La Mère (Gorki)/2/24

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XXIV


Sizov s’assit sur un banc en grommelant.

— Qu’as-tu ? demanda la mère.

— Rien ! Le peuple est bête… Il ne sait rien… il vit à tâtons…

Une sonnette résonna. Quelqu’un annonça avec indifférence :

— La cour !

De nouveau, tous se levèrent comme la première fois, les juges entrèrent dans le même ordre, ils s’assirent. Les accusés furent introduits.

— Attention ! chuchota Sizov, le procureur va parler…

La mère, tendant le cou, se pencha en avant de tout son corps et se figea dans l’attente de la chose terrible.

Debout, la tête tournée vers les juges, le procureur poussa un soupir et se mit à parler en agitant en l’air sa main droite. La mère ne comprit pas les premières paroles ; la voix était facile et épaisse, tantôt elle coulait vite, tantôt elle se ralentissait. Les mots s’étendaient, volaient, tourbillonnaient telle une volée de mouches noires sur un morceau de sucre. Mais Pélaguée ne voyait en eux rien de menaçant ni de terrible. Froids comme la neige, gris comme la cendre, ils s’égrenaient et remplissaient la salle de quelque chose d’ennuyeux, d’horripilant comme une poussière fine et sèche. Ce discours abondant en mots et pauvre en idées n’arrivait sans doute pas jusqu’à Pavel et ses camarades, qui ne s’en inquiétaient absolument pas et continuaient à converser paisiblement entre eux ; tantôt ils souriaient, tantôt ils se renfrognaient pour dissimuler leurs sourires.

— Il ment ! chuchota Sizov.

La mère n’aurait pu dire si c’était vrai. Elle écoutait le procureur, comprenait qu’il accusait tout le monde, sans prendre personne à partie directement. En citant Pavel, il se mettait à parler de Fédia ; puis quand il les avait unis, il leur adjoignait Boukine ; on eût dit qu’il mettait tous les accusés dans le même sac et les y enfermait en les serrant les uns contre les autres. Mais le sens extérieur de ses paroles ne satisfaisait pas la mère ; il ne la troublait ni ne la touchait ; pourtant, elle attendait toujours la chose terrible et la cherchait obstinément sous ces paroles, sur le visage du procureur, dans ses yeux, dans sa voix, dans sa main blanche qu’il balançait lentement en l’air. Elle sentait qu’elle était là, cette chose effrayante, indéfinissable et insaisissable ; de nouveau son cœur se serra.

Elle regarda les jurés : ce discours les ennuyait visiblement. Les visages jaunes, gris, inanimés, n’avaient aucune expression, faisaient des taches cadavériques et immobiles. Ces faces d’une bouffissure maladive ou trop maigres, ternissaient de plus en plus dans la lassitude qui envahissait la salle. Le président ne faisait pas un mouvement, figé dans une attitude raide ; parfois les taches grises derrière les verres de ses lunettes fondaient sur le visage. Devant cette indifférence glaciale, cette froideur veule, la mère se demandait avec angoisse :

— Est-ce qu’on juge vraiment ?

Soudain, le réquisitoire du procureur s’interrompit comme à l’improviste, le magistrat s’inclina devant les juges et s’assit en se frottant les mains. Le maréchal de la noblesse lui fit un signe de tête en roulant les yeux. Le maire lui tendit la main et le syndic contempla son ventre en souriant.

Mais on voyait que les juges n’étaient pas satisfaits du procureur, ils ne firent pas un mouvement.

— Chien galeux ! grommela Sizov.

— La parole… dit le petit vieillard en portant un papier à son visage, la parole est au défenseur de… Fédossiev, Markov, Zagarov…

L’avocat que la mère avait vu chez Nicolas, se leva. Il avait le visage large et l’air débonnaire ; ses petits yeux rayonnaient ; il semblait avoir sous ses sourcils roux deux pointes acérées qui coupaient quelque chose dans l’air, comme des ciseaux. Il se mit à parler sans se presser, d’une voix sonore et nette ; mais la mère ne put l’écouter, Sizov lui chuchota à l’oreille :

— Tu as compris ce qu’il dit ? Il dit que ce sont des fous, des mauvais garnements à l’humeur batailleuse. C’est de Fédia qu’il veut parler !

Elle ne répondit pas, accablée par cette cruelle déception.

Son humiliation augmentait, lui oppressait l’âme. Maintenant, elle comprit pourquoi elle attendait la justice, pourquoi elle pensait assister à une discussion loyale et sévère entre la vérité de son fils et celle des juges. Elle se figurait que les juges interrogeraient Pavel longuement et avec attention sur sa vie ; qu’ils examineraient de leurs yeux perspicaces toutes les pensées et les actions de son fils, toutes ses journées ; et, quand ils verraient sa droiture, qu’ils diraient d’une voix forte : Cet homme a raison.

Mais il ne se passait rien de pareil ; il semblait que les accusés et les juges fussent à cent lieues les uns des autres et s’ignorassent mutuellement. Fatiguée par la tension de l’expectative, Pélaguée ne suivait plus les débats ; elle pensait, offensée :

— Est-ce ainsi qu’on juge ? Le jugement…

Et ce mot lui sembla vide et sonore ; il résonnait comme un vase d’argile fêlé.

— C’est bien fait ! chuchota Sizov en approuvant de la tête…

— On dirait qu’ils sont morts, les juges ! soupira la mère.

— Ils se ranimeront !

En les regardant elle vit, en effet, sur leurs visages une ombre d’inquiétude. C’était un autre avocat qui parlait, un petit homme à la physionomie pointue, pâle et ironique. Les juges l’interrompirent.

Le procureur se leva brusquement, d’une voix rapide et irritée, il prononça le mot de procès-verbal et conféra avec le petit vieillard. L’avocat les écoutait, la tête respectueusement inclinée ; puis il reprit la parole.

— Épluche ! épluche ! conseilla Sizov. Cherche donc où est l’âme !…

Dans la salle, l’animation croissait ; un emportement belliqueux se faisait jour. L’avocat attaquait les juges de toutes parts, il piquait leur vieil épiderme par des mots caustiques. Les juges semblèrent se serrer plus étroitement les uns contre les autres, se gonfler et s’élargir, pour résister aux chiquenaudes de toute la masse de leur corps mou et effondré. La mère les considérait ; ils paraissaient s’enfler toujours davantage, comme s’ils craignaient que les coups de l’avocat ne fissent résonner dans leur poitrine un écho qui troublerait leur indifférence.

Pavel se leva, et soudain le silence se fit. La mère se pencha en avant de tout son corps. Pavel dit avec calme :

— Étant l’homme d’un parti, je ne reconnais que le tribunal de mon parti ; je ne parle pas pour me défendre, mais pour satisfaire le désir de ceux de mes camarades qui n’ont pas voulu non plus de défenseur… Je veux essayer de vous expliquer ce que vous n’avez pas compris… Le procureur a qualifié notre sortie sous l’étendard de la démocratie socialiste de révolte contre les autorités suprêmes et a constamment parlé de nous comme de révoltés contre le tsar. Je dois déclarer que pour nous le tsar n’est pas toute la chaîne qui lie le corps du pays ; ce n’est que le premier anneau dont nous devons libérer le peuple…

Le silence était devenu plus profond encore au son de cette voix ferme ; la salle semblait s’élargir et Pavel reculer loin de l’auditoire ; il était devenu plus lumineux, plus en relief. La mère fut envahie par une sensation de froid.

Les juges s’agitèrent lourdement et avec inquiétude. Le maréchal de la noblesse chuchota quelques mots au juge nonchalant ; celui-ci branla la tête et s’adressa au petit vieillard, auquel le juge à l’air souffrant parlait à l’oreille, de l’autre côté. Le président, vacillant de droite à gauche dans son fauteuil, dit quelque chose à Pavel, mais sa voix se fondit dans le cours large et égal de l’exposé du jeune homme.

— Nous sommes des socialistes. Cela signifie que nous sommes les ennemis de la propriété particulière, qui désunit les hommes, les arme les uns contre les autres et crée une rivalité d’intérêts inconciliables, qui ment en essayant de dissimuler ou de justifier cette hostilité, et pervertit tous les hommes par le mensonge, l’hypocrisie et la haine… Nous estimons que la société qui considère l’homme uniquement comme un moyen de s’enrichir est anti-humaine, qu’elle nous est hostile ; nous ne pouvons accepter sa morale à double face, son cynisme éhonté et la cruauté avec laquelle elle traite les individualités qui lui sont opposées ; nous voulons lutter et nous lutterons contre toutes les formes d’asservissement physique et moral de l’homme employées par cette société, contre toutes les méthodes qui fractionnent l’homme au profit de la cupidité… Nous, les ouvriers, nous sommes ceux dont le travail crée tout, depuis les machines gigantesques jusqu’aux jouets des enfants. Et nous sommes privés du droit de lutter pour notre dignité humaine ; chacun s’arroge le droit de nous transformer en instruments pour atteindre son but ; nous voulons avoir assez de liberté pour qu’il nous soit possible, avec le temps, de conquérir le pouvoir. Le pouvoir au peuple !…

Pavel sourit et se passa lentement la main dans les cheveux ; le feu de ses yeux bleus brûla avec plus d’éclat.

— Je vous en prie… parlez de l’affaire ! dit le président d’une voix nette et forte.

Il se tournait vers Pavel de toute sa poitrine et le regardait ; il sembla à la mère que son œil gauche et terne avait une lueur avide et mauvaise. Tous les juges avaient le regard fixé sur le jeune homme ; leurs yeux semblaient se coller à lui, s’attacher à son corps pour en sucer le sang et ranimer leurs membres usés. Pavel, ferme et résolu, tendit le bras vers eux et continua d’une voix distincte :

— Nous sommes des révolutionnaires et nous le serons tant que les uns ne feront qu’opprimer les autres. Nous lutterons contre la société dont on vous a ordonné de défendre les intérêts ; la réconciliation ne sera possible entre nous que lorsque nous vaincrons. Car c’est nous qui vaincrons, nous, les opprimés ! Vos mandataires ne sont pas du tout aussi forts qu’ils le croient. Ces richesses qu’ils ont amassées et qu’ils protègent en sacrifiant des millions d’êtres malheureux, cette force qui leur donne du pouvoir sur nous, font naître parmi eux des flottements hostiles et les ruinent physiquement et moralement. La défense de votre pouvoir exige une tension d’esprit constante ; et en réalité, vous, nos maîtres, vous êtes tous plus esclaves que nous, ce sont vos esprits qui sont asservis, tandis que nous, nous ne sommes asservis que physiquement. Vous ne pouvez pas vous affranchir du joug des préjugés et des habitudes qui vous tue moralement ; nous, rien ne nous empêche d’être intérieurement libres. Et notre conscience grandit, elle se développe sans s’arrêter ; elle s’enflamme toujours plus et entraîne après elle les meilleurs éléments, moralement sains, même ceux de votre milieu… Voyez plutôt, vous n’avez déjà plus personne qui puisse lutter au nom de votre puissance avec des pensées ; vous avez déjà épuisé tous les arguments capables de vous protéger contre l’assaut de la justice historique ; vous ne pouvez plus rien créer de neuf dans le domaine intellectuel ; vous êtes stériles en esprit. Nos idées, à nous, se développent avec une force croissante ; elles pénètrent dans les masses populaires et les organisent en vue de la lutte pour la liberté, lutte acharnée, lutte implacable. Il vous sera impossible d’arrêter ce mouvement, sinon en vous servant de la cruauté et du cynisme. Mais le cynisme est évident et la cruauté irrite le peuple. Les mains que vous employez aujourd’hui pour nous étrangler, serreront demain nos mains en une étreinte fraternelle. Votre énergie, c’est l’énergie mécanique produite par l’augmentation de l’or ; elle vous unit en groupes destinés à s’engloutir mutuellement. Notre énergie à nous, c’est la force vivante et sans cesse croissante du sentiment de solidarité qui unit tous les opprimés. Tout ce que vous faites est criminel, car vous ne pensez qu’à asservir l’homme ; notre travail à nous affranchit le monde des monstres et des fantômes, créés par votre mensonge, votre cupidité, votre haine. Bientôt, la masse de nos ouvriers et de nos paysans sera libre et créera un monde libre, harmonieux et immense. Et cela sera !

Pavel se tut un instant, puis il répéta avec plus de force encore :

— Cela sera !

Les juges chuchotaient avec des grimaces bizarres, sans détacher leurs yeux de Pavel. La mère se disait qu’ils salissaient par leurs regards le corps souple de son fils, dont ils enviaient la santé, la force et la fraîcheur. Les prévenus avaient écouté avec attention les paroles de leur camarade ; leurs visages avaient pâli, mais une flamme joyeuse étincelait dans leurs yeux. La mère avait dévoré les paroles de son fils, elles se gravaient dans sa mémoire.

À plusieurs reprises, le petit vieillard interrompit Pavel, lui expliquant on ne sait quoi ; il eut même une fois un sourire triste. Pavel l’écoutait en silence et reprenait la parole d’une voix sévère, mais tranquille : il forçait l’attention. Cela dura longtemps ; enfin, le président cria quelques paroles en tendant le bras vers le jeune homme. Celui-ci répondit d’une voix légèrement ironique :

— Je conclus. Je ne voulais pas vous offenser personnellement ; au contraire, assistant par force à cette comédie que vous appelez un jugement, j’éprouve presque de la compassion pour vous. Malgré tout, vous êtes des hommes et nous sommes toujours humiliés de voir des gens s’abaisser d’une façon aussi vile, au service de la violence, perdre à un tel point la conscience de leur dignité humaine… même quand ils sont hostiles à nos desseins…

Il s’assit sans regarder les juges. La mère retint sa respiration pour considérer ceux dont dépendait le sort de son fils et attendit.

André, tout rayonnant, serra la main de Pavel avec vigueur, Samoïlov, Mazine, tous se tournèrent vers lui ; il sourit un peu embarrassé par l’enthousiasme de ses camarades, regarda le banc où Pélaguée était assise et fit un signe de tête, comme pour demander :

— Est-ce bien ainsi ?

Elle lui répondit par un profond soupir de joie et tressaillit, inondée d’une ardente vague d’amour.

— Voilà… le jugement va commencer ! chuchota Sizov. Il les a bien arrangés, hein ?

Elle hocha la tête sans répondre, heureuse que son fils eût parlé avec tant de courage, peut-être encore plus heureuse qu’il eût fini. Son cerveau était martelé par une question :

— Mes enfants ! qu’allez-vous devenir maintenant ?

Ce que son fils avait dit n’était pas nouveau pour elle ; elle connaissait ses opinions ; mais c’était là, devant le tribunal, qu’elle avait éprouvé pour la première fois la force entraînante et étrange de ses théories. Le calme du jeune homme la frappait ; dans sa poitrine, le discours de Pavel se mêlait à la conviction ferme de la victoire et du bon droit de son fils, qui rayonnait en elle comme une étoile.