La Mère (Gorki)/2/14

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XIV


Dès l’aurore, la mère était déjà dans la voiture qui cahotait sur la route détrempée par les pluies d’automne. Un vent humide soufflait ; la boue volait en mille éclaboussures ; le postillon, assis sur le bord de la carriole, tourné vers Pélaguée, se plaignait d’une voix nasillarde et pensive :

— Je lui ai dit, à mon frère, partageons ! Et nous avons commencé à partager…

Soudain, il cingla le cheval de gauche d’un coup de fouet en criant avec rage :

— Veux-tu marcher, sale bête !

Les grasses corneilles d’automne sautillaient gravement dans les champs nus ; le vent venait à leur rencontre en sifflant ; elles présentaient les flancs à ses coups qui ébouriffaient leurs plumes et les faisaient chanceler ; alors elles cédaient à la force et s’envolaient avec des battements d’ailes nonchalants.

— Enfin, il m’a lésé… j’ai vu qu’il n’y avait rien à faire, continua le postillon.

Ces paroles résonnaient comme en rêve aux oreilles de la mère ; dans son cœur naissait une pensée muette, sa mémoire faisait défiler devant elle la longue série des événements survenus durant les dernières années. Autrefois, la vie lui semblait créée on ne sait où, dans le lointain, on ne savait par qui, ni pourquoi, et maintenant, une foule de choses se faisaient sous ses yeux, avec son aide. Et un vague sentiment montait en elle ; c’était de la perplexité et une douce tristesse, du contentement et de la méfiance d’elle-même…

Autour d’elle tout s’ébranlait en un lent mouvement ; au ciel des nuages gris voguaient lourdement, se dépassant les uns les autres ; des deux côtés de la route fuyaient les arbres mouillés dont les faîtes dénudés se balançaient ; les champs s’étendaient en cercles ; des monticules s’avançaient, puis restaient en arrière ; on eût dit que cette journée trouble courait au devant de quelque chose de lointain, d’indispensable.

La voix nasillarde du postillon, le tintement des grelots, le sifflement humide et le frôlement du vent se fondaient en un ruisseau sinueux et palpitant, qui coulait au-dessus des champs avec une force uniforme et réveillait les pensées…

— Le riche se trouve à l’étroit au ciel même !… C’est toujours comme ça… Mon frère a commencé à lésiner… les autorités sont ses amis… continuait le cocher, toujours assis sur le rebord de la carriole.

Arrivé au terme du voyage, il détela les chevaux et dit à la mère d’un ton désespéré :

— Tu pourrais bien me donner cinq kopeks… pour que je puisse boire…

Comme elle acquiesçait à sa demande, il déclara sur le même ton, en faisant résonner les deux piécettes dans le creux de sa main :

— J’achèterai pour trois kopeks d’eau-de-vie et pour deux de pain…

Dans l’après-midi, la mère fatiguée et transie, arriva au grand village de Nikolski ; elle se rendit à l’auberge, demanda du thé et, après avoir caché sous un banc sa pesante valise, elle s’assit près de la fenêtre et considéra la petite place recouverte d’un jaune tapis d’herbe piétinée, le bâtiment de l’administration communale, une grande maison grise et sombre, au toit fléchissant… Assis sur les marches du perron, un paysan chauve, à la longue barbe, fumait sa pipe.

Les nuages couraient en masses sombres, s’entassaient les uns sur les autres… Le silence régnait, un ennui maussade se dégageait de toutes choses, on aurait dit que la vie, cachée on ne sait où, se taisait.

Soudain, un sous-officier de Cosaques arriva au galop sur la place ; il arrêta son alezan devant le perron de l’administration et cria quelque chose au paysan en agitant son fouet. Ses appels traversaient les vitres, mais la mère ne pouvait comprendre les paroles… Le paysan se leva, étendit la main vers l’horizon, le sous-officier sauta à terre, chancela, lança les brides à l’homme, puis, s’appuyant pesamment à la balustrade, monta les marches et disparut dans le bâtiment.

Le silence se fit de nouveau. À deux reprises, l’alezan frappa du sabot le sol mou… Une petite fille, au regard caressant, au visage rond, et dont la courte natte ronde tombait sur l’épaule, pénétra dans la chambre où était Pélaguée. Les lèvres pincées, elle portait à bras tendus un grand plateau aux bords usés, chargé de vaisselle ; elle salua en hochant la tête.

— Bonjour, ma jolie ! lui dit amicalement la mère.

— Bonjour !

Tout en disposant sur la table les assiettes et les tasses, la fillette annonça soudain, d’un air animé :

— On vient d’attraper un brigand… on l’amène ici !

— Qu’est-ce que ce brigand ?

— Je ne sais pas…

— Qu’a-t-il fait ?

— Je ne sais pas, j’ai seulement entendu dire qu’on en avait attrapé un… C’est le garde qui est sorti en courant de l’administration pour aller chercher le commissaire, et il a crié : — Il est pris, on l’amène !

La mère regarda vers la fenêtre et aperçut des paysans qui s’approchaient. Les uns marchaient lentement, posément ; les autres se hâtaient et boutonnaient leur pelisse tout en avançant. Ils s’arrêtèrent tous au perron du bâtiment et portèrent leurs regards vers la gauche… Mais ils étaient étrangement silencieux…

La fillette jeta aussi un coup d’œil dans la rue et sortit de la chambre en faisant claquer la porte avec bruit. La mère tressaillit, elle dissimula de son mieux sa valise sous le banc ; puis, ayant jeté un fichu sur sa tête, elle sortit vivement de la maison, réprimant l’incompréhensible envie de s’enfuir qui l’envahissait tout à coup…

Lorsqu’elle arriva sur le perron de l’auberge, un froid aigu la frappa aux yeux et à la poitrine ; elle fut suffoquée, ses jambes s’engourdirent : au milieu de la place elle voyait s’avancer Rybine, les bras attachés derrière le dos, flanqué de deux gardes ; autour du perron de la mairie, une foule de paysans attendaient en silence.

Étourdie, sans se rendre compte de ce qu’elle voyait, la mère ne quittait pas Rybine du regard. Il parlait et elle entendait le son de sa voix, mais les mots s’envolaient sans réveiller l’écho dans le vide tremblant et obscur de son cœur…

Elle revint à elle et reprit haleine ; un paysan à la barbe blonde la regardait fixement de ses yeux bleus. Elle toussa, se frotta la gorge avec des mains affaiblies par la terreur et demanda avec effort :

— Qu’y a-t-il ?

— Regardez vous-même, répliqua le paysan en se détournant. Un autre campagnard s’approcha et se plaça à côté de lui.

Les gardes s’arrêtèrent devant la foule qui grossissait sans cesse, mais restait silencieuse ; soudain, la voix de Rybine résonna, énergique.

— Vous avez entendu parler des papiers dans lesquels on disait la vérité sur notre existence de paysans… Eh bien, c’est à cause de ces papiers qu’on m’arrête… c’est moi qui les ai distribués dans le peuple…

Les gens se pressèrent autour de Rybine… Sa voix était calme, mesurée, la mère en fut soulagée.

— Tu entends ? demanda le camarade du paysan aux yeux bleus en le poussant du coude.

Sans répondre, celui-ci leva la tête et regarda de nouveau la mère. Le second paysan fit de même ; plus jeune que le premier, il avait un visage maigre couvert de taches de rousseur et une petite barbe noire… Les deux hommes s’écartèrent un peu…

— Ils ont peur ! se dit la mère.

Son attention augmenta. Du haut du perron, elle voyait distinctement le visage noirci et tuméfié de Rybine ; elle apercevait l’éclat de ses yeux : elle aurait voulu qu’il la vît aussi ; elle se dressa sur la pointe des pieds en tendant le cou.

Les gens la considéraient d’un air morne, avec défiance, sans mot dire. Dans les derniers rangs de la foule seulement, on entendait un bruit continu de conversations.

— Paysans, mes frères, dit Rybine d’une voix pleine et ferme, ayez confiance en ces papiers… Je marche peut-être à là mort à cause d’eux, on m’a battu, torturé, on voulait me forcer à dire où je les avais pris, on me frappera encore… je supporterai tout !… parce que dans ces papiers se trouve la vérité… et la vérité doit nous être plus chère que le pain !… que la vie !…

— Pourquoi dit-il cela ? demanda l’un des deux paysans.

L’homme aux yeux bleus répondit avec lenteur :

— Qu’est-ce que cela peut lui faire… on ne meurt pas deux fois… maintenant il est déjà condamné…

Les agriculteurs restaient muets, lançant des regards furtifs et maussades ; tous semblaient accablés par quelque chose d’invisible et de pesant.

Le sous-officier apparut soudain sur le perron de l’administration ; titubant, il hurla d’une voix avinée :

— Qu’est-ce que tout ce monde ? Qui parle ?

Il se précipita sur la place, saisit Rybine par les cheveux, le secoua en avant et en arrière, et cria :

— C’est toi qui parles, fils de chienne… c’est toi ?

La foule devint houleuse et se mit à gronder. En proie à une angoisse violente, la mère baissa la tête. L’un des deux paysans poussa un soupir. Et la voix de Rybine résonna de nouveau :

— Eh bien regardez, bonnes gens !…

— Tais-toi !

Et le sous-officier lui donna un coup de poing sur l’oreille. Rybine chancela, puis haussa les épaules.

— On vous lie les mains et on vous torture comme on veut !…

— Gardes ! emmenez-le ! Dispersez-vous !

Et sautant devant Rybine comme un chien attaché devant un morceau de viande, le sous-officier lui lança des coups de poing au visage, au ventre et à la poitrine…

— Ne le bats pas ! cria une voix dans la foule.

— Pourquoi le frappes-tu ? demanda un autre.

— Allons ! dit le paysan aux yeux bleus à son compagnon en hochant la tête. Sans se hâter, ils traversèrent la place, tandis que la mère les suivait d’un regard sympathique. Elle soupira avec soulagement. Le sous-officier accourut de nouveau lourdement sur le perron et se mit à hurler avec fureur, en brandissant le poing :

— Amenez-le ici, je vous dis !…

— Non ! répliqua une voix sonore. (La mère comprit que c’était celle du paysan aux yeux bleus.) Il ne faut pas le permettre… Si on le fait entrer là-dedans, il sera roué de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive… Et après, on dira que c’est nous qui sommes coupables, que c’est nous qui l’avons tué… Il ne faut pas le permettre…

— Paysans ! s’écria Rybine. Vous ne voyez donc pas comment vous vivez, vous ne voyez pas qu’on vous dépouille, qu’on vous trompe, qu’on boit votre sang ?… Tout repose sur vous, vous êtes la principale force de la terre… vous êtes toute sa force… Et quels sont vos droits ? Votre seul droit, c’est de crever de faim !

Soudain, les paysans se mirent à crier, s’interrompant mutuellement :

— Il a raison, cet homme !

— Appelez le commissaire de police rurale ! Où est-il ?

— Le sous-officier a été le chercher !

— Allons donc ! Il est ivre !

— Ce n’est pas à nous de rassembler les autorités !

La foule s’agitait de plus en plus.

— Parle ! Nous ne te laisserons pas battre !

— Qu’est-ce que tu as fait, hein ?

— Déliez-lui les mains !

— Non, non, frères !

— Pourquoi pas… Cela n’a pas d’importance !…

— Réfléchissez avant de faire des bêtises !

— Les mains me font mal ! dit Rybine en dominant le tumulte de sa voix sonore et mesurée. Mes frères ! je ne me sauverai pas !… Je ne puis pas m’enfuir de la vérité, car elle vit en moi !…

Quelques personnes se détachèrent de la foule et s’éloignèrent en hochant la tête ; les uns riaient… Mais sans cesse des gens excités, mal vêtus, qui s’étaient habillés à la hâte arrivaient de tous côtés… ils bouillonnaient autour de Rybine, comme une écume noire ; debout au milieu d’eux, telle une chapelle dans la forêt, le prisonnier leva les bras au-dessus de sa tête et cria :

— Merci, merci, bonnes gens ! Nous devons nous délier les mains mutuellement ! Qui nous aiderait si nous ne nous aidions pas nous-mêmes ?

Il leva de nouveau une main tout ensanglantée :

— Voyez mon sang : il coule pour la vérité…

La mère descendit le perron, mais de la place elle ne pouvait plus voir Rybine ; elle remonta les quelques marches. Sa poitrine était brûlante, et quelque chose de vaguement joyeux y palpitait…

— Paysans ! Cherchez les petits papiers, lisez-les, ne croyez pas les autorités et les prêtres, qui vous disent que ce sont des impies et des rebelles, ceux qui vous apportent la vérité… La vérité s’en va en silence par la terre, elle se cherche un asile dans le sein du peuple… La vérité est votre meilleure amie ; pour les autorités, c’est une ennemie jurée, c’est pourquoi elle se cache…

De nouveau, quelques exclamations résonnèrent dans la foule.

— Écoutez, frères !

— Ah ! mon pauvre homme, tu es perdu !

— Qui t’a trahi ?

— Le prêtre ! répondit l’un des gardes.

Deux paysans lancèrent une bordée d’injures.

— Attention, camarades ! avertit une voix.