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La Main passe !/Acte II

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Plantation du décor. Deuxième acte


ACTE DEUXIÈME


La garçonnière de Massenay, rue du Colisée. — Entresol coquet, tendre, féminin. — À gauche premier plan, pan oblique au centre duquel un lit de milieu avec son baldaquin. — Entre le lit et le manteau d’arlequin, petite table ronde à dessus de marbre tenant lieu de table de nuit. — À droite, premier plan, porte donnant dans le cabinet de toilette ; le battant de la porte a été supprimé et remplacé par une portière sans embrasse. — Deuxième plan droit, en pan coupé, une porte à deux vantaux ouvrant en dedans de la scène et donnant directement sur l’escalier de la maison ; à cette porte une serrure praticable. — Deuxième plan gauche, en pan coupé, une cheminée surmontée de sa glace. — Dans le panneau face au public entre les deux pans coupés, une fenêtre à hauteur d’appui, avec sa barre d’appui extérieure. — Rideaux pareils à la portière et dans leur embrasse dès le lever du rideau, pour permettre d’ouvrir la fenêtre plus rapidement, — rideaux de vitrage en tulle brodé. — Dans le petit panneau qui sépare le cabinet de toilette de la porte d’entrée, petit meuble d’appui, sur lequel sont, entre autres objets, une pendule, le chapeau de Francine, un tire-bouton. — Sur la cheminée un bronze, deux potiches avec des fleurs, un bougeoir et des allumettes. À côté du lit, presque au pied, faisant face à la table de nuit, un tabouret en forme d’X. Adossé au pied du lit, un tout petit canapé bas, de la dimension tout au plus d’un très large fauteuil. — Sur ce canapé, l’habit noir complet de Massenay. — De l’autre côté du lit, vers le pied et regardant la tête une chaise volante ; sur cette chaise, le jupon de Francine. — Contre le lit, et au-dessus, un tuyau acoustique le long du mur. — Sur la table de nuit, une veilleuse allumée et une montre. — Sur le lit, en plus des draps et des couvertures, et jeté seulement, de façon à pouvoir s’enlever facilement, un couvre-pied de satin piqué, ouaté. — À droite de la scène un canapé, légèrement de biais au public. — À gauche du canapé, légèrement plus bas en scène une toute petite table sur laquelle est un plateau, une carafe, un verre avec sa cuillère ; un sucrier et une bouteille d’eau de fleur d’oranger. — À gauche de la table et un peu au-dessus, de façon à former presque un coin avec le canapé, un fauteuil. — De chaque côté de la fenêtre du fond, une chaise volante ; sur celle de gauche le manteau, la jupe et le corsage de Francine. — De l’autre côté du lit, contre le mur, un petit tabouret sur lequel est le pyjama de Massenay. — Par terre, du même côté, les pantoufles de Massenay, et celles de Francine, placées de façon à pouvoir les chausser facilement en sortant du lit. — Un peu plus bas vers le pied du lit les souliers de ville de Massenay. — Sur le dossier du canapé de droite, le paletot de Massenay, le foulard par dessus, et par dessus le foulard le chapeau haut de forme, le tout placé de façon à donner dans l’obscurité une vague silhouette humaine. — Sur le tapis, jetées çà et là, des carpettes.



Scène première

MASSENAY, FRANCINE.

Au lever du rideau, la scène est presque dans l’obscurité, tout juste éclairée par la lueur de la veilleuse. Dans le lit, côte à côte, Francine à droite, couchée sur le côté de façon à faire face au spectateur, Massenay à gauche, couché sur le dos, dorment d’un profond sommeil. Au bout d’un temps Massenay agité par le cauchemar fait entendre d’abord des petits gémissements sourds puis :

Massenay, sous l’action du cauchemar, se dressant sur son séant et les yeux grands ouverts, indiquant dans la chambre un point imaginaire. Là !… là !… le ballon !… Santos Dumont !…


Francine, se réveillant en sursaut et se mettant sur son séant.

Hein ? quoi ? quoi ? où ça ?


Massenay, même jeu.

Là ! là ! dans la chambre… il vient sur nous.


Francine, le secouant.

Mais voyons… tu as le cauchemar.


Massenay, id.

Mais si, là !… gare ! gare ! le voilà… !


Francine.

Émile ! Émile ! voyons, réveille-toi… !


Massenay, revenant à la réalité.

Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Francine, encore sous l’action de l’émotion qu’elle vient d’éprouver.

Ah ! c’est bête ! tu m’as fait une peur !


Massenay, abruti comme un homme qui vient de se réveiller.

Qu’est-ce qu’il y a eu donc ?


Francine.

Il y a que tu as rêvé tout haut. Ah ! J’en ai des palpitations !


Massenay, compatissant.

Oh ! c’est vrai ?


Francine, lui prenant la main et l’appuyant sur son cœur.

Tiens, regarde comme mon cœur bat.


Massenay.

Oh ! pauvre petite, je te demande pardon !… (Il saute hors du lit, enfile ses pantoufles, et tout en allumant le bougeoir qui est sur la cheminée.) Attends, je vais te donner un peu d’eau de fleur d’oranger… ça te remettra.

Il est en longue chemise de nuit, jambes nues, pantoufles aux pieds ; le bougeoir allumé à la main, il traverse la scène pour aller à la table préparer le verre de fleur d’oranger.

Francine, encore palpitante.

Ah ! non, tu sais, si tu es somnambule…


Massenay, après avoir déposé le bougeoir sur la table, tout en préparant la boisson.

Je ne suis pas somnambule, seulement j’ai l’habitude de dormir très peu couvert ; tu as voulu garder la couverture ouatée… Alors moi, ça ne manque pas ! ça me donne le cauchemar.


Francine.

Oh ! mon pauvre chéri, alors c’est ma faute ? Oh ! je suis désolée…


Massenay, qui est remonté au-dessus du lit pour aller lui porter le verre d’eau.

Mais je t’en prie, ne vas-tu pas me plaindre ?… pour un cauchemar ! en voilà une affaire ; d’abord moi j’adore cauchemarder : ça donne des réveils délicieux !


Francine.

Ah ! si c’est du raffinement !


Massenay.

Et puis est-ce que ce n’est pas moi qui suis impardonnable d’avoir eu des cauchemars quand je dormais dans tes bras ?… Car nous avons dormi, madame, dans les bras l’un de l’autre.


Francine.

Oh ! oui, comme un petit mari et une petite femme… Oh ça, ça, je voulais ! ça m’a semblé si bon de m’endormir ainsi… gentiment… après !… avec la satisfaction de l’oubli du devoir accompli.


Massenay, avec transport.

Oui, hein ?

Il l’embrasse dans le cou.

Francine.

Ça m’a changée de mon mari.


Massenay, moitié riant moitié vexé.

Ah ! bien dis donc, je l’espère !…


Francine, lui rendant son verre dont elle a bu le contenu.

Vois-tu, c’est dans ces moments-là que l’on savoure vraiment son bonheur.


Massenay, qui est allé reposer le verre sur la cheminée.

Sûr !

Il s’assied sur le bord du lit et pendant ce qui suit se revêt de son pyjama.


Francine.

Ces sommeils-là, c’est le meilleur de l’amour. Aussi des amants qui n’ont pas dormi ensemble, c’est pas des amants : c’est des gens qui ont eu des rapports… et ça, c’est ce qu’il y a de moins bon dans l’amour.


Massenay, avec fatuité.

Ah ! cependant… !


Francine.

Ah ! Laisse donc !… Je sais bien que dans tout roman d’amour on ne voit que ça… Mais c’est surfait. Je t’assure qu’à l’user…! la preuve c’est qu’après, on a toujours un petit moment de… de…


Massenay.

D’ « animal triste. »

La locution étant latine, prononcer « tristé ».

Francine.

Comment dis-tu ça ?


Massenay.

Rien, rien, c’est du latin…


Francine.

Eh ! bien, hein, « tristé » ? ça prouve bien !… C’est pour ça que je dis qu’une bonne fortune qui se réduit à l’indispensable, pffut ! ça me fait l’effet d’un gourmet qui dîne au buffet de la gare entre deux trains ; il s’est nourri, peut-être ; mais il n’a pas dîné.


Massenay, s’appuyant sur ses poings enfoncés dans le matelas.

Oh ! mais dis donc : je crois que pour quelqu’un qui traite les autres de raffinés…!

Francine, se laissant retomber sur le dos, la tête sur l’oreiller, tandis que Massenay s’assied de biais sur le bord du lit. Ah ! Qu’est-ce que tu veux ? je passe par des impressions neuves, je les analyse… Et puis vois-tu, il y a autre chose qui est à considérer : un bon dodo, comme ça, outre la saveur qu’on y trouve, ça donne tout de suite à l’amour une petite allure conjugale qui le relève. Ça efface le côté clandestin et pour une femme honnête c’est beaucoup plus convenable.


Massenay, gentiment moqueur.

Comme j’aime la délicatesse de tes sentiments…

Il l’embrasse.

Francine, se redressant sur son séant.

C’est égal, tout de même, c’était écrit que tu devais être mon amant ! Ce sont des choses fatales qui se décident au premier regard !… Au fond, s’il y avait une justice dans ces choses-là, c’est Coustouillu qui devrait être l’élu ; car enfin, il y a longtemps qu’il se dessèche ; il pourrait invoquer les droits de l’ancienneté ; eh ! bien, non, lui, jamais !


Massenay, se levant et avec une feinte compassion tout en allant prendre le verre qu’il a déposé sur la cheminée.

Pauvre Coustouillu !


Francine, se dressant sur les genoux, la couverture renversée sous les aisselles.

Non mais plains-le !… Tu sais, si tu veux que je…


Massenay, se retournant vivement.

Ah ! non.

Il va porter le verre à sa place primitive sur la petite table.


Francine, s’avançant sur les genoux jusqu’au pied du lit, la couverture toujours maintenue sous les aisselles.

Tandis que toi, la première fois que je t’ai vu, je ne te connaissais pas, tu ne me connaissais pas, eh ! bien, du coup, v’lan ! j’ai senti quelque chose en moi qui me disait : « Voilà celui qui ! » et toi aussi, au même moment, tu t’es dit : « Voilà celle que ! »


Massenay, qui presque au début de la tirade, aussitôt son verre posé, est venu devant le pied du lit pour se rapprocher de Francine.

Moi ?


Francine.

Oh ! ne dis pas non ! C’est le fluide, ça ; c’est comme au télégraphe : on frappe d’un côté : « pan, pan » ! ça correspond de l’autre. Tu avais beau être à l’orchestre et moi dans une loge, nos regards se sont rencontrés tout de suite, comme si on s’était prévus et c’est sur le champ que mon quelque chose m’a dit…


Massenay.

« Voilà celui qui ! »


Francine, lui faisant un collier de ses bras.

Positivement ! (Dans un élan de tendresse.) Ah chéri !


Massenay.

Je t’aime.

Ils se tiennent un moment embrassés.

Francine, comme épuisée, se laissant retomber en arrière, la tête sur l’oreiller.

Oh ! c’est bon ! Et dire que si nous étions mariés, ça serait tous les jours comme cela.


Massenay, qui est venu s’asseoir au pied du lit côté spectateurs.

Mais oui !


Francine.

Ah ! tu es heureux, toi, tu es libre ! Dis, si j’étais libre moi aussi, tu m’épouserais tout de suite ?…


Massenay, avec conviction.

Sûr !


Francine.

Ah ! chéri, comme ce serait gentil ! pouvoir savourer son bonheur dans toute sa plénitude, quand on veut et tant qu’on veut ! N’avoir pas à se préoccuper du temps qu’on a, de l’heure qu’il est…


Massenay.

Ah ! oui !… sans compter qu’il faudrait peut-être y songer à l’heure qu’il est… Nous avons fait là un bon somme et il ne faut pas oublier que nous n’avons que la permission de théâtre, or, à vue de nez, il ne doit pas être loin de minuit.


Francine, paresseusement.

Déjà ! Oh !… et à vue d’œil ?


Massenay, consultant sa montre qui est sur la table près du lit.

Eh bien, à vue d’œil il est… (Sursautant.) Quoi ?


Francine, calme.

Eh bien ?


Massenay, effaré.

Voyons ! c’est pas possible ! Elle bat la breloque…


Francine, se mettant sur son séant.

Quoi ? il est plus de minuit ?


Massenay, id.

Six heures du matin !


Francine, bondissant sur le lit et retombant sur les genoux.

Comment six heures du matin ?


Massenay, id.

Mais oui !


Francine, affolée.

Mais elle ne va pas, voyons ! nous n’avons pas dormi sept heures !


Massenay.

Mais non, évidemment, c’est ce que je me dis ! et pourtant tiens, écoute : tic, tac, tic, tac, elle marche.


Francine.

Elle marche ! elle marche ! mais elle ne va pas… Enfin, on se rend bien compte à peu près du temps qu’on a dormi… (À ce moment la pendule sur le meuble d’appui se met à sonner.) Attends !…


Tous deux, haletants, la voix rauque, comptant à mesure que la pendule sonne.

… Deux… trois… quatre… cinq… six…


Massenay, de confiance.

… Sept…


Francine.

Quoi « sept » ? Où ça, sept ? il n’y a que six.


Massenay, désespéré.

Oui, six… il est bien six heures.


Francine, sautant hors du lit.

Ah ! bien nous sommes bien !


Massenay, gagnant la droite et s’affalant sur le fauteuil près du canapé.

Nom d’un chien de nom d’un chien !


Francine, qui a couru prendre son jupon.

Eh bien ! je suis dans de jolis draps !


Massenay.

Ah ! Et moi donc !…


Francine, redescendant tout en enfilant son jupon.

Toi, toi… tu n’es pas intéressant !… tu es libre…


Massenay, s’oubliant dans sa détresse.

Comment je suis libre ! Eh bien ! et ma femme ?


Francine, bondissant.

Tu es marié ?


Massenay, qui s’est relevé d’un bond.

Hein ! moi non ! hein ? quoi ? Ah ! zut ! oui !

Il remonte en désespoir de cause derrière le canapé pour revenir peu à peu à la place qu’il vient de quitter.

Francine, hors d’elle.

Marié ! tu es marié ! mais c’est infâme, mais je ne veux pas. Vous m’aviez dit que vous étiez célibataire.

Tout en parlant elle retourne rageusement son jupon qu’elle avait enfilé sens devant derrière.

Massenay.

Eh bien, oui, je l’ai dit… parce que vous, vous ne compreniez pas qu’on s’éprît d’un homme marié !


Francine, se laissant tomber désespérément sur le petit canapé devant le pied du lit.

Il est marié !…


Massenay, qui s’est affalé de nouveau sur le fauteuil qu’il a quitté récemment.

Mon Dieu… qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à ma femme !


Francine, furieuse.

Eh ! laissez-moi tranquille avec votre femme, vous n’aviez qu’à ne pas vous marier ! Mais moi, moi ? Qu’est-ce que je vais pouvoir dire à mon mari en rentrant ?


Massenay, désespéré.

C’est fou ! C’est fou !


Francine, exaspéré.

Ce n’est pas une réponse ça !… (Se lamentant.) C’est fini ! je suis une femme perdue !


Massenay, acrimonieux.

Aussi pourquoi avez-vous voulu dormir ?


Francine, avec une hautaine indignation.

Eh ! Je n’ai jamais demandé à dormir !… (Après un petit temps.) J’ai demandé à m’endormir, c’est tout autre chose.


Massenay.

N’empêche que, comme résultat, nous sommes dans un joli pétrin… (Se prenant la tête dans les mains.) Qu’est-ce que je vais faire, mon Dieu ?…


Francine, exaspérée de son apathie.

Mais enfin vous ne pensez qu’à vous !… vous me voyez mortellement inquiète…


Massenay.

Eh ! Je le suis encore bien plus que vous ! je le suis doublement ! je le suis pour vous et pour moi…


Francine, aux abois.

Qu’est-ce qu’on va faire, mon Dieu ? comment sortir de là ?


Massenay, se levant et avec décision.

Ah ! il n’y a pas plusieurs planches de salut ! Je n’en vois qu’une ! Courir chez votre mère où vous êtes censée être. Si nous avons la chance que votre mari ne vous ait pas précédée, vous avouez toute la vérité…


Francine, bondissant.

Moi ? moi, oser avouer à ma mère ?… (Avec décision en passant devant lui.) Jamais !


Massenay (1).

Bah ! une mère est une femme et toute femme a eu plus ou moins dans sa vie…


Francine, revenant sur lui, indignée.

Maman ! maman ! des amants !


Massenay, abasourdi.

Hein ! Mais non, mais non ! mais qui est-ce qui a dit ça ?… On sait très bien qu’une mère n’a jamais eu d’amants… Seulement elle a pu avoir autour d’elle des amies qui… Enfin une mère a des trésors d’indulgence ! Pour vous sauver, elle se fera votre complice : elle enverra immédiatement quelqu’un chez votre mari pour lui dire que vous vous êtes sentie souffrante chez elle et qu’elle vous a gardée…


Francine, retombant dans son découragement.

Ah ! C’est le ciel qui me punit d’avoir trahi mes devoirs !

Tout en parlant elle gagne la droite d’un pas traînant, et, en passant devant la table, prend le bougeoir allumé.

Massenay, agacé.

Mais non, mais non ! le ciel ne se mêle pas de ces choses-là !… Il n’est même pas levé le ciel !

Il indique la fenêtre derrière laquelle il fait pleine nuit.

Francine, au comble de l’énervement.

Enfin, donnez-moi un peigne ! quoi ?… que je me recoiffe !


Massenay, indiquant le cabinet de toilette.

Tenez, par là…


Francine, tout en gagnant le cabinet de toilette.

Ah ! si je m’en tire, je jure bien que je ne prendrai jamais plus d’amant !


Massenay, emboîtant le pas derrière elle.

Ah ! moi non plus, allez ! moi non plus !…

Ils sortent de droite en emportant la bougie. — Nuit.



Scène II

HUBERTIN[1].

La scène reste vide un instant. — Tout à coup on entend un bruit de clé dans la serrure de la porte d’entrée et celle-ci s’ouvre, livrant passage à Hubertin complètement ivre. — Il est en habit, son chapeau claque sur la tête, le gilet boutonné de travers, la cravate défaite, son mouchoir mis en foulard autour du cou ; sans fermer la porte dont le battant reste ouvert, après avoir retiré la clé de la serrure extérieure, il s’avance d’un pas incertain, pressant de son bras gauche contre son cœur un paletot (de couleur claire autant que possible) qu’il tient le col en bas, les manches ballantes le long de ses jambes. — Dans sa main droite il a une lanterne électrique de poche, mais comme il la tient à l’envers, au lieu d’éclairer devant lui, il s’éclaire l’estomac. — Arrivé ainsi tant bien que mal jusqu’à proximité du lit, il s’arrête, essaie deux fois de suite infructueusement de siffler, s’essuie les lèvres du revers de la main, renouvelle son essai et parvient enfin à sortir un sifflement à peu près net.

Hubertin, arrivant à siffler.

Ffiuitt ! (Parlant dans la direction du lit, croyant être chez lui et s’adresser à sa femme.) It’s me, Gaby, dont be afraid ?… (Il fait un effort pour se mettre en branle, descend jusqu’au souffleur, s’arrête, sourit, puis.) On ne voit rien ici !… (Indiquant sa lanterne dont il s’éclaire l’estomac.) Je ne sais pas ce qu’elle a ma lanterne, elle éclaire à l’envers !… (Perdant légèrement l’équilibre ce qui lui fait faire deux pas en arrière.) Ça me fait marcher à reculons. (Il souffle comme un homme gris, essaie de relever ses paupières alourdies, regarde le public, sourit, puis.) Je suis un peu saoul… pas beaucoup, mais un peu… (Il remonte de deux pas, puis s’arrête.) Qu’est-ce que je voulais dire ?… rien !… Ah ! si !… (Indiquant la porte dont le battant est resté grand ouvert.) la porte ! (Se parlant à lui-même et se répondant.) Hubertin ! — Quoi ? — T’as pas fermé la porte ! — Mais c’est vrai mon vieux !… C’est pas parce qu’on est saoul qu’il faut pas être prudent ! (Il oscille une ou deux fois du haut du corps sans que ses pieds bougent de place, fait un violent effort pour démarrer, puis remonte à reculons comme poussé en arrière par la projection de sa lanterne sur sa poitrine. Arrivé au fond de la scène il s’arrête un instant, vise de l’œil la porte, fait deux pas en avant, recule d’un pas, refait deux pas, recule à nouveau.) Nom d’un chien ! qu’elle est loin ! (Prenant brusquement son élan, la tête en avant, ce qui entraîne le reste de son individu, il va d’une traite à la porte, dont il referme le battant par le seul poids de son corps.) Ouf ! ça y est ! (Parlant à la porte contre laquelle il s’arc-boute de la main gauche pour ne pas tomber, tandis que de la main droite il fouille dans sa poche pour prendre la clé qui va à la serrure.) Attends ! j’ai pas fini… (Brandissant sa clé.) Là ! (Il essaie de l’introduire dans la serrure.) Eh ! bien quoi donc ?… Ah ! ma clé a enflé ! (Nouvel essai infructueux.) Non !… c’est la serrure qui fait son étroite !… (Il rit.) Ah ! ma chère !… (Nouvel essai réussi cette fois.) Aïe ! donc ! Ah ! ça y est ! (Il donne un double tour de clé, puis tout en remettant la clé dans sa poche, redescendant.) Là !… comme ça, on est chez soi ! (Fourrant sa lanterne dans la poche de son gilet.) C’est curieux quand on a sa bombe, il y a des choses qui n’arrivent que dans ces moments-là… C’est vrai !… (Tout en monologuant, il est arrivé à côté du fauteuil près du canapé de droite ; ses regards tombent sur le chapeau et le paletot de Massenay ; afin de se rendre compte de ce qu’il aperçoit, il avance le haut du corps au-dessus du fauteuil, en clignant les yeux pour mieux voir, puis brusquement.) Aoh !… Allô !… (Avec un petit bonjour de la main au personnage imaginaire qu’il croit voir.) Good night ! (Puis sans plus s’en occuper, au public, reprenant le fil de son histoire.) Ainsi je demeure au cinquième… (Un temps.) je n’ai monté qu’un étage… (Un temps.) et je suis chez moi… (Un temps.) Comment expliquez-vous ça ?… C’est des choses qui n’arrivent jamais à l’état normal… (Court moment de silence comme en ont les pochards ; il pousse un soupir de fatigue, puis.) Mon Dieu que j’ai mal à la tête… (Un temps.) J’ai comme un poids !… (Levant son bras droit au-dessus de sa tête de façon à palper le sommet de son chapeau du bout de ses doigts.) C’est là !… On dirait, je ne sais pas ?… comme un petit casque !… (Il retire son chapeau avec précaution, en l’élevant de bas en haut, puis une fois retiré, laisse glisser son bras le long de son corps. — Sur sa tête qu’il n’a pas cessé de tenir bien fixe, on aperçoit planté un porte-allumettes de restaurant. — Il reste ainsi sans bouger et sans parler un bon instant, se contentant de souffler, la paupière lourde, épuisé par la migraine. — Une fois l’effet bien produit, il porte la main comme il a fait une première fois pour le chapeau ; délicatement prend le porte-allumettes en le surplombant du bout des doigts. — Ses yeux expriment l’angoisse.) Oh !… c’est énorme ! (S’apercevant que l’objet est mobile.) Tiens !… ça ne tient pas ! (Il porte le porte-allumettes à portée de ses yeux et se tord de rire.) Crrr !… Un porte-allumettes !… Il m’est poussé un porte-allumettes !… (Brusquement sérieux et sur un ton profond, tout en se recouvrant de son chapeau.) Et bien ! voilà des choses qui n’arrivent jamais à l’état normal… (Tout en parlant il va déposer le porte-allumettes sur la petite table du milieu de la scène. — Apercevant à nouveau le chapeau de Massenay et s’adressant à lui.) C’est pas vrai ?… (Un temps.) Il y a longtemps que t’es là ? (Un temps, puis confidentiellement au public, en indiquant le chapeau.) Il dort ! (Passant à une autre idée.) On ne voit pas clair ici ! où sont mes allumettes-bougies ?… (Il étale sur sa poitrine en le passant sous ses aisselles son pardessus qu’il n’a pas déposé depuis son entrée et qu’il tient toujours la tête en bas. — Puis à tâtons il cherche à la hauteur où il trouverait les poches si le pardessus était dans le bon sens, — ne les trouvant pas.) Eh ! ben ?… (Il regarde et étonné de la forme de son paletot due à ce renversement des choses.) Ah ! sont-ils bêtes !… Ils n’ont pas mis de bras à mon pardessus ! (Se penchant davantage et apercevant les manches ballantes à ses pieds.) Ah !… et ils ont mis des jambes… (En ce disant il fait marcher les deux manches avec ses jambes puis brusquement il envoie son manteau derrière le lit en le jetant par-dessus son épaule.) Mon Dieu, que je suis saoul… (Il enlève son mouchoir de son cou, et s’éponge avec.) Eh bien ! va te coucher !… Quand tu répéteras tout le temps « Dieu que je suis saoul ! » personne te dit le contraire… (Tout en parlant, machinalement, il a bordé la ceinture de son pantalon avec son mouchoir de façon à s’en faire un tablier.) T’as raison ! Vais me déshabiller. (Tout en faisant mine de retirer son habit, il arrive devant le petit canapé du lit, aperçoit l’habit de Massenay et le prenant en mains.) Ah !… mes vêtements !… Faut-il que j’en aie une bombe tout de même ? je me suis déshabillé sans m’en apercevoir !… (Reposant les vêtements où ils étaient.) Eh bien, Hubertin, puisque t’es déshabillé… tu vas pas rester à te promener en bannière pour attraper froid… (En même temps il indique son mouchoir pendu à sa ceinture.) couche-toi ! — T’as raison ! je vais me coucher !… (Tout en grimpant tant bien que mal dans le lit.) It’s me Gaby, dont be afraid ! (Arrivé sur le lit, il se laisse tomber la tête en arrière sans même s’apercevoir qu’il est toujours coiffé de son chapeau. — Mais il a mal pris ses mesures en montant, de sorte qu’il n’a pas la tête à la hauteur des oreillers, mais beaucoup plus bas, et que ses pieds dépassent par-dessus le pied du lit. — Il replie une ou deux fois les jambes et les détend aussitôt dans l’espoir d’arranger les choses mais chaque fois elles viennent butter de la cheville contre le rebord du devant du lit. — Alors bien naïvement.) Tiens ! J’ai grandi !

Petit temps pendant lequel il commence à s’assoupir.



Scène III

HUBERTIN dans le lit, FRANCINE, puis MASSENAY.


Francine, sortant sans lumière du cabinet de toilette et se dirigeant vers le lit tout en continuant de parler à Massenay qui est dans la coulisse.

Je vais voir ! il doit être tombé sur le lit !

Arrivée au lit, elle l’explore à tâtons et rencontre le corps d’Hubertin.

Hubertin, sur le ton émoustillé.

Aoh ! Gaby, what are you doing !


Francine, poussant, un cri strident.

Ah ! (Se sauvant éperdue.) Émile ! Émile !

Elle se précipite dans le cabinet de toilette.

Hubertin, qui au cri de Francine s’est dressé sur son séant.

Oh ! What is it ? Gaby !… Gaby !


Massenay, accourant, — il a mis un col à sa chemise, et n’a plus sur lui que le pantalon du pyjama.

Où ça ? où ça l’homme ?


Francine, arrivant à sa suite mais s’arrêtant sur le pas de la porte du cabinet de toilette.

Là ! dans le lit !


Hubertin, entrevoyant Massenay à travers l’obscurité.

Un homme dans la chambre de ma femme !

Il bondit du lit et se précipite vers le petit canapé sur lequel sont les vêtements de Massenay. Il s’empare de ceux-ci, qu’il croit lui appartenir, et se dispose à s’en vêtir, bien qu’habillé déjà.

Massenay.

Qui êtes-vous, monsieur ?


Hubertin, avec explosion.

Je suis cocu !


Massenay.

Qu’est-ce que vous dites ?


Hubertin (1).

Je dis que je suis cocu.

Pendant ces dernières répliques, debout devant le petit canapé, il s’évertue à enfiler le pantalon d’habit de Massenay.

Massenay, qui distingue son manège.

Hein ! Mais c’est mon pantalon ! Mais voulez-vous laisser mes vêtements !

Il veut se précipiter sur lui, mais Francine effrayée s’agrippe à lui.

Francine, l’étreignant et ainsi paralysant ses mouvements.

Émile ! Émile !


Massenay, essayant de se dégager de l’étreinte de Francine.

Mais laissez-moi donc voyons !


Francine[2].

Émile ! je vous en supplie !


Hubertin, sa voix couvrant celle des autres.

Ah ! c’est tes vêtements ! eh bien, tu vas voir, tes vêtements… !

Il les roule en boule et remonte avec jusqu’à la fenêtre du fond.

Massenay, essayant toujours de se dégager.

Mais voyons ! mais il prend mes vêtements !


Hubertin, ouvrant la fenêtre toute grande.

Ah ! tu es l’amant de ma femme !


Massenay, ahuri.

Mais qu’est-ce qu’il fait !


Hubertin, jetant les vêtements par la fenêtre.

Eh bien, tiens !


Massenay, se dégageant et courant à la fenêtre.

Oh !


Francine, affolée de se trouver seule courant également vers le fond, mais par la droite de la scène.

Émile ! Émile !


Massenay.

Il a jeté mes vêtements dans la rue !


Hubertin, digne, indiquant la fenêtre comme si c’était la porte.

Et maintenant, monsieur, sortez !


Massenay, avec un recul instinctif.

Mon Dieu, c’est un fou !


Francine, affolée, courant du côté de la porte de sortie.

Un fou ! Au secours ! Au secours !


Massenay.

Mais ne criez donc pas ! Vous allez ameuter la maison !


Francine, suppliante.

Ah ! Je vous en prie ! Sauvons-nous ! Allons-nous en !

Elle redescend par la droite jusque devant le canapé.

Massenay, montrant son pyjama.

Je ne peux pas m’en aller comme ça.


Hubertin, digne, près de la fenêtre.

Eh ! bien monsieur !… j’attends.


Massenay, sentant la moutarde lui monter au nez.

Oui ! eh ! bien, attendez un peu ! c’est moi qui vais vous sortir.


Francine, se lamentant.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !


Massenay, redescendant jusqu’à l’extrémité droite du canapé, et indiquant le tuyau acoustique.

Vite, le tuyau acoustique, là ! sifflez le concierge.


Francine.

Oh ! Oui !… oui !

Elle traverse rapidement le devant de la scène, grimpe sur le lit, et saisissant le tuyau acoustique, souffle éperdument dedans.

Massenay, gagnant la gauche jusque devant la table entre le canapé et le fauteuil.

Et maintenant, à nous deux.

Il retrousse ses manches, comme un homme qui se dispose à lutter.

Hubertin, se dirigeant vers Francine qui est à genoux sur le lit, et, sur un ton grivois.

Ehé ! Gaby…


Francine, effrayée.

Émile ! Émile ! Il vient sur moi !


Massenay, courant se mettre entre lui et Francine.

N’ayez pas peur. Je suis là !

Il lui donne une forte poussée.

Hubertin, qui a été envoyé à peu près à trois pas en arrière.

Oho !


Massenay, fanfaron.

Si vous croyez que c’est ce bonhomme-là qui me fera reculer !


Francine, soufflant en désespérée dans le tuyau acoustique.

Mon Dieu, mais il ne répond pas le concierge !


Massenay, faisant deux pas sur Hubertin, et lui indiquant la porte.

Allez, ho ! (Hubertin le regarde en souriant d’un air abruti.) Allez ! allez ! houste ! (Même jeu de scène d’Hubertin. — Massenay se montant.) Mais nom d’un chien !… (Il l’empoigne à bras le corps pour le sortir ; longs efforts infructueux pour déboulonner Hubertin qui semble rivé au sol. — Reprenant haleine sans quitter le bras le corps.) Ouf ! Il est plus lourd que je ne croyais.


Francine, qui n’a pas lâché son tuyau dans lequel elle n’a cessé de souffler. Avec impatience à Massenay.

Eh ! ben ?


Massenay, rageur.

Oh ! Vous êtes étonnante, si vous croyez qu’il se laisse faire ! (Reprise de la lutte ; impossibilité absolue pour Massenay de bouger Hubertin. Avec rage.) Mais faites donc pas le lourd !

Massenay s’épuise en efforts superflus ; Hubertin, sans opposer de violence, le regarde faire d’un air amusé. Considérant le crâne de Massenay appuyé, dans la lutte, contre sa poitrine, dans une fantaisie de pochard, il l’entoure de son bras droit et dépose un baiser dessus.

Massenay, dégageant sa tête.

Allons ! voyons. (Nouveau baiser.) Ah ! çà, avez-vous fini là-haut !


Francine, s’énervant.

Enfin ! Qu’est-ce que vous faites ? Sortez-le donc !

Massenay, qui maintenant perd du terrain, poussé par le simple poids d’Hubertin, finit par se caler en appuyant son pied droit contre le bord du petit canapé du pied du lit. Eh ! bien voilà, quoi ? Attendez ! Ça ne va pas être long.

Hubertin lui passe brusquement les mains sous les cuisses et l’envoie comme un paquet sur le lit.

Massenay.

Oh !


Francine, terrifiée, poussant un cri strident.

Ah ! (Elle traverse la scène, éperdue ; puis, arrivée à l’extrême droite. — Avec anxiété.) C’est lui ?


Massenay, qui est en train de se relever. Avec humeur.

Mais non !… C’est moi.


Francine, navrée.

Oh !

Hubertin, aussitôt qu’il a envoyé Massenay sur le lit, est redescendu de deux pas, d’un air tranquille et satisfait.

Massenay, qui est redescendu devant le lit.

Oh ! mais ça ne fait rien ! J’ai un autre moyen ! vous allez voir. (Il se précipite le poing en avant sur Hubertin qui, toujours placide, attend les événements.) Tiens ! (Hubertin, froidement, pare son coup de poing, et lui en envoie un sur l’œil.) Oh !

Nouveau coup de poing de Massenay, nouvelle parade d’Hubertin suivie d’un maître coup de poing qui envoie Massenay à l’extrême gauche[3].

Massenay, se tenant l’œil.

Oh ! nom d’un chien !


Francine, de l’extrême droite.

Mais qu’est-ce que vous faites, enfin ?


Massenay, épanchant sa rage sur Francine.

Mais quoi ? quoi ? Je fais ce que je peux ! Allez donc chercher la bougie au lieu de demander… vous voyez bien que je ne vois pas ses coups de poing, alors je les reçois dans la figure !


Francine.

La bougie ? Oui !… oui !

Massenay, traversant la scène pour aller à Francine et jetant un regard de haine à Hubertin, tout en prenant sa distance au moment où il passe devant lui. Il n’y a pas moyen de se battre dans ces conditions-là.


Francine.

La bougie !… La bougie !… Attendez !

Elle entre précipitamment dans le cabinet de toilette.

Hubertin, tout à la joie, gagnant d’un pas titubant jusqu’à Massenay.

C’est ça ! la bougie ! On va se battre à la bougie.


Massenay, rageur.

Oui, et vous ne perdez rien pour attendre !


Hubertin, bien rond.

C’est ça… c’est ça !…


Francine, accourant du cabinet de toilette, le bougeoir allumé à la main. — Lumière.

Voilà la bougie. (Dans son élan, elle a dépassé légèrement Massenay, se trouve nez à nez avec Hubertin, pivote brusquement autour de Massenay, de façon à se coller dos à dos avec lui. Ce mouvement doit durer l’espace d’un clin d’œil — d’une voix étranglée, tout en se dissimulant derrière Massenay.) Dieu ! C’est Hubertin !


Massenay, se tournant à demi vers elle.

Quoi « Hubertin » ?


Francine, vivement, à mi-voix.

Un ami de mon mari.


Massenay, avec conviction.

Ah ! bien, c’est un rude chameau !


Hubertin, qui depuis l’arrivée de la lumière, considère la pièce où il est, poussant un cri.

Ah !


Tous deux, sursautant.

Quoi ?


Hubertin, avec stupéfaction.

Je ne suis pas chez moi !…


Tous deux.

Hein !


Hubertin, bien naïf.

C’est donc pas le cinquième ici ?


Francine, hors d’elle.

Il me demande si ce n’est pas le cinquième !


Massenay, furieux.

Mais non, monsieur, c’est l’entresol ! C’est l’entresol !


Hubertin.

Mais alors, pourquoi suis-je ici ?…


Massenay, ahuri.

Quoi ?


Hubertin.

Qu’est-ce que vous avez après moi ? je ne vous connais pas.


Massenay, hors de lui.

Non ! mais je vous en prie ! Est-ce que c’est nous qui sommes allés vous chercher ?


Hubertin.

Eh bien ! alors, allez-vous-en !


Massenay, id.

Mais c’est vous, « Allez-vous-en » ! Nous sommes chez nous, entendez-vous ! nous sommes chez nous.


Francine.

C’est honteux, monsieur, de pénétrer ainsi chez les gens pour se ruer sur eux !


Hubertin, poussant un grand cri.

Ah !


Tous deux, sursautant.

Quoi ?


Hubertin, qui l’a reconnue, d’une voix joviale et très traînée.

Ma-da-me Cha-nal !


Francine, faisant brusquement volte-face.

Hein !


Massenay.

Nom d’un chien !


Hubertin, se découvrant avec un empressement exagéré, avec un geste que son ivresse rend ridicule.

Quelle charmante surprise ! Et vous allez bien, madame Chanal ?


Francine, vivement se dissimulant derrière Massenay.

Non, non ! C’est pas moi ! C’est pas moi !


Massenay, vivement.

C’est pas elle ! C’est pas elle !


Hubertin, persistant dans son idée.

Et monsieur Chanal, comment va-t-il ?


Francine, id.

Connais pas ! Connais pas !


Massenay, id.

Connaissons pas ! Connaissons pas ! Nous ne sommes pas madame Chanal !


Hubertin.

Comment ?…


Massenay.

Non, non ! madame est ma femme.


Hubertin.

Oh ! Je vous demande pardon, excusez-moi. Quand on est saoul on voit de travers… (Se recoiffant de son chapeau melon — et à Massenay.) Ainsi vous, je vous vois comme ça (Il fait avec le doigt un geste en demi-lune.)… en concombre !


Massenay.

En concombre !


Hubertin, ravi.

Oui.


Massenay, exaspéré.

Oui, eh ! bien, quand on est saoul, on n’envahit pas le domicile des gens qu’on ne connaît pas.


Hubertin, bien sincère.

Si vous n’aviez pas pris ma serrure !…


Massenay.

Moi, j’ai pris votre serrure !…


Hubertin.

Bien oui, puisque ma clé allait dedans.


Massenay.

Elle est forte, celle-là !… Ah ! et puis, en voilà assez !

Il remonte légèrement avec l’intention de lui montrer la porte.

Francine.

Nous n’allons pas causer comme ça jusqu’à demain…


Hubertin, gagnant le 2 en s’avançant vers Francine.

Ah ! madame Chanal, c’est pas gentil !…


Massenay, descendant 1 ; empoignant Hubertin par le bras et le faisant passer au 1.

D’abord, je vous défends d’appeler madame, madame Chanal…


Hubertin, hausse les épaules en signe d’ignorance, puis bien naïvement.

Je sais pas son petit nom.


Massenay, remontant en indiquant la fenêtre.

Et puis, vous allez me faire le plaisir d’aller chercher mes vêtements que vous avez flanqués dans la rue.


Hubertin, le suivant machinalement.

Tes vêtements ?


Massenay.

Oui, mes vêtements !


Hubertin.

Bon ! (Il fait quelques pas comme pour aller les chercher, s’arrêtant brusquement.) Tu y tiens ?


Massenay.

Évidemment que j’y tiens ! Avec quoi voulez-vous que je m’en aille ?…

Il ouvre la fenêtre.

Hubertin, de bonne composition.

Bon-bon !


Massenay, qui s’est penché pour voir où sont tombés ses vêtements.

Ah !


Les deux autres.

Quoi ?


Massenay.

Ils n’y sont plus !


Francine.

Qui ?


Massenay.

Mes vêtements !… On les a ramassés, parbleu ! sans ça on les verrait, ils n’ont pas pu s’envoler


Hubertin, gagnant le petit canapé du pied du lit en se tordant.

Ah ! que c’est drôle !


Massenay, qui a fermé la fenêtre pendant ce temps-là, descendant, et sur un ton lamentable.

Qu’est-ce que nous allons faire maintenant ?

Geste découragé de Francine.

Hubertin, se frappant le front en poussant un cri.

Ah !


Massenay et Francine, sursautant.

Quoi ?


Hubertin.

J’ai une idée !… Si on faisait un poker !


Francine, furieuse.

Ah ! non !…


Massenay, furieux, éclatant.

Ah ! çà, est-ce que ça va durer longtemps, cette plaisanterie-là ? (Sourire béat d’Hubertin.) Allez, fichez-moi le camp !


Hubertin, digne.

Ah ! dis donc, toi ! Tâche donc d’être poli ! Il me semble que je suis poli avec toi, moi… espèce de brute !


Massenay, lui agitant d’un air provocateur son doigt sous le nez.

Écoutez, mon petit ami, la patience a des limites ; je vous ai déjà infligé une correction tout à l’heure ? mais si vous voulez que je recommence !… (Hubertin qui l’a écouté avec un sourire placide, brusquement et sans se démunir de son calme, lui envoie une bonne poussée de l’abdomen dans le ventre qui projette Massenay au loin : — Celui-ci manquant de tomber.) Oh !


Francine, à bout de patience.

Mais allez donc chercher le commissaire ! vous voyez bien qu’il n’y a que ce moyen.

Il remonte par le milieu de la scène.

Massenay.

Le Commissaire, mais oui, vous avez raison ! il faut que ça finisse.

D’un pas décidé, il traverse la scène ; en passant devant le canapé il saisit son chapeau haut-de-forme, s’en coiffe en l’enfonçant d’une tape de la main et remonte carrément dans la direction de la porte de sortie. Hubertin jovial fait un pas dans la direction de Francine.

Francine, qui a vu le mouvement d’Hubertin, effrayée subitement à l’idée de rester seule avec lui.

Émile ! Émile ! Ne me quittez pas !

À son cri, instinctivement, Massenay est revenu à elle comme elle a couru à lui ; il se met devant elle, tandis qu’elle s’abrite derrière lui.

Hubertin, tout à l’idée fixe du pochard.

Alors, tu ne veux pas faire un poker ?


Massenay (2), hors de ses gonds.

No-o-on !

Il dépose son chapeau à l’endroit où il l’avait pris.

Hubertin.

Alors… le duel !


Massenay.

Allez vous promener !

Il est au-dessus du canapé, et tourne le dos à Hubertin.

Hubertin, tirant un revolver de la poche ad hoc de son pantalon.

Allons, prends ton revolver ; voilà le mien.

En ce disant, il relève le col de son habit comme pour un duel.

Francine, qui a aperçu le revolver qu’Hubertin tient en mains.

Émile ! Émile ! Il a un revolver !


Massenay, se précipitant à croupeton vers la porte de sortie.

Eh ! là ! Eh ! là !


Francine, même jeu (3) que Massenay (2).

Au secours, sauvons-nous.


Hubertin.

Mon Dieu que je suis saoul !


Massenay, essayant d’ouvrir la porte qui résiste.

Ah !… Allons bon, la porte !


Francine.

Mais, ouvrez-la, voyons ! Qu’est-ce que vous attendez ?


Massenay.

Mais je ne peux pas ! Elle est fermée à clé !


Francine.

Ah ! mon Dieu, mon Dieu !


Massenay.

Et ma clé est dans la rue… dans mon pantalon !


Francine.

Mais alors, nous sommes à sa merci !


Massenay.

Ah bien, nous sommes bien !


Hubertin, toujours au pied du lit et face au public.

Eh ! bien, y es-tu ?


Massenay, vivement, s’accroupissant derrière le canapé.

Non-non ! Non-non !

Francine, gagnant à croupeton jusqu’au canapé, et ne laissant passer que la moitié de la tête au-dessus du dossier — d’une voix suppliante à Hubertin. Monsieur ! Monsieur ! Je vous en supplie. (Hubertin interpellé, se découvre galamment.) Nous avons grand plaisir à être avec vous !… et certainement, une autre fois !… Mais vous voyez j’ai à m’habiller !… je ne suis pas dans une tenue… vous, vous êtes en habit ! mais moi (Indiquant sa matinée.) je suis en chemise.

Insensiblement rassurée par l’air amadoué d’Hubertin, elle a gagné en longeant le canapé, jusqu’au fauteuil.

Hubertin.

Eh ! ben ?


Francine, de son air le plus gentil.

Eh ! bien, ça me gêne !…


Hubertin.

Elle vous gêne ?… Enlevez-la !


Francine, redescendant vivement à droite devant le canapé.

Hein ? Ah ! non !


Hubertin, pris d’une nouvelle lubie.

Si ! Si ! on va se déshabiller !… Moi aussi !… d’abord avant tout il faut être poli… il ne sera pas dit que je resterai couvert devant une femme.

Tout en parlant après avoir mis le revolver dans la poche de côté de son pantalon, il a enlevé son habit et son gilet.

Francine.

Émile ! Émile ! il se déshabille à présent.


Massenay, se précipitant vers lui pour l’arrêter.

Ah ! non alors ! Ah ! non.


Hubertin, lui jetant habit et gilet dans les bras.

Si ! Si ! on sera plus à l’aise pour jouer au poker.

Tout en parlant, il défait son pantalon, et après avoir repris son revolver.

Massenay, essayant de l’empêcher.

Voulez-vous !… Voulez-vous ! Ah ! çà voyons ! (Voyant son impuissance à arrêter Hubertin.) Oh !

Il va déposer en désespoir de cause les effets qu’il a reçus d’Hubertin, sur le canapé de droite.

Francine, pendant qu’Hubertin retire son pantalon.

Enfin, c’est insensé ! est-ce que vous allez tolérer ça longtemps ?


Massenay, exaspéré.

Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?

Hubertin, qui a achevé de retirer son pantalon, le jette d’un air détaché par-dessus son épaule, de façon à l’envoyer tomber de l’autre côté du lit. Là !… et maintenant !…

Il tire un coup de revolver en l’air ; après quoi, ravi de ce qu’il a fait, il danse sur place une petite bourrée.

Massenay et Francine, sur le coup de revolver, poussant un même cri de frayeur.

Ah !


Francine, affolée.

Ah ! la ! la ! Ah ! la ! la !


Massenay.

Au secours ! Au secours !

Ils courent dans tous les sens comme des lapins.

Hubertin, s’arrêtant brusquement.

Mon Dieu, que j’ai envie de dormir !

Il se laisse tomber sur l’X qui est au pied du lit ; mais s’étant assis trop au bord, il glisse et tombe le derrière par terre, le dos contre le siège, le côté droit appuyé contre le bord du lit ; il reste là, abruti. — Francine et Massenay, qui n’ont cessé d’appeler au secours pendant ce jeu de scène, se précipitent, Massenay à la fenêtre qu’il ouvre, Francine à la porte qu’elle secoue désespérément.

Massenay, regardant dans la rue avec désespoir.

Personne ne viendra donc à notre secours !


Francine.

Et cette porte ! cette porte qui est fermée !


Hubertin, par terre.

Oh ! mais il y a des courants d’air…


Une voix, à l’étage supérieur.

Eh ! bien qu’est-ce qu’il y a donc en dessous ? Qui est-ce qui tire des coups de revolver ?


Francine, courant à la fenêtre ainsi que Massenay qui était un peu redescendu.

Dieu ! C’est le ciel qui l’envoie !


Hubertin.

Fermez donc la fenêtre là-bas.

Frileux, il tire sur lui le couvre-pied, sous lequel il disparaît complètement.

Massenay, se penchant extérieurement, le dos appuyé à la barre d’appui.

Au nom du ciel, monsieur, au secours ! Prévenez le concierge, dites-lui de monter avec les agents : il y a un fou chez moi !


La voix.

Un fou ?


Massenay.

Oui, un fou…

Il fait une mimique avec les bras et la tête, pour imiter un fou.

Francine, par la fenêtre.

Descendez, monsieur, descendez ! qu’on prévienne la police !


La voix.

Je cours ! je cours !


Francine, pendant que Massenay referme la fenêtre, en poussant un soupir de soulagement — épuisée par les émotions.

Ah ! la, la ! mon Dieu !

Ils sont tous deux affalés, chacun contre un chambranle de la fenêtre. Brusquement, revenant à la situation, ils regardent à droite et à gauche avec des yeux étonnés de ne pas apercevoir Hubertin.

Massenay.

Eh ! bien, où est-il ?


Francine.

Où est-il passé ?

Ils se mettent tous les deux à quatre pattes pour voir sous les meubles et avancent, Francine dans la direction du fauteuil de droite, Massenay dans la direction du lit côté opposé au public ; ne trouvant rien sur le lit et entendant ronfler, il grimpe sur le matelas avec précaution et aperçoit le couvre-pied sous lequel est étendu Hubertin. À ce moment, un ronflement l’avertit de la présence du pochard sous la couverture ; il l’indique du doigt à Francine, puis à voix basse.

Massenay.

Il dort !


Francine, se relevant.

Il dort ! C’est le moment de filer.


Massenay, descendant devant le petit canapé du pied du lit.

Mais comment voulez-vous ? la porte est fermée.


Francine, enlevant prestement sa matinée.

Puisque les agents vont venir.


Massenay.

Et puis, je ne peux pas m’en aller en caleçon.


Francine, remontant pour aller déposer sa matinée.

Eh bien, prenez ses vêtements… ils sont là qui ne font rien.


Massenay, allant chercher le pantalon jeté par Hubertin de l’autre côté du lit[4].

Vous avez raison ! Je ne vois pas pourquoi je me gênerais avec lui.

Il enfile le pantalon d’Hubertin.

Francine.

Vite, dépêchez-vous !… (Tout en parlant, cherchant partout sa jupe.) Ma jupe ?… où est ma jupe ?

Massenay, qui a passé le pantalon d’Hubertin, traversant la scène d’un air empressé. Le pantalon trop court lui va à mi-jambe ; quant à la ceinture, il y a place pour mettre une autre personne comme lui. Sa jupe ? où est sa jupe ? (Il va ainsi, tenant son pantalon d’une main, jusqu’à l’extrémité du canapé droit, puis toujours cherchant revient jusqu’au pied du lit. Une fois là, il s’aperçoit seulement de la taille de son pantalon.) Mon Dieu, que son pantalon est large !


Francine, qui a trouvé sa jupe sous son manteau au fond, — tout en la passant.

Ah ! bien, qu’est-ce que vous voulez ? Nous ne sommes pas là pour faire du chic !


Massenay.

Oui ! (Cherchant des yeux autour de lui.) Mes souliers ? Où sont mes souliers ?


Francine, les lui indiquant au pied du lit.

Eh ! bien, là, voyons ! ils ne sont pas sur les meubles !

En parlant, elle agrafe sa jupe.

Massenay, allant prendre ses souliers.

Ah ! oui, oui. (Allant s’asseoir pour se chausser sur le petit canapé du pied du lit.) Heureusement qu’il ne les a pas jetés aussi par la fenêtre.


Francine, qui n’est pas d’humeur à plaisanter.

Oui, bon, dépêchez-vous.

Elle va au meuble d’appui prendre un tire-bouton.

Massenay, faisant de vains efforts pour introduire ses pieds dans ses souliers.

Allons bon !… ah ! crés souliers, va !


Francine, revenant avec son tire-bouton.

Quoi ! qu’est-ce que vous avez ?


Massenay.

Je ne peux pas les mettre sans corne.


Francine, se dirigeant vers le fauteuil gauche du canapé.

Eh bien, prenez-en une.


Massenay, sur un ton de voix aigre.

Mais j’en ai pas…


Francine, tout en mettant son pied sur le fauteuil afin de boutonner ses bottines.

Ah ! vous n’avez jamais rien, vous !…

À ce moment, on entend siffler bruyamment dans le cornet acoustique.

Francine, sursautant.

Oh !


Massenay, se dressant comme mû par un ressort.

Oh ! là, là, l’imbécile.


Francine, inquiète.

Qu’est-ce que c’est encore ?

Massenay, qui n’a toujours pas pu entrer dans ses souliers, se dirigeant tant bien que mal vers l’appareil, obligé qu’il est de marcher avec les talons appuyant sur les contreforts. C’est le concierge, dans le tuyau.

Nouveau coup de sifflet prolongé.

Francine.

Mais faites-le taire voyons, il va éveiller le pochard.


Massenay, tout en allant aussi vite qu’il peut au tuyau acoustique.

Mais oui ! Mais tais-toi donc imbécile ! (Arrivé au tuyau, il enlève le sifflet et souffle dans l’appareil, après quoi :) C’est vous ? Eh bien, qu’est-ce que vous attendez, voyons ? On a dû vous dire d’aller chercher les agents ?… hein ? mais oui !… nous sommes enfermés avec un fou !… Dépêchez-vous, que diable !… Quoi ?… Eh bien, courez au commissariat, on vous en donnera… (Il rebouche le cornet ; après quoi, tout en retournant au canapé qu’il a quitté.) Oh ! ce concierge !… quand il se remuera !… Il dit qu’il n’a pas d’agents sous la main… ce n’est pas moi qui peux lui en donner… (S’épuisant en vain à vouloir chausser ses souliers.) Oh ! ces souliers ! Ces souliers !


Francine, tout en boutonnant ses bottines.

Eh ! aussi, on n’a pas idée d’avoir des souliers dans des circonstances pareilles.


Massenay, brutal.

Eh ! bien, qu’est-ce que vous voulez qu’on ait ?


Francine.

Eh bien… (Donnant une tape de la main sur sa bottine.) on a des bottines.


Massenay.

Ah ! bien oui, mais…


Francine, qui a achevé de se boutonner, remontant.

Ah ! ça m’apprendra à tromper mon mari !

À ce moment, plusieurs coups répétés sont frappés à la porte ; Francine et Massenay restent cloués sur place.

Francine, à voix basse.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Massenay, même jeu.

Je ne sais pas !


Voix du commissaire.

Au nom de la loi, ouvrez !


Massenay, ravi.

Le commissaire ! C’est le commissaire.


Francine.

Nous sommes sauvés !

Elle saute de joie en battant des mains.

Massenay, courant tant bien que mal vers la porte d’entrée, avec les talons hors des souliers.

Voilà ! voilà, monsieur le commissaire.


Voix du commissaire.

Ouvrez !


Massenay, arrivé à la porte, à Francine qui l’a suivi jusque-là.

Ah ! diable, je ne peux pas… j’ai pas la clé !…


Le Commissaire, s’impatientant.

Eh ! bien, voyons ?…


Massenay, parlant à travers la porte.

Je n’ai pas la clé, monsieur le commissaire ! elle est dans la poche de mon pantalon.


Le Commissaire.

Eh bien, prenez-la.


Massenay.

Je ne peux pas !… mon pantalon est dans la rue.

En ce disant, il va jusqu’à la fenêtre tout en la désignant.

Le Commissaire, sceptique.

Quoi ? Quoi ?


Francine, confirmant le dire de Massenay.

Si ! Si ! Il dit la vérité.


Le Commissaire.

Allons ! Voulez-vous ouvrir ?


Massenay, écartant de grands bras en signe d’impuissance.

Mais je ne demanderais pas mieux, monsieur le commissaire. (En laissant retomber ses bras le long son corps, sa main vient se cogner contre un corps dur qui est dans la poche du pantalon. Poussant un cri.) Ah ! … dans la poche du pantalon… la clé du pochard !

Il fouille dans la poche et retire la clé.

Francine.

Mais oui…

Elle va chercher sur la chaise où il est, son corsage avec l’intention de le mettre ; mais s’apercevant que le col est agrafé, ceci la retarde, et elle se met à le dégrafer pendant ce qui suit.

Massenay, introduisant la clé dans la serrure.

Puisqu’elle a ouvert d’un côté, elle doit ouvrir de l’autre. (Ouvrant.) Ca y est ! Venez, monsieur le commissaire. Voilà ce dont il s’agit ! …

Il descend en scène dans la direction d’Hubertin.

Le Commissaire, prenant le milieu de la scène.

Un instant… (S’adressant à quelqu’un qui est à l’extérieur.) Entrez, monsieur !

Francine, qui était en train de se débattre avec son corsage, relevant la tête à cette invite du commissaire et bondissant en voyant entrer Chanal.) Mon mari !

Affolée, ne sachant où se cacher, elle se précipite dans le lit et rejette les couvertures sur elle.

Massenay, qui s’est retourné également, s’effondrant sur le petit canapé du pied du lit.

Dieu !

Chanal a fait irruption comme un homme qui va sauter à la gorge de son rival. Le commissaire l’a arrêté, du geste, il redescend par l’extrême droite et va à peu près jusqu’à la petite table.



Scène IV

MASSENAY, HUBERTIN, FRANCINE, LE COMMISSAIRE, CHANAL, le secrétaire du commissaire, un serrurier.


Chanal, redescendant et à lui-même avec désillusion.

Massenay ! C’était Massenay !


Le Commissaire.

Inutile de vous cacher, madame.


Chanal.

Ce n’était pas Coustouillu !

Le secrétaire et le serrurier, qui étaient restés sur le pas de la porte, descendent se ranger à droite.

Le Commissaire, voyant que Francine ne répond pas.

Vous entendez, madame ?


Francine, sortant la tête de dessous les couvertures.

Monsieur ?


Chanal, indigné.

Toi ! Toi, malheureuse !


Francine, de l’air le plus ingénu, la voix très perchée.

Quoi ?… Quoi ?… Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ?


Chanal, ahuri de son aplomb.

Comment ?


Francine, id.

Alors, parce que tu me trouves ici…?


Chanal.

Ah ! non, non, je t’en prie… (Au commissaire.) Monsieur le commissaire, veuillez… !

Francine, qui s’est levée à ce mot, tout en restant au bord du lit, en protégeant ses épaules nues avec les couvertures. Jouant l’indignation. Le commissaire ! (Donnant une légère tape sur l’épaule de Massenay pour en appeler à lui.) C’est ça, il me soupçonne !…


Massenay.

C’est admirable !


Francine.

C’est bien, monsieur le commissaire, je ne m’abaisserai pas jusqu’à me disculper. Constatez, monsieur, constatez !


Massenay, effondré.

Mon Dieu, que c’est embêtant !


Le Commissaire.

Vous reconnaissez madame que vous êtes madame Francine Moustier, femme Chanal ?


Francine.

Je le reconnais, monsieur.


Le Commissaire.

Et vous, monsieur ?


Massenay, comme sortant d’un rêve.

Moi aussi.


Le Commissaire.

Non ! Votre état civil.


Massenay, se levant.

Ah ! mon… ? Émile Massenay.


Le Commissaire.

Massenay ?

Instinctivement il met la main à son chapeau.

Massenay.

Non, non !


Chanal, avec pitié.

Non !… Ça n’est même pas lui !


Massenay.

Trente-sept ans, rentier, demeurant 28, rue de Longchamp.


Le Commissaire.

Et vous reconnaissez avoir été surpris tous les deux en flagrant délit !…


Francine, commençant à perdre patience.

Tout, monsieur le commissaire, tout… et encore davantage. Ça vous suffit-il ?


Le Commissaire.

Mon Dieu, je crois qu’on serait exigeant d’en demander plus que ça. (À Chanal.) N’est-ce pas ?… Geste d’acquiescement de Chanal.


Francine, comme une femme qui en a pris son parti. Sur un ton aigre.

Bon ! eh ! bien, maintenant, monsieur le commissaire, je voudrais bien m’habiller, par conséquent, n’est-ce pas… ?

Tout en parlant, elle enfile son corsage.

Le Commissaire.

Comment donc ! nous n’avons plus qu’à nous retirer. Vous voudrez bien seulement, madame… (À Massenay.) et monsieur, passer aujourd’hui à notre commissariat entre une heure et deux pour signer le procès-verbal de constat que je vais faire préparer… (Signe d’assentiment de la part de Massenay et Francine. À Chanal.) Monsieur Chanal, vous avez des instructions à me donner… si vous voulez m’accompagner…


Chanal, remontant pendant que le secrétaire et le serrurier sortent de scène.

Je vous suis ! (En remontant il est forcé de passer devant Massenay qui s’escrime toujours à chausser ses souliers. Il l’a à peine dépassé qu’il s’arrête et d’un air méprisant par-dessus son épaule.) Vous venez, monsieur ?


Massenay, le corps courbé sur ses souliers, sans relever la tête.

Oui monsieur ! Seulement…


Chanal.

Seulement quoi ?


Massenay.

C’est mes souliers… (Relevant la tête seulement à ce moment et bien naïvement.) Vous n’auriez pas une corne ?


Chanal, se cabrant sous l’éperon.

Vous dites ?


Massenay, s’apercevant de son impair.

Non-non ! Non-non !


Chanal.
Ah ! çà, monsieur, c’est une plaisanterie ?

Massenay, vivement.

Je vous assure ! Je n’ai pas voulu…


Chanal, avec dignité.

C’est bien, monsieur ; vous voudrez bien être à une heure au commissariat… (Remontant et trouvant le commissaire qui attend.) Passez, monsieur le commissaire.


Le Commissaire, poliment.

Je vous en prie


Chanal, lui rendant sa politesse.

Je n’en ferai rien !


Le Commissaire, s’incline puis.

Vous êtes chez vous.

Il passe.

Chanal, le suivant tout en protestant contre son affirmation.

Hein ?… Mais pas du tout ! mais pas du tout ! je ne suis pas chez moi !


Le Commissaire, sortant tout en marchant la tête tournée du côté de Chanal à qui il parle.

Pardon ! Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Ils sortent.



Scène V

MASSENAY, FRANCINE, HUBERTIN sous la couverture, puis COUSTOUILLU.

Francine, qui est allée à leur suite jusqu’à la porte, la refermant avec violence ; puis, sur la place, se retournant vers Massenay effondré sur son canapé. Bien posément, bien amère, en se croisant les bras. Eh ! ben ?…


Massenay, écartant de grands bras.

Eh ! ben ?…


Francine, redescendant.

Vous pouvez vous vanter de m’avoir mise dans une jolie situation.


Massenay, tout penaud.

Ma chère amie, je suis désolé !…


Francine, remontant jusqu’au meuble d’appui où elle va chercher son chapeau.

Ah ! « je suis désolé » ! Si vous trouvez que ça arrange quelque chose !


Massenay.

Bien oui, je sais bien, mais qu’est-ce que vous voulez ?

Il se remet à essayer de se chausser.

Francine, redescendant jusqu’au-dessus du canapé, son chapeau à la main, prête à le mettre.

Eh ! mon cher, quand un galant homme a en mains l’honneur d’une femme, c’est le moins qu’il lui doive de le sauvegarder.


Massenay, tout à ses souliers.

Mais qu’est-ce que je pouvais faire ?


Francine.

Ah ! tenez, vous m’agacez !… Mais, finissez donc de mettre vos souliers, voyons !… Si vous n’avez pas de corne, prenez une fourchette…

Ayant mis son chapeau, elle pique nerveusement dedans son épingle à chapeau.

Massenay.

Mais oui ! C’est une idée !


Francine.

Mais dame ! Enfin, c’est élémentaire.


Massenay, se levant et se dirigeant vers le cabinet de toilette avec une démarche ridicule, due à ses souliers non enfoncés.

Une fourchette ? J’en ai par là !


Francine, le remontant, avec un geste de dédain.

Ah ! la la, regardez-moi ça. (Massenay est sorti.) Ça veut être un amant et ça ne sait même pas qu’on peut se chausser avec une fourchette.

Elle remonte au fond et passe son manteau en se plaçant de façon à tourner le dos à Hubertin pendant le jeu de scène suivant.

Hubertin, à moitié endormi, sortant sa tête de dessous le couvre-pied.

Mon Dieu qu’on est mal dans ce fauteuil.

Il prend le parti de se lever ; pour ce faire, de ses deux bras tendus au-dessus de sa tête, il brandit le couvre-pied qu’il tient par les deux extrémités d’un des côtés, de façon à s’en faire de dos un grand bouclier derrière lequel il disparaît… Ainsi il grimpe sur le lit et s’y étale sur le ventre complètement recouvert par la couverture.

Francine, qui a achevé de mettre son manteau, se dirigeant vers la porte de sortie.

Ah ! quelle expiation ! Quelle expiation ! (Elle a ouvert la porte et va s’en aller, quand, s’arrêtant.) Mais enfin qu’est-ce qu’il fait, voyons ? (Laissant le battant ouvert et descendant par l’extrême droite jusqu’à proximité du cabinet de toilette.) Enfin, y êtes-vous ?


Voix de Massenay.

Voilà ! voilà !


Francine, lasse d’attendre.

Ah ! non, mon ami, non ! je descends ; vous me rejoindrez dans l’escalier !

Elle remonte vers le fond et arrivée à la porte, se cogne dans Coustouillu qui fait irruption.

Coustouillu.

Vous !


Francine, affalée contre le chambranle de la porte et comprimant les palpitations de son cœur.

Oh ! c’est bête ! vous m’avez fait une peur !


Coustouillu, avec des larmes dans la voix.

Vous !… vous !…


Francine.

Eh bien, oui, moi ! Qui vous a dit que j’étais ici ?


Coustouillu, avec des larmes dans la voix.

Votre mari… il m’avait dit… va !… va la retrouver, 21, rue du Colisée… Alors, à l’instant en bas… il m’a dit : elle est là-haut… avec son… avec son… amant… Oh !

Il se met à sangloter.

Francine, qui n’est pas en humeur de faire du sentiment.

Ah ! non, mon ami, non ! pas de nerfs, j’ai assez des miens !…

Elle sort vivement.

Coustouillu, voulant la suivre.

Madame !…


Francine, lui fermant la porte sur le nez.

Au revoir !

Elle sort.

Coustouillu, désespéré gagnant le milieu de la scène.

Oh ! Un amant ! elle avait un amant ! Ah ! si je le tenais !… (À ce moment ses yeux tombent sur le lit près du pied duquel il est, et il gagne entre la cheminée et le lit à hauteur du milieu de ce dernier. Avec rage.) Et dire que c’est là !… là !… là !

À chaque « là ! », il donne un coup de poing sur les reins d’Hubertin dissimulé sous le couvre-pied. Soudain le couvre-pied se dresse au grand ébahissement de Coustouillu qui a un mouvement de recul, et Hubertin surgit, à genoux sur le lit.

Hubertin.

Oh ! What is it ?


Coustouillu.

Hubertin ! son amant ! (Il prend du champ et appliquant un soufflet sur la joue d’Hubertin.) Tiens !


Hubertin.

Oh !… god damn !

Il n’a pas plus tôt proféré ce juron qu’il tire un coup de revolver sur Coustouillu qui détale affolé.

Coustouillu, se sauvant.

Oh ! là, là ! Oh ! là, là !

Pendant ce temps Hubertin s’est mis debout sur le lit et tire aussitôt un second coup de revolver sur Coustouillu au moment où il disparaît par la porte. Après quoi, ramassé sur lui-même comme le chasseur aux aguets, il attend.

Massenay, accourant.

Hein ! Il tire encore ! (Nouveau coup de revolver.) Au secours ! au secours ! (Il se sauve en courant, passe devant le canapé, saisit au passage le pardessus et le chapeau qui y sont, remonte toujours courant par le milieu de la scène et gagne la porte en se faisant aussi petit que possible et en s’abritant la nuque avec son chapeau.) Ah ! quelle nuit !

Rideau.

Au rappel, quand le rideau se relève Hubertin est toujours sur le lit, dans la même position de chasseur aux aguets, et quand Francine, Massenay, et Coustouillu viennent saluer le public, il décharge une dernière fois son revolver sur ces personnages qui se sauvent en débandade.



  1. Il est important, pour donner bien le caractère du rôle, de marquer la distance qui existe entre l’ivresse de l’homme du monde qui est celle d’Hubertin et l’ivresse vulgaire. Hubertin ne doit pas tituber, mais seulement osciller en marchant ; de temps en temps un pied s’accroche dans l’autre mais l’homme reprend tout de suite son équilibre : l’ivresse est surtout dans la tête ; la paupière est lourde, mais le parler est net, jamais traînard, s’embarrasse quelquefois sans tomber jamais dans le pâteux.
  2. (Ces trois dernières répliques ne sont là que pour permettre à Hubertin son jeu de scène, sans que Massenay s’y interpose ; par conséquent Hubertin devra enchaîner la réplique suivante avec la précédente sans tenir compte de ce qui se dit pendant ce temps-là.)
  3. Avis : pour qu’on entende le bruit du coup de poing, à chaque coup porté par Hubertin le souffleur en donnera le son en se frappant le plat de la main gauche d’un coup de poing de l’autre main.
  4. Pour obtenir l’effet plus comique il est bon d’avoir placé là avant le lever du rideau un pantalon beaucoup plus large de ceinture et plus court de jambes que celui d’Hubertin. C’est ce pantalon que Massenay revêtira comme si c’était réellement celui d’Hubertin.