La Maison du péché/III

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Calmann-Lévy (p. 20-29).
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iii

Levé dès l’aube, M. Forgerus visita son nouveau logis. L’unique étage de la maison comprenait trois pièces dont les fenêtres ouvraient sur la même façade elles portes sur le même palier. À droite et à gauche les deux chambres, plus longues que larges, montraient une disposition identique. Celle du précepteur était meublée, très simplement, d’un lit, d’une table et d’une commode d’acajou massif ; mais l’autre chambre avait des boiseries délicates, fleuries de myrte et de pavots, une cheminée de marbre blanc, un lit ancien peint en gris tendre, sous un baldaquin de gourgouran safrané. Dans la pièce du milieu, vaste et carrée, on voyait deux profonds placards-bibliothèques aux portes grillagées et doublées de taffetas vert. Il y avait sur la cheminée des instruments de physique presque hors d’usage, une sphère poussiéreuse contemporaine de M. de la Pérouse, et, sur les panneaux des murs, quatre gravures au burin encadrées de noir représentant M. Litolphi Maroni, évêque de Bazas, M. Gondrin, archevêque de Sens, M. Ghoart de Buzenval, évêque de Beauvais, et M. Nicolas Pavillon, évêque d’Alet, en Languedoc.

Forgerus descendit, traversa le « Bosquet » de bouleaux, d’acacias, de frênes et de peupliers argentés. La grande maison apparut, muette et close, à l’autre bout du jardin. Les lignes parallèles des tilleuls fuyant vers elle semblaient se rapprocher, et rétrécir la perspective. Entre ces murs de feuillage, le tapis des parterres se déroulait, brodé par les rubans sombres des buis, et découpé par les allées en rectangles innombrables. C’était un jardin à la française, ordonné comme une tragédie, pompeux comme une ode, où la science du jardinier avait tout prévu, tout réglé, sans rien laisser à la fantaisie de la nature. Naguère plein de soleil et d’ennui, avec ses gazons ras et ses eaux jaillissantes, avec ses quinconces et ses charmilles on avait dû l’admirer comme le chef-d’œuvre de M. d’Andilly. Ruiné par le temps, il s’embellissait de sa ruine. Le gazon n’était plus qu’une herbe de pré, drue et vivace, qui débordait sur les allées, parmi les feuilles mortes et les cailloux. Des branches mal taillées rompaient la ligne des charmilles, et çà et là des gaines de marbre qui avaient porté des torses robustes ou charmants, se dressaient comme des monuments funéraires.

À pas lents, sur la terrasse, M. Forgerus marchait. Un rayon dorait obliquement les troncs des tilleuls et l’on entendait chanter les cloches légères. La Salutation angélique montait comme la voix virginale de cette aube et de ce printemps. La ville étalée en croix sur la pente, l’horizon de bois et de collines semblaient transparents, irréels, peints en grisaille sur une gaze d’azur. Les nuances incertaines du vert et du mauve, les roses naissants s’y confondaient par des transitions si délicates que les yeux séduits ne s’attardaient point à les reconnaître : ils n’en retenaient qu’une impression d’ensemble, la douceur d’une vision bleue, suavement bleue, prête à s’évanouir.

— Hé ! cria quelqu’un, vous voilà bien matineux, monsieur le maître !

Forgerus aperçut Jacquine, agenouillée près d’un carré de verdure. Il remarqua le visage singulier de cette femme, son nez mince et courbé, ses sourcils touffus, ses yeux d’or, un peu enfoncés, fixes et fascinants comme les yeux des chouettes.

— Vous avez faim, peut-être ?… je vas vous porter votre déjeuner.

— Je ne prends rien avant midi, Jacquine. Ne vous inquiétez pas de moi.

— Pourquoi ? dit-elle, d’un air méfiant. C’est par dévotion ?

Forgerus sourit :

— Peut-être…

— Comme madame, alors… Oui, vous êtes un homme pieux, et madame est une sainte. On l’appelle la Sainte, dans le pays. Mais, dites voir, est-ce que vous lui permettrez de déjeuner, au petit fieu ?

— Certainement.

— Vous ferez bien. Il a le tempérament du père, cet enfant-là.

— Vous avez connu M. de Chantepie, Jacquine ?

— Je suis venue à Hautfort, quand j’avais quinze ans, avec mon premier maître, un médecin, un savant qui m’a appris beaucoup de choses. Quand il a été pour mourir, il m’a placée chez la mère de madame Angélique, et je n’ai plus quitté la maison. Pourtant, je ne me plaisais point dans ce pays. Les gens m’ont fait des misères. Ils venaient me chercher pour soigner les malades que les docteurs abandonnaient, parce que je sais des plantes qui guérissent, et des paroles… et puis après, ils m’appelaient sorcière, et porte-malheur, et vieille Chavoche…

— Chavoche ?

— Une chavoche, c’est une chouette… Tout de même, j’ai élevé madame Angélique ; je lui ai attaché son voile de noces ; j’ai reçu son enfant quand il est né ; j’ai enseveli le pauvre père… Un jeune homme de vingt-cinq ans, chétif, pâle, qui toussait toujours… Un beau parti pour une fille !… Je le disais bien à feu madame, qu’un mariage entre cousins, ça ne donne rien de bon ; mais ils sont obstinés, dans la famille… La demoiselle pleurait son cher couvent ; mais on lui a dit que « sa vocation n’était pas certaine ». Alors, pour obéir aux parents, elle a consenti. Et notre Augustin est né… Oh ! je t′ai chéri, cet enfant-là, avant même qu’il fût au monde… J’étais vieille déjà… Je pensais que la jolie petite créature remettrait de la joie dans la maison ; mais il était trop tard !… Monsieur allait mourir. Madame tombait dans la sainteté. C’est une femme qui ne pense qu’à la mort.

— Il faut penser à la mort, Jacquine, pour vivre chrétiennement.

— Allez, allez, dit la vieille, on n’a qu’une vie : faut la vivre comme on peut, et laisser les morts tranquilles… Les pauvres morts sont bien morts. Accroupie sur ses talons, elle arracha une poignée d’herbes qu’elle tria soigneusement,

— Quelles plantes cueillez-vous là ?

— Ça, c’est des bonnes herbes, des herbes de pharmacie, meilleures que toutes les drogues des médecins. Je les cultive, je les récolte, j’en fais des sirops et des infusions, des baumes pour les compresses, des remèdes pour les entorses et les brûlures.

— Vous êtes jardinière, ici ?

— Jardinière, lingère, cuisinière, femme de chambre… Madame Angélique dépense tous ses revenus en charités : elle ne peut pas avoir plusieurs domestiques. Il y a une femme qui m’aide pour la lessive, et un homme qui fait quelquefois les gros travaux.

Elle se releva, serrant dans ses mains noueuses les pans de son tablier plein de feuilles et de fleurs. Une mèche, échappée de sou bonnet, glissait le long de sa tempe et se tordait comme une vipère d’argent. Un anneau, pendant à son oreille gauche, retenait une petite turquoise, et le bleu pur de la pierre paraissait plus bleu contre la joue brune. Haute, maigre, avec ses yeux jaunes dont la paupière ne clignait pas, elle avait l’inhumaine majesté des Sibylles. Gardienne des herbes-fées, maîtresse des philtres et des baumes, elle paraissait vraiment une sorcière surprise par le matin et conservant dans sa forme féminine quelque chose des métamorphoses de la nuit. Allait-elle prendre racine parmi les belladones, ou s’envoler, vers les ruines, sur des ailes de hibou ?

— Je vais réveiller mon fieu. C’est la dernière fois… Ce soir, il couchera dans la chambre que j’ai arrangée à l’ancienne mode, avec les meubles qui étaient dans le grenier du pavillon. Au revoir, monsieur le précepteur.

— Au revoir, Jacquine.

Forgerus remonta la terrasse et trouva une porte de sortie, derrière le pavillon. En quelques pas il fut dans le jardin municipal, près de la vieille tour du xe siècle, masse éventrée sous le lierre arborescent. Au loin, s’élevait l’autre tour, en briques rouges, crénelée, percée de fenêtres en ogive. À travers les ormes et les châtaigniers, on découvrait, tout en bas, la campagne immense, les foins bottelés, les pommiers au milieu des champs, les platanes rangés au bord des routes, et les lignes vertes des haies qui descendent sur la déclivité du plateau.

Une allée tournante conduisit Forgerus jusqu’à la ruelle qu’il avait suivie, la veille, au crépuscule. Il passa sous la porte Bordier. Les bourgeois à leur fenêtre, les marchandes accroupies autour de la fontaine et devant le portail de l’église, un bonhomme en pantalon blanc, coiffé d’un panama, une femme qui revenait de la messe, les mains jointes sous sa pèlerine, les maisons inégales, les boutiques pauvres, les enseignes naïves, rappelaient à Forgerus les décors provinciaux et les personnages de Balzac.

Il eut la curiosité de visiter le cimetière, dont la porte gothique attira son regard.

Dès l’entrée, on apercevait les marbres pressés dans l’enclos, un carré de ciel, un pan de colline surplombante, les tuiles rouges et brunes des toits étages. Le cloître fermait trois côtés seulement. La charpente de la voûte, incurvée et toute pareille à l’ossature du Léviathan marin, retombait sur des piliers de briques. Le soleil frappait les vitraux d’une petite chapelle adossée aux arcades et projetait sur les dalles une lumière bleue qui tremblait.

Forgerus examina les plaques commémoratives fixées au mur. La plus ancienne portait une longue épitaphe latine. Sous les dalles, foulés aux pieds des passants, reposaient in spem resurrectionis messire Jean de Ghanteprie, maître des requêtes, dame Catherine Le Féron, sou épouse, messire Jacques de Ghanteprie, messire Gaston de Ghanteprie, mort à Utrecht en 1709, et la « sœur Thérèse-Angélique de Ghanteprie, morte à Port-Royal, le 14 de may 1661, exhumée le 4 avril 1711 ». Des inscriptions plus récentes rappelaient les noms de M. Pierre de Ghanteprie, de dame Juliette Silvat, son épouse, et de Jean de Ghanteprie, leur fils.

« Adhémar n’est pas enseveli dans le caveau de famille », pensa M. Forgerus.

Il sortit pourvoir l’église, toute proche, consacrée à saint Jean. La messe venait de finir. Il n’y avait plus devant l’autel, qu’une femme prosternée et un sacristain en surplis trop court qui arrangeait des pots de fleurs blanches.

Dans la nef centrale, une lumière dorée tombait des hautes fenêtres aux vitres dépolies, mais les nefs latérales étaient baignées d’ombre, et les fameuses verrières de la Renaissance y scintillaient, d’un éclat doux et chaud, plus vivant que l’éclat des pierreries.

Au fond, au chevet de l’église, l’arbre de Jessé, montant du flanc d’Abraham endormi, étendait ses branches chargées de patriarches et de rois ; et sur les côtés, les légendes de la Bible, les paraboles de l’Evangile, les Actes des saints s’inscrivaient en figures lumineuses serties par un linéament de plomb.

On voyait le bon Samaritain et la Madeleine, les prophètes dans le désert, le Christ au tombeau. Les personnages portaient des vêtements du xvie siècle, et l’on reconnaissait dans les attitudes théâtrales, dans l’exagération des musculatures et la splendeur des draperies, l’influence des maîtres italiens. Des bourgeois chevauchaient, vêtus de velours et de fourrures. Des apôtres à barbe frisée avaient des robes jaunes, modelées en violet, et gonflées de vent. Les saintes femmes étaient délicieuses, avec leurs cheveux dont le blond verdissait sous un chaperon pointu et le blanc gris de leurs collerettes tuyautées. Les paysages tourmentés et minutieux montraient à la fois des rochers, des cèdres, les méandres déroulés d’un fleuve, les petits sentiers à travers la plaine, les petits arbres en boule, et toutes les maisons des villes, et toutes les fenêtres des maisons. Dans la partie inférieure du vitrail, le donateur et sa femme, agenouillés, étaient reproduits scrupuleusement dans leur laideur authentique.

Élie Forgerus ne s’arrêta guère à les regarder. Il se reprochait déjà sa trop longue promenade et la joie qu’il avait éprouvée devant le miracle quotidien de l’aube. Voilà qu’il avait retardé l’heure de sa méditation, séduit par les prestiges de la lumière, cette « reine des couleurs », dont saint Augustin a dit la douceur et la puissance. Ses yeux, depuis longtemps détournés de la nature, ne cherchaient plus que la lumière incréée, la lumière que voyaient Jacob et Tobie aveugles. Et plus que la nature, l’art, même l’art chrétien, inquiétait Forgerus.

Il se rappelait d’étranges sensations de son enfance, lorsque sa mère le traînait d’église en église, dans la ville demi-espagnole qu’ils habitaient. Madame Forgerus était une femme brune, sèche, laide, avec des yeux magnifiques où brûlaient tous les bûchers de l’Inquisition. Elle aimait son mari et son fils d’un amour prompt aux caresses et aux injures, aisément dominateur et qui jouissait d’être humilié. Et elle aimait Dieu de la même façon, avec des raffinements et des violences. La nuit des cryptes, le brasillement des cierges, les images effroyables de la mort et de la pourriture, les extases ruisselantes de pleurs, toute la matérialité du culte l’attiraient. Elle attachait sa dévotion comme un ex-voto espagnol, un cœur d’or brillant et creux, au socle des Vierges noires.

Elevé par cette femme, Forgerus avait manqué d’être l’adolescent faussement pieux et faussement sentimental qui demande des excitations passionnelles aux hymnes sacrées, aux fleurs, à l’encens, au sourire même de la Vierge, — et ce souvenir l’emplissait de honte. Maintenant il repoussait l’intrusion sacrilège de la littérature dans la religion, la fausse grandeur, le charme malsain qu’elle y ajoute. L’art n’est-il pas le piège où l’âme, en quête d’émotion pieuse, trouve, avec l’illusion de la ferveur, un charnel et dangereux plaisir ?

Forgerus se promit d’accoutumer son élève à la piété véritable qui n’a pas besoin du secours des sens pour s’échauffer et s’entretenir. Et l’image d’Augustin, évoquée à cette pensée, attendrit le maître. Élie aimait les enfants : leur état lui apparaissait terrible, digne de toute sollicitude et de toute compassion. L’enfant, c’est la ville naissante, sans portes ni remparts, que le Saint-Esprit n’habite pas encore, et que la raison encore infirme ne défend pas. Le Mal rôde autour de lui ; et il ne combat pas le Mal, parce qu’il l’ignore, et il est vaincu par le Mal, parce qu’il est le fils pécheur d’Adam. Le maître doit veiller sur lui, l’instruire par l’exemple plus que par la parole, et le sauver en se sauvant avec lui.

« Seigneur, priait Forgerus, je sais bien qu’il est téméraire de prétendre conduire les autres lorsqu’on n’a point su se conduire soi-même. Mais, quand l’effet de mes soins répondrait à mon espérance, oserais-je m’enorgueillir ? Le jardinier taille la jeune plante, la redresse, l’assujettit au tuteur ; il la défend contre la gelée et l’ardeur de la canicule ; il détruit les insectes nuisibles ; mais ce n’est pas lui qui fait germer la graine, et monter la sève, et s’ouvrir la fleur. Agréez donc l’humble service du jardinier. Ménagez à la frêle plante humaine la pluie et le vent, le soleil et l’ombre. Je travaillerai pour elle ; elle fleurira pour vous. »