La Métaphysique (trad. Pierron et Zévort)/Livre Θ

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Traduction par Alexis Pierron et Charles Zévort.
Ébrard, Joubert (p. 85-116).

LA
MÉTAPHYSIQUE D’ARISTOTE.
LIVRE NEUVIÈME.
(Θ)

sommaire du livre neuvième.
I. De la puissance et de la privation. — II Puissances irrationnelles ; puissances rationnelles. — III. Réfutation des philosophes de l’École de Mégare qui prétendaient qu’il n’y a puissance que quand il y a acte, et que là où il n’y a pas acte il n’y a pas puissance. — IV. Une chose possible est-elle susceptible de n’être jamais, ni dans le présent ni dans l’avenir ? — V. Conditions de l’action de la puissance. — VI. Nature et qualité de la puissance. — VII. Dans quel cas il y a et dans quel cas il n’y a pas puissance. — VIII. L’acte est antérieur à la puissance et à tout principe de changement. — IX. L’actualité du bien est suprême à la puissance du bien : c’est le contraire pour le mal. C’est par la réduction à l’acte qu’on met au jour les proprietés des êtres. — X. Du vrai et du faux.
I.

Nous avons parlé de l’être premier, de celui auquel se rapportent toutes les autres catégories, en un mot de la substance. C’est par leur rapport à la substance que les autres êtres sont des êtres : ainsi, la quantité, la qualité, et les attributs analogues. Tous ces êtres, comme nous l’avons dit dans les livres précédents[1], contiennent implicitement la notion de la substance. Non-seulement l’être se prend dans le sens de substance, de qualité, de quantité, mais il y a encore l’être en puissance et l’être en acte, l’être relativement à l’action. Parlons donc de la puissance et de l’acte. Et d’abord, quant à la puissance, remarquons que celle qui mérite surtout ce nom, n’est pas l’objet unique de notre étude présente ; la puissance, de même que l’acte s’applique à d’autres êtres que ceux qui sont susceptibles de mouvement. Nous parlerons de la puissance motrice dans ce que nous allons dire de l’actualité ; mais nous parlerons aussi des autres sortes de puissance.

La puissance et le pouvoir[2], nous l’avons déterminé ailleurs[3], se prennent sous plusieurs acceptions. Nous n’avons pas à nous occuper des puissances qui ne sont puissances que de nom. Une ressemblance a fait donner à quelques objets, dans la géométrie par exemple, le nom de puissances ; d’autres choses sont dites puissantes ou impuissantes par une certaine façon d’être ou de n’être pas.

Les puissances peuvent être rapportées à un même genre ; toutes elles sont des principes, et se rattachent à un pouvoir premier et unique, celui du changement résidant dans un autre être en tant qu’autre. La puissance d’être modifié, est, dans l’être passif, le principe du changement qu’il est susceptible de subir par l’action d’un autre être en tant qu’autre. L’autre puissance, c’est l’état de l’être qui n’est pas susceptible d’être modifié en mal, ni détruit par un autre être en tant qu’autre, par l’être qui est le principe du changement. La notion de la puissance première entre dans toutes ces définitions. Les puissances dont nous parlons se distinguent encore en puissance simplement active, ou simplement passive, et en puissance de bien faire ou de subir le bien. Les notions de ces dernières renferment donc, d’une certaine manière, les notions des puissances dont elles dérivent.

Un être peut, soit parce qu’il a la puissance d’être modifié lui-même, soit parce qu’il a celle de modifier un autre être. Or, il est évident que la puissance active et la puissance passive sont, sous un point de vue, une seule puissance ; sous un autre point de vue ce sont deux puissances. Il y a d’abord la puissance dans l’être passif : c’est parce qu’il y a en lui un principe, c’est parce que la matière est un principe, que l’être passif est modifié, qu’un être modifie un autre être. Ainsi, ce qui est gras est combustible, ce qui cède de telle manière est sujet à s’écraser[4] ; et pour le reste de même. Il y a ensuite la puissance dans l’agent : tels sont la chaleur et l’art de bâtir, l’une dans ce qui échauffe, l’autre dans l’architecte. Un agent naturel ne saurait donc se faire éprouver à lui-même aucune modification ; il y a unité en lui, et il n’est pas autre que lui-même. L’impuissance, et l’impossibilité, sont le contraire de la puissance, c’en est la privation ; de sorte qu’il y a en regard de chaque puissance, l’impuissance de la même chose sur le même être. Or, la privation s’entend de plusieurs manières. Il y a la privation d’une chose qu’on n’a naturellement pas, et la privation de ce qu’on devrait naturellement avoir ; un être est privé ou bien absolument, ou bien à l’époque de la possession ; la privation est encore ou complète ou partielle ; enfin quand la violence empêche des êtres d’avoir ce qui est dans leur nature, nous disons que ces êtres sont privés[5].

II.

Des principes dont nous parlons, les uns résident dans les êtres inanimés, les autres dans les êtres animés, dans l’âme, dans la partie de l’âme où se trouve la raison. On voit qu’il doit y avoir des puissances irrationnelles et des puissances rationnelles ; et tous les actes, toutes les sciences pratiques, toutes les sciences enfin sont des puissances, car ce sont là des principes de changement dans un autre être en tant qu’autre. Chaque puissance rationnelle peut produire à elle seule les effets contraires ; mais les puissances irrationnelles ne produisent chacune qu’un seul et même effet. La chaleur n’est cause que de l’échauffement, tandis que la médecine peut l’être de la maladie et de la santé. Il en est ainsi parce que la science est une explication rationnelle[6]. Or, l’explication rationnelle explique et l’objet et la privation de l’objet : seulement ce n’est pas de la même manière ; sous un point de vue, la connaissance de l’un et de l’autre est le but de l’explication rationnelle ; mais, sous un autre point de vue, c’est surtout celle de l’objet lui-même.

Les sciences de cette sorte sont donc nécessairement sciences des contraires ; mais l’un des contraires est leur objet propre, tandis que l’autre ne l’est pas. Elles expliquent l’un en lui-même ; ce n’est qu’accidentellement, si je puis dire, qu’elles traitent de l’autre. C’est par la négation qu’elles montrent le contraire, c’est en le faisant disparaître[7]. La privation première d’un objet c’est, en effet, son contraire ; or, cette privation première, c’est la suppression de l’objet.

Les contraires ne se produisent pas dans le même être ; mais la science est une puissance en tant qu’elle contient la raison des choses, et il y a dans l’âme le principe du mouvement. Ainsi donc le sain ne produit que la santé, le chaud que la chaleur, le froid que la froidure, tandis que celui qui sait produit les deux contraires. La science connaît l’un et l’autre, mais d’une manière différente. Car la notion des deux contraires se trouve, mais non point de la même manière, dans l’âme qui a en elle le principe du mouvement ; et du même principe, l’âme, tout en ne s’appliquant qu’à un seul et même objet, fera sortir l’un et l’autre contraire. Les êtres rationnellement puissants sont donc dans un cas contraire à ceux qui n’ont qu’une puissance irrationnelle : il n’y a dans la notion de ces derniers qu’un principe unique.

Il est clair que la puissance du bien emporte toujours l’idée de la puissance simplement active ou passive ; mais elle n’accompagne pas toujours celle-ci. Celui qui fait bien, nécessairement fait, tandis que celui qui fait seulement, ne fait pas nécessairement bien.

ΙIΙ.

Ιl en est qui prétendent, les philosophes de Mégare[8] par exemple, qu’il n’y a puissance que lorsqu’il y a acte, que lorsqu’il n’y a pas acte, il n’y a pas puissance : ainsi celui qui ne construit point, n’a pas le pouvoir de construire, mais celui qui construit a ce pouvoir quand il construit ; et de même pour tout le reste. Il n’est pas difficile de voir les conséquences absurdes de ce principe. Évidemment alors on ne sera pas constructeur si l’on ne construit pas ; car l’essence du constructeur c’est d’avoir le pouvoir de construire. De même pour les autres arts. Il est impossible de posséder un art sans l’avoir appris, sans qu’on nous l’ait transmis, de ne plus le posséder ensuite sans l’avoir perdu (on le perd ou en l’oubliant, ou par quelque circonstance, ou par l’effet du temps ; car je ne parle point du cas de la destruction du sujet sur lequel l’art opère : dans cette hypothèse même l’art subsiste toujours[9]. Or, si l’on cesse d’agir, on ne possédera plus l’art. Et pourtant on se remettra immédiatement à bâtir ; comment aura-t-on recouvré l’art ? Il en sera de même pour les objets inanimés, le froid, le chaud, le doux ; et en un mot, tous les objets sensibles ne seront rien indépendamment de l’être sentant. On tombe alors dans le système de Protagoras[10]. Ajoutons qu’aucun être n’aura même la faculté de sentir, s’il ne sent réellement, s’il n’a sensation en acte. Si donc nous appelons aveugle l’être qui ne voit point, quand il est dans sa nature de voir, et à l’époque où il est dans sa nature de voir, les mêmes êtres seront aveugles et sourds plusieurs fois par jour. Bien plus, comme ce dont il n’y a pas puissance est impossible, il sera impossible que ce qui n’est pas produit actuellement, soit jamais produit. Prétendre que ce qui est dans l’impossibilité d’être, existe ou existera, ce serait dire une fausseté, comme l’indique le mot même d’impossible[11].

Un pareil système supprime le mouvement et la production. L’être qui est debout sera toujours debout, l’être qui est assis sera éternellement assis. Il ne pourra pas se lever s’il est assis, car ce qui n’a pas le pouvoir de se lever est dans l’impossibilité de se lever. Si l’on ne peut pas admettre ces conséquences, il est évident que la puissance et l’acte sont deux choses différentes : or, ce système identifie la puissance et l’acte. Ce qu’on essaie de supprimer ainsi, c’est une chose de la plus haute importance. Il est donc établi que quelque chose peut être en puissance, et n’être pas réellement, que quelque chose peut exister réellement, et n’être pas en puissance. De même pour toutes les autres catégories. Il se peut qu’un être qui a le pouvoir de marcher ne marche pas ; qu’un être marche, qui a le pouvoir de ne pas marcher. Je dis qu’une chose est possible lorsque son passage de la puissance à l’acte, n’entraîne aucune impossibilité. Par exemple, si un être a le pouvoir d’être assis, s’il est possible en un mot que cet être soit assis, être assis n’entraînera pour cet être aucune impossibilité. De même s’il a le pouvoir de recevoir ou d’imprimer le mouvement, de se tenir debout ou de tenir debout un autre objet, d’être ou de devenir, de ne pas être ou de ne pas devenir.

C’est surtout par rapport au mouvement que le nom d’acte a été donné à la puissance active et aux autres choses ; le mouvement, en effet, semble être l’acte par excellence. C’est pourquoi on n’attribue point le mouvement à ce qui n’est pas ; on le rapporte à quelques-unes des autres catégories. Des choses qui ne sont pas, on dit bien qu’elles sont intelligibles, désirables, mais non pas qu’elles sont en mouvement. Et cela parce qu’elles ne sont pas maintenant en acte, mais seulement peuvent être en acte ; car, parmi les choses qui ne sont pas, quelques-unes sont en puissance, mais ne sont pas réellement, parce qu’elles ne sont pas en acte.

IV.

Si le possible est, comme nous l’avons dit, ce qui passe à l’acte, évidemment il n’est pas vrai de dire : Telle chose est possible, mais elle ne sera pas. Autrement le caractère de l’impossible nous échappe. Dire par exemple : Le rapport de la diagonale au côté du carré peut être mesuré, mais il ne sera pas mesuré, ce n’est pas tenir compte de l’impossibilité. Rien n’empêche, prétendra-t-on, qu’il n’y ait pour une chose qui n’est pas ou ne sera pas, possibilité d’être ou d’avoir été. Mais admettre cette proposition, supposer que ce qui n’est pas, mais est possible, est réellement ou a été, c’est admettre qu’il n’y a rien d’impossible. Or, il y a des choses impossibles : il est impossible de mesurer le rapport de la diagonale au côté du carré. Il n’y a pas identité entre le faux et l’impossible : il est faux que tu sois debout maintenant, mais cela n’est pas impossible.

Il est évident d’ailleurs que si A existant entraîne nécessairement l’existence de B, A pouvant exister, nécessairement B peut exister aussi. Car si l’existence de B n’est pas nécessairement possible, rien n’empêche que son existence ne soit pas possible. Soit donc A possible : dans le cas de la possibilité de l’existence de A, admettre que A existe n’entraîne aucune impossibilité. Or, dans ce cas B existe nécessairement. Mais nous avons admis que B pourrait être impossible. Soit donc B impossible. Si B est impossible, nécessairement A l’est aussi. Mais tout à l’heure A était possible. Donc B est possible. Donc A étant possible, nécessairement B est possible, s’il y a entre A et B un rapport tel, que, A existant, B nécessairement existe. Donc si A et B sont dans ce cas, admettre qu’alors B n’est pas possible, c’est admettre que A et B ne sont pas eux-mêmes entre eux comme on l’avait admis. Et si, A étant possible, B est nécessairement possible, l’existence de A entraîne nécessairement celle de B. En effet, B est nécessairement possible lorsque A est possible, signifie : Lorsque A existe, dans quelque circonstance, de quelque façon qu’il puisse exister, alors B aussi existe, et il est nécessaire qu’il existe, et au même titre que A.


V.

Des puissances, les unes sont mises en nous par la nature, tels sont les sens ; d’autres nous viennent d’une habitude contractée, ainsi l’habileté à jouer de la flûte ; d’autres enfin sont le fruit de l’étude, par exemple les arts. Il faut donc qu’il y ait eu un exercice antérieur, pour que nous possédions celles qui s’acquièrent par l’habitude, ou par le raisonnement ; mais celles qui sont d’une autre sorte, ainsi que les puissances sances passives, n’exigent pas cet exercice. Puissant, c’est ce qui peut quelque chose, dans quelque circonstance, de quelque manière ; et tous les autres caractères qui entrent nécessairement dans la définition. C’est rationnellement que certains êtres peuvent produire le mouvement, et leurs puissances sont rationnelles, tandis que les autres sont privés de raison et n’ont que des puissances irrationnelles ; et parmi les puissances, celles-là résident nécessairement dans un être animé, tandis que celles-ci résident et dans les êtres animés et dans les êtres inanimés. Pour les puissances de cette dernière espèce, dès que l’être passif et l’être actif sont proche l’un de l’autre, dans les conditions requises pour l’action de la puissance, alors il est nécessaire que l’un agisse, que l’autre subisse l’action ; mais cela n’est pas nécessaire pour les puissances de l’autre espèce. C’est que les premières ne produisent, toutes sans exception, qu’un seul effet chacune, tandis que chacune de celles-ci produit les contraires.

La puissance, dira-t-on, produit donc simultanément les contraires. Or, cela est impossible. Il faut bien dès lors, qu’il y ait quelque autre chose qui détermine le mode, l’action ; ce sera le désir, par exemple, ou la résolution. La chose dont on désirera l’accomplissement, sera la chose qui devra s’accomplir, quand il y aura véritablement puissance, et que l’être actif sera en présence de l’être passif. Donc, aussitôt que le désir se fera sentir en lui, l’être doué d’une puissance rationnelle fera la chose qu’il a la puissance de faire, pourvu que la condition requise soit remplie. Or, la condition de son action c’est la présence de l’objet passif, et telle manière d’être de cet objet. Dans le cas contraire il y aurait impossibilité d’agir. Nous n’avons pas besoin du reste d’ajouter qu’il faut qu’aucun obstacle extérieur n’empêche l’action de la puissance. Un être a la puissance en tant qu’il a un pouvoir d’agir, pouvoir non pas absolu, mais soumis à certaines conditions, ce qui comprend cette autre condition qu’il n’y aura pas d’obstacles extérieurs ; la suppression de ces obstacles est la conséquence même de quelques-uns des caractères qui entrent dans la définition de la puissance. C’est pourquoi la puissance ne saurait produire en même temps, le voulût-on, ou le désirât-on, deux effets, ou les effets contraires. Elle n’a pas le pouvoir de les produire simultanément ; elle n’est pas non plus le pouvoir de produire simultanément des effets divers. Ce qu’elle peut faire, voilà ce qu’elle fera.


VI.

Nous avons parlé de la puissance motrice ; occupons-nous de l’acte[12], et déterminons ce que c’est que l’acte, et quels sont ses modes. Cette recherche nous mettra à même de montrer que puissant ne s’entend pas seulement de ce qui a la propriété de mouvoir une autre chose, ou de recevoir d’elle le mouvement, mouvement proprement dit, ou mouvement de telle ou telle nature, mais qu’il a encore d’autres significations : nous déterminerons ces significations dans le cours de cette recherche. L’acte est, pour un objet, l’état opposé à la puissance : nous disons, par exemple, que l’Hermès est en puissance dans le bois ; que la moitié de la ligne est en puissance dans la ligne entière, parce qu’elle pourrait en être tirée. On donne aussi le nom de savant en puissance même à celui qui n’étudie pas, s’il a la faculté d’étudier. On peut conclure facilement de ces différents exemples particuliers ce que nous entendons par acte ; il ne faut point chercher à tout définir exactement, mais se contenter quelquefois d’analogies. L’acte, ce sera donc l’être qui bâtit, relativement à celui qui a la faculté de bâtir ; l’être qui est éveillé, relativement à celui qui dort ; l’être qui voit, par rapport à celui qui a les yeux fermés, tout en ayant la faculté de voir ; l’objet tiré de la matière relativement à la matière : ce qui est fait, par rapport à ce qui n’est point fait. Donnons le nom d’acte aux premiers termes de ces diverses relations ; les autres termes sont la puissance.

Acte ne s’entend pas toujours de la même manière, si ce n’est par analogie ; on dit : tel objet est dans tel autre ou relatif à tel autre ; on dit aussi : tel objet est en acte dans tel autre, ou relativement à tel autre. Car l’acte signifie tantôt le mouvement relativement à la puissance, tantôt l’essence relativement à une certaine matière. La puissance et l’acte, pour l’infini, le vide, et tous les êtres de ce genre, s’entendent d’une autre manière que pour la plupart des autres êtres, tels que ce qui voit, ce qui marche, ce qui est vu. Dans ces derniers cas, l’affirmation de l’existence peut être vraie soit absolument, soit dans telle circonstance donnée. Visible se dit ou de ce qui est vu réellement, ou de ce qui peut être vu. Mais la puissance, pour l’infini, n’est pas d’une nature telle que l’acte puisse jamais se réaliser, sinon par la pensée : en tant que la division se prolonge à l’infini, on dit que l’acte de la division existe en puissance ; mais il n’existe jamais séparé de la puissance[13] Comme toutes les actions[14] qui ont un terme ne sont pas elles-mêmes un but, mais tendent à un but : ainsi le. but de l’amaigrissement est la maigreur ; ces actions, telles que l’amaigrissement, sont, il est vrai, des mouvements, mais ne sont point le but du mouvement ; on ne peut considérer ces faits comme des actes, du moins comme des actes complets, car ils ne sont pas un but, mais seulement tendent au but et à l’acte. On peut voir, on peut concevoir, penser, et avoir vu, conçu, pensé ; mais on ne peut pas apprendre et avoir appris la même chose, guérir et avoir été guéri ; on peut bien vivre et avoir bien vécu, être heureux et avoir été heureux tout à la fois : sans cela, il faudrait qu’il y eût des points d’arrêt dans la vie, comme il peut arriver pour l’amaigrissement ; mais c’est ce qui n’a jamais lieu : on vit et on a vécu. De ces différents modes appelons les uns mouvements, les autres actes[15] ; car tout mouvement est incomplet, ainsi l’amaigrissement, l’étude, la marche, la construction ; et les différents modes dont nous avons parlé sont des mouvements et des mouvements incomplets. On ne peut point faire un pas et l’avoir fait en même temps, bâtir et avoir bâti, devenir et être devenu, imprimer ou recevoir un mouvement, et l’avoir reçu. Le moteur diffère de l’être en mouvement ; mais le même être au contraire peut en même temps voir, et avoir vu, penser, et avoir pensé : ce sont ces derniers faits que j’appelle des actes, les autres ne sont que des mouvements[16](16). Ces exemples, ou tout autre exemple du même genre, suffisent pour montrer clairement ce que c’est que l’acte, et quelle est sa nature.



VII.

Il nous faut déterminer quand un être est ou n’est pas, en puissance, un autre être, car il n’y a pas puissance dans tous les cas. Ainsi, la terre est-elle, oui ou non, l’homme en puissance ? Elle aura plutôt ce caractère quand déjà elle sera devenue sperme, et peut- être même alors ne sera-t-elle pas encore l’homme en puissance. De même tout ne peut pas être rendu à la santé par la médecine et le hasard ; mais il y a des êtres qui ont cette propriété, et ce sont ceux-là qu’on appelle sains en puissance. Le passage de la puissance à l’acte pour la pensée, peut se définir : La volonté se réalisant sans rencontrer aucun obstacle extérieur ; ici au contraire, pour l’être qui est guéri, il y aura puissance, s’il n’y a en lui-même aucun obstacle. De même la maison aussi sera en puissance, s’il n’y a rien en elle, s’il n’y a rien dans la matière qui s’oppose à ce qu’une maison soit produite. S’il n’y a rien à ajouter, à retrancher, à changer, la matière sera la maison en puissance. Il en sera de même encore pour tous les êtres qui ont en dehors d’eux-mêmes le principe de leur production, et pour ceux qui, ayant en eux ce principe, existeront par eux-mêmes si rien d’extérieur ne s’y oppose. Le sperme n’est point encore l’homme en puissance : il faut qu’il soit dans un autre être et qu’il subisse un changement. Lorsque déjà, en vertu de l’action de son propre principe, il aura ce caractère, lorsqu’il aura enfin la propriété de produire si rien d’extérieur ne s’y oppose, alors il sera l’homme en puissance ; mais il faut pour cela l’action d’un autre principe. Ainsi la terre n’est pas encore la statue en puissance ; il faut qu’elle se change en airain, pour avoir ce caractère.

L’être qui contient un autre être en puissance est celui duquel on dit non point, qu’il est cela[17], mais qu’il est de cela[18] : un coffre n’est pas bois, mais de bois ; le bois n’est pas terre, mais de terre. S’il en est ainsi, si la matière qui contient un être en puissance est celle relativement à laquelle on dit : cet être est non pas cet autre, mais de cet autre, la terre ne contiendra l’être, en puissance, que d’une manière secondaire : ainsi on ne dit point que le coffre est de terre ou qu’il est terre, mais qu’il est de bois ; car c’est le bois qui est le coffre en puissance : le bois en général est la matière du coffre en général ; tel bois est la matière de tel coffre. S’il y a quelque chose de premier, quelque chose qu’on ne puisse point rapporter à autre chose en disant qu’il est de cela, ce sera la matière première : si la terre est d’air, si l’air n’est pas feu mais de feu, le feu sera la matière première, le cela[19], la substance. C’est par là que différent l’universel et le sujet ; l’un est un être réel, mais non pas l’autre : ainsi, l’homme, le corps, l’âme, sont les sujets des diverses modifications ; la modification c’est le musicien, le blanc. Lorsque la musique est une qualité de tel sujet, on ne dit pas qu’il est musique, mais musicien ; on ne dit pas que l’homme est blancheur, mais qu’il est blanc ; qu’il est marche, ou mouvement, mai » qu’il est en marche ou en mouvement ; comme on dit que l’être est de cela. Les êtres qui sont dans ce cas, les êtres premiers sont des substances ; les autres ne sont que des formes, que le sujet déterminé ; le sujet premier, c’est la matière et la substance matérielle. Et c’est avec raison qu’on ne dit point, en parlant de la matière, non plus qu’en parlant des modifications, qu’elles sont de cela ; car la matière et les modifications sont également indéterminées.

Nous avons vu quand il faut dire qu’une chose en contient une autre en puissance, et quand elle ne la contient pas.

VIII.

Nous avons établi de combien de manières s’entend la priorité[20] ; et il est évident, d’après ce que nous avons dit, que l’acte est antérieur à la puissance. Et par puissance je n’entends pas seulement la puissance déterminée, celle qu’on définit, le principe du changement placé dans un autre être en tant qu’autre, mais en général tout principe de mouvement ou de repos. La nature[21] est dans ce cas ; il y a entre elle et la puissance identité de genre, elle est un principe de mouvement, non point placé dans un autre être, mais dans le même être en tant que lui-même. Pour toutes les puissances de cette espèce, l’acte est antérieur à la puissance, et sous le rapport de la notion, et sous le rapport de l’essence ; sous le rapport du temps, l’acte est quelquefois antérieur, quelquefois non. Que l’acte est antérieur sous le rapport de la notion, c’est ce qui est évident. La puissance première n’est puissante que parce qu’elle peut agir. C’est dans ce sens que j’appelle constructeur celui qui peut construire, doué de la vue celui qui peut voir, visible ce qui peut être vu. Le même raisonnement s’applique à tout le reste. Il faut donc de toute nécessité que la notion précède ; toute connaissance doit s’appuyer sur une connaissance[22].

Voici, sous le rapport du temps, comment il faut entendre l’antériorité : l’être qui agit est antérieur génériquement, mais non point quant au nombre ; la matière, la semence, la faculté de voir, sont antérieures, sous le rapport du temps, à cet homme qui est actuellement en acte, au froment, au cheval, à la vision ; elles sont, en puissance, l’homme, le froment, la vision, mais elles ne les sont pas en acte. Ces puissances viennent elles-mêmes d’autres êtres, lesquels sous le rapport du temps sont en acte antérieurement à elles ; car il faut toujours que l’acte provienne de la puissance, par l’action d’un être qui existe en acte : ainsi, l’homme vient de l’homme, le musicien se forme sous le musicien ; il y a toujours un premier moteur, et le premier moteur existe déjà en acte.

Nous avons dit, en parlant de la substance[23], que tout ce qui est produit vient de quelque chose, est produit par quelque chose ; et que l’être produit est de même espèce que le moteur. Aussi est-il impossible, ce semble, d’être constructeur sans avoir jamais rien construit ; joueur de flûte sans avoir joué, car c’est en jouant de la flûte qu’on apprend à en jouer. De même pour tous les autres cas. Et de là cet argument sophistique, Que celui qui ne connaît pas une science fera donc les choses qui sont l’objet de cette science. Oui, sans doute, celui qui étudie ne possède pas encore la science. Mais de même que dans toute production il existe déjà quelque chose de produit, que dans tout mouvement il y a déjà un mouvement accompli (et nous l’avons démontré dans notre traité sur le mouvement[24], de même aussi il faut nécessairement que celui qui étudie, possède déjà quelques éléments de la science. Il résulte de ce qui précède que, dans ce sens, l’acte est antérieur à la puissance, et sous le rapport de la production, et sous le rapport du temps.

Il est aussi antérieur sous le rapport de la substance : d’abord parce que ce qui est postérieur quant à la production est antérieur quant à la forme et à la substance : ainsi, l’homme fait est antérieur à l’enfant, l’homme est antérieur au sperme, car l’un a déjà la forme, l’autre ne l’a point ; ensuite parce que tout ce qui se produit tend à un principe et à un but, car la cause finale est un principe, et la production a pour but ce principe. L’acte aussi est un but ; et la puissance est en vue de ce but. En effet, les animaux ne voient pas pour avoir la vue, mais ils ont la vue pour voir ; de même on possède l’art de bâtir pour bâtir, la science spéculative pour s’élever à la spéculation ; mais on ne s’élève pas à la spéculation pour posséder la science, sinon lorsqu’on apprend : encore dans ce dernier cas n’y a-t-il réellement pas spéculation ; il n’y a qu’un exercice ; la spéculation pure n’a pas pour objet la satisfaction de nos besoins[25]. De même aussi la matière proprement dite est une puissance, parce qu’elle est susceptible de recevoir une forme ; lorsqu’elle est en acte, alors elle possède la forme. De même enfin pour les autres cas ; de même pour les choses dont le but est un mouvement. Il en est de la nature comme des maîtres, lesquels pensent avoir atteint le but, lorsqu’ils ont montré leurs élèves à l’œuvre. Et en effet, s’il n’en était pas ainsi, on pourrait comparer leurs élèves à l’Hermès de Pason ; on ne reconnaîtrait point s’ils ont ou non la science, pas plus qu’on ne pouvait reconnaître si l’Hermès était en dedans ou en dehors de la pierre[26]. L’œuvre, c’est le but, et l’action, c’est l’œuvre. Voilà pourquoi le mot action s’applique à l’œuvre, et pourquoi l’action est un acheminement à l’acte.

Ajoutons que la fin de certaines choses est simplement l’exercice : la fin de la vue, c’est la vision, et la vue ne produit absolument rien autre chose que la vision ; dans d’autres cas au contraire autre chose est produit : ainsi de l’art de bâtir dérive non-seulement la construction mais la maison. Toutefois il n’y a réellement pas de fin dans le premier cas ; c’est surtout dans le second que la puissance a une fin. Car la construction existe dans ce qui est construit ; elle naît, elle existe en même temps que la maison. D’après cela, dans tous les cas où, indépendamment de l’exercice pur et simple, il y a quelque chose de produit, l’action est dans l’objet même qui est produit ; la construction, par exemple, dans ce qui est construit, le tissage dans ce qui est tissu. De même pour tout le reste ; et en général dans ce cas le mouvement est dans l’objet même qui est en mouvement. Mais toutes les fois qu’en dehors de l’acte il n’y a rien autre chose de produit, l’acte existe dans le sujet même : la vision, par exemple, est dans l’être qui voit ; la théorie, dans celui qui fait la théorie ; la vie, dans l’âme[27] (27) ; et par suite, le bonheur même est un acte de l’âme, car le bonheur aussi est une sorte de vie[28].

Il est donc évident que l’essence et la forme sont des actes ; d’où il suit évidemment aussi que l’acte, sous le rapport de la substance, est antérieur à la puissance. Par la même raison, l’acte est antérieur sous le rapport du temps ; et l’on remonte, comme nous l’avons dit, d’acte en acte, jusqu’à ce qu’on arrive à l’acte du moteur premier et éternel.

Du reste, on peut rendre plus manifeste encore la vérité de notre proposition. Les êtres éternels sont antérieurs quant à la substance aux êtres périssables ; et rien de ce qui est en puissance n’est éternel. On peut l’établir ainsi : Toute puissance suppose en même temps les contraires ; ce qui n’a pas la puissance d’exister n’existera nécessairement jamais ; mais tout ce qui est en puissance peut fort bien ne point passer à l’acte : ce qui a la puissance d’être peut donc être ou n’être pas ; la même chose a alors la puissance d’être et de ne pas être. Mais il peut se faire que ce qui a la puissance de ne pas être ne soit pas. Or, ce qui peut ne pas être est périssable, périssable absolument, ou bien périssable sous le point de vue où il peut ne pas être, quant au lieu, à la quantité, à la qualité ; périssable absolument signifie périssable quant à l’essence. Rien donc de ce qui est périssable absolument n’est absolument en puissance ; mais il peut être en puissance sous certains points de vue ; ainsi, quant à la qualité, quant au lieu. Tout ce qui est impérissable est en acte ; il en est de même des principes nécessaires[29]. Car ce sont des principes premiers ; s’ils n’étaient pas, rien ne serait. De même pour le mouvement, s’il y a quelque mouvement éternel. Et s’il y a quelque objet qui soit dans un mouvement éternel, il ne se meut pas en puissance, à moins qu’on n’entende par là la puissance de passer d’un lieu dans un autre. Rien n’empêche que cet objet, soumis à un mouvement éternel, ne soit éternel. C’est pour cela que le soleil, les astres, le ciel tout entier, sont toujours en acte ; et il n’y a pas à craindre qu’ils s’arrêtent jamais, comme le craignent les Physiciens[30] : ils ne se lassent point dans leur marche, car leur mouvement n’est point comme celui des êtres périssables, l’action d’une puissance qui admet les contraires. Ce qui fait que la continuité du mouvement est fatigante pour ces derniers, c’est que la substance des êtres périssables, c’est la matière, et que la matière existe seulement en puissance, et non en acte. Toutefois certains êtres soumis au changement sont eux-mêmes sous ce rapport une image des êtres impérissables ; tels sont le feu, la terre. En effet, il sont toujours en acte, car ils ont le mouvement par eux-mêmes et en eux.

Les autres puissances que nous avons déterminées, admettent toutes les contraires : ce qui a la puissance de produire un mouvement de telle nature, peut aussi ne le pas produire (je parle ici des puissances rationnelles). Quant aux puissances irrationnelles, elles admettent aussi les contraires, en tant qu’elles peuvent être ou ne pas être. Si donc il y avait des natures, des substances du genre de celles dont parlent les partisans de la doctrine des idées, un être quelconque serait bien plus savant que la science en soi, un objet en mouvement serait bien plus en mouvement que le mouvement en soi ; car l’un serait l’acte, et l’autre est seulement la puissance. Il est donc évident que l’acte est antérieur à la puissance, et à tout principe de changement.


IX.

Il est évident, d’après cela, que l’actualité du bien est préférable à la puissance du bien, et qu’elle est plus digne de nos respects. Chez tous les êtres dont on dit qu’ils peuvent, le même être peut les contraires. Celui dont on dit, par exemple : il peut être en bonne santé, celui-là même peut être malade, et cela, en même temps qu’il peut être en bonne santé. La même puissance produit la santé et la maladie ; la même le repos et le mouvement ; c’est la même puissance qui construit la maison et qui la détruit, et c’est en vertu de la même puissance que la maison est construite et qu’elle est détruite. C’est donc simultanément que le pouvoir des contraires réside dans les êtres ; mais il est impossible que les contraires existent simultanément, impossible qu’il y ait simultanéité dans les actes divers,,qu’il y ait à la fois, par exemple, santé et maladie[31]. Donc le bien en acte est nécessairement l’un des deux contraires. Or, ou la puissance est également l’un et l’autre des contraires, ou elle n’est ni l’un ni l’autre. Donc l’actualité du bien est meilleure que la puissance du bien.

Quant au mal, sa fin et son actualité sont nécessairement pires que sa puissance. Lorsqu’il n’y a que pouvoir, le même être est à la fois les deux contraires. Le mal, on le voit, n’a pas une existence indépendante des choses ; car le mal est, de sa nature, inférieur même à la puissance. Il n’y a donc dans les principes, dans les êtres éternels, ni mal, ni péché, ni destruction ; car la destruction compte, elle aussi, au nombre des maux.

C’est en réduisant à l’acte lés figures géométriques que nous découvrons leurs propriétés ; car c’est par une décomposition que nous trouvons les propriétés de ces figures. Si elles étaient, de leur nature, décomposées, leurs propriétés seraient évidentes ; mais c’est en puissance que les propriétés existent avant la décomposition. Pourquoi la somme des trois angles d’un triangle est-elle égale à deux angles droits ? Parce que la somme des angles formés autour d’un même point, sur une même ligne, est égale à deux angles droits. Si l’on formait l’angle extérieur, en prolongeant l’un des côtés du triangle, la démonstration serait immédiatement évidente. Pourquoi l’angle inscrit dans le demi-cercle est-il invariablement un angle droit ? C’est parce qu’il y a égalité en ces trois lignes, Savoir : les deux moitiés de la base, et la droite menée du centre du cercle au sommet de l’angle opposé à la base : cette égalité, si nous connaissons la démonstration, nous fait reconnaître la propriété de l’angle inscrit. Il est donc clair que c’est par la réduction à l’acte qu’on découvre ce qu’il y a dans la puissance ; et la cause en est que l’actualité c’est la conception même. Donc c’est de l’acte que se déduit la puissance ; donc aussi c’est par l’acte qu’on connaît. Quant à l’actualité numérique, elle est postérieure à la puissance, dans l’ordre de production.


X..

L’être et le non-être se prennent sous diverses acceptions. Il y a l’être selon les diverses formes des catégories ; puis l’être en puissance ou l’être en acte des catégories ; il y a les contraires de ces êtres. Mais l’être proprement dit, c’est surtout le vrai, le non-être c’est le faux[32]. La réunion ou la séparation, voilà ce qui constitue la vérité ou la fausseté des choses. Celui-là par conséquent est dans le vrai, qui pense que ce qui réellement est séparé, est séparé, que ce qui réellement est réuni, est réuni. Mais celui-là est dans le faux, qui pense le contraire de ce que dans telle circonstance sont ou ne sont pas les choses. Par conséquent tout ce qu’on dit est ou vrai, ou faux, car il faut qu’on réfléchisse à ce qu’on dit. Ce n’est pas parce que nous pensons que tu es blanc, que tu es blanc en effet ; c’est parce que en effet tu es blanc, qu’en disant que tu l’es nous disons la vérité[33].

Il est des choses qui sont éternellement réunies, et leur séparation est impossible ; d’autres sont éternellement séparées, et il est impossible de les réunir ; d’autres enfin admettent les états contraires. Alors, être, c’est être réuni, c’est être un ; n’être pas, c’est être séparé, être plusieurs. Quand il s’agit des choses qui admettent les états contraires, la même pensée, la même proposition, devient successivement fausse et vraie, et l’on peut être tantôt dans le vrai, tantôt dans le faux. Mais quand il s’agit des choses qui ne sauraient être autrement qu’elles ne sont, il n’y a plus tantôt vérité, tantôt fausseté : ces choses sont éternellement vraies ou fausses.

Mais qu’est-ce que l’être ou le non-être, qu’est-ce que le vrai ou le faux dans les choses qui ne sont pas composées ? Là, sans nul doute, l’être ce n’est pas la composition ; ce n’est pas lorsqu’elles sont composées, que les choses sont, lorsqu’elles ne sont pas composées qu’elles ne sont pas ; comme le bois est blanc, comme le rapport de la diagonale au côté du carré est incommensurable. Le vrai et le faux sont-ils donc dans ces choses ce qu’ils sont dans les autres ? ou bien plutôt la vérité, et l’être ainsi que la vérité, ne sont-ils pas ici différents de ce qu’ils sont ailleurs ? Or, voici ce que c’est que le vrai, et voici ce que c’est que le faux dans ces objets. Le vrai, c’est percevoir[34] (33), et dire ce qu’on perçoit ; et dire, ce n’est pas la même chose qu’affirmer. Ignorer c’est ne pas percevoir ; car on ne peut être dans le faux qu’accidentellement quand il s’agit es essences. De même pour les substances simples, car il est impossible d’être dans le faux à leur égard. Toutes, elles existent en acte, non en puissance, sinon elles naîtraient et périraient ; or, il n’y a pour l’être en soi ni production, ni destruction : sans cela il procéderait d’un autre être. Donc il ne peut y avoir d’erreur au sujet des êtres qui ont une existence déterminée, qui existent en acte ; seulement il y a ou il n’y a pas pensée de ces êtres. Toutefois, on examine quels sont leurs caractères, s’ils sont ou ne sont pas tels ou tels.

L’être considéré comme le vrai et le non-être comme le faux, s’entendent donc, sous un point de vue, le vrai quand il y a réunion, le faux quand il n’y a pas réunion. Sous un autre point de vue, l’être c’est l’existence déterminée, et l’existence indéterminée c’est le non-être. Dans ce cas, la vérité, c’est la pensée qu’on a de ces êtres ; et il n’y a alors ni fausseté, ni erreur ; il n’y a que l’ignorance, ignorance qui ne ressemble pas à l’état de l’aveugle ; car l’état de l’aveugle, ce serait n’avoir absolument pas la faculté de concevoir.

Il est évident en outre, si l’on admet des êtres immobiles, que les êtres immobiles ne peuvent dans aucun temps être des sujets d’erreur. Si le triangle n’est pas sujet au changement, on ne saurait penser, tantôt que la somme de ses angles vaut, tantôt qu’elle ne vaut pas deux angles droits ; sinon, il serait sujet au changement. Mais on peut penser que tel être est immobile, que tel autre ne l’est pas. Ainsi on peut penser qu’il n’y a aucun nombre pair qui soit premier, ou bien que parmi les nombres pairs les uns sont premiers, les autres non. Mais s’agit-il des êtres qui sont uns numériquement, cela même n’est plus possible. On ne peut plus penser que dans certains cas il y a unité, tandis qu’il n’y aurait pas unité dans les autres cas : dés lors on sera dans le vrai ou dans le faux, parce qu’il y a toujours unité.




FIN DU LIVRE NEUVIÈME..

    je l’ai dit ailleurs, comme je l’établirai ailleurs, tout en parlant du même ouvrage, de l’ouvrage qu’il écrit présentement ; et toutes les subtilités de la critique ne feront jamais qu’on ne soit pas en droit de s’exprimer ainsi.

  1. Ἐν τοῖς πρώτοις λόγοις.
  2. Ἡ δύναμις ϰαὶ τὸ δὺνασθαι.
  3. Liv. V, 12, t. I, p. 177 sqq. L’expression ἐν ἄλλοις, dont se sert Aristote pour désigner le livre cinquième, n’a rien qui doive nous étonner. On sait, et notre avant-dernière note prouverait au besoin combien vagues sont habituellement ses renvois. Ἐν ἄλλοις ne signifie pas : Dans un autre ouvrage, Dans un ouvrage différent de celui-ci, mais simplement : Ailleurs, dans un autre passage. Les commentateurs anciens, qui entendaient le grec aussi bien que nous, n’y ont pas vu autre chose. Plusieurs fois Aristote se sert de la même expression, au sujet du livre V, et toujours sans plus de conséquence. Or, c’est sur la signification présumée de ἐν ἄλλοις qu’on s’appuie uniquement, pour contester au περὶ τῶν ποσαχῶς la place qu’il occupe dans la Métaphysique. Il n’y a pas d’écrivain qui ne soit exposé à se servir de ces expressions : Comme
  4. Θλαστόν. Le vieux trad. impressibile ; Bessar. pressibile ; Argyrop. premi potest ; Sepulveda, dans la traduction de la paraphrase : quod vero certo modo cedit, est fragile. Hengsteuberg, p. 167 : Zerdrückbar.
  5. Voyez liv. V, 22, t. I. p. 193-94.
  6. Λόγος.
  7. Ἀποφορᾷ.
  8. C’est l’École qu’on a appelée éristique, et dont Euclide, disciple de Parménide et de Socrate, fut le fondateur.
  9. Le texte : οὐ γὰρ δὴ τοῦ γε πράγματος φθαρέντος· ἀεὶ γάρ ἐστιν. Cette phrase elliptique est expliquée ainsi par Alexandre, Sepulv., p. 233 : « Quod vero ait : Non enim re abolita hujusmodi est. Tunc contingit ut ars non habeatur cum oblivione, tempore aut morbo amittitur ab eo qui habebat, non si res res et materia aboleatur. Si enim lapides omnes sublatos esse fingamus, non protinus fîet ut ædificator ædificandi artem amittat, sed retinebit etiam tunc lapidibus nullis existentibus : cui similis est cæterorum ratio. »
  10. Voyez liv. IV, 5, t. 1, p. 128 sqq.
  11. Voyez liv. V, 12, t. I, p. 180.
  12. Περὶ ἐνεργίας. « Pour bien comprendre l’acte péripatéticien, il faut que notre esprit se dépouille de toutes ces notions habituelles sur la cause, l’effet et leur rapport. L'acte d’Aristote n’est pas plus l’acte moderne que la puissance n’est la cause telle que nous l’entendons. L’acte moderne est déterminé, comme l’acte péripatéticien ; voilà tout ce qu’ils ont de commun. Mais l’acte moderne est un simple effet, une modification, il n’est rien par lui-même. Pure abstraction quand il est pris indépendamment de sa cause, il n’a de réalité qu’autant qu’il lui est rattaché. Et même, à vrai dire, il n’y a pas plus d’acte indépendant de sa cause que de cause isolée de son acte. Il y a une cause en acte, et voilà tout. Au contraire, l’acte péripatéticien est absolu ; il est par lui-même ; il se rattache si peu par sa nature à la puissance, qu’il n’est pur et parfait qu’autant qu’il a brisé les liens qui l’unissent à elle. Seul il possède l’énergie, la force, la vie, l’existence positive. Enfin l’acte pour Aristote, c’est l’être dans toute sa plénitude. » E. Vacherot, Théorie des premiers principes, etc. p. 31, 32.
  13. Aristote démontre dans la Physique, liv. II, 8, Bekk., p. 204 ; liv. IV, 8. Id., p. 214, 15, 16, que ni l’infini, ni le vide n’existent en acte dans les êtres.
  14. Πράξεις
  15. Κινήσεις, ἐνεργείας.
  16. Tout ce qui précède, depuis le commencement de l’alinéa est renfermé entre crochets dans les anciennes éditions. Voyez la note à la fin du volume.
  17. Τόδε.
  18. Ἐκείνινον.
  19. Τόδε τι. Il ne faut pas dans ce passage expliquer rigoureusement cette expression ; il ne s’agit pas de l’essence, de la figure sensible, mais du sujet, de ce dont on dit cela, de ce qui ne se rapporte pas à autre chose. C’est en un mot, sauf une légère modification, le τόδε de tout à l’heure, dans son opposition avec ἐκείνινον. Si l’on entendait par τόδε τι l’être déterminé, on tomberait dans l’erreur, car Aristote dit à la fin de ce passage que la matière et les qualités sont complètement indéterminées, ἄμφω γὰρ ἀόριστα : désignant par le mot matière ce qu’il vient de nommer τόδε τι.
  20. Liv. V, 11, t. I, p. 174 sqq.
  21. Voyez liv. V, 4, t. I, p. 155 sqq., et Phys. auscult., II, 1, Bekker, p. 192, 193.
  22. Voyez liv. IV, 3, t.1, p. 113 sqq.
  23. Liv. VII, 7 sqq.
  24. Ἐν τοῖς περὶ κινήσεως. Aristote désigne par cette expression la Physique, et plus spécialement le livre VI, 5, de ce traité, Bekker, p. 235, où il examine cette question, à propos de la théorie générale du mouvement.
  25. Nous avons suivi, pour l’interprétation de cette phrase, fort obscure dans l’original, les indications de St. Thomas fol. 121, b : « Scilicet scientiam speculativam, ut speculentur. Non autem speculantur ut habeant theoreticam, nisi addiscentes (Arist. οἱ μελετῶντες), qui meditantur ea quœ sunt scientiæ speculativæ, ut acquirant eam. Et hi non perfecte speculantur, sed quodam modo, et imperfecte, ut supra dictum est (voyez liv. I, 2, t.1, p. 7 sqq.) : quia speculari non est propter aliquam indigentiam, sed scientia jam habita, uti. Discentium autem speculatio est, quia indigent acquirere scientiam. »
  26. Voyez la note à la fin du volume.
  27. Voyez le De Anima, passim, et particulièrement au liv. Ι, 1-4. Bekker, p. 402 ; liv. II, 1, Bekk., p. 412.
  28. Voyez. Ethic. Nicomach., I, 1, Bekker, p. 1094-95.
  29. Aristote dans le De Interpretatione, chap. 13, Bekker, p. 23 : « Le nécessaire et le non-nécessaire sont, d’après toute probabilité, la source de tout ce qui est et de tout ce qui n’est pas : on ne doit considérer les autres choses que comme des conséquences de ces principes. Il suit de là que ce qui est nécessaire, est en acte ; et enfin, ce qui est éternel ayant la priorité, que l’acte est antérieur à la puissance, etc. »
  30. Empédocle, notamment, et ses sectateurs, suivant Alexandre et Philopon.
  31. Liv. IV, 3 sqq., t. I, p. 114 sqq.
  32. Voyez liv. V, 29, t. I. p. 203 sqq.
  33. Aristote montre nettement dans le De Interpretatione, chap. 9, Bekk,, p. 18,19, que ce ne sont point les propositions énoncées par nous qui constituent la vérité ou la fausseté des choses.
  34. Θέγειν. Hengstenberg, es ergreift, mot à mot on saisit.