus effrayant qui se puisse voir.

Le chef, qui arrivait avec cette troupe nombreuse, était le Chat-Noir.

Nous expliquerons en quelques mots l’arrivée de ce chef avec sa tribu parmi ses frères apaches, arrivée qui peut sembler extraordinaire après le rôle joué par le Chat-Noir dans l’attaque du camp du squatter.

Le Cèdre-Rouge avait été surpris par les chasseurs au milieu de la nuit. Le feu avait, dans les premiers moments, été mis au camp par les assaillants.

Le tremblement de terre était venu compliquer si bien la situation, que nul des gambusinos ne s’était aperçu de la trahison du Chat-Noir, qui, de son côté, dès qu’il avait eu enseigné la position des gambusinos, s’était borné à lancer ses guerriers en avant, tout en se gardant bien de donner de sa personne et restant, au contraire, à l’arrière-garde, de façon à ne pas se compromettre et pouvoir, le moment venu, prendre le parti qui lui conviendrait le mieux.

Sa ruse avait eu la plus complète réussite. Les gambusinos, attaqués de tous les côtés à la fois, n’avaient songé qu’à se défendre le mieux possible, sans avoir le temps de reconnaître si dans les rangs de leurs ennemis se trouvaient des transfuges de leurs alliés.

Aussi le Chat-Noir fut-il parfaitement reçu par Stanapat, heureux du secours qui lui arrivait.

Pendant le cours de la journée, d’autres troupes entrèrent successivement dans le camp, si bien qu’au coucher du soleil, près de quinze cents guerriers peaux rouges se trouvèrent réunis au pied du rocher.

Les chasseurs furent complétement investis.

Les mouvements des Indiens leur firent bientôt comprendre qu’ils ne comptaient s’éloigner qu’après les avoir réduits.

Les Indiens sont les hommes les moins prévoyants qu’on puisse voir.

Au bout de deux jours, comme il fallait remédier à cet état de choses, une grande chasse aux bisons fut organisée.

Au point du jour, trente-cinq chasseurs, sous les ordres du Chat-Noir, quittèrent le camp, traversèrent le bois et s’élancèrent dans la prairie.

Après deux heures d’une course rapide, ils passèrent à gué la petite rivière de la Tortue, sur les bords de laquelle ils s’arrêtèrent pour laisser souffler leurs chevaux. Ils profitèrent de ce temps d’arrêt en allumant un feu de fiente de bison, auquel ils rôtirent leur déjeuner, puis ils se remirent en route.

Vers midi, du sommet d’une colline, ils examinèrent la plaine qui s’étendait à leurs pieds. Ils virent, à une assez grande distance, plusieurs petits troupeaux de cinq et six bisons mâles qui paissaient tranquillement.

Les chasseurs armèrent leurs fusils, descendirent dans la plaine et exécutèrent une charge en règle contre ces animaux lourds à la vérité, mais qui pourtant courent fort vite.

Chacun se laissa bientôt entraîner à la poursuite de l’animal qui se trouvait le plus près de lui.

Les bisons prennent parfois des altitudes menaçantes et poursuivent même à leur tour les chasseurs pendant vingt ou vingt-cinq pas ; mais il est facile de les éviter ; dès qu’ils reconnaissent l’inutilité de leur poursuite, ils se prennent à fuir.

Les Indiens et les demi-sang ont une telle habitude de cette chasse à cheval qu’il leur arrive rarement d’avoir besoin de plus d’un coup pour tuer un bison.

Lorsqu’ils tirent, ils n’appuient pas leur arme contre l’épaule, mais étendent, au contraire, les deux bras dans toute leur longueur ; sitôt qu’ils sont à une douzaine de pas de l’animal, ils font feu dans cette position, puis ils rechargent leur fusil avec une promptitude incroyable, car ils ne bourrent pas, laissent la balle, dont ils conservent toujours un certain nombre dans la bouche, tomber immédiatement sur la poudre à laquelle elle s’attache et qui la renvoie aussitôt.

Au moyen de cette vitesse peu commune, les Indiens firent en peu de temps un vrai massacre dans les troupeaux de bisons.

Soixante-huit de ces animaux avaient été abattus en moins de deux heures.

Le Chat-Noir en avait tué onze pour sa part.

Les animaux furent dépecés et chargés sur des chevaux amenés à cet effet, puis les chasseurs reprirent gaiement le chemin du camp en causant entre eux des péripéties singulières ou dramatiques de la chasse avec toute la vivacité indienne si colorée.

Grâce à cette expédition, les Apaches étaient approvisionnés pour longtemps.

À peu de distance du camp, les Indiens aperçurent un cavalier qui accourait vers eux à toute bride.

Le Chat-Noir fit faire halte et attendit. Il était évident que l’individu qui arrivait ainsi ne pouvait être qu’un ami. Un ennemi ne serait pas venu se livrer de cette façon.

Les doutes furent bientôt dissipés.

Les Apaches reconnurent la Gazelle blanche. Nous avons dit quelque part que les Indiens aimaient beaucoup la jeune fille. Ils la reçurent fort gracieusement et la conduisirent au Chat-Noir, qui attendait immobile qu’elle vînt le trouver.

Le chef l’examina un instant avec attention.

— Ma fille est bienvenue, dit-il ; est-ce l’hospitalité qu’elle demande aux Indiens ?

— Non, chef ; je viens me joindre à eux contre les Faces Pâles, ainsi que j’ai déjà fait, répondit-elle résolument ; du reste, vous le savez aussi bien que moi, ajouta-t-elle.

— Bon, reprit le chef, nous remercions ma fille ; ses amis sont absents, mais nous attendons d’ici à quelques heures peut-être l’arrivée du Cèdre-Rouge et des grands couteaux de l’est.

Un nuage de mécontentement obscurcit le front de la jeune fille ; mais elle se remit aussitôt et fit ranger son cheval à côté de celui du chef en disant avec indifférence :

— Le Cèdre-Rouge reviendra quand bon lui semblera, cela m’est parfaitement égal. Ne suis-je pas l’amie des Apaches ?

— C’est vrai, répondit l’Indien en s’inclinant ; ma fille veut-elle se remettre en route ?

— Quand il vous plaira, chef.

— Partons donc, dit le Chat-Noir en faisant un signe à ses compagnons.

La troupe des chasseurs repartit au galop.

Une heure plus tard, elle entrait dans le camp, où elle était reçue par les cris de joie des guerriers apaches.

Le Chat-Noir fit préparer un calli pour la jeune fille ; puis, après avoir visité les postes et écouté les rapports des éclaireurs, il vint s’asseoir auprès de l’arbre où la Gazelle blanche s’était laissée tomber pour réfléchir aux devoirs nouveaux que lui imposaient les engagements qu’elle avait pris avec le Blood’s Son et le soin de sa vengeance.

— Ma fille est triste, dit le vieux chef en allumant sa pipe au moyen d’une longue baguette garnie de plumes et peinte de diverses couleurs, qui lui servait de talisman ; car, avec cette superstition naturelle à certains Indiens, il était persuadé que s’il touchait une fois le feu avec ses mains, il mourrait sur-le-champ.

— Oui, répondit la jeune fille ; mon cœur est sombre, un nuage s’est étendu sur mon esprit.

— Que ma fille se console, celui qu’elle a perdu sera vengé.

— Les Visages Pâles sont forts, répondit-elle en le regardant fixement.

— Oui, dit le chef, les blancs ont la force de l’ours gris, mais les Indiens ont la ruse du castor ; que ma fille se rassure donc, ses ennemis ne lui échapperont pas.

— Mon père le sait ?

— Le Chat-Noir est un des grands sachems de sa nation, rien ne lui est caché. En ce moment, toutes les nations des prairies, auxquelles se sont joints les demi-sang, s’avancent pour cerner définitivement le rocher qui sert de refuge au grand chasseur pâle ; demain, peut-être, six mille guerriers peaux rouges seront ici. Ma fille peut donc voir que sa vengeance est assurée, à moins que les Visages Pâles ne s’envolent au plus haut des airs ou plongent au plus profond des eaux, ce qui ne peut arriver ; ils sont perdus.

La jeune fille ne répondit pas, sans plus songer au chef indien dont le regard perçant restait fixé sur elle ; elle se leva et se mit à marcher avec agitation.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle à demi-voix, ils sont perdus ! Oh ! n’être qu’une femme et ne pouvoir rien pour eux ! Comment les sauver ?

— Que dit donc ma fille ? Wacondah lui aurait-il troublé l’esprit ? lui demanda le Chat-Noir en lui posant la main sur l’épaule et se plaçant devant elle.

L’Espagnole le regarda un instant, puis elle laissa tomber sa tête dans ses mains en murmurant d’une voix étouffée :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis folle !

Le Chat-Noir jeta un regard scrutateur autour de lui, et se penchant à l’oreille de la jeune fille :

— Que ma sœur me suive, dit-il d’une voix ferme et accentuée.

La Gazelle blanche releva la tête et fixa les yeux sur lui ; le chef posa un doigt sur sa bouche comme pour lui recommander le silence, et, tournant le dos, il s’enfonça dans le bois.

La jeune fille le suivit, inquiète.

Ils marchèrent pendant quelques minutes.

Enfin ils arrivèrent au sommet d’un monticule dégarni d’arbres d’où l’œil, planant dans l’espace, distinguait tous les environs.

Le Chat-Noir s’arrêta, et faisant signe à l’Espagnole de s’approcher de lui :

— Ici nous pouvons causer ; que ma fille parle ; mes oreilles sont ouvertes.

— Que puis-je dire que mon père ne sache pas ? répondit la jeune fille avec défiance.

— Ma fille veut sauver ses frères pâles. N’est-ce pas cela ?

— Eh bien, oui ! fît-elle avec exaltation. Pour des raisons que je ne puis vous dire, ces hommes qui, il y a quelques jours, m’étaient odieux, me sont devenus chers ; aujourd’hui, je voudrais les sauver au péril de ma vie.

— Oui, dit le vieillard comme se parlant à lui-même, les femmes sont ainsi : comme les feuilles que le vent balance dans l’espace, leur esprit change de direction au moindre souffle de la passion.

— Maintenant, vous savez mon secret, reprit-elle avec résolution ; peu m’importe de vous l’avoir divulgué, agissez comme bon vous semblera, mais ne comptez plus sur moi.

— Au contraire, reprit l’Apache avec son rire sardonique, j’y compte plus que jamais.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh bien, continua le Chat-Noir en jetant un regard perçant autour de lui et en baissant la voix, moi aussi je veux les sauver.

— Vous ?

— Moi. Le grand chef pâle ne m’a-t-il pas fait échapper, dans le village des Comanches, à la mort qui m’attendait ? N’a-t-il pas partagé en frère avec moi l’eau de feu de sa gourde pour me donner la force de me tenir à cheval et de rejoindre les guerriers de ma tribu ? Le Chat-Noir est un grand chef. L’ingratitude est un vice blanc. La reconnaissance est une vertu rouge. Le Chat-Noir sauvera son frère.

— Merci, chef ! s’écria la jeune fille en serrant dans ses mains mignonnes les rudes mains du vieillard, merci de votre loyauté. Mais, hélas ! le temps s’écoule rapidement ; demain sera dans quelques heures, et peut-être ne réussirons-nous pas.

— Le Chat-Noir est prudent, répondit le chef. Que ma sœur écoute ; mais, d’abord, peut-être ne sera-t-elle pas fâchée d’avertir ses amis qu’elle veille sur eux.

La Gazelle blanche sourit sans répondre. L’Indien siffla d’une façon particulière.

Le Rayon-de-Soleil parut.