La Mère (Gorki)/2/13

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XIII


À midi, elle était au greffe de la prison ; les yeux troublés, elle examinait le visage barbu de Pavel, assis en face d’elle, guettant le moment où elle pourrait lui remettre le billet fortement serré entre ses doigts.

— Je suis bien portant ainsi que tous les autres ! dit Pavel à mi-voix. Et toi, comment vas-tu ?

— Très bien ! Iégor est mort ! répondit-elle machinalement.

— Vraiment ! s’écria Pavel en baissant la tête.

— La police est venue à l’enterrement, il y a eu une bagarre, on a arrêté quelqu’un, continua-t-elle avec simplicité.

Le sous-directeur de la prison fit claquer ses lèvres minces avec énervement et grommela en se levant :

— Ne parlez pas de cela… c’est interdit… vous le savez bien ! Il est défendu de parler de politique… oh ! mon Dieu !

La mère se leva aussi et déclara d’un ton innocent, comme pour s’excuser :

— Je ne parlais pas de politique, je parlais de la bagarre. Et c’est bien vrai qu’ils se sont battus… Il y en a même un qui a eu la tête fendue.

— C’est égal ! Je vous prie de vous taire ! c’est-à-dire d’être muette sur tout ce qui ne concerne pas personnellement vous, votre famille ou votre maison…

Sentant que ses explications n’étaient pas claires, il s’assit à la table, et ajouta d’un ton las et désolé, en classant ses documents :

— C’est moi qui suis responsable…

La mère lui jeta un coup d’œil, glissa vivement le billet dans la main de Pavel et soupira avec soulagement :

— Je ne sais vraiment pas de quoi parler…

Pavel sourit :

— Moi non plus…

— Alors il est inutile de faire des visites ! observa le fonctionnaire avec irritation. Vous ne savez pas de quoi parler, et vous venez, vous nous dérangez…

— Quand passeras-tu en jugement ? demanda la mère après un instant de silence.

— Le procureur est venu ces jours-ci, il a dit que ce serait bientôt…

Ils échangèrent des paroles banales ; la mère voyait que Pavel la regardait avec amour. Il n’avait pas changé, il était toujours calme et pondéré ; seule, sa barbe avait vigoureusement poussé et le vieillissait ; ses poignets étaient plus blancs. Elle voulut lui faire plaisir et lui parler de Vessoftchikov ; sans changer de voix, du même ton dont elle disait des riens, elle continua :

— J’ai vu ton filleul…

Pavel la fixa d’un air interrogateur. Pour évoquer le visage grêlé du jeune homme, la mère se picota les joues avec le doigt…

— Il va bien, c’est un garçon robuste et déluré, il va bientôt entrer en place… Tu te souviens ? il réclamait toujours un travail pénible.

Pavel avait compris, il hocha la tête, et répondit, les yeux illuminés d’un gai sourire :

— Comment donc !… si je m’en souviens !…

— Eh bien, voilà ! dit-elle avec satisfaction.

Elle était contente d’elle-même et touchée par la joie de son fils. Lorsqu’elle partit, il lui serra la main vigoureusement :

— Merci, maman !

Comme une vapeur d’ivresse, un sentiment d’extase monta à la tête de la mère ! Elle sentait le cœur de son fils tout proche du sien ; elle n’eut pas la force de lui répondre par des mots et se contenta de lui serrer la main, sans parler.

Lorsqu’elle rentra, elle trouva Sachenka. La jeune fille avait l’habitude de venir le jour où la mère allait à la prison. Jamais elle ne la questionnait au sujet de Pavel ; si Pélaguée ne parlait pas elle-même de son fils, Sachenka la regardait fixement, et c’était tout. Mais, ce jour-là, elle l’accueillit par une question inquiète :

— Eh bien, que fait-il ?

— Il est bien !

— Vous lui avez donné le billet ?

— Bien entendu !

— Il l’a lu ?

— Mais non ! Comment aurait-il pu le faire !

— C’est vrai… j’oubliais ! dit lentement la jeune fille. Attendons encore une semaine… Qu’en pensez-vous ? sera-t-il d’accord ?

Elle regarda fixement la mère.

— Oui… je ne sais pas… je crois que oui ! répondit la mère. Pourquoi ne s’évaderait-il pas ? Il n’y a pas de danger…

Sachenka hocha la tête et demanda d’un ton sec :

— Vous ne savez pas ce qu’on peut donner à manger au malade ? Il dit qu’il a faim…

— On peut lui donner de tout… de tout ! J’y vais de suite !

Elle alla à la cuisine ; Sachenka la suivit lentement.

La mère se pencha sur le fourneau pour prendre une casserole.

— Attendez, dit la jeune fille à voix basse.

Son visage pâlit, ses yeux se dilatèrent avec angoisse, et ses lèvres tremblantes chuchotèrent vivement :

— Je voulais vous demander… je le sais, il ne voudra pas ! persuadez-le… Dites-lui qu’il nous est nécessaire… qu’on ne peut se passer de lui… que j’ai peur qu’il en tombe malade… que j’ai bien peur… Vous le voyez, le jour du jugement n’est pas encore fixé !…

Elle parlait avec difficulté. L’effort la raidissait toute ; elle ne regardait pas la mère ; sa voix était inégale comme une corde qu’on tend et qui se brise soudain. Les paupières baissées avec lassitude, la jeune fille se mordit les lèvres, et les jointures de ses doigts contractés craquèrent.

La mère fut toute saisie à la vue de cet accès d’émotion, mais elle comprit ; troublée, pleine de tristesse, elle étreignit Sachenka et répondit à voix basse :

— Mon enfant… il n’écoute personne que lui-même… personne !

Les deux femmes gardèrent un instant le silence, étroitement enlacées. Puis Sachenka se dégagea avec douceur et dit en frémissant :

— Oui… vous avez raison ! Ce sont des bêtises… mes nerfs…

Et redevenant grave tout d’un coup, elle conclut simplement :

— Pourtant, il faut donner à manger au blessé !…

Puis, assise au chevet d’Ivan, elle lui demanda d’un ton de sollicitude amicale :

— Vous avez bien mal à la tête ?

— Non, pas trop… seulement, tout est vague… je suis faible ! répondit Ivan avec confusion en tirant sa couverture jusqu’au menton ; ses yeux clignotaient comme si la lumière eût été trop forte. Remarquant que le jeune homme ne se décidait pas à manger en sa présence, Sachenka se leva et sortit de la pièce.

Ivan se redressa, la suivit du regard et dit en clignant de l’œil :

— Elle est si jolie…

Il avait les yeux clairs et joyeux, des dents petites et serrées ; sa voix muait encore.

— Quel âge avez-vous ? demanda pensivement la mère.

— Dix-sept ans !…

— Où sont vos parents ?

— À la campagne… Il y a sept ans que je suis ici… j’ai quitté le village en sortant de l’école… Et vous, camarade, quel est votre nom ?

La mère était toujours amusée et touchée quand on l’appelait ainsi. Elle demanda en souriant :

— Quel besoin avez-vous de le savoir ?

Après un instant de silence, le jeune homme, embarrassé, expliqua :

— Voyez-vous, un étudiant de notre cercle… c’est-à-dire celui qui nous faisait des lectures… nous a parlé de la mère de Pavel Vlassov, vous savez, l’organisateur de la démonstration du Premier Mai… le révolutionnaire Vlassov.

Elle hocha la tête et prêta l’oreille.

— C’est lui qui, le premier, a déployé l’étendard de notre parti ! déclara fièrement le jeune homme ; et sa fierté eut un écho dans le cœur de la mère. Je n’y étais pas… Nous avions l’intention de faire une démonstration ici aussi ; nous avons échoué, nous étions trop peu ! Mais cette année-ci, ce sera différent. Vous verrez !…

Il haletait d’émotion, se délectant à l’idée des événements futurs ; puis il continua en agitant sa cuiller :

— Donc, je parlais de la mère de Vlassov… elle s’est aussi mise du parti après l’arrestation de son fils… On dit que cette vieille-là est étonnante !…

Pélaguée eut un large sourire ; elle était à la fois flattée et un peu gênée. Elle allait lui dire que la mère de Pavel, c’était elle ; mais elle se retint et pensa avec tristesse et un peu d’ironie :

« Ah ! vieille sotte que je suis !… »

— Mangez donc !… Vous serez plus vite guéri pour reprendre la bonne besogne ! dit-elle tout d’un coup avec émotion en se penchant vers lui. La cause du peuple a besoin de bras jeunes et robustes, de cœurs purs, d’esprits loyaux… ce sont ces forces qui le font vivre, c’est par elles que seront vaincus tout le mal et toute l’infamie…

La porte s’ouvrit, laissant entrer le froid humide de l’automne. Sophie parut, joyeuse, les joues toutes rouges.

— Les espions me poursuivent comme les décavés une riche héritière, ma parole d’honneur ! Il faut que je parte d’ici… Eh bien, Ivan, comment allez-vous ? Bien ?… Pélaguée, que dit Pavel ?… Sachenka est ici ?

Tout en allumant une cigarette, elle questionnait sans attendre les réponses. Elle caressait la mère et le jeune homme du regard de ses yeux gris. La mère la considérait et pensait avec un sourire intérieur :

« Et voilà que moi aussi, je deviens une créature humaine… et une bonne même ! »

Se penchant de nouveau vers Ivan, elle dit :

— Guérissez-vous, mon garçon !

Et elle alla dans la salle à manger, où Sophie disait à Sachenka :

— Elle en a déjà préparé trois cents exemplaires. Elle se tue à l’ouvrage… Quel héroïsme ! Savez-vous, Sachenka, c’est un grand bonheur que de vivre parmi des gens pareils, d’être leur camarade, de travailler avec eux…

— Oui ! répondit la jeune fille à voix basse.

Le soir, Sophie dit :

— Mère, il faudra que vous fassiez de nouveau un voyage à la campagne !…

— Avec plaisir ! Quand faut-il partir ?

— Dans trois jours… cela vous va-t-il ?…

— Oui !

— Mais vous n’irez pas à pied ! conseilla Nicolas à mi-voix. Vous louerez des cheveux de poste et vous prendrez une autre route, par le district de Nikolski…

Il se tut ; il avait un air sombre qui n’allait pas à son visage ; ses traits calmes eurent une grimace bizarre et laide.

— C’est un grand détour ! observa la mère. Et les chevaux coûtent cher…

— Voyez-vous… reprit Nicolas, en général, je suis opposé à ces voyages. Il y a de l’agitation dans ces endroits… il y a eu des arrestations, on a enfermé un maître d’école… il faut être prudent… mieux vaudrait attendre un peu…

— Bah ! déclara la mère en souriant. Et puis vous dites qu’on ne torture pas en prison ?

Tout en pianotant sur la table, Sophie observa :

— Il est très important pour nous que la distribution des brochures et des proclamations se fasse sans interruption… Vous n’avez pas peur d’y aller, Pélaguée ? fit-elle brusquement.

La mère se sentit offensée.

— Ai-je jamais eu peur ? Même la première fois je n’étais pas effrayée… et vous…

Sans achever la phrase, elle baissa la tête. Chaque fois qu’on lui demandait si elle avait peur, si elle pouvait faire une chose ou l’autre, si c’était commode pour elle, elle sentait qu’on désirait quelque chose d’elle et que les camarades l’écartaient d’eux, la traitaient autrement qu’ils se traitaient les uns les autres.

Lorsque arrivèrent les jours des plus gros événements, elle s’effraya d’abord un peu de la rapidité des incidents, de l’abondance des émotions, mais, bientôt entraînée par l’exemple et sous l’impulsion des idées qui la dominaient, son cœur se remplit d’une ardente soif de travail. Telle était son humeur ce jour-là ; la question de Sophie lui fut donc d’autant plus désagréable.

— Il est inutile de demander si j’ai peur… ou des choses de ce genre, reprit-elle en soupirant. Pourquoi aurais-je peur ?… Ce sont ceux qui possèdent quelque chose qui ont peur… Et moi, qu’ai-je ? Mon fils seulement… J’avais peur pour lui… j’avais peur qu’on le torture, et qu’on m’en fît autant… Mais du moment qu’on ne torture pas, qu’importe le reste !

— Vous n’êtes pas fâchée contre moi ? s’écria Sophie.

— Non… Seulement, vous ne demandez jamais aux autres s’ils ont peur…

Nicolas enleva vivement ses lunettes, les remit et regarda fixement sa sœur. Le silence embarrassé qui se fit agita Pélaguée ; se levant avec un air gêné, elle allait parler, mais Sophie lui prit doucement la main et dit à voix basse :

— Excusez-moi !… Je ne le ferai jamais plus !

Cette promesse fit rire la mère ; quelques instants plus tard, ils parlaient tous trois affectueusement, mais avec des airs soucieux, du voyage à la campagne.