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La Main passe !/Acte III

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Plantation du décor. Troisième acte


ACTE TROISIÈME


28, rue de Longchamp : Le salon chez les Massenay. Au fond à droite, face au public, porte à deux battants donnant dans le vestibule. — La partie gauche du fond forme un grand pan coupé, au milieu duquel est une large baie vitrée à quatre vantaux, ouvrant de plain-pied sur le balcon, lequel a vue sur la rue de Longchamp. — À droite premier plan, porte donnant sur la chambre de Massenay. Deuxième plan, une cheminée surmontée de sa glace et de sa garniture. Troisième plan, porte donnant sur le service. — À gauche, porte deuxième plan. — Sur le devant de la scène, à droite, une table de salon, le côté étroit face au public ; devant la table, une petite banquette à deux personnes ; à droite et à gauche de la table, une chaise. Près de la cheminée et au-dessus un fauteuil. À gauche de la scène, un canapé de biais ; à droite du canapé, un fauteuil ; derrière le canapé une chaise volante. Au fond entre la porte d’entrée et la baie, un petit canapé cintré ; devant ce canapé grand guéridon rond, à pieds circulaires de façon à permettre à quelqu’un de se glisser dessous ; tapis sur le guéridon. À droite du guéridon une chaise. Sur la cheminée, côté du public, un téléphone portatif. Sur la grande table, une lampe allumée, un annuaire des téléphones, un encrier avec ce qu’il faut pour écrire.



Scène première

SOPHIE, MARTHE.

Au lever du rideau, la fenêtre du fond est ouverte à deux battants ; il fait grand jour dehors. Marthe est sur le balcon, le corps penché, interrogeant la rue. Sophie, appuyée au chambranle de la fenêtre, est en peignoir du matin, les cheveux en désordre. Elle témoigne d’une grande inquiétude, Marthe a un air désolé de convenance.

Sophie (2), avec une lueur d’espoir.

Ah ! Une voiture !


Marthe (1), tenue correcte de femme de chambre ; accent picard.

Ça, c’est vrai, madame ; je dirais le contraire que je mentirais.


Sophie.

C’est peut-être Monsieur ?


Marthe.

Peut-être bien !


Sophie, navrée.

Non, elle passe !


Marthe.

Ça, c’est vrai, madame, elle passe. Je ne peux pas dire le contraire.


Sophie, quittant le balcon et la voix désolée.

Mon Dieu, mon Dieu !

Elle descend jusque devant la table.

Marthe, descendant et essayant de lui faire entendre raison.

Madame devrait être raisonnable. Madame ne devrait pas se mettre dans un état pareil.


Sophie, remontant entre la cheminée et la table.

Mais s’il lui est arrivé malheur !


Marthe, très calme, de l’autre côté et au-dessus de la table.

Quand bien même, madame, ça ne le ferait pas revenir.


Sophie, arpentant jusqu’au fond.

Ah ! vous êtes bonne ! on voit bien que ça n’est pas votre mari !


Marthe.

Mon Dieu, madame, « pas de nouvelle, bonne nouvelle », comme on dit ; c’est peut-être bon signe.


Sophie, redescendant nerveuse.

Quoi ! Vous n’allez pas me dire que je dois me réjouir cependant.


Marthe.

Non, ça c’est vrai, madame ! je dirais le contraire que je mentirais.


Sophie, ne l’écoutant plus, et se parlant à elle-même.

Mon Dieu, où pourrais-je encore téléphoner ? Ah ! son cercle !… Il m’a bien parlé d’un grand cercle dont il faisait partie… Comment donc déjà ? Ah ! Oui ! Le Touring-Club ! (Elle va au téléphone, et tout en sonnant nerveusement.) Tenez ! pendant que je sonne, cherchez donc « Touring-Club », dans l’annuaire.


Marthe, au-dessus de la table.

Oui, madame.

Elle cherche dans l’annuaire pendant que Sophie continue de sonner.

Sophie, s’impatientant.

Mais, qu’est-ce qu’ils font qu’ils ne répondent pas ?


Marthe, tout en cherchant.

Ah ! c’est la mauvaise heure, madame ; celle ou les hommes s’en vont et où les femmes arrivent.


Sophie, id.

C’est insupportable !… ils pourraient bien avoir… je ne sais pas, moi, des petits garçons pour cette heure-là.


Marthe, très calme.

Ça, c’est vrai, madame ! je dirais le contraire que je mentirais.


Sophie.

Eh bien, trouvez-vous ?


Marthe, id.

Ça n’y est pas, madame.


Sophie, quittant le téléphone pour chercher dans l’annuaire.

Comment, « ça n’y est pas » !… mais vous cherchez « C. H. » ! C’est « Touring-Club », pas « Chouring-Club » !


Marthe.

Ah ? c’est bien possible !


Sophie, redescendant vers le téléphone.

Ah ! vous avez un à-propos sinistre. (S’arrêtant brusquement.) Ecoutez !… un bruit de roues !… C’est une voiture !


Marthe, qui a couru au balcon.

Oui, madame.


Sophie, remontant.

Monsieur est peut-être dedans ?


Marthe.

Oh ! Je ne crois pas, madame, que monsieur soit dedans ; c’est une voiture de chez Richer.

Elle reste sur le balcon pendant ce qui suit.

Sophie, avec humeur.

Ah ! (On entend le carillon du téléphone.) Ah ! enfin ! (Elle court au téléphone, dont elle décroche les récepteurs.) Allô ! (Au moment de parler, — à elle-même.) Mon Dieu, qu’est-ce que je voulais donc ? Je ne sais plus ! (À l’appareil.) Allô ! Je vous demande pardon, monsieur, j’ai la tête perdue, je ne sais plus du tout ! C’est mon mari qui n’est pas rentré, monsieur… (Un temps.) Oui, monsieur, à cette heure-ci ! C’est inconcevable !… Jamais ça ne lui est arrivé, monsieur ! Quand il rentre passé deux heures, c’est une exception… Vous n’auriez pas de ses nouvelles, par hasard ?… Non, naturellement ; je vous demande ça : c’est l’affolement… Excusez-moi… Si j’ai besoin, je vous resonnerai… Merci, monsieur !… (Elle accroche les récepteurs, puis redescendant devant la table.) Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !



Scène II

Les Mêmes, AUGUSTE.

Auguste entre vivement comme un homme qui se sait attendu avec impatience.

Sophie, anxieuse, allant au-devant de lui.

Ah ! Auguste… Eh ! bien ?


Auguste, son chapeau melon à la main — avec un air navré.

Eh ! bien… rien, madame.


Sophie.

Rien ?


Auguste.

Non !… J’ai bien fait tout ce que Madame m’a dit : D’abord, la tournée des restaurants ; tous fermés !… Chez Maxim, j’ai trouvé des garçons qui balayaient… et un pochard qu’on balayait… (Sur un mouvement de Sophie — d’un air désolé.) Ce n’était pas monsieur… (Sophie pousse un soupir.) De là, j’ai été, comme madame m’a dit, à la Préfecture ; j’ai fait la déclaration… au bureau des objets perdus…


Sophie, qui adossée à la table, écoute effondrée ce rapport,
— redressant une tête effarée.

Comment, des objets perdus ?


Auguste, calme, mais d’une voix triste.

Oui, c’est le même bureau aujourd’hui… Pour cause d’économie du gouvernement, on a réuni les deux services ; comme c’est dans le même ordre d’idées…! De là, j’ai été à la morgue…


Sophie, anxieuse.

Ah ?


Auguste.

On n’y avait pas encore vu Monsieur.


Sophie, avec un soupir de soulagement.

Ah ! tant mieux !


Auguste, en manière de consolation.

Mais enfin, on m’a dit qu’il ne fallait pas désespérer, qu’il était encore de bonne heure !… (Sophie lève les yeux au ciel, en poussant un nouveau soupir — il fait un pas comme pour remonter, puis s’arrêtant dans la position de biais où il est.) Alors, j’ai laissé le signalement de monsieur : taille ordinaire… nez moyen… parlant couramment le français, l’anglais, l’espagnol… (Nouveau pas pour remonter, nouvel arrêt.) J’ai donné le numéro du téléphone, en cas qu’on aurait la chance…


Sophie, traversant la scène, et sur un ton désolé.

C’est bien ! Merci, mon pauvre Auguste !… (On sonne.) On a sonné !…


Auguste, avec l’espoir dans les yeux.

C’est peut-être monsieur !


Sophie, sans aucune illusion, se laissant tomber sur le canapé.

Non, il a sa clé… Ce doit être M. Belgence. Vous le ferez entrer.


Auguste.

Oui, Madame.

Il sort.

Sophie, sans grand espoir.

Toujours rien, Marthe ?


Marthe, du balcon, d’une voix douloureuse.

Rien, madame… Ça, c’est la vérité… je dirais le contraire que je mentirais.

Elle continue sa surveillance avec faculté de disparaître par moment aux yeux du public.



Scène III

Les Mêmes, BELGENCE.


Sophie, voyant entrer Belgence introduit par Auguste.

Ah ! vous…!


Belgence, entrant rapidement et courant à elle, pendant qu’Auguste sort en emportant la lampe qu’il éteint.

Eh ! bien, quoi donc, ma pauvre amie ? Qu’est-ce qui se passe ?

Il s’assied près d’elle et lui prend les mains dans les siennes.

Sophie (1).

Ah ! mon ami, je suis folle d’inquiétude ! Vous me pardonnerez de vous avoir téléphoné à pareille heure…


Belgence (2).

Mais, comment donc !… Vous savez bien que…


Sophie, sans l’écouter.

… Mais, je me trouvais tellement désemparée ! tellement seule !… j’ai éprouvé le besoin de sentir un ami près de moi… quelqu’un qui pût m’être un appui, un conseil… Je ne sais plus où donner de la tête ! Mon mari ! Mon mari qui n’est pas rentré à cette heure-ci !


Belgence.

Oui, c’est ce que vous m’avez téléphoné. C’est épouvantable !


Sophie.

Qu’est-ce qu’il a pu devenir, mon Dieu ? Car enfin, ça n’est pas naturel ; ça ne lui est jamais arrivé ; je le disais encore tout à l’heure… à l’homme du téléphone, tenez !… Ah ! il y a un malheur, bien sûr !


Belgence, se levant et descendant légèrement.

Un malheur ! Comme vous y allez ! Un malheur n’arrive pas comme ça !


Sophie.

Ah ! Laissez donc… je ne me fais pas d’illusions maintenant… (Éclatant en sanglots.) Il est mort, mon Dieu, il est mort !


Belgence, revenant à elle, et sans s’asseoir, essayant de la réconforter.

Voyons ! Voyons ! Ah ! là, mon Dieu !


Sophie, toujours sanglotant.

Vous ne voyez toujours rien, Marthe ?


Marthe, du seuil de la fenêtre.

Rien madame.


Sophie, id.

Là, vous l’entendez ! ce n’est pas moi qui le lui fais dire.


Marthe, pleurant.

Ça, c’est la vérité : je dirais le contraire que je mentirais !


Belgence, à Sophie, affectueusement bourru.

Allons, voyons, voyons !… On est des hommes que diable ! tout n’est pas perdu ; et tant qu’il y a de l’espoir, on n’a pas le droit de se laisser abattre ! il faut agir !


Sophie.

Mais quoi ? quoi ? Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?


Belgence.

Je ne sais pas, mais il faut !… Tenez, moi, j’ai agi : J’avais à passer devant le commissariat pour venir ici ; je suis entré. Le commissaire est un de mes amis ; je lui ai dit : « Mon cher Planteloup, il faut m’accompagner chez madame Massenay qui a égaré son mari… » Il m’a répondu : « Je vous suis. » Et il va venir. Il n’est pas très fort… mais enfin, il est de la police, il peut nous être utile.


Sophie, sanglotant, la tête dans ses mains, les coudes sur les genoux.

Il est mort, mon Dieu, il est mort !


Belgence.

Ah ! là, mon Dieu ! s’il est permis de se mettre dans un état pareil… (S’asseyant à côté d’elle et s’efforçant de la consoler.) Mon amie, je vous en supplie… ! pour moi ! ça me fait mal de vous voir pleurer comme ça ! Voyons, voyons !… je vous en supplie Sophie !… (S’agenouillant devant elle.) Sophie !… Vous savez que je vous ai toujours aimée.


Sophie, relevant la tête, et sur un ton indigné.

Quoi ?


Belgence, la main droite sur son front, le regard dans l’espace, sans même se rendre compte de l’énormité de son aveu.

Oh ! oui, je vous ai aimée ! Je me suis toujours tu, parce que vous étiez mariée… Mais puisqu’aujourd’hui je puis parler…


Sophie, se dressant tout debout, et avec indignation.

Mais c’est horrible ce que vous dites-là !

Elle passe au (2), laissant Belgence tout seul à genoux.

Belgence (1), ahuri, sans se lever.

Quoi ?


Sophie.

Me faire une déclaration en un pareil moment !


Belgence, se levant et allant à elle.

Moi ! moi ! j’ai fait une déclaration ?


Sophie.

Ah ! Taisez-vous ! taisez-vous ! Un tel sacrilège !… Mais quelle femme croyez-vous donc que je sois, pour supposer que j’écouterais favorablement une déclaration ?… alors que mon mari n’est plus !


Belgence.

Mais non, mais non ! vous n’avez pas compris !… C’était une façon de vous dire que je vous étais tout dévoué… que vous pouviez user de moi… compter sur moi…


Sophie, avec un revirement complet — s’adossant contre la poitrine de Belgence.

Ah ! c’est ça, c’est ça ! dites-moi ça ! Voyez-vous c’eût été trop mal… vis-à-vis de lui, le pauvre cher homme… (Mélodramatiquement.) Ah ! il vous aimait bien, allez !


Belgence, touché.

Pauvre Émile !


Sophie.

Hier encore il me le disait : « Ce brave Belgence, il n’est pas toujours amusant mais c’est un bon garçon ! » (Belgence ému, s’essuie du bout du doigt une larme qui perle au coin de l’œil.) Qui est-ce qui aurait pu penser, quand il me disait ça hier, qu’aujourd’hui… !


Belgence, avec un hochement de tête.

Oui !

Profond soupir des deux personnages. — On sonne.

Sophie, bondissant.

On a sonné ! (Appelant en remontant.) Marthe !


Belgence, appelant.

Marthe !


Sophie, s’égosillant.

Maaarthe ! (Marthe accourt effarée.) On a sonné, voyons !


Marthe.

Oui, madame !

Elle se dirige en courant vers la porte donnant sur le vestibule.

Belgence.

Ça doit être M. Planteloup, le commissaire de police.

Au moment où Marthe est déjà sur le pas de la porte, celle-ci s’ouvre brusquement et Auguste, allant presque donner dans la bonne, fait irruption.

Auguste.

Madame, c’est M. Planteloup, commissaire de police.


Sophie.

Vite ! Faites-le entrer !

Elle redescend devant le canapé pendant qu’Auguste remonte pour introduire Planteloup. Belgence remonte également à la rencontre de ce dernier.



Scène IV

Les Mêmes, PLANTELOUP, et son secrétaire.


Belgence, redescendant (2) avec Planteloup (3) dans la direction de Sophie (1) pendant que les deux domestiques restent au fond.

Entrez, mon cher Planteloup, vous êtes attendu comme le Messie !… Voici madame Massenay dont je vous ai exposé les cruelles perplexités…


Planteloup, papelard et souriant, allant à Sophie qui s’avance également vers lui, pendant que Belgence s’efface pour passer au (1).

En effet, madame ! M. Belgence m’a mis au courant. Croyez que je me félicite de l’heureuse circonstance.


Sophie, avec un sursaut.

Comment « l’heureuse circonstance » !


Planteloup, verbeux et volubile.

Eh ! madame, pour nous autres commissaires, une cause sensationnelle est une aubaine ! C’est souvent l’avancement. Or il faut bien le dire, nous n’avons pas la part égale entre nous : j’ai des confrères, à Belleville, à Charonne, ils sont vraiment trop favorisés ! ils ont des crimes, il n’y a qu’à se baisser !


Sophie, qui n’est pas d’humeur à écouter ses doléances.

Oui, monsieur, oui…!


Planteloup, ne lui laissant pas placer une parole.

Mais moi, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Nous avons un quartier déplorable : nous manquons d’Apaches !


Sophie, s’impatientant.

Oui, c’est bien regrettable, en effet !… mais enfin, monsieur…!


Planteloup, même jeu.

Enfin la veine tournerait-elle de mon côté ? Monsieur Massenay, personnalité honorablement connue… brusque disparition… affaire ténébreuse… ça peut être superbe ! (En parlant il s’est dirigé vers la table de droite, sur laquelle il pose sa serviette et son chapeau. — À son secrétaire.) Tenez, asseyez-vous là, mon ami et préparez-vous à écrire ! (Le secrétaire qui était resté au fond, descend à la table, prend la chaise de gauche qu’il remonte au-dessus de la table de façon à faire face au spectateur. Planteloup s’installe à droite de la table. À Sophie, avec bonne humeur, en se frottant les mains.) Voyons, madame ! Alors nous disons que M. Massenay aurait été assassiné ?


Sophie, qui s’est assise sur le fauteuil près du canapé. Sursautant.

Hein ? (Indignée.) Mais, je ne sais pas, monsieur ! je ne sais pas !


Planteloup, très souriant.

Évidemment ! Ceci est le rôle de la police de l’établir.


Sophie, furieuse.

Oh !


Planteloup.

Vous n’auriez pas par hasard un portrait de monsieur votre mari ?


Sophie, douloureusement.

De ce pauvre Émile.


Planteloup.

De ce pauvre Émile, oui !


Sophie, id.

Je n’en ai qu’un… à l’âge de sept ans.


Planteloup.

C’est un peu jeune ! il a dû changer depuis… C’est fâcheux ! très fâcheux !

On sonne.

Tous, excepté le commissaire.

On a sonné ! On a sonné !

Tout le monde s’est levé. Grande agitation.

Planteloup.

Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Sophie, au commissaire.

On a sonné. (Aux autres.) C’est la sonnerie de la cuisine… Vite, Auguste, courez !… Si c’était au sujet de monsieur… !


Lapige.

Oui, madame !

Il sort en courant.

Sophie, redescendant un peu vers le commissaire.

Je vous demande pardon, monsieur, je suis dans un état de nervosité…

Elle remonte jusqu’à la porte pour jeter un coup d’œil dehors.

Planteloup, très gracieux.

Mais je comprends madame !… On ne perd pas son mari tous les jours.


Sophie, sursautant.

Hein ?


Planteloup.

Voulez-vous me permettre, madame, de vous poser une question assez délicate ?…


Sophie, redescendant.

Allez, monsieur ! allez !


Planteloup.

Est-ce qu’il avait des vices ?


Sophie.

Qui ça ?


Planteloup.

Ce pauvre Émile ?


Sophie, avec indignation.

Émile ! Émile, des vices !


Planteloup.

Oui, enfin, était-il joueur, alcoolique, érotomane ?


Sophie.

Mais non, monsieur, mais non !


Planteloup.

Ah ! c’est dommage ! c’est dommage !


Sophie.

Comment, c’est dommage ?


Planteloup.

Hé ! oui, au point de vue de notre enquête.


Sophie, à Belgence.

Ah ! mais je vais le gifler, vous savez.


Belgence, vivement.

Non, non ! Faites pas ça !



Scène V

Les Mêmes, AUGUSTE, puis LAPIGE.


Sophie (2), allant à Auguste qui descend (3).

Eh ! bien, qu’est-ce que c’est ?


Auguste.

Madame, c’est un maçon.


Tous.

Un maçon ?


Auguste.

Qui apporte les vêtements de monsieur.


Tous.

Hein ?


Sophie.

Comment, les vêtements de monsieur ?


Auguste.

Oui, madame… qu’il a trouvés dans la rue.


Tous, stupéfaits.

Oh !


Sophie.

Dans la rue ?


Belgence.

Les vêtements de monsieur ?


Sophie.

Eh ! bien, et monsieur ? et monsieur ?


Belgence et Planteloup.

Oui ?


Auguste, avec un geste de découragement.

Il n’était pas dedans !


Planteloup.

Pas dedans !


Sophie.

Voyons ! voyons, ce n’est pas possible !


Auguste.

Dame, autant que j’ai pu comprendre, parce qu’à vrai dire ce maçon…


Sophie.

Quoi ? il ne parle pas français ?


Auguste.

C’est pas ça, mais il aboie.


Sophie, Belgence, Planteloup.

Hein ?


Auguste.

Alors, c’est un peu disloqué tout ce qu’il dit.


Sophie.

Allez ! Allez ! faites-le entrer, nous verrons bien.


Auguste.

Oui, madame.


Planteloup.

C’est ça ! c’est ça.

Sortie d’Auguste.

Sophie, à Belgence.

Ses vêtements ! ses vêtements dans la rue ! Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?


Belgence.

On ne peut pourtant pas admettre qu’il se promène tout nu.


Planteloup, qui était remonté, redescendant en se frottant les mains.

Bravo ! ça se corse, ça se corse !

Il va côté gauche de la table, parler à son secrétaire.

Sophie, à Belgence, indiquant Planteloup.

Non, mais regardez-le, il est content, lui ! il est content !


Belgence, essayant de la calmer.

Voyons ! Voyons !


Sophie, rageuse.

Oh !


Auguste[1], introduisant Lapige.

Là ! entrez !

Entre Lapige, (figure réjouie, heureux de vivre.) Il tient sa casquette à la main et avance d’un pas chaloupant.

Sophie.

C’est vous…? C’est vous qui avez trouvé les vêtements…?


Planteloup, lui coupant la parole.

Permettez ! Permettez ! c’est à moi à poser les questions.


Sophie.

Non, mais pardon, je veux lui demander…


Planteloup.

Justement ! justement, c’est moi que ça regarde.


Sophie.

C’est trop fort ! Enfin, il me semble que ça m’intéresse plus que vous !


Planteloup.

Oh ! je vous en prie, madame, veuillez ne pas empiéter sur mes attributions.


Sophie, hors de ses gonds.

Oh !

Elle se laisse emmener par Belgence qui l’exhorte au calme, et se résigne à s’asseoir sur le fauteuil qu’elle occupait précédemment.

Planteloup, qui a repris sa place à droite de la table.

Avancez mon ami. (Lapige s’avance.) C’est vous alors qui avez trouvé les vêtements de monsieur Massenay dans la rue ? (Au moment où Lapige va répondre, Planteloup à Sophie.) C’est bien ce que vous vouliez demander, madame ?


Sophie, avec humeur.

Mais oui, monsieur ! mais oui.


Planteloup.

Vous voyez que je pouvais le faire aussi bien que vous et au moins vous ne risquez pas de poser une question inconsidérée qui pourrait entraver la marche de notre enquête. (Sophie hausse les épaules. — À Lapige.) Répondez mon ami.


Lapige.

Euh… (Aboyant.) Ouahouah ! ouahouah ! ouahouah !


Sophie, pendant que Lapige continue à aboyer.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a ?


Planteloup, sur les aboiements de Lapige.

Qu’est-ce qui vous prend ?


Auguste.

C’est ce que j’ai dit à madame.


Lapige, qui n’a pas cessé d’aboyer pendant ces répliques.

… Ouahouah ! Ne faites pas attention messieurs, madame, ça me prend comme ça dans les moments d’émotion et puis… (Grognement de chien.) rrrrre… ouah !… Ça passe !


Belgence.

Comme c’est curieux.


Sophie.

Voyons mon ami, ce n’est pas le moment de vous troubler.


Planteloup.

Aboyez une bonne fois, et que ce soit fini !


Lapige.

Merci, monsieur, ça va comme ça.


Planteloup.

Oui ? Alors dites-nous ce que vous savez.


Lapige.

Eh ! bien voilà, je me rendais ce matin à mon chantier lorsque dans la rue du Colisée…


Sophie.

Rue du Colisée ?


Lapige.

À peu près devant le n° 21.


Planteloup, au secrétaire.

21, rue du Colisée, notez.


Lapige.

J’ai trouvé ces vêtements que je reconnus devoir appartenir à un M. Massenay, 28 rue de Longchamp, grâce aux papiers que renfermait le portefeuille contenu dans les poches avec d’autres menus objets.

Il remet l’habit au commissaire.

Planteloup.

Ah ! voyons ? voyons ?

Belgence et Sophie ont couru à la table et se partagent les vêtements avec le commissaire. Celui-ci prend le gilet, Sophie prend l’habit, Belgence le pantalon ; ils se mettent à fouiller les poches.

Sophie.

Le portefeuille ! Oui…! oui, voilà !

Elle le dépose tristement sur la table.

Planteloup.

Une boîte à cachous.

Il la pose sur la table.

Belgence.

Une bourse, un trousseau de clés.

Il pose le tout sur la table.

Sophie, fouillant une autre poche.

Ses gants, son mouchoir.


Planteloup, id.

Une correspondance d’omnibus.


Belgence, id.

De la menue monnaie.


Planteloup, qui a introduit ses doigts dans une autre poche, poussant un cri.

Oh !


Tous.

Quoi ?


Planteloup, retirant sa main, avec un cure dent piqué au bout d’un doigt, entre ongle et chair.

Un cure-dent ! c’est bête de mettre ça à même la poche !


Belgence, tirant un revolver de la poche à revolver.

Un revolver.


Sophie, navrée retournant à sa place suivie de Belgence — tous deux ont reposé, elle l’habit, lui le pantalon sur la table.

Oui, tout ça est bien à lui !


Planteloup, qui a pris en main le revolver.

Toutes les cartouches sont intactes ! ceci tendrait à prouver que la victime a été surprise puisqu’elle n’a pas eu à se servir de son arme.


Sophie, avec douleur.

Mon Dieu !

Planteloup, tout en remettant pendant ce qui suit les différents objets dans les poches, à l’exception du revolver qu’il oublie sur la table, — à Lapige. Et comment se trouvaient-ils là ces vêtements, vous ne savez pas ?


Lapige, impuissant à répondre.

Ah ! ça… ? tout ce que je puis dire c’est qu’ils étaient là sur le ouahouah ! ouahouah ! ouahouah !


Planteloup, pendant que l’autre aboie.

Allons, bon, voilà que ça le reprend !


Sophie.

Mais voyons, mon ami, puisque c’était fini.


Belgence.

Ça allait si bien !


Planteloup.

Ne vous troublez pas mon garçon ! Sur le quoi, voyons ?


Lapige.

Sur le ouahouah ! ouahouah !


Sophie, venant à son aide.

Sur le trottoir ?


Lapige, grognement de chien.

Rrrrre… ouah ! oui.


Planteloup.

Eh ! bien voilà « sur le trottoir » ! Ça n’est pas difficile ! Vous voyez : madame le dit et elle ne se croit pas obligée d’aboyer. Diable ! ça va être commode si à chaque question… Il y a longtemps que ça vous est arrivé ?


Lapige.

Cette nuit.


Planteloup.

Non, je parle de votre ouahouah !


Lapige.

Ah !… c’est de naissance !


Planteloup.

Ah ?…


Lapige.

C’est ma mère qui a été impressionnée par un lévrier…


Planteloup, profond.

Un lévrier ! oui… oui !


Lapige.

Qui lui était grimpé dessus.


Planteloup, id.

Oui, je comprends ! de sorte que vous seriez né de madame votre mère et de ce lévrier ?


Lapige, se récriant.

Mais non ! Mais non ! c’est pendant que ma mère était dans une position intéressante que ouah-ouah ! ouah-ouah !


Planteloup, vivement.

Oui-oui, oui-oui ! ne vous donnez pas la peine, j’ai compris. C’est comme qui dirait une envie à l’envers ! une envie dont on n’aurait pas eu envie ! Voilà oui, oui.


Sophie, agacée.

Mais enfin, monsieur, nous sortons de la question ! Il s’agit de mon pauvre mari.


Planteloup.

Mais madame, je suis bien obligé pour étayer mes recherches… c’est drôle ça ! (À Lapige.) Et en dehors de ces vêtements, vous n’avez rien trouvé ? Aucun indice qui puisse nous mettre sur la voie ?… (Lapige écarte de grands bras en signe d’ignorance.) C’est bien mon ami, allez vous asseoir !… et n’aboyez que quand on vous interrogera.

Lapige remonte et va s’asseoir à une place que lui indique Auguste.

Planteloup, au secrétaire.

Écrivez : « Nous, commissaire de police… etc… etc… ayant été avisé de la disparition mystérieuse de M. Massenay… »


Sophie, brusquement, imposant silence à tout le monde.

Chut !


Tous, chuchoté.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Sophie.

Écoutez !… il me semble que j’ai entendu un bruit de clé, dans la serrure de la porte du grand escalier.


Tous, id.

Hein ?… mais non… mais non.


Sophie.

Si ! si ! on marche !

Grand silence. Tout le monde tend l’oreille, on entendrait voler une mouche.



Scène VI

Les Mêmes, MASSENAY.

Tout à coup la porte du fond s’entr’ouvre doucement et l’on voit se glisser un bras au bout duquel une main tient un bougeoir allumé.

Tous, chuchoté.

La bougie ! la bougie ! la bougie !

Au bras succède un corps vu de dos et qui se glisse en catimini. C’est Massenay qui rentre et qui esquisse déjà le mouvement de se diriger à pas de loup vers sa chambre, quand il est accueilli par un cri général.

Tous, d’un seul et même cri de joie.

Ah !

Cette exclamation que Massenay reçoit de dos, lui produit l’effet d’un coup de pied dans les reins ; il pivote sur lui-même et reste coi sur place, abruti et souriant bêtement, pour dissimuler son embarras. Mais déjà Sophie est dans ses bras, radieuse, et l’entraîne vers le milieu de la scène. Belgence qui est remonté également à sa rencontre redescend à sa gauche. C’est une joie générale : Belgence exulte ; Auguste dans un besoin d’épanchement a pris la tête de Marthe entre ses deux mains et l’embrasse par deux fois sur les cheveux. Seul Planteloup regarde effaré.

Sophie.[2]

Émile ! Émile ! toi !…

Presque
simultanément

Belgence.

Mon ami ! Mon ami !


Marthe et Auguste.

Monsieur ! C’est monsieur !


Planteloup, qui s’est levé.

Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a ?


Massenay, essayant de prendre l’air dégagé.

C’est moi ! hé ! hé !… vous… vous êtes déjà levés ?


Sophie.

Vivant ! tu es vivant !


Massenay.

Mais oui, tu vois !… Ça… ça va bien ? Il est tard, hein ?


Sophie.

Oh ! tard ! tard ! Est-il possible de me causer des transes pareilles ? À quelle heure rentres-tu, méchant !


Planteloup, qui a quitté la table s’avançant vers Massenay.

Non, mais pardon, monsieur ! Qu’est-ce que vous venez faire ?


Massenay, étonné de cette apostrophe de la part d’un inconnu.

Monsieur ?


Sophie, à Planteloup.

Mais c’est lui ! c’est mon mari, monsieur ! (À Massenay câline.) Oh ! que je suis heureuse.


Belgence, confirmant — à Planteloup.

C’est son mari.


Planteloup.

Mais ça m’est égal !… ça ne se fait pas, ça, monsieur ! Vous êtes disparu, assassiné ; la police est saisie… on n’a pas le droit de revenir comme ça.

Il remonte furieux jusqu’à la table.

Massenay, ahuri, le regarde remonter puis se tournant vers sa femme.

Qu’est-ce que c’est que ce monsieur ?


Sophie.

C’est M. le commissaire de police. Tu comprends : on croyait qu’il t’était arrivé malheur…


Belgence.

… alors, n’est-ce pas ? on ouvrait une enquête.


Massenay, pouffant de rire.

Non ? Ah ! que c’est drôle ! (À Planteloup qui est redescendu.) Eh, bien, monsieur vous voyez ! il n’y a plus qu’à la clore, votre enquête.


Planteloup.

Oh ! Mais permettez ! Ça ne peut pas se terminer comme ça ! Nous ne sommes pas des pantins qu’on fait pirouetter à sa guise.


Belgence, essayant d’intervenir.

Non, Planteloup, écoutez !


Planteloup, l’écartant, passant devant lui.

Fichez-moi la paix ! (À Massenay.) Voilà une affaire des plus sensationnelles !… on n’en a pas si souvent !

Il remonte très nerveux.

Massenay.
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, monsieur, je regrette ! mais puisque j’ai la chance d’être encore de ce monde… !

Sophie.

Mais enfin qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?


Planteloup, redescendant à cette question, mais de façon à rester un peu au-dessus de Massenay.

Oui ? nous voudrions bien le savoir !


Massenay.

Oh ! pardon, monsieur ! si je rends des comptes c’est à ma femme.


Sophie.

Oui va ! va ! Pourquoi rentres-tu à pareille heure et dans un tel accoutrement ?


Massenay, regardant sa tenue.

Ah ? tu… tu as remarqué !


Sophie.

Comment, si j’ai remarqué !


Planteloup.

Tout cela est très louche !


Massenay, jette un regard chargé de colère sur Planteloup, mais se contient, puis à sa femme.

Eh ! bien voilà : euh… ! (Changeant de ton et pour gagner du temps.) Si j’éteignais ma bougie, il commence à faire jour.

Il éteint sa bougie que Sophie passe à Auguste.

Planteloup, sévère.

Il y a trois heures qu’il fait jour.


Massenay, nouveau regard à Planteloup, puis avec un petit salut de la tête.

Merci monsieur.


Sophie, revenant à son mari.

Eh ! bien, va, va !


Massenay.

Eh ! bien voilà !… D’abord, j’aime autant te le dire tout de suite : ces vêtements ne sont pas à moi !


Planteloup, ironique.

Allons donc ?


Sophie.

Ça !


Massenay, à Planteloup.

Vous ne le croyez pas !


Planteloup, id.

Si ! Si ! Si !


Sophie.

Mais alors ! comment ? pourquoi ?


Massenay.

Ah ! bien voilà ! ça c’est… c’est la faute au chemin de fer.


Tous.

Au chemin de fer ?


Auguste, qui écoute, un peu au-dessus des autres ; — après tout le monde.

Au chemin de fer !


Massenay, se retournant à demi vers Auguste.

Oui, mon ami, au chemin de fer ! (À sa femme.) Je m’étais laissé aller à m’endormir, n’est-ce pas ? sans réfléchir qu’il y avait des gens dans le compartiment ! alors qu’est-ce qui est arrivé ? C’est que quand je me suis réveillé : crac ! plus personne ! envolés les gens ! envolés mes vêtements ! Ça sentait le chloroforme ! et j’étais revêtu, moi, de ce costume que tu me vois !… Il ne me va pas, hein ?


Sophie.

Ah ! çà voyons ! qu’est-ce que tu racontes ? quoi ? quel chemin de fer ?


Massenay.

Hein ? « Quel chemin de… » Ah ! c’est vrai, au fait, je ne t’ai pas dit ! (À Belgence.) Je ne lui ai pas dit ! (À sa femme.) Figure-toi !… ça tient du prodige !… j’arrive d’Amiens, tel que tu me vois.


Tous.

D’Amiens !


Auguste, comme précédemment.

D’Amiens !


Massenay, à Auguste.

Oui, mon ami, d’Amiens ! (À sa femme.) Parce qu’il faut te dire que j’étais allé conduire à la gare deux amis pour l’express de Calais.


Planteloup.

C’est louche !


Massenay, furieux.

Quoi ? quoi « c’est louche » ? Même que j’avais pris un ticket — deux sous ! — donnant accès sur le quai. (À sa femme, subitement radouci.) Alors n’est-ce pas en attendant le départ, histoire de causer, ils me disent : « Montez donc avec nous dans le compartiment. C’est ça ! — oui, oui ! — Yes, yes ! » parce qu’il y en avait un qui ne parlait pas le français : le cadet… comme étant le plus jeune n’est-ce pas… ?


Sophie, impatiente.

Oui ! Oui !


Massenay.

Mais voilà t’il pas que tout à coup… C’est extraordinaire ! on ne donne plus de signal maintenant… le train s’est mis en marche, là, en sourdine… et vlan ! il m’a emmené !


Sophie.

Il t’a emmené !


Planteloup, sceptique.

Voyez-vous ça !


Belgence.

On n’a pas idée d’une chose pareille.


Massenay.

Et encore j’ai eu de la chance : à Amiens, on a dû stopper pour faire de l’eau ; sans ce besoin providentiel de la machine, j’allais jusqu’à Calais !


Planteloup, sur un ton de condoléance ironique.

Ah ! là-là ! là-là !


Sophie.

Ah ! mon pauvre ami !


Massenay.

Tu devines mon état…! Je me disais tout le temps : « Mon Dieu ! et ma pauvre petite femme qui…! » Naturellement il a fallu revenir ; alors précisément, c’est pendant ce retour que mes vêtements…


Planteloup, ironique.

Oui, oui.


Massenay.

Je dormais, il y avait des gens….


Planteloup, ironique.

… Ça sentait le chloroforme.


Massenay.

Ça sentait le… oui ! Comment savez-vous ?


Planteloup, id.

C’est vous qui venez de le dire.


Massenay.

Ah ?… Ah !… eh ! bien vous voyez ? ça concorde bien.


Sophie.

C’est épouvantable !


Belgence.

Épouvantable !


Planteloup, railleur.

Épouvantable.


Massenay, exaspéré après Planteloup.

Mais oui, épouvantable ! Quoi ?… Il ne croit à rien cet homme-là.


Planteloup.

Évidemment ! évidemment ! c’est très palpitant ! Et peut-on vous demander, monsieur…?


Massenay.

Monsieur ?


Planteloup, tout en parlant, allant chercher sur la table les effets de Massenay, et redescendant avec.

… par quel mystère, étant donné que l’on vous dépouillait de vos vêtements entre Paris et Calais, on a pu retrouver lesdits vêtements sur le trottoir de la rue du Colisée ?


Massenay, à part.

Diavolo !


Sophie, frappée par la justesse de l’observation.

Mais oui, au fait ?


Belgence.

Mais oui !


Massenay, très troublé.

Ah ! on… on a… ?


Planteloup.

On a ! oui monsieur.


Massenay, id.

Sur… sur le… ?


Planteloup.

Sur « le », parfaitement !


Massenay.

Tiens ! tiens ! tiens ! tiens ! tiens !


Planteloup.

Ça vous la coupe, ça ?


Massenay, avec emportement.

Quoi ? quoi « Ça me la coupe » ?


Planteloup.

Soit, monsieur !… veuillez donc m’expliquer… ?


Massenay.

Mais voilà ! voilà ! si vous croyez que ça me gêne ?… ah ! bien !… J’étais dans le train n’est-ce pas ?… Il marchait… et alors le,… il marchait même vite… quand tout à coup n’est-ce pas, le… (Furieux.) ah ! et puis dites donc ! vous m’embêtez, vous à la fin !


Planteloup, avec un ricanement de triomphe.

Aha !


Massenay.

Mais absolument, quoi !


Belgence, passant vivement devant Planteloup pour s’interposer entre lui et Massenay, et calmer ce dernier.

Voyons Émile, pas de colère !


Massenay, débordant par-dessus l’épaule de Belgence qui le retient de son mieux.

C’est vrai ça ! il est là à m’asticoter.


Planteloup, avançant sur Massenay.

Monsieur !


Belgence et Sophie, calmant Massenay.

Émile ! Émile !


Massenay.

Est-ce que je sais moi, comment mes vêtements sont allés échouer rue du Colisée ? Puisque je n’étais pas avec eux !


Planteloup, sur un ton gouailleur.

Evidemment !


Massenay.

D’abord qui est-ce qui les a trouvés mes vêtements ?


Planteloup, indiquant Lapige.

C’est cet homme !


Sophie et Belgence.

Oui !


Massenay.

Ah ! c’est vous ? Eh ! bien alors vous pouvez dire : est-ce que j’étais avec eux ?


Lapige.

Euh… ouah-ouah ! ouah-ouah !


Massenay.

Quoi ?


Lapige.

Ouah-ouah ! ouah-ouah !


Massenay.

Qu’est-ce que vous avez à faire le chien ? Je vous demande si j’étais avec eux ?


Lapige.

Rrrre ! ouah ! non…


Massenay.

Là, « Non » ; vous l’entendez ! Eh ! bien, du moment qu’on n’est plus ensemble, on n’est pas responsable les uns des autres ! Et puis enfin, est-ce que ça me regarde tout ça ? Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je ne suis pas de la police, moi ! c’est votre affaire à vous.


Planteloup.

Comment donc ! vous ne croyez pas si bien dire ! Voilà une affaire que nous allons instruire sans tarder.


Massenay.

Eh ! bien, c’est ça, si ça vous intéresse ! (Passant devant Belgence pour aller à Planteloup.) Pour moi, du moment qu’on a retrouvé mes vêtements intacts…

Il attrape ses vêtements que Planteloup tient toujours sous le bras.

Planteloup, qui déjà remontait vers son secrétaire, présentant le dos par conséquent à Massenay, retourné brusquement par la traction opérée sur les effets — défendant ceux-ci.

Oh ! pardon, veuillez laisser ça !


Massenay.

Comment ! mais c’est à moi !


Planteloup.

Du tout ! du tout ! désormais, c’est une pièce à conviction ! Cela appartient à la justice.


Massenay, furieux, tirant sur ses vêtements.

Ah ! mais dites donc vous à la fin… !


Planteloup, tirant de son côté.

Voulez-vous !… Voulez-vous… !

Ensemble

Sophie, retenant Massenay par les épaules.

Émile ! Émile !


Belgence, qui est entre Planteloup et Massenay, au-dessus d’eux, cherchant à les séparer.

Mon ami ! Mon ami !… Planteloup, voyons !


Massenay, qui a lâché prise et pendant que Planteloup, serrant sa capture entre ses bras, va rechercher le restant de ses affaires sur la table : serviette et chapeau.

Mais enfin c’est trop fort ! Non seulement il se mêle de ce qui ne le regarde pas, mais encore il me chauffe mes effets.


Planteloup, faisant deux pas sur lui.

Qu’est-ce que c’est ?


Belgence, qui est descendu entre Planteloup et Massenay, calmant ce dernier.

Ami ! Ami !


Massenay, le faisant pirouetter.

Fiche-moi la paix toi !


Planteloup.

Veuillez ne pas oublier que je représente la loi, ici !


Belgence, allant à Planteloup.

Planteloup ! mon ami !


Planteloup, à Belgence le faisant pirouetter.

Allez vous promener !

Il remonte.

Massenay.

Non, mais quel est l’animal qui m’a amené ce commissaire-là ?


Planteloup, se retournant.

Hein ?


Belgence, penaud.

C’est moi, mon ami.


Massenay.

Eh ! bien je te félicite ! tu peux le rapporter où tu l’as pris.


Planteloup.

Vous dites ?


Massenay, sec.

Je parle à monsieur !

Il indique Belgence.

Planteloup.

Oui, eh ! bien moi je vous parle et je vous dis que votre conduite dans tout cela est très équivoque.


Sophie.

Mon Dieu ! Mon Dieu ! je vous en prie, Belgence, arrangez cela.


Belgence, allant à lui.

Planteloup ! Mon ami !


Planteloup.

Du tout ! du tout ! il n’y a plus d’ami maintenant ; il y a un magistrat qui instrumente ! (À Lapige.) Suivez-moi, le maçon ! (Lapige quitte sa place et redescend de façon à être placé pour suivre Planteloup quand il s’en ira.) Et pour commencer, vous voudrez bien vous tenir à notre disposition.

Il remonte comme pour sortir, Lapige emboîte le pas derrière lui, ainsi que Belgence et le secrétaire, lequel avant de partir a remis sa chaise à gauche de la table.

Belgence, à la droite de Planteloup quand celui-ci est dos au public, l’accompagnant.

Voyons, Planteloup !


Planteloup.

Non ! non !… inutile ! (Se retournant, ne sachant pas Lapige derrière lui.) Venez, vous ! (Il se cogne dans Lapige qui n’a pas prévu sa volte, et lui marche sur le pied.) Oh !


Lapige, hurlant comme un chien qui a la patte écrasée.

Ahuhu ! ahuhu ! ahuhu ! ahuhu !


Planteloup.

Oh ! pardon je vous ai marché sur la patte… sur le pied… je ne l’ai pas fait exprès.


Lapige.

Ahuhu ! ahuhu !


Massenay, agacé des hurlements de Lapige.

Ah ! et puis zut, là, l’aboyeur !… donnez-lui une boulette !

Sortie en brouhaha de Planteloup, Belgence, Lapige et du secrétaire.



Scène VII

Les Mêmes, moins PLANTELOUP, LAPIGE, BELGENCE et le Secrétaire.


Massenay, arpentant la scène.

Ah ! non, quelle brute ! quelle brute ! quelle brute !


Sophie, qui, pendant la sortie, a gagné la droite de la scène, devant la banquette.

Bah ! qu’est-ce ça fait ? l’important : c’est que tu sois là, que tu me sois rendu.


Massenay, allant à elle et la serrant dans ses bras.

Ma chérie !


Auguste.

Monsieur n’a plus besoin de nous ?


Massenay.

Hein ? non !… si !… apportez-moi mon vêtement d’intérieur… Et vous, Marthe, du thé bien chaud… avec du rhum.


Marthe.

Oui, monsieur.

Elle sort par le fond pendant qu’Auguste sort, premier plan droit.

Sophie, qui pendant ce qui précède a de nouveau traversé la scène, et un genou sur le canapé, l’avant-bras sur le bois du dossier, dévore son mari des yeux. Ah ! mon chéri ! mon chéri ! j’ai cru que je devenais folle ! je ne pouvais pas supposer ce voyage, n’est-ce pas ?


Massenay.

Évidemment ! évidemment !

Il s’assied sur le canapé.

Sophie, s’asseyant également près de lui et se pelotonnant contre sa poitrine.

Oh ! mais maintenant je ne regrette pas les moments d’angoisse que je viens de traverser ! Au contraire ! je ne sais pas si ça n’est pas salutaire ces émotions-là ! il me semble que ça retrempe l’amour ! qu’on savoure mieux son bonheur après ! (Sur un ton profond.) Vois-tu, il faut vraiment perdre son mari pour comprendre combien on l’aime !


Massenay, souriant.

Diable ! c’est cher !


Auguste, revenant de la chambre de son maître avec un vêtement d’intérieur sur le bras.

Le vêtement de monsieur.

Il va le poser sur une chaise volante qui est derrière le canapé.

Massenay, quittant sa femme pour aller se changer derrière le canapé.

Ah ! merci.


Marthe, entrant avec un plateau sur lequel est le service à thé et un flacon de rhum.

Le thé de monsieur !


Massenay, tout en se changeant, aidé par Auguste, indiquant d’un geste de la tête la table de droite.

C’est bien ! posez ça là !


Marthe.

Oui, monsieur !

Elle sort du fond. — À ce moment on entend carillonner le téléphone.

Sophie, assise sur le canapé.

Voyez donc, Auguste ! on sonne au téléphone.


Auguste, tout en courant vers le téléphone.

Oui, madame ! (Il décroche le récepteur, puis.) Allo ! Allo ! Eh ! ben ?… hein ?… Ah ! parfaitement.


Massenay, toujours derrière le canapé, s’habillant.

Qu’est-ce que c’est ?


Auguste, du ton le plus naturel, sans quitter le récepteur qu’il a conservé à la main.

C’est de la morgue, monsieur !


Massenay.

Comment de la morgue ?


Auguste.

Oui, monsieur… (Reprenant sa communication.) Allo !… hein ! qu’est-ce que vous dites ?… Comment « on l’a repêché » ?


Massenay.

Quoi ? qu’est-ce qu’on a repêché ?


Auguste.

C’est pour avertir qu’on a repêché le corps de monsieur…


Massenay.

Comment on a repêché… ?


Auguste

… dans un état de décomposition avancé.


Sophie, tressaillant à cette idée, et se retournant, un genou sur le canapé, pour serrer les mains de son mari.

Oh ! mon pauvre chéri !


Massenay.

Mais non, mais non ! mais c’est pas vrai ! ils sont fous !


Auguste.

Qu’est-ce qu’il faut répondre ?…


Massenay.

Mais dites qu’ils sont fous ! que ça n’est pas !… Attendez ! (Complètement rhabillé, il va au téléphone et prend le récepteur des mains d’Auguste, qui, dès lors, va ramasser les vêtements que Massenay vient de quitter.) Allo !… Bonjour monsieur ! mon domestique me dit… il y a sûrement une erreur… quoi ? Mais je vous assure !… c’est lui-même qui vous parle !… hein ? Si vous pouvez en disposer ? Mais je crois bien ! disposez ! disposez !… Comment ?… du tout, du tout, il n’y a pas de mal !… Je vous remercie, vous êtes bien aimable. (Il raccroche le récepteur, puis descendant et gagnant la gauche pendant qu’Auguste emporte les vêtements dans la chambre de droite.) Ils sont très obligeants à la morgue ! Ils me disent : « Tout à votre service à une autre occasion. »


Sophie.

Tu vois tout de même, ton équipée ?


Massenay.

Eh ! oui, elle a remué le monde mon équipée ! (S’étalant avec délice.) Ah ! ça fait tout de même du bien de se sentir tranquille chez soi… après tant de tribulations ! on respire.

À ce moment on entend dans la coulisse un violent tapage qui peu à peu devient plus distinct en se rapprochant.

Massenay et Sophie.

Qu’est-ce que c’est que ça ?…


Voix de Marthe.

Au secours ! au secours ! voulez-vous me laisser…


Sophie, se levant ainsi que Massenay.

Mais c’est la voix de Marthe.


Voix d’Hubertin.

Allons voyons bébé !


Massenay.

Mon Dieu ! est-ce que je rêve ?…


Voix de Marthe, poussant un cri.

Aïe !… ah ! mais dites donc, impudent personnage…


Sophie, terrifiée, se serrant contre Massenay.

Émile ! qu’est-ce c’est encore ?


Massenay, atterré.

Je ne sais pas !


Marthe, faisant irruption.

Au secours ! Monsieur !… un ivrogne ! il y a un ivrogne !


Sophie.

Un ivrogne ?…


Massenay.

Dieu !


Marthe.

Oui, madame… qui est lubrique sur moi !…


Sophie.

Qu’est-ce que vous dites ?


Marthe, se frottant la croupe.

Il m’a pris le fond, madame !


Sophie.

Oh !


Marthe.

Oui, madame, c’est la vérité ! je dirais le contraire que je mentirais.


Massenay, arpentant la scène et se parlant à lui-même.

Hubertin ! Hubertin encore ! Ah ! non, ça ne va pas recommencer !


Sophie.

Émile je t’en prie va voir ! mets-le à la porte.


Massenay.

Oui, par exemple ! ça ne va pas traîner.

Il remonte.

Sophie.

Non, non, n’y va pas seul. (Allant jusqu’à la porte de droite et appelant.) Auguste ! Auguste !


Auguste, accourant.

Madame !


Sophie.

Vite ! il y a un ivrogne qui s’est introduit dans l’appartement.


Auguste.

Un ivrogne !


Sophie.

Allez avec Monsieur !


Massenay.

C’est ça venez avec moi.

Il remonte et sort.

Auguste, le suivant.

Ah ! bien par exemple, celui-là !…

Ils sortent par le fond.

Sophie, redescendant (1).

Ah ! quelle journée, mon Dieu, je m’en souviendrai !


Marthe (2).

Ça c’est la vérité, madame, je dirais l… (Poussant un cri en apercevant Hubertin qui entre par la porte droite, deuxième plan.) Ah !

Elle se sauve éperdue par le fond.

Sophie.

Ah !

Elle se sauve à gauche.



Scène VIII

HUBERTIN, puis MASSENAY, AUGUSTE.

Hubertin, il est dans la tenue du second acte, c’est-à-dire complètement dévêtu, recouvert simplement de son grand pardessus ; il a son chapeau claque sur la tête. N’ayez donc pas peur, mes poulettes ! C’est moi ! Hubertin !… C’est peureux, les femmes ! (Il va s’asseoir à droite de la table — apercevant le service à thé.) Tiens, du thé… c’est gentil d’y avoir pensé !… Après une nuit de bombe, une tasse de thé, ça remonte. (Tout en parlant, il vide le flacon de rhum dans la tasse sans y verser, bien entendu, la moindre goutte de thé ; il prend le sucrier comme quelqu’un qui va se servir, puis, le remettant en place.) Non, merci ! jamais de sucre dans mon thé. (Buvant sa tasse d’un trait.) Ah ! ça fait du bien ! (Après réflexion.) Un peu froid !


Auguste, faisant irruption du fond ; apercevant sur le champ Hubertin, à Massenay qui surgit aussitôt.

Là ! monsieur, là ! il est là !


Massenay[3], accourant.

Où ça ? où ça ? (Courant à Hubertin.) Ah ! par exemple vous allez me fiche le camp, vous ! et un peu vite !


Hubertin, avec calme, sans bouger de sa place.

Ah ! Émile, tu sais ! faut pas me parler comme ça.


Massenay.

Oui, attendez ! je vais mettre des gants !… Allez ! allez ! ou je vous fais sortir par mon domestique.

Auguste esquisse la volte discrète d’un homme qui n’a aucune envie d’en venir aux mains.

Hubertin, sévèrement, en se levant.

Émile !


Massenay.

Et puis, il n’y a pas d’Émile ! Je vous défends de m’appeler « Émile » ! vous ne me connaissez pas…


Hubertin, se tordant.

Ah ! maman… !

Il passe à gauche et va s’affaler sur un canapé.

Massenay, désespéré.

Ah ! mon Dieu, mon Dieu !


Hubertin.

Écoute !


Massenay, bourru.

Non.


Hubertin, levant la main comme un écolier.

Je voudrais poser une question !


Massenay.

Rien du tout…


Hubertin, se levant.

Une question, et je pars.


Massenay, rongeant son frein.

Oh !… Eh bien ! quoi ? dépêchez-vous !


Hubertin.

Pourquoi as-tu pris mes vêtements ?


Auguste.

Hein ?


Massenay, gêné à cause d’Auguste.

Moi ! moi j’ai… !


Hubertin, se laissant tomber contre Massenay qui le retenait du plat de la main, le bras tendu.

Évidemment, puisqu’on ne les a pas retrouvés dans la chambre.


Auguste, à Massenay.

Comment, alors les vêtements que monsieur avait, c’était… ?


Massenay, arc-bouté contre Hubertin pour l’empêcher de tomber sur lui. À Auguste.

Quoi ? quoi ? de quoi vous mêlez-vous ? Qu’est-ce que vous allez vous imaginer ? Puisqu’ils viennent d’Amiens mes vêtements.


Hubertin, parlant dans le nez de Massenay, ce qui le fait pivoter autour de ce dernier toujours arc-bouté contre lui.

Moi, tu sais, ce que j’en fais, c’est pas pour moi ! C’est Gaby qui m’a flanqué à la porte, en me disant : « Tu ne rentreras que quand tu auras retrouvé tes vêtements ! »


Massenay (1).

Oui, bon ! ça va bien ! Je vais vous en faire donner des vêtements ; mais à une condition : c’est que vous ficherez le camp après. (Signe d’acquiescement d’Hubertin.) C’est juré ?

Hubertin, tendant le bras devant lui comme pour prêter serment, et envoyant un jet de salive dans le visage de Massenay toujours arc-bouté contre lui. Tthue !… c’est juré !


Massenay, le repoussant loin de lui et s’essuyant la figure.

Oh !… cochon.


Hubertin, que cette poussée augmentée de son propre poids envoie jusqu’à la gauche de la table.

Oh ! Eh ! ben quoi, on se quitte ?


Massenay, d’une voix désespérée.

Oh ! non, non ! mais qui est-ce qui a donné mon adresse à cet homme-là ?


Hubertin (3).

Chut, là ! eh !… c’est notre concierge ! chut.

Il s’affale sur la chaise.

Massenay.

Notre c… ! Ah ! bien ! celui-là, quand je le verrai !



Scène IX

Les Mêmes, SOPHIE puis MARTHE.


Sophie, passant la tête par la porte de gauche.

Eh ! bien ? il est parti ?


Massenay.

Allons bon ! ma femme !…


Hubertin, se levant et esquissant un salut.

Ah ! madame, croyez bien que…


Sophie, l’apercevant.

Lui !


Massenay, d’une tape sur l’épaule le faisant rasseoir.

Assez ! taisez-vous !


Hubertin, assis.

Hein ?


Sophie.

Mon Dieu ! et tu es là tout seul avec lui ? Il ne t’a pas fait de mal ?


Massenay.

Non, non ! il est très raisonnable, va, va ! ne reste pas là !


Sophie.

Jamais de la vie, je ne veux pas te laisser seul…


Hubertin, se levant brusquement et très homme du monde à Sophie.

Oh ! mais à quoi est-ce que je pense ? Je suis là avec mon chapeau et mon pardessus… !


Massenay.

Allons, bon !


Hubertin.

Dans un salon, c’est parfaitement incorrect.

Il enlève son chapeau et commence à retirer son pardessus.

Massenay, s’élançant pour l’empêcher de se dévêtir.

Mais non, mais non ! Voulez-vous garder ça !


Hubertin.

Du tout ! Du tout ! les convenances avant tout !

Il s’est dépouillé de son pardessus et apparaît en caleçon et en chemise.

Sophie, le voyant dévêtu.

Ah !


Massenay.

Mon Dieu ! Mon Dieu !


Sophie.

Il n’a pas de vêtements !


Massenay.

Oui, oui, tu sais : il a l’ivresse impudique.


Hubertin, jetant son pardessus et son chapeau à Auguste.

Valet de pied ! mon chapeau, mon paletot au vestiaire !


Auguste, recevant les vêtements.

Hein ?


Massenay.

Va, va ! tu ne peux pas rester ici. (Allant à Hubertin.) Vous n’avez pas honte ? devant ma femme !


Hubertin, à pleine voix.

Où ça, ta femme ?


Massenay, indiquant Sophie.

Mais là ! madame !


Hubertin.

Ah ! non, mon vieux ! ta femme, tu me l’as déjà présentée cette nuit !


Sophie.

Quoi ?


Hubertin.

Ou alors, t’es bigame !


Massenay, à part.

Ouh ! l’animal !


Sophie.

Comment ? qu’est-ce qu’il raconte ? quoi, « tu lui as présenté ta femme cette nuit » ?


Massenay.

Mais non ! mais non ! tu ne vas pas croire maintenant à toutes les stupidités qui germent dans le cerveau de ce pochard ! est-ce qu’il sait ce qu’il dit ? (À Hubertin.) Allez ! allez ! ivrogne, soulard, rebut de l’humanité ! vous ne rougissez pas de votre turpitude !


Hubertin, se laissant tomber sur la chaise qu’il occupait précédemment.

Oh ! tu parles comme ma femme !


Massenay.

Eh ! bien, elle a raison votre femme, si elle vous parle ainsi.


Hubertin.

Oui, oui, c’est ça ! fais-moi honte ! tu m’en diras jamais autant que je le mérite ! (Pleurant.) Je ne suis pas digne de décrotter la boue de tes souliers.


Massenay.

Absolument.


Hubertin, id.

Car je ne suis pas seulement un ignoble pochard ! je suis un grand criminel ! un assassin.


Massenay et Auguste, reculant instinctivement.

Hein ?


Sophie, reculant de même.

Ciel !


Hubertin.

J’ai tué un homme.


Sophie.

Ah ! mon Dieu !


Auguste.

Vous !


Massenay.

Un homme !


Hubertin.

Et pas de la petite bière ! Un député ! un nommé Coustouillu.


Sophie.

Il a tué Coustouillu !


Massenay.

Mais non ! Mais non !


Hubertin.

Mais si ! mais si ! et toi aussi je t’ai tué !


Massenay.

Moi ?


Hubertin, pleurant.

Oui, oui ! tu ne peux pas le dire pour ne pas me faire de la peine, mais je le sais bien que tu es mort ! Ah ! mon pauvre vieux !

Sur ces derniers mots il s’est levé et s’affale sur la poitrine de Massenay.

Massenay, le repoussant.

Allons ! Allons ! (À part.) Ah ! non ! la période larmoyante ! non !


Hubertin, qui est allé s’effondrer sur la chaise, les deux bras allongés sur la table.

Si, si… j’étais dans le lit, quand il m’a giflé ! alors pan ! (Ce disant, comme il a trouvé sous sa main droite le revolver de Massenay oublié par Planteloup, tout naturellement, en parlant, il tire un coup de revolver.) Et puis pan !… et pan !… et pan !… et pan !

Autant de coups de revolver que de « pan ! » — Affolement général, tout le monde court en sautant comme des cabris.

Sophie.

Ah ! là, là ! Ah ! là, là !


Massenay, courant se réfugier derrière le canapé.

Prenez garde ! sauvez-vous !


Auguste.

Au secours ! Au secours !

Il s’éclipse sous la table du fond.

Marthe, accourant affolée du fond.

Qui est-ce qui tire ? qui est-ce qui… ?


Hubertin.

Et pan !

Nouveau coup de revolver.

Marthe et Sophie.

Ah ! là là ! Ah ! là là !

Sauve qui peut des deux femmes ; Sophie par la gauche, Marthe par où elle est venue.

Hubertin, sanglotant.

Ah ! je suis la honte de l’humanité !

Il laisse tomber lourdement sa tête dans son bras gauche replié sur la table pendant que son bras droit pend lamentablement le long de son corps : il continue à sangloter en silence ; le revolver que tient sa main droite finit par tomber à terre. — Au bout d’un instant, on aperçoit à l’angle du dossier et du bras droit du canapé, la tête de Massenay lequel, toujours agenouillé derrière le meuble, se décide à risquer un œil.

Massenay, d’une voix étranglée.

Fini ?… il a fini de tirer ?


Auguste, sortant timidement une tête effarée de dessous la table du fond.

Ah ! monsieur, qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?

Tout en parlant il a gagné en scène (2) en marchant sur les genoux, Massenay (1) en a fait autant de son côté.

Massenay, effondré et toujours à genoux.

Ah ! je n’en sais rien ! il sera cause de ma mort.


Auguste, également à genoux.

Mais il ne peut pas rester là ! C’est un danger pour la société ! il faut le chasser !


Massenay.

Évidemment ! mais comment ?


Auguste, apercevant le revolver par terre, à proximité d’Hubertin, — à mi-voix.

Oh ! le revolver ! il l’a lâché !


Massenay.

Quelle idée ! passez-le-moi ! (Auguste gagne en rampant jusqu’au revolver et s’en empare ; il le passe à Massenay pendant qu’Hubertin continue à sangloter.) Et maintenant ça ne va pas traîner ! (Se levant et allant secouer Hubertin.) Allons ! Allons !… assez sangloté comme ça !


Hubertin, soulevant à peine sa tête pour la laisser retomber aussitôt dans son bras.

Laisse-moi ! je veux pleurer ici jusqu’à ma mort.


Massenay.

Vous irez pleurer jusqu’à votre mort où vous voudrez, mais hors de chez moi ! Allez, filez ! ou gare à vous !


Hubertin.

C’est ça, insulte-moi ! brutalise-moi ! je l’ai mérité !


Massenay, agitant son revolver d’un air menaçant.

Prenez garde ! c’est moi qui ai le revolver, maintenant ! Filez ! ou je tire !


Hubertin, tendant sa poitrine.

Tire, va ! tire ! je suis prêt à mourir.


Massenay, même jeu.

Je ne ris pas, vous savez ! prenez garde !


Hubertin.

Va, va ! tu peux tirer ! D’abord, je ne crains pas les balles ! Quand je suis saoul, je suis blindé !


Massenay, à bout de ressource.

Oh ! c’est trop fort… ! Mais sapristi ! Je ne peux pourtant pas le tuer !


Hubertin.
Eh ! bien !… tire, voyons !

Massenay, ne voulant pas s’avouer vaincu.

Mais parfaitement.


Hubertin.

Eh ! bien, va ! qu’est-ce que tu attends ?


Massenay, furieux de son impuissance.

Ah ! et puis dites donc ! je tirerai si ça me plaît ! je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous !…


Hubertin.

Alors fais donc pas tout ce chichi ?… Valet de pied ! J’ai soif !… apportez-moi un brandy soda.


Massenay, sur le ton d’un homme décidé à en finir et retroussant ses manches comme prêt à se colleter.

Allons ! Allons ! en voilà assez ! puisque la diplomatie ne sert à rien, il faut employer les grands moyens ! (Brusquement, à Auguste le faisant passer au 2.) Allez ! prenez-moi cet homme-là et jetez-le dehors !


Auguste, qui, près de Massenay assistait à la scène en spectateur. — Changeant de figure.

Moi, monsieur !


Massenay.

Oui vous !


Auguste, effaré.

Mais je ne pourrai jamais ! il est trop lourd !


Massenay.

Mais si ! allez ! à nous deux !… Moi je vais le prendre par les genoux ; vous par les aisselles !


Auguste.

Je veux bien essayer… mais j’ai bien peur… !


Massenay.

Si, si ; vous allez voir !…


Auguste.

Bien monsieur !

Ils font comme il est dit, Massenay, dos au public, prend Hubertin par les genoux, Auguste, au-dessus, le soulève par les aisselles.

Hubertin, étonné.

Eh ! ben !… Eh ! ben, quoi donc ?


Massenay, à Hubertin.

Ne vous occupez pas, vous ! (À Auguste.) Vous voyez, ça va tout seul ; il ne pèse rien !


Auguste, pliant sous le poids.

Peut-être sous les genoux ! Mais sous les aisselles ! ouf ! il doit peser ses cent kilos.


Hubertin, levant la tête vers Auguste.

Cent huit !


Auguste.

Qu’est-ce que je disais ! (Brusquement, avec angoisse.) Monsieur ! monsieur ! je lâche, je ne peux plus !


Massenay.

Mais si ! Mais si ! Un peu de courage.


Auguste.

Je ne peux plus ! je ne peux plus !

Il dépose Hubertin par terre, à côté de la chaise, gauche de la table.

Massenay, dépité.

Ah ! ça allait si bien !


Hubertin, par terre, amusé.

C’est fini, les montagnes russes ?


Massenay, furieux.

Zut !


Sophie, passant anxieusement la tête par la porte de gauche.

Eh ! bien ?


Massenay.

Eh ! bien, voilà ! nous sommes en train de le sortir.


Sophie.

Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Ce n’est pas encore terminé ?…


Massenay.

Si tu crois que c’est commode.


Sophie.

Pas d’accident, au moins ? pas de blessés ?


Massenay.

Non ! non ! (À Auguste.) Qu’est-ce que vous voulez, Auguste ? il n’y a qu’un moyen : il faut envoyer chercher des déménageurs.


Auguste.

Oui monsieur, je ne vois que ça !


Hubertin, toujours par terre.

Eh ! bien, garçon ! mon brandy-soda.


Auguste.

Oh ! quelle idée ! Monsieur veut-il me permettre ?


Massenay.

Quoi ?… faites !


Auguste.

Oui, monsieur ! (Faisant le tour de la table de façon à descendre à droite et très correctement.) Le brandy-soda de monsieur est servi !


Hubertin, se levant, comme mû par un ressort.

Mon brandy-soda !


Massenay, avec admiration, considérant Hubertin.

Oh !… dire qu’à nous deux nous n’avons pas pu le remuer, et qu’à lui tout seul… !


Hubertin.

Où ça ? Où ça, mon brandy-soda ?


Auguste, lui ouvrant le battant de la porte de droite premier plan et s’effaçant pour lui livrer passage.

Par ici monsieur !


Hubertin, en sortant.

All right ! un brandy-soda, un !


Auguste.

Boum ! servi !


Massenay et Sophie, avec admiration.

Ah !


Auguste.

Et voilà ! c’est pas plus malin que ça !


Massenay.

Bravo ! Et maintenant, habillez-le prestement et faites le filer par l’escalier de service.


Auguste.

Oui, Monsieur.

Il sort, en emportant le chapeau et le paletot d’Hubertin.



Scène X

MASSENAY, SOPHIE, puis MARTHE, puis COUSTOUILLU.


Massenay, épuisé.

Ah ! là-là, là-là, là-là, là-là !


Sophie.

Oh ! non, mon ami, c’est trop de secousses pour un seul jour !


Massenay, s’asseyant à gauche de la table.

À qui le dis-tu !

On sonne.

Sophie, tressaillant.

On a sonné.


Massenay.

Allons bon ! quelle nouvelle tuile encore ?


Sophie.

Ah ! non, non, assez comme ça !


Marthe, passant la moitié de la tête par la porte qu’elle entrebâille au fond.

Y a… y a plus de danger ?


Massenay.

Non ! Quoi ?


Marthe.

Ah ! ben vrai ! c’est pas pour dire… !


Massenay.

Oui, bon ! Qu’est-ce que c’est ?


Marthe.

C’est monsieur Coustouillu !


Massenay, à part.

Nom d’un chien ! qu’est-ce qu’il vient faire ?


Sophie, tranquillisée.

Oh ! bien, lui, faites-le entrer.


Massenay, vivement.

Hein ! non, non !


Sophie.

Pourquoi pas ?


Massenay.

Hein ! non… oui… je ne sais pas. (À Marthe.) Je dis bien : faites-le entrer.


Marthe, à la cantonade.

Si monsieur veut entrer !


Massenay, à part, avec angoisse.

Mon Dieu, est-ce qu’il saurait quelque chose ?


Coustouillu, entrant et, l’air agité, le front plissé, descendant droit vers Massenay.

Toi ! il faut que je te parle !


Massenay (3).

À moi ?


Sophie (1).

Ah ! mon pauvre ami, pourquoi cet air à l’envers ?


Coustouillu (2).

Rien ! rien ! bonjour chère madame ! (Sophie lui serre la main.) Je vous demande pardon, je suis un peu…


Sophie.

Ah ! bien mon ami pas plus que nous ! si vous saviez par quelles émotions nous venons de passer : une espèce de pochard… !


Coustouillu, qui a bien d’autres chiens à fouetter.

Oui, madame, oui. (À Massenay.) Mon ami ! j’ai besoin de toi ! je me bats.


Massenay.

Toi ?


Sophie.

Vous ?


Coustouillu.

Oui ! je ne peux pas encore dire pourquoi ; plus tard peut-être… si le scandale éclate !… Mais jusque-là… ! C’est un nommé Hubertin !…


Massenay, étourdiment.

Hubertin ? c’est Hubertin ?


Coustouillu.

Tu le connais ?


Massenay, changeant de ton.

Pas du tout !


Sophie.

Non ! « Hubertin », c’est la première fois que nous entendons ce nom-là !


Coustouillu.

Oui ! ah ! bien, c’est un joli monsieur !


Sophie.

Non mais figurez-vous que tout à l’heure un affreux ivrogne… !


Coustouillu, suivant son idée.

Oh ! mais j’aurai sa peau !

Il remonte, en arpentant nerveusement.

Massenay, le suivant.

Allons voyons ! calme-toi !



Scène XI.

Les Mêmes, AUGUSTE.


Auguste, sortant de droite, premier plan.

C’est fait monsieur ! je suis arrivé à l’habiller !


Massenay, redescendant vivement 4.

Auguste ! oh ! nom d’un chien ! (Vivement et bas.) Chut !


Auguste, , qui n’a pas fait attention à l’avertissement de Massenay.

Il m’a dit son nom, monsieur ! Il s’appelle Hubertin !


Massenay, toussant très fort pour étouffer la voix d’Auguste.

Hum ! Hum !


Coustouillu, qui est redescendu (3) faisant pivoter Auguste en le prenant à la cravate !

Qu’est-ce qu’il a dit ?

Il le secoue comme un prunier.

Auguste, à moitié étouffé, ballotté comme un pantin entre les mains de Coustouillu.

Mais monsieur ! mais monsieur !


Coustouillu.

Hubertin ? Vous avez dit Hubertin ?


Massenay, intervenant entre eux et les séparant.

Hein ! Mais non, mais non… ! Qu’est-ce que tu vas entendre avec ton Hubertin ?… Il te poursuit en rêve, ma parole ! Il a dit Vertin ! ça n’a aucun rapport !


Coustouillu, méfiant.

Vertin ? il a dit Vertin ?


Auguste, hésitant, tout en rattachant sa cravate.

Hein ?… Oui Monsieur.


Coustouillu, id.

Ah ?… c’est drôle !… Qu’est-ce que c’est que ce Vertin ?…


Massenay.

Rien !… Quoi ? C’est un mendiant !… un pauvre vieux mendiant à qui je fais donner des vêtements. Tu n’as jamais vu de mendiants à domicile ? Tiens ! veux-tu lui donner quelque chose ?


Coustouillu.

Non !


Massenay.

Eh ! bien alors, laisse-nous tranquille !


Coustouillu, peu satisfait par cette explication.

Oui, enfin… !


Massenay.

Allez Auguste ! allez expédier votre pauvre homme (Plus bas.) Et quand ce sera fini vous me préviendrez…


Auguste, bas, à Massenay.

Mais monsieur il ne veut s’en aller qu’après avoir fait un poker


Massenay, à mi-voix, à Auguste, tout en le poussant vers la porte.

Eh ! bien mon ami, qu’est-ce que vous voulez ? Faites un poker !


Auguste, revenant à Massenay.

Mais je ne sais pas y jouer…


Massenay.

Eh ! qu’est-ce que ça fait ? Vous savez la manille !… eh ! bien, qu’il joue le poker et vous la manille… il est saoul ; il ne s’en apercevra pas. Allez !

Il le repousse vers la porte.

Auguste.

Ah ?… (Avec un soupir.) Oui, monsieur !

Sonnerie. — Il sort.

Massenay.

Allons bon, encore la sonnette !


Coustouillu.

Alors mon ami, pour en revenir…


Massenay.

Oui, tout de suite. (Il va au fond d’où l’on entend un bruit de voix, il entr’ouvre la porte qu’il referme vivement.) Oh ! nom d’un chien, les Chanal !

Il redescend précipitamment vers Coustouillu.

Coustouillu.

… Voici ce que…


Massenay.

Oui, mon ami, tout à l’heure… Voilà des personnes qu’il faut que je reçoive tout de suite.


Sophie.

Qu’est-ce que c’est ?


Massenay.

Rien ! des personnes avec qui j’ai rendez-vous. Veux-tu emmener Coustouillu par là… (À Coustouillu.) le temps de les expédier, je suis à toi dans cinq minutes.


Coustouillu.

Soit !


Sophie.

Tenez, si vous voulez venir avec moi, mon cher Coustouillu ?


Coustouillu, passant.

C’est ça ! mais fais vite.


Massenay.

Oui ! (Vivement, et bas à sa femme.) et surtout pas un mot du pochard.


Sophie.

Sois tranquille ! j’ai compris ! (À Coustouillu.) Par ici.

Ils sortent tous deux par le second plan gauche.

Massenay, traversant la scène et gagnant à droite, en se tenant la tête à deux mains.

Oh ! cette journée ! Cette journée !



Scène XII

MASSENAY, CHANAL, FRANCINE.

Massenay est entre la table et la cheminée, quand la porte du fond s’entrebâille, et l’on voit passer la tête de Chanal.

Chanal.

Je te dérange ?


Massenay, ne sachant trop quelle attitude adopter — avec une certaine réserve.

Hein ?… Du tout ! du tout !


Chanal, il entre tout à fait, et parlant à la cantonade.

Entre, Francine !

Francine vêtue sévèrement ; au cou une zibeline ornée aux extrémités de petites queues de même fourrure ; les deux mains dans son manchon, l’allure réservée et froide, entre à l’appel de Chanal.

Massenay, s’inclinant, et très respectueux.

Madame !…


Chanal, qui est allé déposer son chapeau sur la table du fond, redescendant (1).

Oh !… appelle-la Francine ! (Tête de Massenay.) Si je n’étais pas là, tu l’appellerais Francine ?… Eh bien, ne te gêne donc pas pour moi !


Massenay, très interloqué.

Écoutez, mon cher !… Je comprends l’ironie de vos paroles… je conçois que vous m’en vouliez, et je suis prêt…


Chanal, jouant au profond étonnement.

Moi, t’en vouloir ? Et pourquoi, mon Dieu ? (Comme si la chose lui revenait mais très lointaine.) Ah ! parce que ma femme et toi, vous avez… ? Mais voyons !… en voilà une affaire ! Qu’est-ce que ça prouve ? que ma femme t’a plu. Eh bien, mon vieux ! pourquoi ne t’aurait-elle pas plu ?… Elle m’a bien plu à moi…


Massenay, absolument ahuri.

Je ne te dis pas, mais…


Chanal, avec une philosophie stupéfiante.

Laisse donc ! Il faut être philosophe !… surtout devant ce qu’on ne peut pas empêcher. (Tout en parlant et bien comme chez lui, il est allé prendre le fauteuil qui est à droite du canapé, et l’a planté au beau milieu du théâtre face au public, — du ton le plus naturel.) Tiens ! assieds-toi, ma chérie !

Francine résignée, s’assied sans mot dire.

Massenay, dont les bras en tombent.

Écoute, mon cher ! je ne sais pas… mais tu me stupéfies !…

Il descend sur la fin de sa phrase pour remonter de l’autre côté de la table, au niveau de Francine.

Chanal, qui est allé, comme pour le fauteuil, chercher la chaise volante qui est derrière le canapé, et la plantant au niveau et tout près du fauteuil où est Francine, mais de profil au public, de façon que lorsqu’il s’assiéra, ses genoux seront presque contre les jambes de sa femme. Laisse donc !… Ah ! je ne dis pas que sur le moment, dame… ! oui, j’ai vu rouge ! Vous été là, je vous aurais tués tous les deux… Seulement, vous n’y étiez pas ! Vous m’avouerez que c’était difficile à exécuter en votre absence ! Alors, ma foi, ça m’a permis de réfléchir. Je me suis dit : « Mon vieux, tu l’es ! »

Ensemble dans un même sentiment de pudeur

Massenay.

Chanal !


Francine.

Mon ami !


Chanal, avec jovialité.

Laissez ! il faut savoir appeler les choses par leur nom !… (Reprenant.) « Ça y est… Ça y est !… tout ce que tu diras ou rien ! Donc le mieux est de faire contre fortune bon cœur. »


Massenay, ému de tant d’abnégation.

Ah !


Chanal.

« Au fond, ces enfants ! ils n’ont pas fait ça pour t’embêter !… »


Tous deux, vivement.

Oh ! non.


Chanal.

Eh ! je le sais bien, mes pauvres petits. Mais alors si vous ne l’avez pas fait pour m’embêter, c’est donc que vous vous aimez ? (Tous deux lèvent les yeux au ciel.) Et j’irais moi, me mettre en travers pour vous en empêcher ? Allons donc !


Massenay, profondément touché, les yeux humides.

Oh !… Chanal !


Chanal, rapprochant sa chaise de Francine, et sur le ton dont on parlerait d’affaires.

Alors, voici ce que j’ai décidé !… (Changeant de ton.) Tiens ! assieds-toi donc ! (Massenay avec une obéissance empressée, prend la chaise qui est près de lui, et la descend au niveau et près du fauteuil de Francine, de façon à faire face à Chanal. Une fois Massenay assis, Chanal reprenant son discours.) Je fais constater le flagrant délit…


Massenay, avec une expression de désappointement.

Ah ? tu… ?


Chanal.

Ah ! oui mon gros ! ça, c’est entendu ! parce qu’enfin j’ai ma situation à régulariser…


Massenay, se rendant.

C’est trop juste.


Chanal, le rassurant.

Mais tout ça, sans bruit, sans trompette !… pas d’éclat !… un petit flagrant délit de rien du tout… tout ce qu’il y a de plus modeste.


Massenay, opine de la tête, puis.

Le flagrant délit des pauvres !

Il rapproche sa chaise de Francine, et par la suite ils discutent tous les deux comme s’ils étaient simplement séparés par une table ; ou oubliant jusqu’à la présence de Francine qui, depuis le commencement, a conservé un mutisme et une immobilité de statue, les yeux dans le vague.

Chanal, tout en jouant machinalement avec une des queues du boa de fourrure de sa femme.

C’est ça ! de façon à ce que ça passe tout à fait inaperçu… On retiendra le nom de Francine, parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement… mais le tien ne sera pas prononcé ; on poursuivra contre inconnu : Madame Chanal contre trois étoiles.


Massenay, jouant machinalement comme Chanal avec une des queues de l’autre extrémité du boa de Francine.

Oh ! mon ami, tu es d’une délicatesse.


Chanal.

Mais, voyons ! Ce n’est pas parce que j’ai éprouvé un déboire conjugal que je vais obéir à de vils sentiments de représailles… Ah ! bien !… ce serait d’une jolie nature ! (Se levant, et tout en tenant le dossier de sa chaise comme un homme qui se dispose à rapporter celle-ci où il l’a prise.) Non, il ne s’agit plus de moi maintenant ! il s’agit de toi ! il s’agit de ton bonheur ! (Remontant avec la chaise pour la rapporter à sa place.) Il s’agit de celui de ta femme.


Massenay, profondément ému, se levant.

Il pense même à ma femme.

Il reporte sa chaise où il l’a prise ; Francine reste seule assise sur son fauteuil.

Chanal, redescendant, et debout près de sa femme.

J’irais briser l’avenir de deux êtres qui ont tout pour être heureux ?… Jamais !


Massenay, redescendant de l’autre côté de Francine.

Écoute, tu es sublime ! (À Francine, en se courbant légèrement pour lui parler.) Il est sublime !


Francine, comme sortant d’un rêve.

Sublime !


Chanal, avec bonhomie.

Mais non, il faut être comme ça !… (La main sur le dossier du fauteuil de sa femme.) J’estime que le mariage est comme une partie de baccara ! Tant que vous avez la veine, vous gardez la main… Après une série plus ou moins heureuse, arrive un monsieur plus veinard qui prend les cartes contre vous ; il gagne le coup ?… La main passe !… Eh bien, c’est ainsi que j’entends qu’il en soit : J’ai perdu le coup ; il y a une suite : À toi les cartes ! La main passe !

Massenay, qui a écouté toute cette profession de foi en ponctuant chaque phrase d’une approbation de la tête — après un petit temps, frappé tout à coup par le dernier mot de Chanal. La main ?… Quelle main ?


Chanal, du ton le plus naturel.

Eh bien, celle de ma femme, parbleu ! (Tout en parlant, il a sorti la main de Francine de son manchon, et la lui présentant en la tenant par le poignet.) Elle est à toi… Je te la donne !

Sur chacune de ces deux phrases il agite la main de sa femme, qui ballotte chaque fois inerte et molle.

Massenay, bondissant en arrière.

Hein ?


Chanal.
Eh ! bien quoi ? évidemment ! puisque tu l’épouses !
Même jeu avec la main de sa femme.

Massenay.

Moi ! Moi ! Épouser ta femme ! Tu es fou ? Tu plaisantes ?


Chanal, de l’air le plus naïf.

Pourquoi ça ?


Massenay.

Mais est-ce que je peux, voyons ? Mais je suis marié, moi !

Il repousse la main de Francine que Chanal laisse retomber.

Chanal, feignant le plus grand étonnement ; ouvrant une grande bouche, de grands yeux.

Tu es marié !


Massenay.

Mais dame !


Chanal.

Ah ! diable ! (Un temps, — se mord les lèvres, en hochant la tête, comme un homme qui ne s’attendait pas à cette révélation, puis.) C’est embêtant ça !


Massenay, abondant dans son sens.

Ah !

Il remonte en arpentant, puis s’arrête.

Chanal, un temps ; semble réfléchir en hochant toujours la tête, puis à Francine, lui donnant une petite tape sur l’épaule, comme pour la consulter. C’est embêtant !

Francine lève un vague regard vers lui, mais ne répond pas ; et se replonge aussitôt dans son rêve.

Massenay, redescendant.

Dame ! sans ça… !


Chanal, les yeux dans le vague, jouant l’homme déconcerté.

Ah ! tu es marié !


Massenay.

Mais oui, mon pauvre vieux !


Chanal, id.

Oui, oui, oui ! (Changeant de ton.) Eh ! bien, je ne te dis pas, mais qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?


Massenay, sursautant.

Hein ?


Chanal.

Ça ne me regarde pas ! (L’abdomen appuyé contre le dossier du fauteuil de sa femme, de façon, dans la discussion, à déborder au-dessus de la tête de Francine.) T’étais bien marié déjà, quand avec ma femme tu… ? oui… ? Eh bien, mon vieux, tant pis pour toi ; il fallait y réfléchir avant.

Massenay, de l’autre côté du fauteuil et au même niveau que Chanal, discutant presque nez à nez avec ce dernier, au-dessus de Francine. — Croisant les bras dans un geste d’indignation. Ah ! bien, elle est forte celle-là ! Je ne peux pourtant pas devenir bigame !


Chanal, même jeu.

Eh ! bien… divorce !


Massenay, levant de grands bras au ciel ne sachant à quel saint se vouer.

Mais c’est fou ! mais tu es fou ! Mais il est fou ! (En appelant en désespoir de cause, à Francine.) Enfin, voyons ?…


Francine, du ton le plus détaché.

Oh ! moi, vous savez… !


Chanal, sur un ton sans réplique.

Je ne connais qu’une chose : quand un homme a été la cause du divorce d’une femme mariée, il lui doit de l’épouser.

Il gagne un peu à gauche.

Massenay, s’emballant et allant jusqu’à lui en passant devant Francine immuable sur son fauteuil.

Mais quand je le voudrais, nom d’un chien ! mais il y a ma femme ! Qu’est-ce que tu veux que j’aille lui dire ?


Chanal, du tac au tac.

Tu n’as qu’à lui dire ce qui s’est passé !… je t’assure que ça simplifiera tout.


Massenay, vivement.

Ah ! non !


Chanal.

Si ça te gêne, veux-tu que je m’en charge ?


Massenay, avec véhémence.

Non !… non, merci !


Chanal, sur un ton péremptoire.

Enfin, mon ami, il n’y a pas ! Choisis : ou tu épouses !… ou alors, — tant pis pour toi — je t’ai pincé, les tribunaux !… Dans les deux cas, nous arrivons au même résultat ; seulement, au lieu de pouvoir te dire : « Je me suis conduit en galant homme ! », tu as sur la conscience d’avoir agi comme un pignouf.


Massenay, hors de ses gonds.

Mais enfin, c’est du chantage !

Il gagne le n° 1 en passant devant Chanal.

Chanal.

C’est tout ce que tu voudras… mais il faut choisir.



Scène XIII

Les Mêmes, MARTHE, puis des commissionnaires.


Marthe, entrant du fond et s’arrêtant sur le pas de la porte.

Monsieur… ?


Massenay, se retournant, à la voix de Marthe.

Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ?


Marthe.

Ce sont des commissionnaires avec des malles.


Massenay, ahuri.

Comment « des malles » ?


Chanal.

Ah ! oui, je sais ! (À Marthe.) Qu’ils entrent ! (Marthe sort. À Massenay du ton le plus naturel.) Ce sont les malles de ma femme.


Massenay, avec un bond en arrière.

Hein ?

À ce moment Marthe reparaît au fond ; tire les ferrures de la porte de façon à ouvrir celle-ci à deux battants. En même temps Francine s’est levée comme une personne qui s’apprête à recevoir ses colis ; elle gagne l’extrême droite pour remonter au-dessus de la table.

Chanal, tout en prenant le fauteuil que vient de quitter sa femme et le portant à sa place première. À Massenay.

Là ! tu vois, on apporte ses malles. Allons ! décide-toi, voyons !… Quelle chambre lui donnes-tu ?


Massenay, hors de lui, se démenant comme un diable dans un bénitier.

Mais jamais de la vie ! Mais aucune chambre ! (Bondissant et se précipitant en voyant entrer trois commissionnaires[4] traînant chacun une malle.) Voulez-vous emporter ça ! vous autres ! Voulez-vous emporter ça !


Chanal, qui s’est précipité également.

Du tout ! du tout ! n’écoutez pas !


Massenay.

Mais pas du tout ! je vous dis d’emporter ça !


Chanal, aux commissionnaires, leur donnant la pièce.

Allez ! Allez ! C’est bien ! Allez-vous-en !

Les commissionnaires sortent.

Massenay, entre la première et la deuxième malle.

Ah ! mais tu sais, Chanal… !


Chanal, entre la deuxième et la troisième malle.

Oh ! pardon, n’est-ce pas ?…


Massenay, hors de lui.

Il n’y a pas de « n’est-ce pas » !

Ils ont peu à peu élevé la voix, parlant l’un sur l’autre. Ils continuent à se chamailler, mais la voix de l’un couvrant celle de l’autre, on ne distingue pas ce qu’ils disent.



Scène XIV

Les Mêmes, SOPHIE, puis COUSTOUILLU, puis HUBERTIN, puis AUGUSTE, puis PLANTELOUP.


Sophie, sortant de gauche, deuxième plan, et descendant par l’extrême gauche.

Mais qu’est-ce qu’il y a donc ? pourquoi cries-tu ?


Massenay, médusé séance tenante — à part.

Ma femme !


Sophie, apercevant Chanal et sa femme.

Oh ! pardon !

Chanal redescend un peu ; lui et sa femme s’inclinent. Massenay redoutant une gaffe enjambe les malles et redescend vivement. — Soph. (1), Mas (2), Chan. (3), Franc. (3).

Massenay, présentant.

Monsieur Chanal, ma femme ! (À Francine.) Ma femme ! Madame Chanal ! (Échange de salutations. Souriant bêtement pour cacher son trouble.)}} Voilà !… c’est ça ! c’est ça !


Sophie, une fois les présentations faites, indiquant les malles.

Mais qu’est-ce que c’est que ces malles ?


Massenay, vivement.

C’est pas des malles !


Sophie.

Comment, c’est pas des malles ?


Massenay, se reprenant.

Euh !… Si, si, c’est des malles !


Chanal, mettant bien placidement les pieds dans le plat.

Ce sont les malles de ma femme.


Massenay, à part, angoissé.

Nom d’un chien !


Sophie, interloquée.

Ses malles ?


Massenay, souriant d’un sourire forcé.

Oui !… oui-oui !


Chanal, bas à Massenay du ton le plus serviable.

Dis donc ! veux-tu que je lui dise ?


Massenay, tressautant.

Non-non !


Chanal, id.

Alors, dis-lui, que diable !


Sophie.

Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?


Massenay, très embarrassé, mais essayant de se donner l’air dégagé.

Eh bien, voilà, c’est… Oh ! tu sais, c’est très peu de chose…


Sophie.

Oui, eh ! bien, va !


Massenay.

Eh ! bien, voilà… (Ne sachant que dire et tout en regardant Chanal duquel il se rapproche en parlant.) C’est… mon ami Chanal. (Lui serrant la main tout en ayant envie de le mordre.) Mon vieil ami Chanal ! Mon vieux camarade de collège. (Tout en parlant il lui donne dans le dos une bonne tape comme on fait à un bon camarade, puis à part et entre les dents, en le quittant pour aller à sa femme.) Salaud, va ! (Haut.) Alors il est venu passer quelques temps à Paris, avec… avec ses malles…


Chanal.

Mais non ! Qu’est-ce que tu dis ?


Massenay, rageant intérieurement.

Mais si, mais si !


Chanal.

Mais pas du tout…


Massenay, le foudroyant du regard.

Mais si, voyons ! Je te dis que si !


Chanal, têtu.

Mais non, mais non ! (À Francine.) Voici madame…


Massenay, avec violence.

Ah ! et puis en voilà assez !


Chanal.

Qu’est-ce que tu dis ?


Massenay.

Il n’y a pas de « qu’est-ce que tu dis ? » !


Chanal.

Ah ! mais pardon !


Massenay.

Oh ! pardon toi-même.


Sophie.

Messieurs ! messieurs !

Les deux hommes n’écoutent rien, ils se disputent et s’invectivent parlant tous les deux à la fois, en dépit de Sophie qui mêle sa voix à la leur pour essayer de les calmer. Francine, seule, reste complètement en dehors de la dispute. Au plus fort de la discussion, Coustouillu sort de la chambre de gauche et descend au n°2 entre Sophie et Massenay.

Coustouillu, sans tenir compte de la discussion, tombant à pic pour la faire dévier.

Mais dites donc ? on m’oublie.


Massenay, au comble de l’exaspération, retournant sa colère contre Coustouillu.

Ah ! non, toi, assez ! fiche-nous la paix ! Merci ! j’ai assez d’eux !… (Le poussant par les épaules, et le faisant pivoter chaque fois qu’il se retourne pour lui parler.) Tiens ! va par là ! va par là.


Coustouillu, au moment où poussé par Massenay il se trouve nez à nez avec Francine, repris soudain de son émotion.

Oh ! Mad… euh !… Chan… Chan… al…


Massenay, le poussant dans la pièce de droite, premier plan, oubliant qu’il y a déjà Hubertin.

Oui, c’est bon ! tiens, va par là ! (Une fois Coustouillu disparu, il traverse la scène à grands pas.) Ah ! non, non, on me rendra fou aujourd’hui.

Il va s’effondrer sur le canapé. Il n’est pas plutôt assis que dans la pièce où Massenay vient de reléguer Coustouillu, on entend se produire un violent tumulte, mélangé d’invectives, de cris, de bruits de meubles renversés, de verres brisés.

Tous.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Massenay, se relevant d’un bond.

Ah ! mon Dieu, je l’ai fourré avec Hubertin !

Tout le monde instinctivement s’est écarté, Sophie, Chanal, Francine sont au-dessus de la table, Massenay n’a pas bougé de place. À ce moment la porte cède violemment, et Coustouillu littéralement projeté, surgit le chapeau défoncé, les vêtements en désordre, poussé à coups de poings, à coups de pieds par Hubertin complètement rhabillé.

Tous.

Ah !


Coustouillu, bourré de coups de poings, parant à l’aveuglette, impuissant à se défendre.

Ah ! là là là ! Assez ! Au secours !


Hubertin.

Chameau ! Canaille ! Vendu ! (L’envoyant d’un coup de poing s’effondrer sur la chaise gauche de la table.) Député ! (Il lui enfonce d’un dernier coup de poing son chapeau jusqu’aux yeux, tandis que Coustouillu n’a cessé de crier « assez ! ») Vous m’en rendrez raison !

Il sort vivement par le fond.

Sophie, descendant à sa gauche.

Ah ! mon pauvre Coustouillu !


Coustouillu, à bout de forces.

Ah ! mes amis !… mes amis !… Qu’est-ce que c’est que cet énergumène ?


Sophie.

Calmez-vous ! Calmez-vous !


Coustouillu.

Ah ! c’est pis qu’à la Chambre !


Auguste, annonçant au fond.

Monsieur Planteloup !


Sophie (2), allant jusqu’au canapé.

Encore lui !


Massenay (1), inquiet.

Qu’est-ce qu’il vient faire ?


Planteloup (3), entrant en coup de vent.

Monsieur Massenay ! vous vous êtes moqué de moi… !


Tout le monde.

Hein ?


Planteloup, avec autorité et chaleur.

Votre voyage à Calais n’est qu’une balançoire !… Vous avez été bel et bien surpris cette nuit, rue du Colisée, en flagrant délit d’adultère avec l’épouse d’un monsieur Chanal… !


Coustouillu, qui s’est dressé à ce mot.

Hein ! C’était lui !


Sophie, bondissant.

Qu’est-ce que vous dites ?


Chanal, qui pendant ce qui précède est descendu par l’extrême droite, suivi de sa femme de façon à occuper le (4) et Francine le (5).

Eh bien, oui, quoi ? tout le monde le sait !


Sophie, qui s’est retournée indignée vers son mari tout piteux.

Tu as été surpris, toi ! Ah ! misérable !

Du revers de la main elle lui applique sur la joue droite un soufflet qui l’envoie s’effondrer sur le canapé, et passe au n° 1.

Massenay, se tenant la joue.

Oh !


Sophie, aussitôt passée, se retournant sur place, et aussi calme et nette, qu’elle vient d’avoir de violence.

C’est bien, monsieur ! n’attendez de moi ni colère ni violence… ! tout est fini entre nous…

Elle remonte par l’extrême droite.

Massenay, se retournant sur le canapé sans se lever complètement et l’implorant par-dessus le dossier.

Sophie !


Sophie, digne et tranchante.

Tout ! (À Planteloup.) Suivez-moi ! monsieur le commissaire.


Planteloup.

Je suis à vos ordres.

Il va la rejoindre au-dessus du canapé et tous deux sortent par la porte de gauche, deuxième plan.

Massenay, navré.

Oh ! (Allant à Coustouillu, comme pour en appeler à lui.) Enfin, voyons… !


Coustouillu, qui s’est contenu jusque-là mais n’a cessé de le dévorer du regard, éclatant subitement.

L’amant, c’était vous !


Massenay, interloqué.

Quoi ?


Coustouillu, prenant du champ et avec un bel élan, lui appliquant de la main droite une maîtresse gifle sur la joue gauche.

Tiens !


Massenay, abruti par cette agression inopinée.

Oh ! (Se rebiffant aussitôt). Ah ! toi par exemple… !

Il lui applique à son tour un magistral soufflet de la main droite sur la joue gauche.

Coustouillu, remontant et au moment de sortir.

Vous recevrez mes témoins !


Massenay.

Et vous les miens !

Coustouillu sort. Massenay se frotte la face.

Chanal, avec une philosophie narquoise.

Eh bien, tu vois, mon vieux… la main passe !

Rideau.



  1. Belgence 1 ; Sophie 2 ; Lapige 3 ; Auguste 4, un peu au-dessus ; Planteloup 5 ; Marthe au fond ; le secrétaire à la table.
  2. Au fond Lapige (1), Marthe (2), Auguste (3). Sur le devant de la scène, Sophie (1), Massenay (2), Belgence (3), Planteloup (4). Le secrétaire toujours à la même place.
  3. Aug. I — M. 2 — H. 3.
  4. Les commissionnaires placent successivement les trois malles au fond et un peu en zig-zag, le côté étroit face au public. Massenay se précipite sur la première comme s’il allait l’enlever. Chanal se précipite également pour défendre les malles ; il pousse la seconde contre la première de sorte que Massenay se trouvera emprisonné dans l’angle des deux malles.