La Main passe !/Acte IV

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Plantation du décor. Quatrième acte


ACTE QUATRIÈME


Même décor qu’au premier acte. Quelques modifications seulement dans la disposition des meubles. La petite table-rognon, qui était au fond du théâtre, se trouve au lever du rideau devant et à droite du canapé de gauche. La table de salon, qui était posée perpendiculairement au public, est toujours à la même place mais en biais, le sommet de l’angle vers le public, le côté étroit dans la direction de la cheminée, le côté large dans la direction du piano. À droite de l’angle de la table un fauteuil, devant le côté large, le siège tabouret ; sous la table, le petit tabouret de pied. Le fauteuil qui était au-dessus de la cheminée, de même que celui qui était à l’extrême gauche, ne sont plus sur la scène. En revanche un peu au-dessus et à gauche de la table de droite est une large bergère n’appartenant pas au mobilier. Au pied de la bergère, un coussin est tombé. Sur la grande table, des journaux illustrés. Sur le piano, dans un vase, des fleurs de saison indiquant qu’on est au mois de mai ou de juin.



Scène première

CHANAL, puis ÉTIENNE.
Au lever du rideau, Chanal, seul dans le salon, est assis sur le fauteuil qui est au coin de la table de droite. Il regarde les images des journaux illustrés qu’on a dû lui donner pour occuper son temps ; on sent qu’il est en visite ; son chapeau est posé près de lui sur la table. Après un temps qu’il occupe à achever une livraison, il jette cette dernière sur la table, tire sa montre regarde l’heure, pousse le soupir de résignation de l’homme qui pose depuis longtemps ; puis, se levant, va sonner à droite de la cheminée ; après quoi, remontant au-dessus de la table, il arpente la scène jusqu’au canapé. Arrivé là, ses yeux tombent sur la petite table-rognon. Il la regarde un instant, regarde la place qu’elle occupait au premier acte, puis, avec l’air d’un homme que le désordre insupporte :

Chanal.

Qu’est-ce qu’elle fait là, celle-là ? c’est pas sa place ! (Il prend la petite table, puis, tout en la portant au fond :) Ah ! là là, là là !


Étienne, arrivant du fond ; il est en veston de travail en coutil mauve.

C’est monsieur qui a sonné ?


Chanal.

C’est moi, oui ! (Après un petit temps.) Vous êtes bien sûr que madame doit rentrer ?


Étienne (1), au-dessus du piano.

Oh ! sûr, monsieur… pour déjeuner. D’ailleurs, madame m’a bien recommandé pour monsieur ; elle m’a dit : « Monsieur mon ancien mari doit venir vers une heure, vous le ferez attendre. »


Chanal (2), avec une intention ironique.

« Vous » le ferez attendre ? Ou « Je » le ferai attendre ?


Étienne, sans comprendre l’ironie.

« Vous » le ferez attendre.


Chanal, regardant sa montre.

Deux heures un quart !… Je m’étais pourtant dis : « J’écris que je viendrai à une heure ; en arrivant à une heure et demi, j’ai des chances que… » (S’asseyant sur le tabouret du piano, dos au clavier.) eh ! bien, non ! Il n’y a pas moyen d’être en retard avec madame. Je trouve encore moyen de poser trois quarts d’heure.


Étienne, tout en rangeant sur le piano.

Monsieur sait, même du temps de monsieur, madame pour l’heure… !


Chanal, levant les yeux du ciel comme un homme édifié.

Oh !


Étienne.

Ça a exaspéré plus d’une fois monsieur !

En prononçant le mot « monsieur » il a un geste de la tête dans la direction de la porte du hall comme pour désigner quelqu’un qui n’est pas là.

Chanal, qui tournant le dos n’a pas vu le geste d’Étienne, se méprenant.

Moi ?


Étienne, très simplement, et avec le même geste de la tête.

Non !… Monsieur actuel.


Chanal, avec une pointe d’humeur en constatant qu’il est question de Massenay.

Ah !


Étienne, levant les mains et les yeux au ciel.

Oh !

Il traverse la scène au fond, et pendant ce qui suit, ramasse le coussin tombé de la bergère.

Chanal.

Oui, eh ! bien, je ne suis pas fâché qu’un autre voie un peu ce que c’est ! (À ce moment, Étienne s’étant baissé pour ramasser le coussin tombé à terre, laisse par sa position apercevoir le sommet de son crâne à Chanal.) Eh ! mais, dites-moi donc, Étienne ; il me semble que vous vous déplumez !


Étienne, qui s’est redressé, le coussin dans la main.

Monsieur est bien bon… (Avec une philosophie douce.) C’est les cheveux qui tombent !


Chanal, approuvant ironiquement la justesse du renseignement.

Oui. (Considérant la bergère qu’Étienne a prise par les deux bras et transporte, près et au-dessus de la cheminée.) Tiens ! Qu’est-ce que c’est que cette bergère ?… qu’est-ce qu’elle fait ici ? Elle est du petit salon !


Étienne, haussant des épaules résignées.

C’est madame qui l’a mise là !

Il descend entre la table et la cheminée.

Chanal.

C’est drôle, cette manie de ne jamais laisser les choses à leur place !


Étienne, heureux de trouver quelqu’un qui pense comme lui.

Ah ! monsieur, ce qu’on dit ça de fois, nous autres, à l’office ! (Avec amertume.) Mais c’est des choses qu’on est forcé de se dire à soi-même.


Chanal, suivant le fil de son idée.

Enfin voilà une bergère qui appartient au petit salon… ! (Se levant et traversant la scène.) Ah ! et puis, au fond, je ne sais pas de quoi je me mêle ; ça ne me regarde pas !… Je ne suis pas chez moi ici ! (Il s’est assis sur le tabouret à gauche de la table, le bras gauche appuyé sur celle-ci. Voyant Étienne tout près de lui, pris d’un besoin de lui tirer les vers du nez.) Et… dites-moi !

Il lui fait de la tête le signe d’approcher.

Étienne, avançant la tête.

Monsieur ?


Chanal, l’air inquisiteur et très en sourdine.

À part ça ; ça… ça va ici ?


Étienne, pas mécontent.

Mais… comme ça, monsieur !


Chanal.

Ah ?


Étienne, après un petit temps.

J’ai ma femme qui m’a donné un garçon.


Chanal, interloqué par cette confidence inattendue.

Ah ?… aha ? enchanté… Non, je parlais de madame.


Étienne.

Ah ? (Avec indifférence.) Pas mal, monsieur !


Chanal.

Aha ?… tant mieux.

Voyant qu’il n’est guère plus avancé qu’auparavant, il renonce à son interrogatoire et pour occuper le temps, prend un journal illustré dont il parcourt les images après avoir fixé son lorgnon sur l’extrême bout de son nez.

Étienne, après un temps.

Je peux dire qu’elle a eu une grossesse très dure.


Chanal, ahuri, relevant la tête et regardant Étienne par-dessus son lorgnon.

Qui ?


Étienne.

Ma femme.


Chanal.

Ah ! votre… ! bon, bon ! oui, oui !


Étienne.

Un enfant qui est venu avant terme… à cinq mois !

Sur ces derniers mots, il se retourne vers la cheminée, sur laquelle il prend un journal qu’il replie pour le ranger.

Chanal, sur un ton de condoléance.

Vraiment ? Oh ! mon pauvre Étienne ! Tant de souffrances pour rien !


Étienne, se retournant, étonné.

Comment, pour rien ! mais il est superbe, monsieur !… Il pesait onze livres en venant au monde.


Chanal, ahuri.

À… à cinq mois ?


Étienne, très fier de lui.

Oui, môssieur ! C’est un cas très rare ! Le médecin a même dit que c’était très heureux qu’il soit né à cette époque ! sans ça, il aurait été trop gros, on n’aurait pas pu l’avoir.


Chanal, riant.

Allons, voyons ! à cinq mois ? vous devez vous tromper.


Étienne.

Oh ! monsieur, impossible !… les dates sont là : ma femme a été pendant dix mois dans le Midi et elle n’est revenu qu’il y a six mois ; ainsi…


Chanal, se rendant.

Ah !… Ah !… En effet !


Étienne, appuyant d’un argument nouveau.

Elle était chez ses maîtres, à Montpellier, alors !…


Chanal, affectant la plus grande conviction et tout en retirant son binocle pour le ranger dans sa poche.

Oui, oui, c’est évident ! si elle était… Qu’est-ce qu’ils font, ses maîtres ?


Étienne.

Il est officier de la remonte.


Chanal.

Aha ?… oui, oui, oui !


Étienne, avec satisfaction.

Il me ressemble beaucoup.


Chanal.

L’officier !…


Étienne.

Non !… le petit.


Chanal.

Ah ! le petit !… Eh ! bien, mais… c’est bien ça ! c’est une attention ! car enfin… rien ne l’y forçait.

À ces derniers mots il s’est levé et gagne l’extrême gauche.

Étienne.

Évidemment ! (Très reconnaissant.) Monsieur est bien bon de s’intéresser à moi.


Chanal, avec bonhomie, les mains dans les poches de son pantalon.

Oh ! bien, vous savez… en attendant madame !


Étienne.

Ah ! justement, voici madame.

À ce moment, au fond, paraît Francine ; elle va jusqu’à la table qui est dans le hall ; regarde dans le courrier s’il n’y a rien pour elle, puis, n’ayant rien trouvé, redescend aussitôt qu’Étienne a parlé.



Scène II

Les Mêmes, FRANCINE.

Francine, la main tendue descendant dans la direction de Chanal.

Oh ! mon cher, je vous demande pardon. (Décrivant une courbe dans sa marche pour parler à Étienne et sans transition.) Étienne, je meurs ! apportez-moi n’importe quoi sur un plateau, je mangerai ici.


Étienne.

Oui, madame.

Tandis que Francine redescend vers Chanal, il remonte et sort.

Francine, à Chanal qui lui-même a fait une partie du chemin vers elle, lui mettant la main sur l’épaule.

Mon pauvre ami, je te… (Elle sourit avec un geste d’excuse, puis se reprenant.) je vous fais toutes mes excuses ! Il y a longtemps que vous êtes là ?


Chanal, sur un ton d’aimable philosophie.

Trois quarts d’heure.


Francine, bien nature, tout en quittant Chanal pour aller enlever son chapeau devant la glace de la cheminée.

Ah ! tant mieux ! Je craignais de vous avoir fait attendre. (Chanal a un geste des bras et une expression de physionomie comme pour dire : « c’est exquis ! » — Francine tout en se regardant dans la glace.) C’est que avez mal choisi votre jour. Votre lettre m’est arrivée ce matin, et juste, j’avais deux essayages !… et un enterrement… que je n’ai pas pu remettre.


Chanal, malicieusement, tout en s’asseyant sur le tabouret de gauche de la table.

L’enterrement surtout.


Francine, abondant dans la plaisanterie.

Comme vous dites ! (Ayant fini d’arranger ses cheveux, elle s’assied sur le fauteuil à droite de la table, lequel est tourné de façon à faire presque face à Chanal.) Les Duchaumel, vous savez.


Chanal, toujours plaisantin.

Tous ?


Francine, riant.

Oh ! non pas tous ! vous êtes gourmand, vous !… non, la vieille !… c’est déjà suffisant ! Dix-huit millions qui tombent !

Chanal, avec un geste de la tête de droite à gauche en manière de protestation et un sifflement de la langue contre les dents, mais tout cela de bonne humeur. Ssse !… Cochons, va !… Et c’était beau ?


Francine.

Ah ! mon cher, à faire rêver !… Trop même ! Ca avait quelque chose d’indécent… dans la joie ; ce n’était plus un enterrement, c’était un gala ! une orgie de fleurs, de musique, de lumière !… il y avait même des feux de bengale à l’église !… verts, oui ! dans des torchères. Vous voyez ça ?


Chanal, blagueur.

Pas de chandelles romaines ?


Francine, rieuse.

Non.


Chanal.

Eh ! eh ! cependant… bénies par le pape !


Francine.

Oh ! ma foi !


Chanal, riant.

Enfin, quoi ? Il ne manquait que le bouquet.


Francine.

Absolument. (S’enfonçant bien dans son fauteuil, le corps rejeté en arrière, les coudes au corps, les avants bras sur les manchettes du siège, les mains crispées sur les poignées et avec un mouvement douillet des épaules contre le dossier… regardant Chanal avec un tendre sentiment de bonne affection.) Ah ! mon ami, ça me fait plaisir de vous voir.


Chanal, sensible.

Moi aussi.


Francine.

On a beau dire, voyez-vous : quand on a été mari et femme !… eh ! bien… ça crée des liens.


Chanal.

Comment, si ça en crée ?… mais indissolubles !… la loi a beau rompre, la nature est là qui crie : « C’est pas vrai ! »


Francine, rêveuse, avec un hochement de tête.

Oui.


Chanal.

Mais, au fond, il n’y a que le premier mari qui compte.


Francine, souriant.

Oh ! Taisez-vous ! Si mon mari vous entendait !


Chanal, regarde instinctivement du côté du hall, puis :

S’il m’entendait je ne le dirais pas. (Se levant et sur un ton de plaidoirie, appuyant ses arguments par la suite, de tapes de la main sur la table, il arrivera ainsi à remonter jusqu’au dessus de celle-ci.) Mais la preuve qu’il reste toujours quelque chose, c’est que je suis ici ! Est-ce que c’est ma place ? Est-ce que je devrais y être ? moi, l’ex-époux de la femme remariée !… Car enfin, qu’est-ce que je viens faire ? Vous demander votre signature pour ces titres que nous n’avons pu négocier au moment de notre divorce, et que nous avons laissés indivis jusqu’à aujourd’hui… Évidemment c’est un bon prétexte, mais ça n’est qu’un prétexte ! et ce n’est pas moi qui aurais dû… c’est mon avoué. Eh bien, oui, je sais bien ! Mais je n’ai pas pu résister. Il y a trois jours que je suis à Paris, je me suis dit : il faut que j’en profite pour aller les voir.


Francine.

Mon bon Alcide.


Chanal.

C’est parfaitement incorrect, contraire à tous les usages, mais bah ! du moment que ni la femme, ni le premier mari, ni le second ne le trouvent mauvais… au diable ceux qui s’en choqueront ! Quant à moi, (Il est redescendu jusque derrière le fauteuil de sa femme ; prenant affectueusement les épaules de celle-ci entre ses deux mains). si ça me fait plaisir de revoir celle qui fut ma femme ! ah ! mais !… de la revoir en bon camarade !

Tout en parlant, de sa main droite passée par-dessus l’épaule gauche de sa femme, il lui serre la main qui est sur la poignée du fauteuil puis passe au 1.

Francine, avec élan.

Ah ! mon petit vieux, tu es toujours gentil, toi !


Chanal, avec un sérieux comique, la rappelant à l’ordre.

Eh ! là… Eh ! là… eh ! ben ?

Il s’assied sur le tabouret.

Francine, se levant et passant au 1.

Ah ! qu’est-ce que tu veux ? l’habitude !…


Chanal, se levant également et gagnant vers elle.

Soit ! mais alors il faudrait peut-être demander à Massenay si…


Francine.

Oh ! bien, tant pis pour lui s’il n’est pas content !… Est-ce qu’il t’a demandé la permission à toi, autrefois, pour… ? hein ?


Chanal, convaincu par l’argument.

Ah ! oui, ça !


Francine, l’index tendu, décrivant de la main une courbe dans l’espace, cela jusque sous le nez de Chanal.

Et c’était bien plus grave !


Chanal, sur le même ton que Francine.

Si ça l’était !


Francine.

Eh bien, alors ?

Elle va s’asseoir sur le tabouret du piano.

Chanal.

Mais tu as mille fois raison ! Tutoyons-nous donc !


Francine, assise, le menton dans la main droite, le coude droit sur la caisse du piano.

Ah ! mon pauvre chéri, je regrette bien qu’il ne t’ait pas demandé la permission alors !… parce que tu aurais dit non, évidemment !


Chanal, a un geste affirmatif de la tête puis avec un sérieux comique.

Évidemment !


Francine, avec un soupir.

Et je serais encore ta femme à l’heure qu’il est !


Chanal, même soupir.

Mais oui.


Francine, se levant et la main sur l’épaule de Chanal.

Ah ! Je n’ai pas su t’apprécier, vois-tu… (Appuyant chaque partie de son argument d’autant de tapes sur l’épaule de Chanal.) Si les maris pouvaient laisser leurs femmes avoir un ou deux amants pour leur permettre de comparer, il y aurait beaucoup plus de femmes fidèles !… (Quittant Chanal, elle va jusqu’au canapé puis se retournant.) beaucoup plus !

Elle s’assied côté gauche du canapé.

Chanal, sceptique.

Bien oui ! ce serait la sagesse, mais tant que le monde sera monde… ! (Allant s’asseoir près d’elle, sur le bras droit du canapé.) Ah ! ça, voyons, mais ça ne va donc pas ici ?


Francine, levant les yeux au ciel.

C’est pas drôle tous les jours.


Chanal.

Quoi ? Massenay… ?


Francine.

Insupportable ! Tout le temps des scènes !… (Sur un ton d’amère ironie, la voix un peu en fausset.) Lui qui était si large d’idées quand c’était toi qui étais en jeu, ah ! bien !… il faut le voir, maintenant qu’il y est pour son compte : ombrageux, jaloux, voyant le mal dans tout !… et sans raison naturellement, comme toujours !… Car enfin, je le suis, fidèle, (Chanal qui écoute avec beaucoup de sérieux, approuve de la tête.) je ne le trompe pas… (Même jeu pour Chanal. Francine croyant lire un doute qui n’existe pas dans les yeux de Chanal.) Je te le dirais, n’est-ce pas ? Je ne me gênerais pas avec toi.


Chanal, s’incline en souriant, puis :

Merci.


Francine, excédée.

Eh bien, je t’avoue qu’il y a des moments, quand il m’a bien poussée à bout, où il me prend des envies de me jeter dans les bras du premier homme que je rencontrerais ! (Se levant et passant.) qu’au moins il soit jaloux pour quelque chose !


Chanal, qui s’est levé à son tour, la morigénant.

Voyons, voyons, Francine !


Francine, qui est (2) au coin du piano et dos au public, posant sa main gauche sur l’épaule de Chanal.

Et il est bête avec ça ! ici, il ne reçoit plus un ami, parce que c’est des hommes ! (Nerveuse elle remonte, déplace sans motif un objet sur le piano, puis gagne jusqu’à la cheminée, tout cela, en parlant.) comme si ça avait jamais empêché quelque chose quand une femme a ça dans la tête !… tout au plus Coustouillu, parce qu’il n’est pas dangereux.


Chanal, allant se rasseoir sur le tabouret près de la table.

Ah ! vraiment, Coustouillu… ?


Francine.

Oui ; après s’être battus ensemble, ils se sont réconciliés à l’occasion de mon mariage ; et comme Coustouillu bafouille plus que jamais, il est tranquille ; (Tout en s’arrangeant machinalement les cheveux devant la glace.) mais vraiment, comme distraction !… (Se retournant à demi, vers Chanal.) Au fait, comment se fait-il que tu n’aies pas vu Émile ? il était donc déjà sorti ?


Chanal, d’un air parfaitement détaché.

Je ne sais pas ! Étienne m’a dit qu’il n’était pas là. (Revenant au sujet qui l’intéresse davantage, tandis que Francine, pour occuper ses nerfs, range machinalement sur la cheminée.) Ah ! alors, ça ne va pas !


Francine, frappée par le ton de satisfaction de Chanal, se retourne vers lui, le regarde, puis :

Tu dis ça comme si ça te faisait plaisir.


Chanal, vivement.

Non, non !


Francine, peu convaincue.

Oh !


Chanal.

Et puis au fond, pourquoi mentir ?… Évidemment, je suis chagriné pour toi !… et à côté de ça, je serais tout de même très vexé, si tu venais me dire : Ah ! mon ami ! comme je suis plus heureuse que de ton temps.


Francine, souriant.

Égoïste !


Chanal, avec un bon sourire.

Qu’est-ce que tu veux ? On est un homme !

Étienne paraît portant un plateau avec toute une collation.



Scène III

Les Mêmes, ÉTIENNE, puis MADELEINE.

Francine, à Étienne qui se dirige vers la grande table, lui indiquant de la tête, mais sans regarder d’abord, la place près du canapé où était la petite table au lever du rideau.

Non, tenez… mettez-ça sur la table… (S’apercevant que la table n’est plus à la même place.) tiens, où est-elle ?

Elle cherche des yeux.

Chanal.

Quoi donc ?

Il se retourne sur place pour voir ce qu’on cherche.

Étienne, qui en pivotant sur lui-même, aperçoit la table au fond.

Ah !… On l’a remise là au fond.

Il va poser son plateau sur la table…

Francine.

Tiens ?


Chanal, se retournant vers Francine.

Ah ! oui, c’est moi !… l’habitude de la voir là.


Francine, se penchant vers lui en lui mettant la main sur la main qu’il a sur la table, et avec ironie.

Toujours maniaque, alors ?

Elle gagne au-dessus de la table de droite pour aller directement s’asseoir sur la partie droite du canapé.

Chanal, en manière de justification.

J’ai l’horreur du désordre.

Étienne pendant ce temps descend avec la petite table surmontée du plateau ; arrivé devant le canapé, il fait demi-tour, toujours avec la table dans les mains, de sorte qu’il est dos au public.

Francine, pendant qu’Étienne range le couvert sur la table qu’il a mise à proximité de Francine, devant le milieu du canapé.

Où est donc monsieur ?


Étienne.

Monsieur a attendu madame pour se mettre à table ; puis comme madame ne venait pas il a pris son chapeau et il est parti sans déjeuner, en disant « Nous allons un peu voir ce que ça signifie ! »


Francine (2), les lèvres pincées, et le son de voix dans le nez.

Aha ?… (Rictus amer, puis.) bien !


Étienne.

Monsieur n’avait pas l’air content.


Francine, sur un ton dédaigneux.

Bon, bon, ça va bien. (changeant de ton.) Eh ! bien, Étienne, vous avez vu Mmonsieur ?…


Étienne, qui s’apprêtait à remonter et est à gauche du canapé.

Oh ! oui, madame.

Chanal, qui toujours sur son tabouret était en train de jeter les yeux sur un journal illustré, relevant la tête en entendant qu’il est question de lui. Comment donc ! nous avons même eu le temps de causer.


Étienne.

Oui, madame ! Ah ! ce que nous avons été heureux de savoir monsieur là !


Chanal, à demi tourné vers eux.

Merci, Étienne !… Qui, « nous » ?


Étienne.

Mais nous, monsieur ! moi et la cuisinière : Madeleine !


Chanal, reposant son journal, et se retournant vers Francine.

Ah ! Tu as toujours cette bonne Madeleine ?


Francine.

Toujours.


Étienne.

Oh ! elle serait si contente si elle pouvait voir monsieur !


Chanal.

Mais qu’elle vienne ! (À Francine.) Tu permets ?


Francine.

Oui, oui !


Étienne, tout en remontant vers le fond.

Ah ! bien, c’est ça qui va lui faire plaisir ! (Parlant à la cantonade, direction gauche.) Venez, Madeleine !… Oui, oui ! vous pouvez ! madame permet. (À Chanal en redescendant un peu et sur un ton d’indulgence.) Elle n’était pas loin ! elle s’était mise là pour si monsieur sortait…


Madeleine, tenue de cuisinière. — Elle passe la moitié de son corps à la porte du hall.

Bonjour, monsieur.


Chanal, l’avant-bras gauche appuyé sur la table — avec condescendance.

Entrez, ma bonne Madeleine.


Madeleine, s’avançant timidement en essuyant ses mains à son tablier relevé d’un côté.

Monsieur est bien bon ! Et monsieur va toujours bien ?


Chanal.

Mais comme vous voyez, Madeleine !… et vous ?


Madeleine.

Oh ! ça va, monsieur ! Dame, c’est pas comme du temps de monsieur ! (Regardant Francine.) Oh ! c’est pas que monsieur ne soit pas un bon maître ! (À Chanal, avec de la tendresse dans la voix.) Mais c’est égal ! c’est tout de même pas monsieur !… il n’est pas attentionné comme monsieur pour les domestiques ! Monsieur était beaucoup plus gâteux !


Chanal, qui écoute tout cela avec des gestes d’approbation de la tête, frappé tout à coup par le dernier mot.

Quoi ?


Étienne, au-dessus de la table de droite.

Ça, c’est vrai, monsieur.


Chanal, qui a compris, se met à rire, puis.

Ah !… Vous voulez dire, n’est-ce pas, que je vous gâtais davantage.


Étienne et Madeleine, bien en chœur.

Oh ! oui, monsieur !


Chanal, blagueur.

Oui, oui ! Évidemment ! C’est la même chose ! c’est la même chose !


Francine, tout en finissant de rire.

Allons, c’est bon, Madeleine, maintenant que vous avez vu monsieur !…


Madeleine, faisant mine de remonter.

Oui, madame.


Francine, à Chanal en se levant.

C’est que je la connais celle-là, si on la laisse bavarder… !


Madeleine, s’autorisant des dispositions où elle voit Francine, pour se familiariser, — gaîment, avec un geste des bras en l’air.

Ah ! bien, madame sait ben… ! On n’a pas si souvent… !


Francine, brusquement, sur un ton qui veut être bourru.

Voulez-vous aller à votre cuisine !


Madeleine, pirouettant.

Oui, madame, oui ! (Se retournant vers Chanal.) Au revoir, monsieur.


Chanal.

Au revoir.


Francine, la rappelant.

Ah !… et dites à Marie…


Madeleine, au-dessus du piano.

Marie est sortie, Madame.


Francine.

Ah ! C’est vrai… Eh ! bien, allez dans ma chambre et apportez-moi ici ma robe que j’avais hier… allez !


Madeleine.

Oui madame.

Elle sort de gauche.

Francine, à Chanal, désignant sa robe.

J’ai hâte de quitter cette robe… pour choses tristes !



Scène IV

Les Mêmes, moins MADELEINE, MASSENAY.

Étienne, qui a aperçu Massenay au fond, le signalant.

Ah ! voici monsieur !

Massenay, descendant à demi en scène ; il a son chapeau sur la tête et paraît d’humeur massacrante. Apercevant sa femme, il la regarde par-dessus son épaule puis d’un ton sec. Ah ?… enfin !… (À Étienne lui tendant son chapeau.) vous m’apporterez un peu de viande froide sur un plateau, Étienne !


Étienne.

Oui, monsieur.

Il sort en laissant ouverte la porte sur le hall.

Massenay, tout en retirant nerveusement ses gants — il descend vers Chanal comme s’il en appelait à lui et continue son mouvement en courbe de façon à ce que Francine reçoive la fin de son observation. Je n’ai pas encore déjeuné, moi, à l’heure qu’il est !

Il remonte.

Chanal.

Eh bien, Massenay ! c’est comme ça qu’on me dit bonjour ?


Massenay, allant serrer la main de Chanal, en restant au-dessus de lui.

Bonjour, Chanal. (Revenant à ses moutons.) Je ne sais pas si c’était ainsi de ton temps, mon cher ? mais voilà à quelle heure on peut se mettre à table, avec madame !


Francine, toujours debout dans l’angle du piano et du canapé, d’un ton dédaigneux et par-dessus son épaule.

Tu n’avais qu’à te mettre à table sans moi.


Massenay, du tac au tac et également par-dessus son épaule.

On n’est pas marié pour prendre ses repas chacun de son côté !


Francine, id.

En tout cas, si tu avais été là, il y a assez longtemps que je suis rentrée.


Massenay, marchant sur elle et tranchant comme une lame de couteau.

C’est faux ! il y a un quart d’heure ; le concierge me l’a dit.


Francine, sur un ton d’ironie méprisante.

Ah ! si tu interroges le concierge !


Massenay, renonçant à se contenir.

Enfin, où as-tu été ?


Francine, les yeux au plafond.

Demande au concierge.


Massenay, comme s’il allait sauter sur elle.

Francine !


Francine, daignant descendre les yeux sur lui.

Quoi ?


Massenay, se dominant et remontant rageusement.

Oh !


Chanal, conciliant.

Allons ! Allons !… Allons, mes enfants ! (se levant.) Vous n’allez pas choisir le jour où je viens, pour vous disputer !

Tout en parlant, il remonte jusqu’à la gauche de Massenay.

Francine, traversant la scène en biais, de façon à arriver au-dessus de la table de droite.

Oh ! il ne choisit pas !


Massenay, emboîtant le pas derrière Francine, tandis que Chanal découragé s’assied sur le tabouret de piano.

Tu vas me dire, comme toujours, que tu as déjeuné chez ta mère ? (Francine qui a continué de descendre entre la table et la cheminée, hausse les épaules.) Eh ! bien, non ! car je viens, moi, de chez ta mère ! J’ai voulu en avoir le cœur net… et tu n’y as pas déjeuné depuis samedi.


Francine, qui, toujours suivie par Massenay, se trouve devant la table de droite, se retournant avec un superbe dédain vers Massenay.

C’est pour m’apprendre ça que tu es sorti ? Tu pouvais aussi bien rester chez toi… Je te ferai remarquer que j’ai déjeuné tous les jours ici ; comme j’ai l’habitude de ne déjeuner qu’une fois… !


Massenay, gêné par cet argument sans réplique, mais avec une mauvaise foi.

Oui, oh !…


Francine, indiquant son déjeuner.

Quant à aujourd’hui : voilà un plateau qui m’attend ; si tu avais pris la peine de regarder avant de parler… !

En parlant, la démarche hautaine elle a traversé la scène jusqu’au piano.

Massenay, ne voulant pas s’avouer vaincu.

Bon, soit ! C’est possible ! déjeuner ou pas déjeuner, cela importe peu dans l’espèce. Tout ça ne m’explique pas ce que tu peux faire dehors tous les jours jusqu’à des heures indues ?


Francine, sentant la moutarde lui monter au nez.

Oh !


Chanal, descendant entre eux, pour tenter une nouvelle intervention.

Écoutez, mes enfants !…


Massenay, l’écartant et lui imposant silence.

Non, pardon !


Francine, exaspérée.

Je vais chez mon amant, là ! Es-tu content ?


Massenay, aigre et persifleur.

Je commence à le croire.


Francine, bondissant.

Quoi ?


Massenay, id.

Après tout, ce ne serait pas le premier.


Francine, id.

Qu’est-ce que tu dis ?


Massenay, sec.

Parfaitement !


Chanal, révolté.

Oh !


Francine, indignée.

Moi ? moi, j’ai eu des amants ?


Massenay, méchant.

Oui, toi !


Francine, suffoquée.

Qui ? qui ? nomme m’en un !


Massenay.

Mais… moi !


Francine et Chanal.

Oh !

Elle gagne nerveusement l’extrême gauche, suivie de Chanal qui s’efforce à la calmer.

Massenay.
Parfaitement !
Il gagne l’extrême droite.

Francine, indignée, l’indiquant de la main.

C’est lui ! lui qui me le reproche !


Massenay, pivotant sur lui-même.

Il ne s’agit pas de rep… (L’arrivée d’Étienne qui entre avec un plateau servi, lui coupe la parole. — Silence général mais on sent tout le monde tendu. Massenay, les deux mains derrière le dos, arpente la scène jusqu’au fond puis redescend. — Apercevant Étienne pivotant à droite puis à gauche, pour trouver une table où poser son plateau, — avec humeur.) Eh ! bien, c’est fini ! Quand vous aurez fini de valser… posez ça là !

Il indique la table de droite.

Étienne, posant le plateau sur la table.

Oui, monsieur. (Sans se rendre compte qu’il est de trop, et que Massenay bout littéralement, il met bien tranquillement de l’ordre sur le plateau, puis :) J’ai mis du sel, de la moutarde…


Massenay, agacé et impatient de le voir partir.

Bon, bon ! ça va bien !…


Étienne, calme.

Oui, monsieur.

Il remonte de son même pas tranquille et sort en laissant la porte ouverte derrière lui.

Massenay, qui est remonté derrière Étienne avec des envies de le pousser dehors, redescendant vivement dès qu’il est hors de vue, — reprenant sur le diapason qu’il a quitté. … Il ne s’agit pas de reproches ! Mais je dis que ce que tu as fait pour moi, tu as bien pu le faire pour d’autres.


Francine (1), à Chanal.

Voilà ! voilà ! tu l’entends !


Chanal.

Massenay, comment peux-tu… !


Massenay.

Oh ! mon ami, c’est très joli de le faire au beau sentiment ! mais n’empêche qu’on raisonne !… qu’on se dit qu’on n’est pas mieux qu’un autre… et que si une femme a pu une fois… !

Il gagne la droite.

Chanal.

Oh !


Massenay, se retournant.

Parfaitement ! et surtout quand on la voit sortir tous les jours…


Chanal, qui l’a suivi dans son mouvement — bon enfant et bien inconscient.

Tu sais, mon ami, c’était déjà comme ça de mon temps, alors… !


Massenay, avec un rire sardonique.

Ah ! ah ! Elle est bien bonne ! Si tu crois me tranquilliser en me disant cela !… on sait ce qui se passait pendant ce temps-là, n’est-ce pas ? Je peux en parler ; et tu ne t’en doutais pas !… Eh bien, qui me dit qu’il ne s’en passe pas autant sans que je m’en doute ?… Ce n’est pas elle qui viendra me le raconter, bien sûr !

Il s’assied nerveusement le dos à demi tourné à ses partenaires, le menton dans sa main gauche, sur le fauteuil de droite de la table.

Francine, indignée.

Oh !… (Allant jusqu’à Chanal qui tient le milieu de la scène.) Et voilà comme il me récompense de tout ce que j’ai fait pour lui ! (L’avant-bras gauche sur l’épaule de Chanal.) Quand je pense que j’étais la femme d’un honnête homme, (Du revers de la main droite elle frappe sur la poitrine de Chanal pour l’indiquer.) que pour cet être, j’ai foulé aux pieds le bonheur de cet honnête homme ! (Nouvelle tape dans l’estomac de Chanal.) Je l’ai trompé ! (Id.) Oui, oui ! (Id.) trompé !


Chanal, qui apprécie peu ce genre de discussion.

Ecoutez, si on ne parlait pas de moi !


Massenay, dans un besoin de riposte, s’est levé et fonçant sur sa femme dont Chanal seul le sépare.

Et pourquoi l’as-tu trompé ?

Comme Francine, il accompagne sa question d’une tape dans le creux de l’estomac de Chanal.

Francine, débordant sur la poitrine de Chanal pour mieux parler dans le nez de son mari.

Pourquoi ? Parce que je t’aimais.


Massenay, même jeu que Francine.

Tu m’aimais ?


Francine, id.

Oui, je t’aimais !


Massenay, haussant les épaules. — Ricanant.

Oh ! tu m’aimais ! (À Chanal lui indiquant sa femme avec un nouveau haussement d’épaules.) Elle m’aimait !

Les deux mains dans les poches de son pantalon, il arpente nerveusement jusqu’au fond, pour redescendre s’asseoir sur le tabouret à gauche de la table aussitôt la passade de Chanal.

Chanal, allant s’asseoir sur le fauteuil à droite de la table.

Oh ! que je goûte peu cette conversation !

Francine, qui dans le même état de nerfs que Massenay a arpenté jusqu’à l’extrême gauche, pivotant pour remonter d’un pas saccadé jusqu’au fond, tandis que son mari, assis sur le tabouret, tournant le dos à sa femme, le coude gauche sur la table et la tête dans sa main, l’écoute les yeux au plafond, la jambe droite agitée d’un mouvement nerveux. Malheureusement je t’aimais ! Je le paye assez cher aujourd’hui. (Descendant entre la cheminée et la table et prenant cette dernière comme tribune.) Le grand tort que nous avons nous autres femmes, c’est, pour amant, de chercher toujours un homme que nous aimons ; alors que la vérité serait d’en chercher un qui nous aime !

Massenay hausse les épaules et lui tourne le dos.

Chanal, avec une sage philosophie.

Ou de n’en pas chercher du tout.


Francine, qui est redescendue davantage.

Ce n’est pas toi que j’aurais dû choisir, c’est Coustouillu ! Coustouillu qui m’aimait ! (En appelant à Chanal.) n’est-ce pas ? (Moue de Chanal.) Qui se rongeait pour moi, lui ! et qui ne m’aurait jamais reproché… lui !… Oh ! non !

Elle redescend complètement à droite.

Massenay, exaspéré.

Mais va donc le chercher, ton Coustouillu ! mais il est encore temps ! Il est toujours là, tu sais ! tu peux le prendre !

Francine, comme si elle allait sauter à la figure de Massenay, fonçant sur le fauteuil de Chanal et écrasant les épaules de ce dernier sous sa poitrine pour défier son mari de plus près. D’abord, mets-toi bien en tête que je le prendrai si je veux !


Massenay, à Chanal avec un ricanement rageur.

Tu l’entends, hein ? Tu l’entends, ta femme !


Francine.

Oui, et puis, tiens ! je te préviens charitablement : tu joues là un jeu dangereux, mon ami ! (Massenay hausse les épaules, se lève et gagne la gauche avec un air persifleur. Mais Francine qui ne lâche pas prise ainsi, fait par en dessus, le tour de la table pour redescendre aussitôt vers son mari.) À force de corner sans cesse aux oreilles d’une femme qu’elle doit avoir un amant, il arrive qu’elle finit par se familiariser avec cette idée. Et prends garde, quand une femme a ça dans la tête !…


Massenay, au comble de la rage, lui jetant l’insulte à la face.

Mais dis donc : « quand elle a ça dans le sang ! »


Francine, bondissant sous l’outrage et dans le nez de Massenay.

C’est pour moi que tu dis ça ?


Massenay, nez à nez avec Francine.

Oui, c’est pour toi ! oui, c’est pour toi !… Courtisane !

Il pivote et gagne l’extrême-gauche.

Francine, avec un soubresaut en arrière.

Quoi ?


Chanal, qui s’est dressé comme mû par un ressort, poussant une exclamation de colère.

Ah ! (Du plat de la main il donne un violent coup sur la table, traverse la scène en quatre massives enjambées et, arrivé à Massenay, d’un coup sec de la main droite il ramène le revers droit de sa jaquette, de la main gauche le revers gauche, se boutonne d’un air de défi, puis.) En voilà assez !

Massenay, qui sur le coup de poing donné sur la table par Chanal, prévoyant l’altercation, a fait quelques pas vers la droite de façon à se trouver au moment de la provocation près et à droite du piano, toisant Chanal. Quoi ?


Chanal.

Je ne permettrai pas qu’on parle à ma… (Se reprenant.) à ta femme comme ça devant moi.


Massenay, persifleur.

Oh ! mais pardon, mon petit, hein ? Tant qu’elle a été ta femme et qu’elle a eu des amants, je ne m’en suis pas mêlé.


Chanal (2).

Comment des amants ?


Francine, qui indignée était remontée au moment de la provocation, redescendant au 3.

Je n’en ai eu qu’un.


Chanal, entre eux deux, soulignant.

Qu’un !


Massenay.

C’est un de trop !


Francine, gagnant la droite.

Oh !


Massenay.

En tout cas, je t’en prie, maintenant, laisse-moi diriger mon ménage comme je l’entends.

Il va bouder contre le piano, un genou sur le tabouret, les bras croisés sur la caisse.

Chanal, obsédé par cette discussion, remonte jusqu’au fond, en se prenant la tête dans les deux mains ; puis, de là, après un gros soupir, avec énergie. Voyons, mes enfants, je vous en supplie !


Francine, à Chanal.

Ah ! Et puis tiens, tu as raison ! je ne sais pas pourquoi je m’abaisse à discuter !


Massenay, persifleur.

Mais oui, comment donc !


Chanal, lève des yeux excédés au ciel, puis.

Comme si vous ne feriez pas mieux de déjeuner !


Francine, les lèvres pincées.

Absolument !

Elle traverse la scène pour aller au canapé.

Chanal, une fois la passade.

De manger votre viande, là… tant qu’elle est froide.


Francine, s’asseyant et se disposant à déjeuner.

C’est vrai ça !… Quand je me serai rendue malade… !


Massenay, ironique, tout en traversant la scène devant Chanal, pour aller s’asseoir sur le tabouret de la table de droite.

Ce sera une occasion pour dire que c’est de ma faute.

Il prend tout en parlant son plateau qui est sur la table, et après avoir tiré avec son pied petit tabouret de pied pour s’exhausser les jambes, il place le plateau sur ses genoux.

Chanal, faisant le bourru.

Allons, voyons ! As-tu fini, toi ?


Massenay, hypocritement, tout en s’installant pour déjeuner sur ses genoux.

Moi ? Mais qu’est-ce que je fais ? Est-ce que j’ai dit quelque chose ?


Francine, tout en mangeant du bout des lèvres, et sur un ton de vinaigre, sans daigner regarder son mari.

Non ! c’est le chat !


Massenay, tout en mangeant.

C’est elle qui tout de suite s’emporte parce que je me suis permis de demander timidement…


Francine, même jeu.

Oh ! timidement !


Massenay, id.

Si on ne peut plus poser une question maintenant… !

Ils mangent tous deux avec des figures longues d’une aune.

Chanal.

Ah ! mes enfants ! Mes enfants !… Quand on pense que la vie est si courte, et que vous vous la gâchez à plaisir !… (Tous deux, la fourchette d’une main, le couteau de l’autre, lèvent les bras et les yeux au ciel.) Et tout ça pour rien ! (Geste de protestation de part et d’autre ; Chanal répétant avec énergie.) Pour rien ! Si vous pouviez prendre l’habitude de vous expliquer simplement, au lieu de partir tout de suite en guerre…


Massenay.

Ah ! combien de fois je l’ai dit !


Chanal, affectant le ton bourru.

Mais à commencer par toi ! (Changeant de ton.) Si tu lui avais demandé simplement : « où as-tu été ? »


Massenay, bien doux.

C’est ce que j’ai dit : « Où as-tu été ? »


Chanal.

Oh ! pardon ! tu as dit : (Ton bourru.) « Où as-tu été ? » Tandis que si tu avais dit : (Voix sucrée.) Où as-tu été, ma chérie pour rentrer déjeuner, (Appuyant sur le trois.) à trois heures de l’après-midi ?… » Elle t’aurait répondu : « Mon chéri !… » Là, comme deux amours — « J’ai été à l’enterrement des Duchaumel. »


Massenay, à ce mot, reste coi, la fourchette en l’air sur le chemin de sa bouche ; il demeure un instant interdit, puis un peu penaud.

L’en… l’enterrement des Duchaumel ?


Francine, avec une moue de mépris, et sans daigner regarder son mari.

Mais oui.


Massenay, un temps de réflexion, puis.

C’était aujourd’hui ?


Francine, même jeu.

Mais dame !


Massenay, un temps, puis.

Diable ! Je l’ai complètement oublié !


Francine, avec un accent persifleur.

Ha !


Massenay, reste un instant soucieux, se mordant la lèvre, puis timidement.

Tu… tu m’as inscrit ?


Francine, sur un ton de dédain, avec toute la conscience de sa supériorité.

Naturellement, je t’ai inscrit !


Massenay, après un temps.

C’est bête, ça !…


Chanal, triomphant.

Eh bien, tu vois… hein ? (Allant à lui et le prenant par la manche de son veston.) Allons, lève-toi !


Massenay, ahuri.

Comment !


Chanal, impératif.

Allons ! Allons !

Il lui enlève son plateau des genoux.

Massenay, défendant son plateau.

Mais je n’ai pas fini !


Chanal, le lui enlevant quand même.

Allez hop ! (Massenay, tout en ronchonnant, obéit ; Chanal pose le plateau sur le piano, puis revenant à Massenay.) Et maintenant vous allez faire la paix.


Massenay, se rebiffant.

Ah ! non !


Chanal.

Veux-tu bien ! (Bon gré mal gré, il entraîne Massenay qui a conservé sa serviette dans la main gauche, jusqu’à proximité du canapé ; là, il le lâche pour aller chercher Francine — À Francine.) À toi, maintenant ! (Francine fait un peu de résistance, tout en maugréant la bouche pleine.) Allons, voyons !


Francine, sa serviette dans la main droite, se laissant emmener de mauvaise grâce, — parlant la bouche pleine.

Oui, oh ! mais je l’en préviens : un jour ou l’autre ça lui jouera un mauvais tour.


Chanal, affectant le ton bourru.

Allons ! fini, hein ? (Il leur met la main dans la main.) Là ! (Les rapprochant l’un de l’autre en les prenant simultanément par la nuque.) Embrassez-vous !

Massenay dépose un baiser glacial sur la joue de Francine.

Francine, ronchonnant pendant que Massenay l’embrasse.

Quand il m’aura poussée à quelque coup de tête, il sera bien avancé !


Massenay, toujours hostile.

Là, tu l’entends !

Il gagne la droite.

Francine, allant poser sa serviette sur son plateau.

Je le regretterai peut-être après, mais il sera trop tard.


Chanal, cherchant à leur imposer silence.

Allons, allons !

Massenay, tout en ronchonnant, enfonçant nerveusement sa serviette qu’il prend pour un mouchoir, dans la poche ad hoc de sa jaquette. Oui, oh ! mais je suis prévenu : j’aurai l’œil.

S’apercevant de sa bévue, il rejette avec humeur sa serviette sur le plateau qui est sur la table.

Francine, se rapprochant de Chanal, qui tourné du côté de Massenay, le considère avec des hochements de tête de découragement.

Oui, oh ! « tu auras l’œil » : juste assez pour n’y voir que du feu !… comme tous les maris ! Il n’y a qu’à voir quand ça arrive : c’est toujours celui-là qu’ils soupçonnent le moins… (Touchant Chanal pour en appeler à lui.) N’est-ce pas, Alcide ?


Chanal, que cette apostrophe arrache brusquement à son absorbement.

Oh ! non, je vous en prie, laissez-moi en dehors !


Francine, gagnant vers le piano.

Ah ! la, la, la, la !


Massenay.

Oh ! oui ! Ah ! la, la, la, la.

Tout en parlant il gagne la droite tandis que Chanal remonte en levant les bras au ciel.
À ce moment, par la porte de gauche, arrive Madeleine, apportant une robe en tissu clair. Cette robe doit être faite de telle sorte que la jupe soit indépendante du corsage et se passe avant ce dernier.



Scène V.

Les Mêmes, MADELEINE.

Massenay, qui s’est retourné à l’entrée de Madeleine.

Qu’est-ce qu’il y a, Madeleine ?


Madeleine.

C’est la robe que Madame m’a demandée !


Francine, allant à Madeleine.

Ah !


Madeleine

Elle n’était pas dans l’armoire, Marie l’avait mise à la lingerie pour la brosser.

Elle va porter la table servie qui gêne, au-dessus du piano, contre sa partie cintrée.

Massenay, qui a regardé successivement chacun des personnages d’un air ahuri.

Comment, ta robe ? Tu ne vas pas t’habiller ici, je suppose ?


Francine, qui est en train de déboutonner son corsage.

Pourquoi pas ? Il n’y a personne.


Massenay.

Comment, « personne » ? Eh bien, et lui ?

Il indique Chanal.

Francine, sur un ton d’insouciance.

Oh ! lui, il me connaît !


Chanal, bon enfant.

Je ne compte pas, moi.


Massenay, gagnant à droite, tout en maugréant.

Tu ne comptes pas ! Tu ne comptes pas !


Madeleine

Monsieur a été assez longtemps le mari de madame !


Massenay, avec rage, faisant demi-tour sur lui-même.

Ah ! je ne vous demande pas votre avis, à vous !


Francine, à Madeleine, tout en haussant les épaules.

Ça n’a aucune importance. Allez !

Elle retire son corsage.

Massenay, rageur.

C’est bien ! C’est très bien ! Si tu trouves que c’est convenable !

Il remonte entre la table et la cheminée.

Chanal, le suivant du regard et sur un ton ironique.

Tu es jaloux de moi ?


Massenay, très vexé mais ne voulant pas l’avouer.

Du tout ! du tout !… Je trouve seulement que dans le salon… ! Enfin, ça va bien, n’en parlons plus ! (Il arpente la scène au fond de long en large, jetant de temps en temps des regards rageurs sur les trois personnages qui ne font pas plus attention à lui que s’il n’existait pas. Madeleine au n°(1), près du piano, aide Francine à se dévêtir. Celle-ci (2), retire tranquillement sa jupe que Madeleine va porter sur le canapé où elle prendra en échange la nouvelle jupe. — Chanal planté toujours à la même place considère cet habillage en badaud et sans la moindre malice. Mais cela suffit à exaspérer Massenay ; une ou deux fois il semble près d’intervenir mais il se retient. Enfin n’y tenant plus, il fait en lui-même : « oh ! non, non ! » puis prenant un brusque parti, il descend au (4)derrière Chanal, le prend par les deux épaules et lui fait faire demi-tour sur place ; cependant ne voulant pas que son acte puisse être mis sur le compte de la jalousie, il prend un air dégagé tandis que Chanal interloqué roule des yeux ahuris.) Et à part ça, mon cher Chanal… ?


Chanal, comprenant soudain son idée de derrière la tête.
— À part, avec un sourire ironique.

Ah ?… bon !


Massenay.

Quoi de neuf ?


Chanal, à part.

Gros malin, va ! (Haut.) Mais… rien !


Massenay.

Ahâ ? (Chanal n’ayant rien d’autre à dire tourne la tête du côté de Francine ; Massenay qui a passé son bras sur l’épaule de Chanal, de façon à ouvrir la main en regard de son cou, lui retourne vivement la tête de son côté d’une pression brusque de la main contre la nuque.) Y a… y a longtemps qu’on ne s’est vu.


Chanal.

Un an !


Massenay, à court de conversation.

Eh ! oui ! (Chanal tourne de nouveau la tête, Massenay la lui tourne de la même façon.) Un an !… Moi aussi.


Chanal, souriant.

Naturellement.

Même jeu à froid de Chanal puis de Massenay.

Massenay.

Naturellement, oui, oui !

Chanal tourne la tête, Massenay la lui retourne.

Chanal, avec une conviction pleine d’ironie.

Ah ! non je t’en prie, écoute ! laisse ma tête tranquille !


Massenay.

Oh ! pardon.


Chanal.

C’est vrai, ça !


Francine, à Madeleine qui lui a passé sa jupe.

Là, agrafez-moi, Madeleine.


Madeleine.

C’est que j’ai peur, madame ; les doigts d’une cuisinière, c’est toujours un peu gras. (À Massenay.) Si monsieur voulait…


Massenay, qui sans en avoir l’air a maintenu Chanal face à lui pour l’empêcher de regarder du côté de Francine.

Moi ? (À Chanal afin qu’il ne se retourne pas.) Bouge pas !

Il remonte devant Chanal et se dirige vers Francine.

Francine.

Oh ! non, lui, il est trop maladroit !


Massenay, vexé.

Ah ! bon !… bien, bien !

Il remonte d’un pas rageur, tandis que Madeleine range la jupe retirée sur le canapé.

Francine, très naturellement, tout en se tournant face au piano de façon à présenter la croupe à Chanal.

Tiens, Alcide, veux-tu… ?


Chanal, qui est resté sagement le dos tourné, se retournant à cette invite, et allant à Francine.

Moi ? volontiers.

Massenay lui jette un regard furieux, mais ne dit rien, se contentant d’arpenter nerveusement la scène, au fond de long en large ; on l’entend ronchonner de temps en temps entre ses dents : « Ces façons !… On n’a jamais vu… Aucune pudeur ! » Tout cela est peine perdue, ni Francine ni Chanal ne font attention à ce qu’il peut faire, ce dernier tout à l’agrafage de la jupe de Francine.

Massenay, tout à coup, sortant de ses gonds. À part.

Oh ! non, non… ! (Il se précipite sur Chanal qu’il fait pirouetter et passer au 4.) Allons ! en voilà assez !


Tous.

Hein !


Francine (2).

Ah ! ça, tu deviens fou ?


Massenay (3), qui a arraché brutalement des mains de Madeleine le corsage qu’elle tient, voulant le passer de force lui-même à Francine.

Allez ! allez ! mets ton caraco !


Francine, furieuse de sa brutalité.

Ah ! mais à la fin…!


Massenay, id.

Allez ! Allez !


Chanal (4).
Oh !

Massenay, à Madeleine.

Et vous, allez, filez ! emportez tout ça et qu’on ne vous voie plus !

Madeleine, détalant prudemment en emportant les effets retirés par Francine.}} Oui, monsieur, oui !

Elle sort de gauche.

Massenay.

Ah ! nous allons voir si on va se moquer longtemps de moi ici !


Francine.

En tous cas, tu fais bien tout ce qu’il faut pour ça.


Massenay.

C’est possible ! Mais je t’ai épousée et tu m’obéiras !


Francine, se montant.

Prends garde ! ne me pousse pas à bout !


Massenay.

Parce que ?


Francine.

Parce que j’en ai assez ! j’en ai assez ! j’en ai assez !


Massenay.

Oh ! moi aussi, j’en ai assez !


Francine.

Ah ! C’est comme ça ! Eh ! bien c’est toi qui l’auras voulu !

Elle descend à gauche.

Massenay.

Oui ! je connais le refrain : tu prendras un amant ! Eh ! bien prends-le donc cet amant, puisque tu en meurs d’envie ! Prends-le une bonne fois et que je te pince ! c’est tout ce que je demande !


Francine.

C’est bien, tu n’auras pas à me le dire deux fois.


Massenay.

À ton aise !

Il remonte vers son cabinet.

Chanal, le suivant.

Mais tu es fou ! On ne défie pas une femme !


Massenay.

Fiche-moi la paix !

Il disparaît dans son cabinet dont il laisse la porte ouverte derrière lui.

Chanal.

Oh !… Mais quel bâton de poulailler !… (Entrant dans le cabinet.) Massenay !… voyons ! Massenay !

Il disparaît. On sonne à la cantonade.

Francine, très nerveuse, arpentant la scène et allant dans la direction du cabinet.

Oh ! non, il n’aura pas à me le dire deux fois !… l’imbécile ! l’imbécile ! l’imbécile !

À ce moment dans le hall paraît Coustouillu accompagné d’Étienne.

Étienne, dans le hall.

Voici justement madame, monsieur !

Il se retire ; Coustouillu entre seul.



Scène VI.

FRANCINE, COUSTOUILLU, puis CHANAL, puis MASSENAY, puis ÉTIENNE, BELGENCE.

Francine, apercevant Coustouillu.

Coustouillu ! Ah ! c’est le ciel qui l’envoie !


Coustouillu (1), allant à elle, tout décontenancé à son habitude.

Oh ! oh ! Mad… euh !… non… Je… euh ! pardon !


Francine (2), sans faire attention à son trouble, lui mettant comme un grappin, la main sur l’épaule.

Venez, vous ! j’ai à vous parler.


Coustouillu, de plus en plus troublé.

Hein ? Moi euh… je… quoi ?…


Francine, bien carrée.

Vous m’aimez, n’est-ce pas ?


Coustouillu, éperdu.

Hein ! moi ?… non, non !


Francine.

Comment, « non, non » ?


Coustouillu, id.

Hein ! Euh ! oui ! non ! Je ne sais pas !


Francine, passant outre.

C’est bien ! je suis à vous ! faites de moi ce qu’il vous plaira.

En disant cela, elle a pivoté sur elle-même et s’est laissée aller de dos sur la poitrine de Coustouillu.

Coustouillu, affolé.

Qu’est-ce que vous dites ?


Francine, toujours adossée à sa poitrine.

Allez ! Allez ! c’est le moment psychologique : profitez-en !


Coustouillu.
Est-il possible ! Ah ! ah !
Incapable de surmonter son émotion, il s’affaisse sur le tabouret de piano, ce qui fait tomber Francine sur les genoux.

Francine, qui s’est donné presque un tour de reins.

Eh bien ! quoi donc ? (Pivotant sur les genoux de Coustouillu et le voyant dans cet état.) Ah ! non, mon ami, non ! vous n’allez pas vous trouver mal ? ce n’est pas le moment !


Coustouillu.

Non… non… Ah ! Francine… Francine ! est-ce possible !


Francine.

Mais oui ! mais oui !


Coustouillu.

Ah !

Il la couvre de baisers goulus.

Francine.

C’est ça ! Allez ! Allez !


Coustouillu.

Oui.

Nouveaux baisers.

Francine.

Allez, allez, c’est ça !

À ce moment paraît Chanal venant du cabinet de travail. Il reste cloué sur le seuil de la porte devant la scène qu’il a sous les yeux. Bouche bée, impuissant à pousser un cri, il lève de grands bras en l’air, pivote sur lui-même et rentre précipitamment dans le cabinet de Massenay, — tout ceci sans que le couple tout à son affaire se soit aperçu de sa présence. Chanal n’est pas sitôt sorti que l’on sonne à la cantonade.

Francine, se dégageant brusquement de l’étreinte de Coustouillu et se levant d’un bond.

On a sonné ! vite, venez !


Coustouillu.

Qu’est-ce qu’il y a ?


Francine, se dirigeant au-dessus du piano vers la porte de gauche.

Du monde ! venez par là ! nous avons à causer !


Coustouillu.

Oui ! oui, ah ! Francine. (Dans son emballement, il ne regarde pas où il marche et ses pieds vont rencontrer une chaise qu’il renverse.) Oh !

Il se baisse pour la ramasser.

Francine.

Mais venez donc voyons ! vous ramasserez cette chaise plus tard !

Elle sort de gauche.

Coustouillu.

Oui ! oui ! Ah ! Francine ! Francine !

Il disparaît à sa suite. Presque simultanément paraît Chanal ressortant du cabinet et entraînant Massenay par la main.

Chanal.

Viens, toi ! Viens !


Massenay.

Mais quoi ? Quoi ?


Chanal.

Quand je te disais tout à l’heure qu’on ne défie pas une femme !


Massenay.

Oh ! non, mon ami, non je t’en prie ! Si c’est pour me reparler de ma femme… !

Il passe au 1.

Chanal, insistant.

Mais voyons !…


Massenay, ne voulant rien entendre.

Non !… non !


Chanal, décontenancé.

Oh !

Pendant ce qui précède, dans le hall dont la porte est restée ouverte, on a vu paraître Étienne (2) et Belgence (1) ; ce dernier est en train de remettre sa carte à Étienne, quand il aperçoit Massenay.

Belgence.

Eh ! le voilà !

Il fait mine de descendre en scène.

Massenay, allant à sa rencontre.

Belgence !… Ah ! mon ami, entre ! Entre !

Belgence descend vers lui. — Étienne, avant de sortir, emporte le plateau qui est sur le piano.

Chanal, revenant à la charge.

Enfin, Massenay, je t’en conjure… !


Massenay, sur un ton sans réplique et tout en le retournant par les épaules dans la direction de son cabinet.

Oh ! non, mon ami, non ! Tu vois, j’ai un ami à recevoir, ainsi… !


Chanal, se retournant de son côté.

Mais sapristi, quand je te répète que ta femme… !


Massenay.

Oui ? Eh ! bien, je m’en fiche, de ma femme, je te dis ! J’en ai assez ! j’en ai par-dessus la tête !


Chanal, à bout d’arguments.

Mais justement ! Il s’agit de ta tête !


Massenay, le retournant et le poussant vers son cabinet.

Eh bien, tant mieux ! ne t’occupe pas de ma tête ! et va par là.


Chanal, navré.

Oh !

Il disparaît, agitant de grands bras au-dessus de sa tête.

Massenay, allant à Belgence les mains tendues, et tout en parlant, le ramenant ainsi, les mains dans les mains, en marchant à reculons jusque devant la table de droite, de façon à ce que Belgence vienne s’asseoir sur le tabouret et Massenay sur le fauteuil. Ah ! mon bon Belgence ! Tu m’apparais comme le rayon de soleil ! Mais qu’est-ce que tu es devenu, depuis un an ? M’as-tu assez lâché !


Belgence, gêné.

Bien, tu sais, dans la vie… !


Massenay, sans s’arrêter à sa réponse, le bourrant de questions.

Et ma première femme, tu la vois toujours ? Qu’est-ce qu’elle devient ?


Belgence.

Eh bien, mais… !

Massenay, d’affilée et comme un homme qui a tant de choses à dire qu’il ne sait par quel bout commencer, passant d’une idée à l’autre, sans se donner presque le temps de respirer. Ah ! quelle boulette j’ai fait de la quitter ! car enfin nous étions si heureux ! Ah ! Quelle différence jadis et aujourd’hui !… et elle aussi, tu sais, elle a fait une boulette ! elle est bien avancée maintenant, seule dans la vie ! Enfin, ne parlons pas de tout ça ! Le passé est le passé… tout ce que nous dirons ou rien… ! (Sur un tout autre ton.) et qu’est-ce qui t’amène ?


Belgence, un peu gêné.

Eh ! bien, voilà : justement, je venais t’annoncer… j’ai l’intention de me marier.


Massenay, effrayé pour lui.

Oh ! mon ami, prends garde !… tu ne sais pas à quel danger tu t’exposes !… si tu tombes mal !… regarde, moi !


Belgence, se levant et gagnant la gauche, sur un ton satisfait.

Oh ! Mais je ne tombe pas mal.


Massenay, se levant et s’asseyant sur le coin de la table.

Oui ! Oh ! ça, mon pauvre vieux, on croit toujours… avant ; et puis quand une fois ça y est !… Connais-tu seulement bien la femme que tu épouses ?


Belgence.

Oh ! oui !


Massenay, incrédule.

Oho !


Belgence.

Je t’assure !… C’est ta femme !


Massenay, bondissant.

Hein !


Belgence.

Sophie, ta première femme !


Massenay, lui sautant au collet et le secouant comme un prunier.

Tu veux épouser ma femme, toi ?


Belgence, à moitié étranglé.

Mais oui, quoi ?


Massenay, le repoussant.

Ah ! ça tu es fou ! et c’est pour m’apprendre ça que tu viens ici ? Mais qu’est-ce qu’il te faut encore ? Tu ne veux pas que je te serve de garçon d’honneur ? Désolé, mon cher, j’ai passé l’âge !

Il redescend à droite.

Belgence.

Mais qu’est-ce que tu as ? On dirait que ça te vexe ?


Massenay, avec un ricanement tout en regagnant vers lui.

Moi ?… Moi, vexé !


Belgence.

Mais oui !… Tu ne peux cependant pas exiger de Sophie qu’elle se voue éternellement au célibat ?


Massenay, l’écartant de lui d’une poussée du plat de la main à chaque « allez » ! — puis, gagnant la gauche jusqu’au tabouret de piano.

Mais allez ! allez ! Mariez-vous. Je m’en fiche, moi ! Qu’est-ce que ça me fait ? Vous êtes libres !


Belgence (2).

Bien oui, je sais bien !… seulement, c’est Sophie… elle a tenu absolument à ce que je vienne te demander ton consentement.


Massenay.

Comment, mon consentement ?


Belgence.

Oui.


Massenay, traversant la scène au-dessus de Belgence pour redescendre à droite de la table — tout cela, tout en parlant.

Ah ! ça, est-ce qu’elle perd la tête ? Est-ce que je suis son père ? Est-ce que je suis sa mère ? Est-ce que ça me regarde ?


Belgence, qui a suivi le mouvement de Massenay.

C’est ce que je lui ai dit ; mais c’est sa condition sine qua non.


Massenay.

Sa condition… !


Belgence.

Bien oui, n’est-ce pas ? Comme nous sommes liés tous les deux, elle ne veut pas avoir l’air de t’enlever tes amis.


Massenay, avec ironie quoique touché au fond.

Non, c’est extraordinaire !


Belgence, se rapprochant de lui et sur un ton persuasif.

Voyons, ça t’est égal… ! du moment qu’elle n’est plus à toi… que ce soit moi ou un autre ?…


Massenay, obsédé et pour en finir.

Soit, c’est entendu, là ! Je t’enverrai un papier ! je te donnerai un certificat.


Belgence, ravi et tout en allant prendre son chapeau qu’il avait déposé sur le piano.

Ah ! c’est ça !… Je vais aller lui dire ça tout de suite ; elle m’attend, en bas, dans une voiture.


Massenay, impulsivement.

Ah ?… (Sur un ton qu’il s’efforce de rendre plus indifférent, en voyant que Belgence s’est retourné à son « ah ».) Ah ! elle est… ?


Belgence, sans malice.

Oui ! pour ne pas perdre de temps n’est-ce pas… ? Oh ! si au lieu d’écrire… ça ne t’ennuyait pas de descendre deux étages… !


Massenay, se rebiffant, quoique au fond, boudant contre son ventre.

Moi ? Ah ! non, par exemple ! pourquoi donc ? est-ce qu’elle est montée, elle ?


Belgence.

Oh !… elle n’aurait pas osé…


Massenay.

Pourquoi donc ?


Belgence.

Mais… à cause de ta femme.


Massenay, sur un ton ricaneur.

Francine ? Ah ! ben !… non, mais est-ce qu’elle se gêne, elle, pour m’amener ses maris ?… (Indiquant de la main le cabinet de travail.) J’en ai un ici, tiens, en ce moment.


Belgence.

Ah ? Alors, ça n’aurait pas… ?


Massenay.

Mais, voyons ! quand vous venez en fiancés !


Belgence.

Oh ! si j’avais su…


Massenay, sur un ton qu’il s’efforce de rendre indifférent.

Écoute, si ça peut t’obliger : veux-tu que je lui fasse demander de ta part… ?


Belgence.

Oh ! ce serait gentil !


Massenay.

Mais voyons ! c’est facile !

Il va sonner à la cheminée, puis, remonte au-dessus de la table pour aller rejoindre Belgence.

Belgence.

C’est tout à fait gentil ! (Le faisant descendre et sur un ton confidentiel.) Et puis, dis donc, écoute : quand elle sera là, si, sans avoir l’air de rien, tu pouvais un peu me faire valoir… citer mes qualités… j’en ai, tu sais !


Massenay.

Ah ? Lesquelles ?


Belgence.

Oh ! t’es rosse !… Tu comprends, c’est des choses que je ne peux pas faire moi-même ; tandis que venant de toi, ça aurait tout de suite un poids… !


Massenay, avec jovialité.

Bon, bon, je ferai valoir la marchandise.

Il remonte dans la direction du cabinet de travail.



Scène VII

Les Mêmes, ÉTIENNE, puis CHANAL.

Étienne.

Monsieur a sonné ?


Massenay, se retournant à la voix d’Étienne, il est ainsi tout près de la porte du cabinet de travail.

Oui… téléphonez au concierge qu’il y a en bas une dame dans une voiture : qu’il la prie de la part de M. Belgence d’avoir la complaisance de monter.


Étienne.

Bien, Monsieur.

Il sort. — Au moment où Massenay va redescendre, Chanal qui a paru à la porte du cabinet, lui frappe timidement sur l’épaule.

Chanal.

Pardon… !


Massenay, pivotant sur lui-même et se trouvant nez à nez avec Chanal.

Oh ! non, mon ami, non ! si c’est encore pour me parler de ma femme !


Chanal, haussant les épaules d’un air triste.

Eh ! non, puisque tu ne veux pas. (Levant la main comme les écoliers.) Un mot… rien qu’un mot !


Massenay, impatienté.

Eh bien, quoi ? Dis vite.


Chanal, descendant légèrement en scène.

Eh bien, voilà…

Son regard se rencontre avec celui de Belgence ; ils échangent une légère salutation de la tête comme entre gens qui ne se connaissent pas.

Massenay (2), remarquant le jeu de scène.

Ah ! (Présentant Chanal (3) à Belgence (1).) M. Chanal !… l’ancien mari de ma femme.


Belgence, s’inclinant.

Monsieur !

Chanal s’incline en même temps.

Massenay, présentant Belgence.

M. Belgence !… le futur mari de la mienne.

Nouvelles salutations.

Chanal.

Je vous félicite.


Belgence.

Moi de même.


Massenay, à Chanal.

Et maintenant, quoi ? Qu’est-ce que tu voulais ?


Chanal.

Peu de chose : Je suis là tout seul…


Massenay.

Eh bien, prends un journal ! lis !


Chanal.

C’est ce que je fais, mais quand je lis, j’aime bien fumer… tu n’as rien par là ?… J’ai oublié mes cigarettes…


Massenay.

Mais tu sais bien que je ne fume pas !… Ah ! attends ! dans la crédence, tu sais ! il doit y avoir encore des cigares… même qui viennent de toi.


Chanal.

Ah ! parfait ! merci ! ne vous dérangez pas ! (À Belgence.) Monsieur, tous mes vœux !


Belgence.

Tous mes compliments !

Sort Chanal.

Massenay, allant à Belgence.

Je te demande pardon, mon cher Belgence…


Belgence.

Comment, c’est moi, au contraire !… (Lui mettant une main sur l’épaule, et de l’autre main lui serrant la main.) Tu sais, je suis profondément touché.


Massenay.

Mais voyons…


Belgence.

Si, si ! je sens bien l’effort que tu t’imposes pour me rendre service ! (Quittant Massenay et descendant un peu.) Car enfin, tu en veux toujours à Sophie.


Massenay, d’un air détaché.

Moi ? Oh !


Belgence.

Si, si… Et sincèrement ce n’est pas juste… Au fond, Sophie a toujours eu pour toi beaucoup d’affection.


Massenay, avec un rictus amer passant au 1.

Elle ne l’a pas prouvé.


Belgence, parlant tout en marchant et allant s’asseoir sur le tabouret près de la table.

Bien oui ! on fait souvent des choses dans la vie… ! Tu sais, elle était bien jeune… et puis, on donne un tas d’idées fausses aux jeunes filles dans les familles : on leur parle de la fidélité conjugale… alors, elles s’imaginent que c’est fait pour le mari.


Massenay, qui pendant ce qui précède, s’est assis sur le tabouret de piano.

C’est absurde !


Belgence.

Absurde ! (Se levant.) En tout cas, je puis te certifier une chose… c’est que bien des fois elle a regretté devant moi d’avoir été aussi intransigeante avec toi.


Massenay, ému malgré lui, se levant.

Ah !… Oui ?


Belgence, avec un bon sourire.

Bien des fois !


Massenay, très ému.

Non, c’est vrai ?


Belgence, opinant de la tête.

Oui-oui !



Scène VIII.

Les Mêmes, ÉTIENNE, SOPHIE.

Étienne, dans le hall accompagnant Sophie.

C’est ici, madame !

Elle descend en scène.

Belgence, apercevant Sophie.

Ah !

Il remonte à sa rencontre.

Massenay, remontant également mais plus rapidement que Belgence, de façon à arriver plus vite que Belgence et à occuper le 2 — avec exaltation.

Vous ! C’est vous !


Sophie (1), descendant.

Le concierge m’a dit…


Massenay, ne lui laissant pas le temps de parler tant il a hâte d’avoir la confirmation des confidences de Belgence.

Oh ! dites-moi ! dites-moi ! est-ce vrai ce que me dit Belgence ? Que vous regrettez… ! que si ç’avait été aujourd’hui… !


Sophie, ahurie par ce brusque interrogatoire.

Quoi ? Quoi ? De quoi me parlez-vous ?


Massenay.

Belgence… Belgence vient de m’affirmer…


Belgence (3).

Oui, c’est moi. Je sentais que Massenay avait conservé de l’animosité contre vous… alors, j’ai pensé… je lui ai dit combien souvent vous aviez regretté devant moi votre sévérité d’autrefois.


Sophie, mécontente de son indiscrétion.

Hein ?… Mais pourquoi avez-vous dit… ?


Massenay, impatient.

Est-ce vrai, voyons ?… Est-ce vrai ?


Sophie, ne voulant pas avouer.

Mais je ne sais pas !… En tous cas, je ne l’avais pas chargé… !


Massenay, se lamentant.

Oh ! mais alors, pourquoi avez-vous fait ce que vous avez fait ? Pourquoi avoir été si inflexible ?


Belgence, voyant le tour que prend la conversation.

Hein ?


Sophie, forte de son bon droit.

Pourquoi !


Massenay.

Oui, pourquoi ? Car enfin, est-ce que je méritais tant de rigueur ?… Pour une folie d’un moment ! pour rien !… et cela sans vous demander si je n’allais pas être très malheureux.


Belgence, voulant s’interposer.

Eh ! là, Massenay ! Eh ! là !


Massenay, sans même se retourner vers lui, l’écartant de la main.

Chut ! assez toi ! (À Sophie.) Car enfin vous saviez que je vous aimais.


Belgence, estomaqué.

Oh !


Sophie, avec un rictus amer.

Oh ! vous m’aimiez !


Massenay.

Oui, je vous aimais ! (Nouveau sourire d’incrédulité de la part de Sophie.) Oui, je t’aimais !


Belgence, se révoltant.

Ah ! mais dis donc ! mais je suis là, moi.


Massenay.

Mais tais-toi donc, toi !


Belgence.

Ah ! mais… !


Sophie, amère.

Tu m’aimais ! pas assez pour t’empêcher de chercher des diversions ailleurs.


Massenay, avec conviction.

Eh ! qu’est-ce que ça prouve ?


Sophie.

Oh ! naturellement, pour vous autres hommes, ça ne prouve jamais rien ! Moi, oui ! moi je t’aimais !


Belgence.

Oh !


Massenay, avec âpreté.

Pas si profondément, puisque tu as su t’en guérir.


Sophie, avec un geste de protestation.

Moi ?


Massenay.

Eh ! oui, puisque ça ne t’empêche pas d’épouser Belgence.

Il l’indique avec la main.

Belgence.

Ah ! mais à la fin.


Sophie, passant au 2.

Belgence ! Mais qu’est-ce que ça prouve ?… Il le sait bien Belgence !… J’ai beaucoup d’affection pour lui, mais… je ne l’aime pas.


Massenay, débordant de joie.

C’est vrai ! (Avec une superbe conviction.) Mais alors, tu n’as pas le droit de l’épouser !


Belgence, passant entre Sophie et Massenay et s’interposant entre eux.

Comment, « elle n’a pas le droit » ?


Massenay, lui tenant tête.

Non, elle n’a pas le droit !


Belgence, exaspéré.

Oh ! mais dis donc, ça n’est pas pour lui dire ça que je t’ai prié de la faire monter !


Massenay, sur un ton sans réplique.

Ça m’est égal ! (Avec une éloquence persuasive.) En ce moment, c’est ton bonheur que je défends.


Belgence, tombant des nues.

Tu appelles ça mon bonheur ?


Massenay, id.

Oui, ton bonheur !… Et c’est même une chance pour toi que cette explication ait eu lieu aujourd’hui ! (Passant au (2) et allant serrer Sophie contre sa poitrine.) Ça nous a permis de voir que nous nous aimons toujours.


Belgence, abruti.

Oh !


Sophie, très émue.

Émile !


Massenay, le bras gauche autour de la taille de Sophie.

Oui, nous nous aimons toujours. Et tu sais, quand deux êtres s’aiment, fatalement un jour les rejette dans les bras l’un de l’autre ! et pouvons-nous faire cette peine à un ami comme toi ?


Belgence, voulant protester.

Mais…


Massenay, lui coupant la parole.

Tais-toi !… Évidemment, tu vas être très malheureux !


Belgence, navré.

Oui…


Massenay, appuyant.

Mais oui ! mais oui ! (Changeant de ton.) Mais nous te devons ça ! (Sur un ton sentencieux.) Mieux vaut te savoir malheureux une bonne fois tout de suite, que de t’exposer à le devenir plus tard.


Belgence.

Non, pardon, mon cher…


Massenay, lui coupant la parole.

Oh ! parbleu ! s’il ne s’agissait que de me sacrifier pour toi, ce serait un plaisir. Mais nous n’avons pas le droit de ne penser qu’à nous ! Nous devons penser, elle à moi ! moi à elle ! Nous n’avons pas le droit d’être égoïstes.


Belgence, n’en croyant pas ses oreilles.

Oh !


Massenay.

N’est-ce pas, ma Sophie ?


Sophie, pendant que Belgence les considère, abruti et navré.

Ah ! Émile, pourquoi n’es-tu pas libre !


Massenay, tendrement, à Sophie.

Oh ! Mais je me ferai libre ! Je t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons : je divorce et nous nous remarions.


Sophie, se jetant dans ses bras.

Ah ! mon Émile !


Belgence, ne se contenant plus, gagnant la gauche.

Ah ! non ! non ! non !


Sophie, pincée.

Vous dites ?


Belgence.

Je dis non… non, j’aime mieux m’en aller.

Il remonte jusqu’au-dessus du tabouret de piano comme s’il allait s’en aller.

Sophie, passant (2) d’un bras de Massenay dans l’autre et avec un ton de parfaite insouciance.

Oh ! mais allez-vous en, mon ami !


Belgence.

Oui.

Au lieu de s’en aller il s’assied sur le tabouret de piano.

Massenay.

Personne ne t’a demandé de venir.


Belgence, très piteux, sur le bord de son tabouret.

Ah ! si j’avais su… !


Sophie, faisant retomber sur lui tous les torts.

Ah ! bien merci ?… Je ne vous soupçonnais pas ce caractère.


Belgence, ahuri de cette sortie.

Comment ?


Sophie, toujours dans les bras de Massenay.

Autoritaire, jaloux… ? Ah ! bien !… non mais regardez Émile, est-ce qu’il est jaloux, lui ?


Massenay.

Moi ?… Ah ! ben… !


Sophie.

Un mari jaloux ! ah ! non, merci !


Belgence, tendant les bras comme pour reprendre Sophie.

Mais enfin, tu me prends ma femme !


Massenay, faisant passer vivement Sophie de son bras droit dans son bras gauche de façon à occuper le 2.

Ah ! non, tu es superbe ! Mais c’est toi qui me prends ma femme… et non pas moi qui te prends la tienne. J’étais son mari avant toi !


Sophie, avec une mauvaise foi superbe.

Absolument.


Massenay, avec dédain en montrant Belgence.

Quand je pense que tout à l’heure je me dévouais pour son bonheur ! maintenant qu’il s’agit du nôtre, monsieur pense à lui !


Sophie, avec une moue dédaigneuse passant au 2.

Oh ! moi qui vous croyais tant de qualités !


Belgence, qui commence à ne plus savoir de quel côté sont les torts, lève les épaules d’un air malheureux, puis, bien piteux.

Je vous demande pardon.


Sophie, bon prince.

Oh ! je ne vous en veux pas : c’est votre caractère !… Seulement je suis heureuse d’avoir appris à vous connaître… (Changeant de ton.) Allons, au revoir, Émile !


Massenay.

Au revoir, Sophie !… À bientôt ?


Sophie.

Oui. (Elle remonte puis se retournant, d’un ton hautain à Belgence.) Vous me reconduisez ?


Belgence, se levant et sur un ton penaud.

Ah ?… Je peux tout de même… ?


Sophie.

Mais oui, vous êtes toujours… notre ami.

Elle appuie intentionnellement sur « notre ».

Belgence.

Ah ? bon…


Massenay, comme s’il ne s’était rien passé lui tendant jovialement la main.

Allons, au revoir, toi.


Belgence, lui refusant la main.

Ah !… non !


Massenay.

Non ?… Eh ! mon vieux… à ton aise.

Il gagne un peu à droite.

Belgence, qui est allé chercher son chapeau, redescendant à Massenay et comme un enfant qui va pleurer.

Ah ! non, tu sais… ! tu aurais mieux fait de me dire cela tout de suite !

Il sort précipitamment.

Massenay, haussant les épaules.

Ingrat ! (Courant au cabinet où est Chanal et appelant.) Chanal ! Chanal !

Il redescend aussitôt.



Scène IX

MASSENAY, CHANAL.

Chanal, arrivant et descendant à sa suite.

Quoi ?


Massenay (1), se retournant au son de sa voix et avec transport.

Ah ! mon ami, tu vois un homme éperdument amoureux de sa femme !


Chanal, étonné.

De Francine ?


Massenay, envoyant promener ses bras en l’air.

Eh ! non, pas de Francine ! Qu’est-ce que tu me chantes avec Francine ? (Avec ardeur.) Non, de Sophie, de ma première femme !


Chanal, ahuri de ce qu’il entend.

Hein ?


Massenay.

Ah ! non, merci, Francine ! celle-là, quand je pourrai divorcer… !


Chanal.

Ah ! bien, du train dont vont les choses… !


Massenay.

Quoi, « du train » quel train ?


Chanal.

Quel train ? (Le prenant par la main et le faisant descendre.) Pas plus tard qu’il y a dix minutes, ta femme… là !… avec Coustouillu !


Massenay.

Ah ! là !… Qu’est-ce que tu chantes ? « Coustouillu » ?


Chanal.

Parfaitement ! Il l’étreignait dans ses bras, il la couvrait de baisers.


Massenay.

Coustouillu ? (Riant.) Ah ! tiens tu me fais rire.


Chanal.

Oui, ris, ris, nous verrons bien.


Massenay.

Ah ! et puis tant mieux, après tout, si cela est ! Qu’est-ce que je cherche ? Le divorce : Eh bien, comme ça, ça fera le bonheur de tout le monde. Francine regrettait son Coustouillu, elle pourra l’épouser. (Avec amour.) Et moi, je répouse ma femme.


Chanal.

Hein !… mais tu n’en as pas le droit.


Massenay.

Parce que ?


Chanal.
Parce qu’on ne peut pas épouser sa première femme du vivant de la seconde.

Massenay, dans un bel élan oratoire.

Eh bien, tant pis pour la loi, si la loi le défend ! C’est elle qui commet une monstruosité en empêchant deux égarés d’un moment de réparer leur erreur ! Au-dessus des lois sociales, il y a les lois de la nature ! et foin de ceux qui s’en choqueront ! nous nous aimerons quand même ! nous serons des époux illégitimes, et voilà tout ! (Apercevant Francine qui arrive de gauche, à mi-voix à Chanal.) Oh ! ma femme ! chut !

Il se sépare de Chanal et gagne un peu à gauche.



Scène X

Les Mêmes, FRANCINE, puis ÉTIENNE et COUSTOUILLU.

Francine, descend entre piano et mur, et arrivée devant le canapé, sur un ton persifleur.

Eh ! bien, voilà !… j’ai choisi un amant !


Massenay, gouailleur.

Ah ?


Francine.

Tu as fait tout ce qu’il fallait pour ça ; tu m’as bien poussée à bout… tu n’auras à t’en prendre qu’à toi-même ! Demain, ce sera chose accomplie.


Massenay, ironique.

Ah ? c’est demain ?… Tu es bien aimable de me prévenir.


Francine, gouailleuse.

Oui, tu n’en crois pas un mot.


Massenay, id.

Mais si… mais si !…


Francine.

Et pourtant, c’est l’exacte vérité !…


Massenay.

Parfait ! Parfait ! Et… quel est celui qui ?


Francine.

Oh ! Ça c’est mon secret ! Tu ne penses pas que je vais aller te le dire !


Massenay, s’inclinant ironiquement.

Oh ! pardon ! pardon !

Il gagne vers Chanal tandis que Francine remonte à gauche du piano.

Chanal, bas à Massenay.

Parbleu ! C’est bien ça : c’est Coustouillu !


Massenay, haussant les épaules.

Ah ! ouat, Coustouillu !


Chanal.

Bien ! bien ! N’empêche que si tu le voyais entrer ne bafouillant plus… et parlant comme tout le monde… !


Étienne, annonçant.

Monsieur Coustouillu !

Entrée de Coustouillu entièrement transformé : il est à l’aise, le ton dégagé, le geste large et parle d’abondance.

Coustouillu.

Allez, Étienne ! inutile de m’annoncer. (Sans transition tout en descendant vers Massenay et Chanal qui coude à coude l’un contre l’autre le regardent bouche bée.) Bonjour, mon cher Massenay ! Comment ça va aujourd’hui ? Quel temps, hein ! Un soleil radieux ! Je passais devant tes fenêtres, je me suis dit : « Je vais monter lui serrer la main ! » Tu as bonne mine tu sais ! C’est vrai, il a bonne mine.


Massenay, n’en croyant pas ses oreilles.

Il parle !


Coustouillu, toujours sur le même ton.

Tiens, Chanal !… Ah ! bien !… un revenant alors !

Il va lui serrer la main.

Chanal, ahuri, et sur le même ton que Massenay.

Tu parles !

Coustouillu, allant à Francine qui, ayant fait le tour du piano pendant ce qui précède, est redescendue peu à peu à l’angle droit du piano et du canapé. Quant à vous, madame, je vous gardais pour la bonne bouche : la dernière !… Vous allez bien depuis hier ?


Francine, bas et vivement.

Mais faites donc attention, voyons ! vous ne bafouillez plus !…


Coustouillu, bas et vivement.

Ah ! oui ! (Haut et essayant maladroitement de bafouiller.) Hein ? euh ! je… je… parce que le le…


Massenay, qui ne s’y trompe pas, gouailleur.

Oui, oui, oui !


Coustouillu.

Alors, mon cher, euh… !


Massenay, lui soufflant, moqueur.

… Massenay !


Coustouillu, sur le même ton.

Massenay… oui, euh !…


Massenay.

Et puis, je ne sais pas pourquoi tu te remets à bafouiller ? tout à l’heure, quand tu es entré, il semblait que tu étais guéri.


Coustouillu.

Hein ? euh !… Je vais te dire : depuis quelque temps, je suis un traitement pour ça, et ça va beaucoup mieux ; tiens, tu vois.


Massenay, toujours ironique.

Oui, oui, oui !


Chanal, à part.

Mon Dieu, les pauvres !


Coustouillu.

Mais ce n’est pas tout ça ! Voici ce qui m’amène : je voulais te faire part d’une idée que j’ai eue et savoir si elle t’agrée…


Massenay, affectant un air très intéressé.

Vraiment ?… Et quoi donc ?


Coustouillu.

Eh bien voilà : je trouve qu’amis comme nous le sommes, nous demeurons bien loin les uns des autres…


Francine, Massenay, Chanal, à part.

Hein ?

Pendant ce qui suit, en entendant Coustouillu s’enferrer, Massenay qui est côte à côte avec Chanal, mais un peu plus en avant que lui, manifeste sa satisfaction en lui donnant sur la poitrine de petites tapes du plat de la main renversée. — Chanal lui donne malicieusement une bonne tape sur la main.

Coustouillu, sans s’apercevoir du jeu de scène.

Tu as un entresol à louer… Qu’est-ce que tu dirais de m’avoir pour locataire ?


Massenay, hypocritement.

Toi ?


Francine, à part.

L’imprudent !


Massenay, allant à Coustouillu.

Mais à la bonne heure ! Toi ! Toi ! mais je crois bien ! un ami comme toi ! Parle-moi de ça !

Il remonte au-dessus de la table pour redescendre entre celle-ci et la cheminée, cela, jusqu’au fauteuil (droite de la table) qu’il tire à lui de façon à l’amener devant la dite table, à laquelle aussitôt, il s’installe pour écrire.

Coustouillu.

Brave ami !


Chanal, à part, allant à la cheminée.

Non, quel rôle joue-je, mon Dieu ? Quel rôle joue-je ?


Massenay, s’apprêtant à écrire.

Quand veux-tu ça ?


Coustouillu.

Mais tout de suite… j’emménage demain et je couche après demain.


Massenay, ironiquement.

Et tu couches après demain !… Parfait, parfait !… (Affectant l’air contrarié.) Ah ! diable ! c’est qu’après-demain je ne serai pas là !… (Avec perfidie.) je passe toute la journée jusqu’au lendemain à Rouen.


Coustouillu et Francine.

Ah !

Ils échangent un coup d’œil de connivence. Chanal trouvant qu’il va trop loin, a posé comme pour l’arrêter sa main droite sur le poignet gauche de Massenay. De la main droite, celui-ci donne une tape sur la main de Chanal, puis :

Massenay.

Mais au fait, tu n’as pas besoin de moi ! le concierge sera là pour t’installer.


Coustouillu.

Oui, oui, ne t’inquiète pas !


Massenay, écrivant.

Je vais m’occuper de ça tout de suite.


Coustouillu.

Merci.


Chanal, à part.

Ah ! le malheureux !


Coustouillu, bas à Francine.

Mercredi soir alors ?


Francine, sur le ton d’une personne décidée à la vengeance.

Soit !


Chanal, s’approchant et jetant un coup d’œil par-dessous l’épaule de Massenay.

Qu’est-ce que tu écris là ?


Massenay, qui vient d’apposer sa signature au bas de la lettre qu’il vient d’écrire.

Tiens, lis !

Il remet le papier à Chanal, et descend à gauche de la table, tandis que Chanal descend par la droite.

Coustouillu, près de Francine — de loin.

C’est mon bail ?


Massenay, avec un sourire machiavélique.

Oui, oui ! c’est ton bail.


Coustouillu, de confiance, à Francine.

C’est mon bail.


Chanal, lisant.

« Monsieur le Procureur de la République !… »


Massenay, lui enlevant subitement le papier des mains.

Chut ! Tais-toi !


Chanal, avec inquiétude.

Mais qu’est-ce que tu comptes faire ?


Massenay.

Tu le demandes ? mais exactement ce que tu as fait pour moi.


Chanal.

Le flagrant délit ?


Massenay.

Ah ! mon cher, je suis de ton école : « le mariage est une partie de baccara… ? » (Désignant Coustouillu.) À lui les cartes ! la main passe !


Chanal.

La main passe ?


Massenay.

La main passe.


Chanal.

Ah !… non, non, ça n’est plus une main !… c’est une muscade !

FIN.