La Métaphysique (trad. Pierron et Zévort)/Livre Η

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Traduction par Alexis Pierron et Charles Zévort.
Ébrard, Joubert (p. 65-84).

LA
MÉTAPHYSIQUE D’ARISTOTE.
LIVRE HUITIÈME.
(Η)

sommaire du livre huitième.
I. Récapitulation des observations relatives à la substance. Des substances sensibles. — II. De la substance en acte des êtres sensibles. — III. Le nom de l’objet désigne-t-il l’ensemble de la matière et de la forme, ou seulement l’acte et la forme ? Considérations sur la production et la destruction des substances. Solutions des difficultés soulevées par l’École d’Antisthène. — IV. De la substance matérielle. Des causes. — V. Tous les contraires ne se produisent pas réciproquement l’un l’autre. Questions diverses. — VI. Cause de la forme substantielle.
I.

Il nous faut maintenant tirer les conséquences de ce que nous avons dit, et reprenant sommairement chaque point, arriver à la conclusion. Nous avons dit que nous cherchions les causes des substances, leurs principes et leurs éléments. Parmi les substances, les unes sont universellement admises, d’autres au contraire ne sont reconnues que par quelques philosophes. Les substances universellement admises sont les substances physiques, par exemple le feu, la terre, l’eau, l’air, et les autres corps simples ; ensuite les plantes et leurs parties, les animaux et les parties des animaux ; enfin le ciel et les parties du ciel. Les substances qui ne sont admises que par quelques philosophes, sont les idées et les êtres mathématiques. Il y a encore, comme nous l’avons montré, d’autres substances, la forme substantielle, et le sujet. De plus, le genre, avons-nous dit, est plutôt substance que les espèces, et l’universel que le particulier ; les idées sont analogues à l’universel et au genre, car c’est aux mêmes titres qu’elles sont regardées comme des essences.

La forme substantielle étant une essence, et sa notion étant renfermée dans la définition, nous avons dû déterminer ce que c’était que la définition, et l’être en soi. Et comme la définition est l’expression de la notion de l’être, et que cette notion a des parties, il était nécessaire de s’occuper des parties, de voir lesquelles sont parties de la substance, lesquelles ne le sont pas, et enfin s’il y a identité entre les parties de la substance et celles de la définition.

Puis nous avons vu que ni l’universel, ni le genre n’étaient des substances. Quant aux idées et aux êtres mathématiques, nous nous en occuperons plus tard ; car quelques-uns en font des substances indépendantes des substances sensibles. Occupons-nous maintenant des substances unanimement reconnues. Ce sont les substances sensibles, et les substances sensibles ont toutes une matière : le sujet est une substance, soit qu’on le considère comme matière, et par matière j’entends ce qui est en puissance tel être déterminé, mais non pas en acte ; soit qu’on le considère comme la forme et la figure de l’être, c’est-à-dire cette essence qui est séparable de l’être, mais séparable seulement par la conception. En troisième lieu vient l’ensemble de la matière et de la forme, qui seul est soumis à la production et à la destruction, et qui seul est complètement séparable. Car parmi les substances que nous ne faisons que concevoir, les unes sont séparables, les autres ne le sont pas.

Il est donc évident que la matière est une substance ; car dans tous les changements du contraire au contraire il y a un sujet sur lequel s’opère le changement[1] : ainsi, dans les changements de lieu, il y a ce qui maintenant est ici, et plus tard sera ailleurs ; dans les changements par augmentation et diminution, il y a ce qui maintenant a telle grandeur, et plus tard sera plus petit ou plus grand ; dans les changements par altération il y a ce qui est aujourd’hui sain, demain malade ; de même pour la substance, il y a ce qui maintenant se produit, et plus tard se détruit, ce qui est actuellement sujet comme être déterminé, et sera plus tard sujet par privation. Tous les autres changements accompagnent toujours ce dernier, la production et la destruction ; celui-là, au contraire, ne se trouve pas nécessairement joint à un ou plusieurs des autres. Car il n’y a pas nécessité que quiconque a une matière qui occupe un lieu, cette matière soit sujette à production et à destruction[2]. Quelle différence y a-t- il entre la production simple et celle qui ne l’est pas ? c’est ce que nous avons dit dans les traités relatifs à la Nature[3].

II.

Puisqu’il y a accord unanime relativement à la substance considérée comme sujet et comme matière, et que cette substance n’existe qu’en puissance, il nous reste à dire ce que c’est que la substance en acte des objets matériels.

Démocrite paraît penser qu’il y a, entre les divers objets, trois différences essentielles[4] : le corps, sujet commun en tant que matière, est un et identique ; mais les objets diffèrent ou par la configuration, c’est-à-dire la forme, ou par la tournure, laquelle est la position, ou par l’arrangement, c’est-à-dire l’ordre[5]. Mais il y a, ce semble, un grand nombre de différences : ainsi, certaines choses résultent d’une composition matérielle, celles, par exemple, qui proviennent du mélange, comme l’hydromel ; dans d’autres entrent des chevilles, un coffre, par exemple ; dans d’autres des liens, ainsi un faisceau ; dans d’autres de la colle, comme le livre ; dans quelques objets il entre plusieurs de ces choses à la fois. Pour certaines choses il n’y a différence que de position, ainsi le seuil de la porte et le couronnement ; différence de temps : le dîner et le souper ; différence de lieu : les vents[6]. Les objets peuvent différer aussi par les qualités sensibles, la dureté et la mollesse, le dense et le rare, le sec et l’humide : les uns diffèrent sous quelques-uns de ces rapports, les autres sous tous ces rapports à la fois. Enfin il peut y avoir différence en plus ou en moins. Il est évident, d’après cela, que l’être se prendra sous autant d’acceptions que nous avons signalé de différences : tel objet est un seuil, parce qu’il a telle position ; être, pour lui, signifie être placé de telle manière. Être glace, signifie, pour l’eau, avoir telle densité. Dans quelques circonstances, l’être sera déterminé par toutes ces différences à la fois, par le mélange, la composition, l’enchaînement, la densité, et toutes les autres différences : telle est la main, le pied. Il nous faut donc saisir les genres des différences ; et ces genres seront les principes de l’être. Ainsi, le plus grand et le plus petit, le dense et le rare, et les autres modes analogues peuvent se rapporter à un même genre ; car tout cela se réduit au plus et au moins. La forme, le poli, le rude, se peuvent ramener au droit et au courbe. Pour d’autres objets, être, ce sera être mélangé ; le contraire sera le non-être.

Il est évident, d’après cela, que, si la substance est la cause de l’existence de chaque être, c’est dans la substance qu’il faut chercher quelle est la cause de l’existence de chacune de ces différences. Aucune de ces différences n’est donc substance, ni même la réunion de plusieurs de ces différences : elles ont pourtant avec la substance quelque chose de commun. De même que pour les substances, lorsqu’on veut parler de la matière, par exemple, on parle toujours de la matière en acte ; de même et à plus forte raison pour les autres définitions : ainsi, si l’on veut définir le seuil, on dira que c’est une pierre ou un morceau de bois disposé de telle façon ; une maison, que ce sont des briques ou des poutres disposées de telle manière. On définit encore quelquefois par le but. Enfin, si l’on veut définir de la glace, on dira que c’est de l’eau congelée, condensée de telle manière. Un accord musical[7], ce sera tel mélange[8] du son aigu et du son grave ; et de même pour tout le reste. Il résulte clairement de là que, pour les différentes matières il y a différents actes, des notions diverses : l’acte est pour l’une la composition, pour l’autre le mélange, ou quelqu’un des autres caractères que nous avons signalés. D’où il suit que ceux qui définissent une maison, en disant que c’est de la pierre, de la brique, du bois, parlent de la maison en puissance, car tout cela est de la matière ; ceux qui disent que c’est un abri destiné à recevoir des hommes et des meubles, ou bien qui déterminent quelque autre caractère de ce genre, ceux-là définissent la maison en acte. Ceux qui réunissent ces deux espèces de caractères définissent la troisième substance, l’ensemble de la matière et de la forme (en effet, la définition par les différences est, ce semble, la définition de la forme et de l’acte ; celle qui ne porte que sur l’objet constitutif est plutôt la définition de la matière). Les définitions qu’a données Archytas[9] sont de ce genre ; elles portent sur l’ensemble de la forme et de la matière. Ainsi, qu’est-ce que le calme ? c’est le repos dans l’immensité des airs. L’air est, dans ce cas, la matière, et le repos est l’acte et l’essence. Qu’est-ce que la bonace ? c’est la tranquillité de la mer : le sujet matériel, c’est la mer ; l’acte et la forme, c’est la tranquillité.

On voit clairement, d’après ce que nous avons dit, ce qu’est la substance sensible, et dans combien de sens elle se prend : c’est ou bien la matière ; ou bien la forme, quand il y a acte ; ou, en troisième lieu, l’ensemble de la forme et de la matière.

III.

Il ne faut pas ignorer que quelquefois on ne peut pas bien reconnaître si le nom exprime la substance composée, ou seulement l’acte et la forme ; par exemple, si maison veut dire l’ensemble de la forme et de la matière, un abri composé de briques, de bois et de pierres disposées de telle manière, ou seulement l’acte et la forme, un abri. Ligne signifie-t-il la dyade en longueur ou simplement la dyade ? Animal exprime-t-il l’âme dans un corps, ou simplement l’âme ? car l’âme est l’essence et l’acte d’un corps. Dans l’un et l’autre cas, on pourra dire, Animal ; mais ce sera dans deux sens différents, quoique tous deux se rapportent à quelque chose de commun. Cette distinction peut être utile ailleurs ; dans nos recherches sur la substance sensible elle est inutile ; car pour l’essence il y a toujours forme et acte. Il y a identité entre âme et forme substantielle de l’âme. Mais il n’y a point identité entre homme et forme substantielle de l’homme ; à moins cependant que par homme on ne veuille entendre seulement l’âme. Il y a, de cette manière, identité dans un sens, dans l’autre non.

Si l’on y veut réfléchir, on ne dira pas que la syllabe résulte des éléments et de la composition ; que dans la maison il y a les briques et la composition ; et c’est avec raison, car la composition, le mélange, ne sont pas quelque chose qui s’unit aux êtres composés ou mélangés. Et de même pour tous les autres cas : ainsi, c’est par la position que telle chose est un seuil ; mais la position n’est point quelque chose en dehors du seuil ; ce serait plutôt le contraire. De même l’homme n’est point l’animal et le bipède ; mais il faut qu’en dehors de cela il y ait quelque autre chose, si l’animal et le bipède sont pris comme matière. Ce quelque chose n’est point un élément, et ne provient point d’un élément : c’est l’essence, c’est ce qui étant retranché ne laisse subsister que la matière indéterminée. Si donc c’est cette essence qui est cause de l’existence ; si c’est elle qui est la substance, c’est à elle qu’il faut donner le nom de substance. L’essence doit être nécessairement éternelle, ou bien périr dans un objet sans pour cela périr elle-même, se produire dans un être sans être sujette elle-même à production. Nous avons prouvé et démontré plus haut[10], que personne ne produit la forme ; qu’elle ne naît pas, mais seulement se réalise dans un objet. Ce qui naît, c’est l’ensemble de la matière et de la forme.

Les substances des êtres périssables sont-elles séparées, c’est ce qui n’est pas encore bien évident. Toutefois, il est évident que pour quelques êtres il n’en peut être ainsi ; tels sont les êtres qui ne peuvent avoir d’existence hors du particulier, par exemple une maison, un vase. Peut-être même ces objets ne sont-ils point véritablement des substances ; peut-être doit-on dire que la forme naturelle est seule la substance des êtres périssables.

Ceci nous fournit l’occasion de lever la difficulté posée par l’École d’Antisthène[11], et par d’autres ignorants de cette espèce[12]. Ils disent qu’on ne peut point définir la forme substantielle, parce que la définition est une longue suite de mots[13] ; qu’on peut bien faire connaître quelle est la qualité d’un objet, celle de l’argent, par exemple ; mais non pas dire en quoi il consiste : on dira bien que l’argent est analogue à l’étain. Or, il résulte de ce que nous avons dit qu’il y a des substances dont il peut y avoir notion et définition ; ce sont les substances composées, qu’elles soient sensibles, ou intelligibles. Mais on ne peut point définir les éléments premiers de ces substances, car définir une chose, c’est la rapporter à une autre. Il faut qu’il y ait, dans toute définition, d’un côté la matière, de l’autre la forme.

Il est évident aussi que, si les substances sont des nombres, c’est à titre de définition, et non point, selon l’opinion de quelques-uns, comme composées de monades. La définition, en effet, est une sorte de nombre (elle est divisible comme le nombre en parties indivisibles ; car il n’y a pas une infinité de notions dans la définition) ; il y a donc, sous ce rapport, analogie entre le nombre et la définition. De même encore que si l’on retranche quelqu’une des parties qui constituent le nombre, ou si l’on y ajoute, on n’a plus le même nombre, mais un nombre différent, quelque petite que soit la partie retranchée ou ajoutée ; de même la forme substantielle ne reste pas la même, si l’on en retranche ou si l’on y ajoute quelque chose.

Ensuite, il faut qu’il y ait dans le nombre quelque chose qui constitue son unité ; et ceux qui le composent de monades ne peuvent pas nous dire en quoi consiste cette unité, s’il est un. Car, ou bien le nombre n’est pas un, mais ressemble à un monceau, ou, s’il est un, il faut qu’on nous dise ce qui constitue l’unité de la pluralité[14]. De même aussi la définition est une ; mais ils ne peuvent pas l’établir davantage, et cela est tout naturel : elle est une par la même raison que le nombre ; non pas, comme le disent quelques-uns, en tant que monade ou point, mais parce que chaque essence est un acte[15], une nature particulière. Et de même que le nombre, s’il reste le même, n’est pas susceptible de plus ou de moins, de même aussi la substance formelle ; toutefois, unie à la matière elle en est susceptible.

Que ceci nous suffise au sujet de la production et de la destruction des substances. Nous avons suffisamment établi dans quel sens on peut dire qu’il y a, ou qu’il n’y a pas possibilité de production, et quelle est l’analogie de la définition et du nombre.

IV.

Quant à la substance matérielle, il ne faut pas perdre de vue que, si tous les objets viennent d’un ou de plusieurs éléments premiers, et si la matière est le principe de tous les êtres matériels, chacun cependant a une matière propre. Ainsi la matière immédiate de la pituite est le doux et le gras ; celle de la bile, l’amer, ou quelqu’autre chose de ce genre ; mais peut-être ces diverses substances viennent-elles toutes d’une même matière. Un même objet peut avoir plusieurs matières, lorsque l’une de ces matières vient de l’autre ; c’est dans ce sens qu’on dira que la pituite vient du gras et du doux, si le gras vient du doux. La pituite pourra enfin venir de la bile, par la résolution de la bile dans sa matière première. Car une chose vient d’une autre de deux manières : il peut y avoir production immédiate, ou bien production après la résolution de l’une dans ses éléments premiers[16].

Il est possible que d’une seule matière proviennent des objets différents, en vertu d’une cause motrice différente. Ainsi du bois peut provenir un coffre ou un lit. Cependant il y a aussi des objets dont la matière doit nécessairement être différente : on ne peut pas faire une scie avec du bois ; cela n’est point au pouvoir de la cause motrice, elle ne fera jamais une scie avec de la laine ou du bois. Que, s’il est possible de produire les mêmes choses avec des matières différentes, il faut évidemment que, dans ce cas, l’art, le principe moteur, soit le même ; car si la matière et le moteur différent en même temps, le produit aussi sera différent.

Lors donc que l’on voudra étudier les causes, il faudra énumérer toutes les causes possibles, puisque la cause s’entend de différentes manières[17]. Ainsi, quelle est la cause matérielle de l’homme ? les menstrues. Quelle est la cause motrice ? le sperme, peut-être. Quelle est la cause formelle ? c’est l’essence pure. Quelle est la cause finale ? c’est le but. Peut-être ces deux dernières causes sont-elles identiques. Il faut aussi avoir soin d’indiquer toujours la cause la plus prochaine : si l’on demande, par exemple, quelle est la matière, ne point répondre le feu, ou la terre, mais dire la matière propre. Tel est, relativement aux substances physiques sujettes à production, l’ordre de recherches qu’il faut nécessairement suivre, si l’on veut procéder régulièrement, puisque tel est le nombre et la nature des causes[18], et que ce qu’il faut connaître, ce sont les causes.

Quant aux substances physiques éternelles, il faut procéder autrement ; car quelques-unes peut-être n’ont pas de matière, ou du moins leur matière n’est pas de même nature que celle des autres êtres, elle est seulement mobile dans l’espace. Il n’y a point non plus de matière dans les choses qui, bien que des productions de la nature, ne sont point des substances ; leur substance, c’est le sujet même qui est modifié. Par exemple, quelle est la cause, quelle est la matière de l’éclipse ? Il n’y en a pas, il y a seulement la lune qui subit l’éclipse. La cause motrice, la cause de la destruction de la lumière, c’est la terre. Quant à la cause finale, peut-être là n’y en a-t-il pas. La cause formelle, c’est la notion même de l’objet ; mais cette notion est vague si l’on n’y joint pas celle de la cause productrice. Ainsi, qu’est-ce que l’éclipse ? c’est la privation de la lumière. On ajoute : Cette privation résulte de l’interposition de la terre entre le soleil et la lune ; c’est indiquer, en définissant l’objet, la cause productrice. On ne sait pas quelle est, dans le sommeil, la partie affectée la première. N’est-ce point l’animal ? oui, sans doute ; mais l’animal dans une de ses parties : Quelle est cette partie, siége premier de l’affection ? c’est le cœur ou toute autre partie. Il y a ensuite à examiner la cause motrice ; ensuite, en quoi consiste cette affection d’une partie, qui n’est pas commune au tout. Dira-t-on que c’est telle espèce d’immobilité ? Fort bien ; mais cette immobilité vient, faut-il ajouter, de ce que le siége premier du sommeil a éprouvé une certaine affection.

V.

Il y a des êtres qui existent ou n’existent pas, sans qu’il y ait pour eux ni production, ni destruction : tels sont les points, s’il y a réellement des points ; telles sont aussi les formes et les figures. Ce n’est pas le blanc lui-même qui devient, c’est le bois, qui devient blanc. Et tout ce qui se produit provient de quelque chose et devient quelque chose. Il suit de là que les contraires ne peuvent pas tous provenir les uns des autres. L’homme noir devient un homme blanc d’une autre manière que le noir ne devient blanc. Ce ne sont pas non plus tous les êtres, qui ont une matière, mais seulement ceux pour lesquels il y a production, et qui se transforment les uns dans les autres. Tous les êtres qui existent ou n’existent pas, sans être soumis au changement, ces êtres n’ont pas de matière.

Mais une difficulté se présente. Comment la matière de chaque être se comporte-t-elle relativement aux contraires ? Quand le corps, par exemple, a la santé en puissance, la maladie étant le contraire de la santé, est-ce en puissance que l’une et l’autre se trouvent dans le corps ? Est-ce en puissance que l’eau est vinaigre et vin ? Ou bien l’un des contraires est-il l’état habituel et la forme de la matière, tandis que l’autre ne serait qu’une privation, une corruption contre nature ? Une difficulté encore, c’est de savoir pourquoi le vin n’est ni la matière du vinaigre, ni le vinaigre en puissance, bien que ce soit du vin que provient le vinaigre. Et le vivant est-il un cadavre en puissance, ou bien cela n’est-il point, et toute destruction n’est-elle qu’un accident ?

Or, c’est la matière même de l’animal qui est, en puissance, le cadavre, par le fait de la destruction, en un mot la matière du cadavre ; c’est l’eau qui est la matière du vinaigre. Le vinaigre et le cadavre viennent de l’eau et de l’animal, comme la nuit vient du jour. Dans tous les cas où il y a, comme ici, transformation réciproque, il faut que dans la transformation les êtres reviennent à leurs éléments matériels. Pour que le cadavre devienne un animal, il doit d’abord repasser par l’état de matière ; puis, à cette condition, il pourra devenir un animal. Il faut que le vinaigre se change en eau pour devenir vin ensuite.

VI.

Nous avons indiqué une difficulté relativement aux définitions et aux nombres[19]. Quelle est la cause de leur unité ? car il y a une cause à l’unité de ce qui a plusieurs parties dont la réunion n’est point une sorte de monceau, de tout ce dont l’ensemble est quelque chose indépendamment des parties.

La cause de l’unité des corps, c’est, pour les uns, le contact, pour les autres, la viscosimètre, ou quelque modification du même genre[20]. Quant à la définition, elle est un discours un, non point à la manière de l’Iliade, par l’enchaînement, mais par l’unité de l’être défini. Qu’est-ce donc qui fait l’unité de l’homme, et pourquoi est-il un, et non multiple, animal et bipède par exemple, surtout s’il y a, comme le prétendent quelques-uns, un animal en soi, et un bipède en soi ? Pourquoi, en effet, l’homme en soi ne serait-il pas l’un et l’autre, les hommes existant par leur participation, non pas avec un seul être, l’homme en soi, mais avec deux êtres en soi, l’animal et le bipède ? Dans l’hypothèse dont nous parlons[21], l’homme ne peut absolument pas être un, il est plusieurs, animal et bipède. On voit donc qu’avec cette manière de définir les choses et de traiter la question, il est impossible de montrer la cause et de résoudre la difficulté. Mais s’il y a, comme c’est notre opinion, d’un côté la matière, de l’autre la forme, d’un côté l’être en puissance, de l’autre l’être en acte, nous avons, ce semble, la solution cherchée.

Donnât-on même le nom de vêtement au cylindre d’airain, la difficulté n’offrirait pas plus d’embarras. Alors le mot vêtement représenterait ce que contient la définition. Il faudrait donc chercher quelle est la cause de l’unité d’être du cylindre et de l’airain, question qui se résout d’elle-même : l’un est la matière, l’autre la forme. Quelle est donc, en dehors de l’agent, la cause qui fait passer de la puissance à l’acte les êtres pour lesquels il y a production ? Il n’y en a pas d’autre que celle que nous avons dite, qui fasse que la sphère en puissance soit une sphère en acte : c’est, pour la sphère comme pour l’homme, l’essence individuelle.

Il y a deux sortes de matière, la matière intelligible, et la sensible ; et dans toute définition, dans celle-ci, par exemple, le cercle est une figure plane, il y a d’un côté la matière, l’acte de l’autre. Quant aux choses qui n’ont pas de matière, ni intelligible ni sensible, chacune d’elles est une unité immédiate, une unité pure et simple, chacune d’elles appartient à l’être proprement dit. Telles sont l’essence, la qualité, la quantité[22], etc. C’est pour cela qu’on ne fait entrer dans les définitions ni l’être, ni l’unité. La forme substantielle est, elle aussi, une unité pure et simple, un être proprement dit. Il n’y a donc pour ces choses aucune cause étrangère qui constitue leur unité ni leur être ; chacune d’elles est par elle-même un être et une unité, et non point à ce titre que l’être et l’unité soient un genre commun, ni qu’ils aient une existence indépendante des êtres particuliers. Il en est qui, pour résoudre cette question de l’unité, admettent la participation[23] ; mais ils ne savent ni quelle est la cause de la participation, ni ce que c’est que participer. Suivant d’autres, ce qui fait l’unité, c’est la liaison[24] avec l’âme : la science, dit Lycophron[25], c’est la liaison du savoir avec l’âme. D’autres, enfin, disent que la vie, c’est la réunion, l’enchaînement[26] de l’âme avec le corps. Or, on peut en dire autant de toutes choses. La santé serait donc alors la liaison, l’enchaînement, la réunion de l’âme et de la santé ; le triangle d’airain, la réunion de l’airain et du triangle ; le blanc, la réunion de la surface et de la blancheur.

C’est la recherche de la cause qui produit l’unité de la puissance et de l’acte[27], et l’examen de leur différence, qui a été la source de ces opinions. Or, nous l’avons dit, la matière immédiate et la forme sont une seule et même chose ; seulement l’une est l’être en puissance, l’autre, l’être en acte. Chercher quelle est la cause de l’unité, et chercher celle de la forme substantielle de l’unité, c’est donc la même recherche. Car chaque unité individuelle, soit unité en puissance, soit unité en acte, est, sous un point de vue, l’unité. Aussi n’y a-t-il pas d’autre cause d’unité que le moteur qui fait passer les êtres de la puissance à l’acte. Quant aux êtres qui n’ont pas de matière, ils ne sont tous qu’êtres purement et simplement. Car chaque unité individuelle, soit unité en puissance, soit unité en acte, est, sous un point de vue, l’unité. Aussi n’y a-t-il pas d’autre cause d’unité que le moteur qui fait passer les êtres de la puissance à l’acte. Quant aux êtres qui n’ont pas de matière, ils ne sont tous qu’êtres purement et simplement.

FIN DU LIVRE HUITIÈME.
  1. Voyez le De generatione et corruptione, I. 5, Bekker, p. 320.
  2. Les astres sont, selon Aristote, des êtres sensibles éternels.
  3. Ἐν τοῖς φυσιϰοῖς. Aristote désigne ici par cette expression non pas seulement la Physique proprement dite, mais encore le De generatione et corruptione. La question est traitée surtout dans ce dernier ouvrage. La production simple, c’est le passage pour l’être d’une forme inférieure à une forme plus parfaite, c’est l’air qui devient feu ; la destruction simple, c’est au contraire le passage d’une forme plus parfaite à une forme qui l’est moins ; c’est le feu qui devient air. Voyez Phys. auscult., V, 1, Bekker, p. 224-25 ; et De gener., I, 5, Bekker, p. 517 sqq.
  4. Voyez liv. I, 4, t. I, p. 22, 23.
  5. Ῥυσμῷ, τροπῇ, διαθίγῃ
  6. Aristote enseigne dans le traité des Météores, qu’il n’y a entre les vents aucune différence de nature, que leur matière commune, pour parler comme lui, c’est une exhalaison sèche, et qu’il n’y a de véritable différence entre eux que par les lieux différents d’où ils soufflent. Voyez Meteorologica, II, 4, Bekk., p. 359 sqq.
  7. Συμφωνία.
  8. Μίξις.
  9. Archytas, de Tarente, un des plus fameux Pythagoriciens ; il fut le contemporain de Socrate, et l’un de ces maîtres nombreux dont l’enseignement influa sur le développement du génie de Platon. Voyez sur Archytas une excellente dissertation de M. Egger, De Archytœ Tarentini vita, operibus et philosophia, in-8.
  10. Liv. VII, 8.
  11. Les Cyniques.
  12. Οἱ οὕτως ἀπαίδευτοι.
  13. Λόγον μαϰρόν.
  14. Voyez plus bas, ch. 6, à la fin de ce livre.
  15. Ἐντελεχεία.
  16. Voyez liv. II, 2, t. I, p. 61.
  17. Voyez liv. V, 2, t. I, p. 149 sqq.
  18. Liv. I, 5 sqq., t. I, p. 12 sqq.
  19. Plus haut, ch. 3 de ce livre, p. 72.
  20. Voyez liv. V, 6, t. I, p. 160 sqq.
  21. Dans la théorie des idées.
  22. Toutes les catégories. Voyez au liv. V, les chapitres de l’unité et de l’être. T. I, p. 160 sqq., 166 sqq.
  23. Les partisans de la théorie des idées.
  24. Συνουσίαν.
  25. Les commentateurs appellent ce personnage, Lycophron le sophiste : il nous est d’ailleurs parfaitement inconnu. Il a dû être nécessairement postérieur au Lycophron fils de Périandre, et antérieur à ce poète surnommé σϰοτεινός, l’obscur, qui composa, sous le règne de Ptolémée Philadelphe, le poème de la prophétie de Cassandre ; ce fut probablement quelque contemporain de Gorgias, de Protagoras, ou l’un de leurs disciples immédiats.
  26. Σύνθεσιν, συνδεσμόν.
  27. Λόγον ἑνοποιόν.