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La Maison à vapeur/Première partie/15

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La Maison à vapeur
Voyage à travers l’Inde septentrionale (1880)
Hetzel (p. 184-193).

De là le regard pouvait embrasser la plaine. (Page 183.)

CHAPITRE XV

le pâl de tandît.


Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses compagnons, l’ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce voyage, dont la première partie, comprenant l’itinéraire de Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des montagnes du Thibet.

Le pâl de Tandît. (Page 186.)

On se rappelle l’incident qui avait marqué le passage de Steam-House à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25 mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie cette fois ? Sir Edward Munro, après des détails si précis, pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se faire justice du révolté de 1857 ?

On en jugera.

Voici ce qui s’était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars, pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère, escorté de ses plus fidèles compagnons d’armes, et suivi de l’Indou Kâlagani, avait quitté les caves d’Adjuntah.

Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se trouvait alors à cent milles d’Adjuntah, dans une partie peu fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait quelque sécurité.

L’endroit était bien choisi.

Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque parallèlement l’une à l’autre, enchevêtrent leurs ramifications et ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième degré de latitude, coupent l’Inde presque entièrement de l’ouest à l’est, en formant un des grands côtés du triangle central de la péninsule, il n’en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s’y souder au mont Kaligong.

Là, Nana Sahib se trouvait à l’entrée du pays des Gounds, redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, imparfaitement soumises, qu’il voulait pousser à la révolte.

Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus de trois millions d’habitants, tel est ce pays du Gondwana, dont M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever. C’est là une importante portion de l’Indoustan, et, à vrai dire, elle n’est que nominalement sous la domination anglaise. Le railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu’au centre de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages, réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs montagnes, — et Nana Sahib le savait bien.

C’était donc là qu’il avait voulu tout d’abord chercher asile, afin d’échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant l’heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.

Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait rapidement prendre une extension considérable.

En effet, au nord du Gondwana, c’est le Bundelkund, qui comprend toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des Vindhyas et l’important cours d’eau de la Jumna. Dans ce pays, couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de l’Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent volontiers et trouvent facilement refuge ; là, se masse une population de deux millions et demi d’habitants sur une surface de vingt-huit mille kilomètres carrés ; là, les provinces sont restées barbares ; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent contre les envahisseurs sous Tippo Sahib ; là, sont nés les célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l’épouvante de l’Inde, fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait d’innombrables victimes ; là, les bandes de Pindarris ont exercé presque impunément les plus odieux massacres ; là, pullulent encore ces terribles Dacoits, secte d’empoisonneurs qui marchent sur les traces des Thugs ; là, enfin, s’était déjà réfugié Nana Sahib lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de Jansie ; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d’aller demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la frontière indo-chinoise.

À l’est du Gondwana, c’est le Khondistan, ou pays des Khounds. Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces sanglants adeptes des « mériahs », ou sacrifices humains, que les Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d’être comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie, contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell, les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de pénibles et longues expéditions, – fanatiques prêts à tout oser, lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les pousserait en avant.

À l’ouest du Gondwana, c’est un pays de quinze cent mille à deux millions d’âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette eau-de-vie que leur fournit l’arbre de « mhowah », mais braves, audacieux, robustes, agiles, l’oreille toujours ouverte au « kisri », qui est leur cri de guerre et de pillage.

On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région centrale de la péninsule, au lieu d’une simple insurrection militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.

Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le pays, afin d’agir efficacement sur les populations dans la mesure que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un asile sûr, momentanément du moins, quitte à l’abandonner, s’il devenait suspect.

Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l’avaient suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n’eût été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu’aux frontières du Népaul, l’attention n’avait plus été attirée sur sa personne, et l’on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris pour Nana Sahib, il eût été arrêté, — ce qu’il fallait éviter à tout prix.

Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée, marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés des monts Sautpourra.

Et, en effet, cet asile fut tout d’abord indiqué par un des Indous de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses plus profondes retraites.

Sur la rive droite d’un petit affluent de la Nerbudda se trouvait un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandît.

Le pâl, c’est moins qu’un village, à peine un hameau, une réunion de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille, qui l’occupe, est venue s’y fixer temporairement. Après avoir brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. Mais, comme le pays n’est rien moins que sûr, la maison a pris l’aspect d’un fortin. Un rang de palissades l’entoure, et elle peut se défendre contre une surprise. Cachée, d’ailleurs, dans quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de cactus et de broussailles, il n’est pas aisé de la découvrir.

Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le revers d’une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au milieu d’impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, point ; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour l’atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d’un torrent, dont l’eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s’y mouille jusqu’à la cheville, dans la saison froide, jusqu’aux genoux, et rien n’indique qu’un être vivant y a passé. En outre, une avalanche de roches, que la main d’un enfant suffirait à précipiter, écraserait quiconque tenterait d’arriver au pâl contre la volonté de ses habitants.

Cependant, si isolés qu’ils soient dans leurs aires inaccessibles, les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en quelques minutes sur vingt lieues de pays. C’est un feu allumé à la cime d’une roche aiguë, c’est un arbre changé en torche gigantesque, c’est une simple fumée qui empanache le sommet d’un contrefort. On sait ce que cela signifie. L’ennemi, c’est-à-dire un détachement de soldats de l’armée royale, une escouade d’agents de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri de guerre, si familier à l’oreille des montagnards, devient cri d’alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne s’y trompe pas. Il faut veiller, on veille ; il faut fuir, on fuit. Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se réfugient en d’autres retraites, qu’ils abandonneront encore, s’ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts de cendres, les agents de l’autorité ne trouvent plus que des ruines.

C’était à l’un de ces pâls, — le pâl de Tandît, — que Nana Sahib et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout d’abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab. Là, ils s’installèrent dans la journée du 12 mars.

Le premier soin des deux frères, dès qu’ils eurent pris possession du pâl de Tandît, fut d’en reconnaître soigneusement les abords. Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard pouvait s’étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les habitations les plus rapprochées, et s’enquirent de ceux qui les occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le pâl de Tandît, au milieu d’un massif d’arbres, ils l’étudièrent, et se rendirent finalement compte de l’impossibilité d’y avoir accès, sans suivre le lit d’un torrent, le torrent de Nazzur, qu’ils venaient de remonter eux-mêmes.

Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité, d’autant mieux qu’il s’élevait au-dessus d’un souterrain, dont les secrètes issues s’ouvraient sur le flanc du contrefort, et permettaient de s’enfuir, le cas échéant.

Nana Sahib et son frère n’auraient pu trouver un plus sûr asile.

Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu’était actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu’il avait été, et, pendant que le nabab visitait l’intérieur du fortin, il continua d’interroger le Gound.

« Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce pâl est-il abandonné ?

— Depuis plus d’un an, répondit le Gound.

— Qui l’habitait ?

— Une famille de nomades, qui n’y est restée que quelques mois.

— Pourquoi l’ont-ils quitté ?

— Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur assurer la nourriture.

— Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n’y a cherché refuge ?

— Personne.

— Jamais un soldat de l’armée royale, jamais un agent de la police n’a mis le pied dans l’enceinte de ce pâl ?

— Jamais.

— Aucun étranger ne l’a visité ?

— Aucun… répondit le Gound, si ce n’est une femme.

— Une femme ? répliqua vivement Balao Rao.

— Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la vallée de la Nerbudda.

— Quelle est cette femme ?

— Ce qu’elle est, je l’ignore, répondit le Gound. D’où elle vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n’en sait plus que moi sur son compte ! Est-ce une étrangère, est-ce une Indoue, on n’a jamais pu le savoir ! »

Balao Rao réfléchit un instant ; puis, reprenant :

« Que fait cette femme ? demanda-t-il.

— Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement d’aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l’ai reçue dans mon propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu’elle est muette, et je ne serais pas étonné qu’elle le fût. La nuit, on la voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée. Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la « Flamme Errante ! »

— Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît, ne peut-elle y revenir pendant que nous l’occuperons, et n’avons-nous rien à craindre d’elle ?

— Rien, répondit le Gound. Cette femme n’a pas sa raison. Sa tête ne lui appartient plus ; ses yeux ne regardent pas ce qu’ils voient ; ses oreilles n’écoutent pas ce qu’elles entendent ; sa langue ne sait plus prononcer une parole ! Elle est ce que serait une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du dehors. C’est une folle, et, une folle, c’est une morte qui continue à vivre ! »

Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, venait de tracer le portrait d’une étrange créature, très connue dans la vallée, la « Flamme Errante » de la Nerbudda.

C’était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et non vieille, mais privée de toute expression, n’indiquait ni l’origine, ni l’âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène, qu’ils continuaient à voir « en dedans. »

À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait. Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle avait faim, on la couchait lorsqu’elle tombait de fatigue, sans attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus formuler.

Depuis combien de temps durait cette existence ? D’où venait cette femme ? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Gondwana ? Il eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une flamme à la main ? Était-ce pour guider ses pas ? Était-ce pour éloigner les fauves ? on n’eût pu le dire. Il lui arrivait de disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors ? Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des Vindhyas ? S’égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le Malwa ou le Bundelkund ? Nul ne le savait. Plus d’une fois, tant son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait pris fin. Mais non ! On la revoyait revenir toujours la même, sans que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir éprouvé sa nature, si frêle en apparence.

Balao Rao avait écouté l’Indou avec une extrême attention. Il se demandait toujours s’il n’y avait pas quelque danger dans cette circonstance que
La Flamme Errante. (Page 191.)

la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît, qu’elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l’y ramener.

Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les siens savaient où se trouvait actuellement cette folle.

« Je l’ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que personne ne l’a revue dans la vallée. Il est donc possible qu’elle soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de Tandît, il n’y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n’est qu’une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait, elle
Ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les eaux du lac. (Page 197.)

s’assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours, puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et recommencerait à errer de maison en maison. C’est là toute sa vie. D’ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu’il est probable qu’elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà morte d’esprit doit être maintenant morte de corps ! »

Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib, et lui-même n’y attacha bientôt plus aucune importance.

Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la Flamme Errante n’avait pas été signalé dans la vallée de la Nerbudda.