Mozilla.svg

La Maison à vapeur/Première partie/14

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La Maison à vapeur
Voyage à travers l’Inde septentrionale (1880)
Hetzel (p. 169-183).

Les « sapwallahs » ou charmeurs de serpents. (Page 173.)

CHAPITRE XIV

un contre trois.


Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières rampes de ces régions septentrionales de l’Inde, qui, d’étage en étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu’alors, le sol n’avait subi qu’une dénivellation insensible, sa déclivité ne s’accusait que légèrement, et notre Géant d’Acier ne semblait même pas s’en apercevoir.

Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n’étaient pas encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du train, si pesant qu’il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait trop profondément, un léger coup de la main de Storr au régulateur, provoquant une poussée plus violente de l’obéissant fluide, suffisait à passer l’obstacle. La puissance ne manquait pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux valves d’introduction, ajoutait instantanément à sa force effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.

En vérité, nous n’avions jusqu’ici qu’à nous louer aussi bien de ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards.

Ce n’était plus, en effet, cette plaine infinie qui s’étend depuis la vallée du Gange jusque sur les territoires de l’Oude et du Rohilkhande. Les sommets de l’Himalaya formaient dans le nord une gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de bien voir le pittoresque profil d’une chaîne qui se découpait à une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer ; mais, aux approches de la frontière thibétaine, l’aspect du pays devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux dépens des champs cultivés.

Aussi la flore de cette partie du territoire indou n’était-elle plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui fournissent le meilleur fruit de l’Inde, et plus particulièrement aux groupes de bambous, dont la ramure s’épanouissait en gerbe jusqu’à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l’air de parfums pénétrants, des érables superbes, des chênes d’espèces variées, des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs veines entr’ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l’espèce des pendanus ; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés en plates-bandes, qui bordaient les routes.

Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La population diminuait à l’approche des hautes terres.

Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant étendre un ciel gris et brumeux. J’ajouterai même que la pluie tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, du 13 au 17 juin, nous n’eûmes peut-être pas une demi-journée d’accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, nécessité de tromper les longues heures comme on l’eût fait dans une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au whist.

Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du capitaine Hod ; mais deux « schlems », qu’il fit dans une seule soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.

« On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours faire un schlem ! »

Il n’y avait rien à répondre à une proposition si juste et si nettement formulée.

Le 17 juin, le campement fut dressé près d’un séraï, — nom que portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le temps s’était un peu éclairci, et le Géant d’Acier, qui avait rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit.

Le séraï, c’est le caravansérail, l’auberge publique des grandes routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, surmontés de quatre tourelles d’angle, ce qui lui donne un air tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel spécialement affecté au service intérieur, le « bhisti », ou porteur d’eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu exigeants, savent se contenter d’œufs et de poulets, et le « khansama », c’est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on peut traiter directement et assez généralement à bas prix.

Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements appartiennent, et qui les fait inspecter par l’ingénieur en chef du district.

Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces établissements, est celle-ci : tout voyageur peut occuper le séraï pendant vingt-quatre heures ; dans le cas où il veut y séjourner plus longtemps, il lui faut une permission de l’inspecteur. Faute de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut exiger qu’il lui cède la place.

Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de halte, le Géant d’Acier produisit son effet habituel, c’est-à-dire qu’il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt avec une sorte de dédain, — dédain trop affecté pour être réel.

Nous n’avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne s’agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l’Afghanistan, au delà de Lahore ou de Peshawar.

Ce n’était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils d’un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne.

Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de manière à loger les gens de sa suite.

Je n’avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans un site charmant, sur le bord d’un petit cours d’eau et à l’abri de magnifiques pendanus, j’allai, en compagnie du capitaine Hod et de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.

Le fils d’un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s’en faut ! S’il est des gens que je n’envie pas, ce sont bien ceux qui ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt en mouvement quelques centaines d’hommes ! Mieux vaut être simple piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l’épaule, que prince voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui impose.

« Ce n’est pas un homme qui va d’une ville à l’autre, me dit Banks, c’est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées géographiques !

– J’aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas avec ce fils de rajah !

– Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant attirail de campagne !

– Il n’a qu’un mot à dire, s’écria Banks, et je lui fabriquerai un palais à vapeur, pourvu qu’il y mette le prix ! Mais, en attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s’il en vaut la peine ! »

La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes d’un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l’ouest de l’Indus, qui s’attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d’un rajah indépendant de l’Inde.

Les musiciens, c’étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les bruits ; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre cordes, dont les instruments n’avaient jamais passé par la main de l’accordeur.

Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces « sapwallahs », ou charmeurs de serpents, qui, par leurs incantations, chassent et attirent les reptiles ; des « nutuis », très habites aux exercices du sabre ; des acrobates qui dansent sur la corde lâche, coiffés d’une pyramide de pots de terre et chaussés de cornes de buffles ; et enfin de ces escamoteurs qui ont le talent de changer en venimeux « cobras » de vieilles peaux de serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur.

Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies « boundelis », si recherchées pour les « nautchs » ou soirées, dans lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées d’or, les autres de jupes plissées et d’écharpes qu’elles déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d’or aux doigts des pieds et des mains, grelots d’argent à la cheville. Ainsi accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des œufs avec une grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j’espérais bien qu’il me serait donné de les admirer par invitation spéciale du rajah.

Puis, un certain nombre d’hommes, de femmes, d’enfants, figuraient je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les hommes étaient drapés dans une longue bande d’étoffe, qu’on appelle « dhoti », ou vêtus de la chemise « angarkah » et de la longue robe blanche « jamah », qui leur faisait un costume très pittoresque.

Les femmes portaient le « choli », sorte de jaquette à manches courtes, et le « sari », l’équivalent du dhoti des hommes, qu’elles enroulent autour de leur taille et dont l’extrémité se rejette coquettement sur leur tête.

Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l’heure du repas, fumaient des cigarettes enveloppées d’une feuille verte, ou le gargouli, destiné à l’incinération du « gurago », sorte de confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d’opium. D’autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d’arec et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives, très utiles sous l’ardent climat de l’Inde.

Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon accord, et ne montrait d’animation qu’à l’heure des fêtes. On eût dit de ces figurants d’un cortège de théâtre, qui retombent dans la plus complète apathie dès qu’ils ne sont plus en scène.

Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous s’empressèrent de nous adresser quelques « salams » en s’inclinant jusqu’à terre. La plupart criaient : « Sahib ! sahib ! » ce qui veut dire : Monsieur ! monsieur ! et nous leur répondions par des gestes d’amitié.

Je l’ai dit, il m’était venu à la pensée que le prince Gourou Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J’aurais été ravi, je l’avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu d’un séraï, sous l’ombrage de magnifiques arbres, et avec cette mise en scène naturelle qu’eut formée le personnel de la caravane. Cela aurait mieux valu que les planches d’un étroit théâtre, avec ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa figuration restreinte.

Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant ce désir, ne crurent pas à sa réalisation.

« Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s’est à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa conduite a été au moins louche. Il n’aime point les Anglais, et son fils ne fera rien pour nous être agréable.

— Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs ! » répondit le capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d’épaules.

Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter l’intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n’avait rien à demander à ce personnage, il n’en attendait rien, il ne se dérangea pas.

Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à l’excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais temps ; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur fraîcheur et leur saveur naturelles.

Pendant toute la soirée, et quoi qu’eut dit Banks, un sentiment de curiosité me poussant, j’attendis une invitation qui ne vint pas. Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein air, et me soutint même que « c’était beaucoup mieux » à l’Opéra. Je n’en voulus rien croire, mais, vu le peu d’amabilité du prince, il me fut impossible de le constater.

Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ s’effectuât au lever du jour.

À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train, et le mécanicien s’occupait à refaire la provision d’eau.

Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite rivière.

Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en pression, et Storr allait commencer sa manœuvre en arrière, lorsqu’un groupe d’Indous s’approcha.

Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches, tuniques de soie, turbans ornés de broderies d’or. Une douzaine de gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L’un de ces soldats portait une couronne de feuillage vert, — ce qui indiquait la présence de quelque personnage important.

En effet, le personnage important, c’était le prince Gourou Singh en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l’air hautain, — type assez réussi des
C’était le prince Gourou Singh. (Page 175.)

descendants de ces rajahs légendaires, dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte.

Le prince ne daigna même pas s’apercevoir de notre présence. Il fit quelques pas en avant, et s’approcha du gigantesque éléphant que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l’avoir considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu’il n’en voulût rien laisser voir :

« Qui a fait cette machine ? » demanda-t-il à Storr.

Le mécanicien montra l’ingénieur, qui nous avait rejoints et se tenait à quelques pas.

Les trois énormes animaux furent traînés. (Page 181.)

Le prince Gourou Singh s’exprimait très facilement en anglais, et, se retournant vers Banks :

« C’est vous qui avez ?… dit-il du bout des lèvres.

— C’est moi qui ai ! répondit Banks.

— Ne m’a-t-on pas dit que c’était une fantaisie du défunt rajah de Bouthan ? »

Banks fit de la tête un signe affirmatif.

« À quoi bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu’on a des éléphants de chair et d’os à son service !

— C’est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage.

— Oh ! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche, plus puissant !…

— Infiniment plus ! répondit Banks.

— Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s’il ne le voulait pas.

— Vous dites ?… fit le prince.

— Mon ami affirme, répliqua l’ingénieur, et j’affirme après lui, que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble, ne parviendraient pas à le faire reculer d’une semelle !

— Je n’en crois absolument rien, répondit le prince.

— Vous avez tort de n’en croire absolument rien, répondit le capitaine Hod.

— Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta Banks, je m’engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries !

— Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh.

— Et cela se fait, » répondit Banks.

Le prince commençait à s’animer. On voyait qu’il ne supportait pas facilement la contradiction.

« On pourrait faire l’expérience ici même, dit-il, après un instant de réflexion.

— On le peut, répondit l’ingénieur.

— Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette expérience l’objet d’un pari considérable, — à moins que vous ne reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre éléphant, sans doute, s’il avait à lutter avec les miens !

— Géant d’Acier, reculer ! s’écria le capitaine Hod. Qui ose prétendre que Géant d’Acier reculerait ?

— Moi, répondit Gourou Singh.

— Et que parierait Votre Hautesse ? demanda l’ingénieur, en se croisant les bras.

— Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre mille roupies à perdre ! »

Cela faisait environ dix mille francs. L’enjeu était considérable, et je vis bien que Banks, quelque confiance qu’il eût, ne se souciait guère de risquer une pareille somme.

Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde le lui eût permis.

« Vous refusez ! dit alors Sa Hautesse, pour laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d’une fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille roupies ?

– Tenu, » dit le colonel Munro, qui venait de s’approcher et intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur.

« Le colonel Munro tient quatre mille roupies ? demanda le prince Gourou Singh.

– Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient à Votre Hautesse.

– Soit ! » répondit Gourou Singh.

En vérité, cela devenait intéressant. L’ingénieur avait serré la main du colonel, comme pour le remercier de ne pas l’avoir laissé en affront devant ce dédaigneux rajah, mais ses sourcils s’étaient froncés un instant, et je me demandai s’il n’avait pas trop présumé de la puissance mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, il se frottait les mains, et, s’avançant vers l’éléphant :

« Attention. Géant d’Acier ! s’écria-t-il. Il s’agit de travailler pour l’honneur de notre vieille Angleterre ! »

Tous nos gens s’étaient rangés sur un des côtés de la route. Une centaine d’Indous avaient quitté le campement du séraï et accouraient pour assister à la lutte qui se préparait.

Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d’Acier.

Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage. C’étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et d’une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l’Inde méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l’âge, ne laissèrent pas de m’inspirer une sorte d’inquiétude.

Les « mahouts », juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la main et les excitaient de la voix.

Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand des trois, — un véritable géant de l’espèce, — s’arrêta, fléchit les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan bien stylé qu’il était. Puis, ses deux compagnons et lui s’approchèrent de Géant d’Acier, qu’ils semblèrent regarder avec un étonnement mêlé de quelque effroi.

De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du tender, aux barres d’attelage, que cachait l’arrière-train de notre éléphant.

J’avoue que le cœur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait sa moustache et ne pouvait rester en place.

Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus calme, que le prince Gourou Singh.

« Nous sommes prêts, dit l’ingénieur. Quand il plaira à Sa Hautesse ?…

— Il me plaît, » répondit le prince.

Gourou Singh fit un signe, les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer de quelques pas.

Un cri m’échappa. Hod frappa du pied.

« Cale les roues ! » dit simplement l’ingénieur, en se retournant vers le mécanicien.

Et, d’un coup rapide, qui fut suivi d’un hennissement de vapeur, le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément.

Le Géant d’Acier s’arrêta et ne bougea plus.

Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit les lèvres jusqu’au sang. Le capitaine Hod battit des mains.

« En avant ! cria Banks.

— Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant ! »

Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur s’échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières.

« Go ahead ! Go ahead ! » hurlait le capitaine Hod.

Et, le Géant d’Acier allant toujours de l’avant, les trois énormes animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s’en apercevoir.

« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! criait le capitaine Hod, qui n’était plus maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa Hautesse ! Cela ne pèsera pas plus qu’une guigne à notre Géant d’Acier ! »

Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le régulateur, et l’appareil s’arrêta.

Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse, la trompe affolée, les pattes en l’air, qui s’agitaient comme de gigantesques scarabées renversés sur le dos !

Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti, sans même attendre la fin de l’expérience.

Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu’ils repassèrent devant le Géant d’Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne put s’empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe, comme il l’avait fait devant le prince Gourou Singh.

Un quart d’heure après, un Indou, le « kâmdar » ou secrétaire de Sa Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un sac contenant dix mille roupies, l’enjeu du pari perdu.

Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain :

« Pour les gens de Sa Hautesse ! » dit-il.

Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House.

On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui nous avait si dédaigneusement provoqués.

Cependant, le Géant d’Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal du départ, et, au milieu d’un énorme concours d’Indous émerveillés, notre train partit à grande vitesse.

Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince Gourou Singh.

Le lendemain, Steam-House commença à s’élever sur les premières rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière himalayenne. Ce ne fut qu’un jeu pour notre Géant d’Acier, auquel les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou Singh. Il s’aventura donc aisément sur les routes ascendantes de cette région, sans qu’il fût nécessaire de dépasser la pression normale de la vapeur.

En vérité, c’était un spectacle curieux de voir le colosse, vomissant des gerbes d’étincelles, traîner avec des hennissements moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui s’élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues striait le sol, dont le macadam grinçait en s’égrenant. Il faut bien l’avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies torrentielles.

Quoi qu’il en soit, Steam-House s’élevait peu à peu, le panorama s’élargissait en arrière, la plaine s’abaissait, et, vers le sud, l’horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à perte de vue.

L’effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant quelques heures, la route s’engageait sous les arbres d’une épaisse forêt. Quelque vaste clairière s’ouvrait-elle alors, comme une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train s’arrêtait, — un instant, si quelque humide brouillard embrumait alors le paysage, — une demi-journée, si le paysage se dessinait plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la vérandah de l’arrière, nous venions longuement contempler le magnifique panorama qui se développait à nos yeux.

Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées, suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.

« Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train monterait jusqu’aux dernières cimes de l’Himalaya !

– Pas tant d’ambition, mon capitaine, répondait l’ingénieur.

– Il le ferait, Banks !

– Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à lui manquer bientôt, et à la condition d’emporter du combustible, qu’il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l’air respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur. Mais nous n’avons que faire de dépasser la zone habitable de l’Himalaya. Lorsque le Géant d’Acier aura atteint l’altitude moyenne des sanitarium, il s’arrêtera dans quelque site agréable, sur la lisière d’une forêt alpestre, au milieu d’une atmosphère rafraîchie par les courants supérieurs de l’espace. Notre ami Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu’il le voudra. »

Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois, fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins praticable, soit qu’elle fût incomplètement établie, soit que les pluies l’eussent ravinée trop profondément. Le Géant d’Acier eut là « du tirage », comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une tension de sept atmosphères, — tension qui ne fut point dépassée.

Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s’aventurait sur un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il ne s’en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées, parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections admiratives. À voir cet appareil merveilleux s’élever dans la montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible hauteur de la frontière népalaise ?

Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière fois le mot : « Halte ! » qui terminait cette première partie de notre voyage dans l’Inde septentrionale. Le train s’arrêtait au milieu d’une vaste clairière, près d’un torrent, dont l’eau limpide devait suffire à tous les besoins d’un campement de quelques mois. De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de cinquante à soixante milles.

Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs.