La Machine à courage/18

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Texte établi par préf. Jean CocteauJ. B. Janin (p. 150-151).


CHAPITRE V

CONVALESCENCE



Vernet-les-Bains. ― … D’abord, résurrection ; mais après ― un carcan de défenses. Ne pas voir, sentir, comprendre, admirer… ne rien faire, ne rien vouloir, n’aspirer à rien et surtout ne s’intéresser à rien. Ne plus communiquer avec les choses. Maintenir l’aiguille du cadran sur le mot « indifférence » et n’en même pas souffrir. Tenir un livre de Rimbaud dans mes deux mains et ne pas l’ouvrir. Voir la lune sur les glaciers, le couchant les rosir, et n’avoir pas de battements de cœur. Une peine sans contour, sans accent, une peine morte.

Étendue dans cette non-vie, j’ai dit au docteur :

« ― Comment revivre ? Je n’ai jamais de forces que lorsque je les dépense. »

Ses yeux se sont arrondis :

« ― Vous voulez quoi ? ― thés, dancing, casino ? »

J’ai crié avec impatience :

« ― Non, non, mais je veux exister… c’est tout et plus que tout… »


Seules Monique et moi ― pas d’argent pour trois voyages. … Je vis coincée entre deux contraires : récupérer et travailler ― un cycle : désespoir, exaltation, victoire, désespoir ― mouvement cruel entre quatre murs étroits et laids. La petite boîte que j’habite n’est qu’un couvercle posé par terre en pleine campagne. L’existence la plus nue qui soit : un os de vie. Des saules en jets d’eau se balancent, d’un jaune brillant ils paraphent les ciels quand le vent s’élève. Le glacier d’en face est un ami, il verdit quand il pleut, il me dit l’heure par ses ombres pâles. Entre une et quatre heures j’attends l’aller et retour du taureau blanc qui passe sur le chemin devant le mur de pierres grises, sa mesure noble au milieu des lignes désordonnées des vaches, des chiens et du berger, son profil grec chargé d’entêtement, la certitude prudente de ses pas.

Ce matin au réveil : la neige a bouché toutes nos fenêtres. Les gens disent que plus d’une fois le pays fut bloqué : le courrier, le télégraphe, toutes communications coupées pendant de longs jours. Notre couvercle se distingue à peine des champs où il est posé. Enfin un peu de soleil est arrivé et par ma fenêtre ouverte un petit oiseau est entré. Il a volé jusqu’à ma table où se trouve un frêle sapin, alors il s’est installé comme s’il était chez lui. J’ai aimé cette visite. J’aurais voulu faire quelque chose d’aimable pour lui, mais simplement nous nous regardions… Longtemps nous sommes restés ainsi.