La Maison du péché (1902)/12

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Calmann-Lévy (p. 151-165).


XII


Rouvrenoir est un village de soixante feux, bâti dans la vallée à l’endroit où les coteaux boisés s’écartent pour découvrir un morceau de plaine.

De cette commune dépendent quelques hameaux, Gariguières, Aubryotte, Morlin, Les Roches, Le Chêne-Pourpre, dispersés dans les replis du terrain, dans la foret, sur les plateaux, sur la pente des collines. La chemin vicinal de Hautfort-le-Vieux aux Yvelettes suit la courbe du vallon et traverse Rouvrenoir. Une tranchée artificielle coupe le haut promontoire où s’élèvent, face à face, séparées par la route, étayées par des remblais de maçonnerie, la maison d’école, à droite, et à gauche, en plein ciel, l’église…

Cette église, grossière, pauvre et belle, écrase le village, dont les plus hautes maisons n’atteignent pas au niveau de ses fondations dix fois séculaires. On aperçoit, de très loin, parmi les pins tordus du cimetière, la masse grisâtre du clocher, le toit de tuile brune et moussue rapiécé de tuile rose. Un escalier de pierre monte sur le côté de la tranchée, par où passent les noces et les convois. Et les gens qui flânent, sur le chemin, peuvent voir, en levant la tête, le voile des mariées flotter au soleil, là-haut, ou le drap noir des bières osciller au pas des porteurs.

À trente mètres de l’église, le presbytère occupe l’angle d’une petite place. C’est une maison assez confortable, bâtie entre cour et jardin. L’abbé Vitalis l’habitait depuis douze ans, avec sa mère, vieille paysanne aux traits durs, à l’œil méfiant, toujours mâchonnant des patenôtres. Elle recevait mal les gens qui venaient en visiteurs, et dérangeaient « son garçon l’abbé ». Mais, surtout, elle était féroce pour les femmes.

Un soir d’août, madame Manolé sonna à la grille du presbytère. La vieille, qui étendait du linge dans la cour, ne broncha pas. Elle avait reconnu la Parisienne, qu’elle détestait sans savoir pourquoi.

Fanny carillonna si fort que l’abbé Vitalis lui-même ouvrit une fenêtre au premier étage.

— Maman ! cria-t-il, faites entrer madame Manolé : je descends !

La mère Vitalis obéit de mauvaise grâce, et Fanny la suivit dans la petite salle à manger du presbytère. Le papier de tenture à rosaces jaunes, décollé par l’humidité, des lithographies banales, un tapis taché d’encre sur la table, un râtelier de pipes sous une planche de sapin brut où s’alignaient quelques livres, tout révélait la misère et l’incurie. Fanny, demeurée seule, entrevit l’ombre de la paysanne qui rôdait autour de la fenêtre, et l’écho d’une altercation étouffée parvint jusqu’à elle.

— Je suis le maître, ici…

— C’est-il possible que les enfants commandent à leurs vieilles mères ?… Martial, c’est parce que t’es curé que tu me dois pas le respect !…

— Je vous respecte, mais je vous prie de me laisser libre…

— Oui, pour qu’on jase de nous dans le pays… Tu sais point la mauvaiseté des gens… J’te dis qu’ils écriront des choses sur toi à Monseigneur…

— En voilà assez !…

L’abbé entra dans la salle à manger, brusquement.

— Excusez-nous, madame, je vous prie. Ma mère a l’oreille dure, et moi j’étais occupé là-haut… Vous avez quelque chose à me demander ?

— Je vous demande de venir dîner, ce soir, aux Trois-Tilleuls, avec M. de Chanteprie.

— Très volontiers… Et… il n’y a pas autre chose ?

— Si…

— À votre air, je m’en doutais. Rien de grave ?

— Oui et non… Puis-je vous parler à cœur ouvert, comme on parle en confession ?

— Sans doute !…

— Eh bien, monsieur le curé, je suis très fâchée contre vous. Je vous garde rancune.

— Pourquoi ?

— Parce que vous m’avez envoyée à l’abbé Le Tourneur, quand M. de Chanteprie vous a demandé de commencer mon instruction religieuse.

Le visage de l’abbé se rembrunit.

— M. Le Tourneur est un prêtre consciencieux, un homme du monde. Il sait parler ; il sait conduire les âmes avec prudence et douceur. Je devine que M. de Chanteprie le trouve un peu… facile, mais un directeur trop sévère vous eût rebutée dès la première conversation.

— Vous êtes l’ami d’Augustin, monsieur le curé, et j’ose le dire, vous êtes notre ami… J’avais toute confiance en vous. Pourquoi m’abandonner ainsi, dans cette crise de conscience, si grave, qui va décider mon avenir ?

— J’ai fait ce que je devais faire, dit Martial Vitalis en fixant ses yeux sur le carreau ; soyez certaine que je n’ai pas manque à l’amitié. Mais je ne pouvais assurer une tâche au-dessus de mes forces… Je connais mon ignorance, ma maladresse… Non, je ne devais pas, je ne voulais pas me charger de vous.

— Vous me croyez donc bien difficile à convertir ?

— Vous êtes une orgueilleuse et une raisonneuse.

— C’est précisément ce que dit M. Le Tourneur.

— Contez-moi ça… Il ne me paraissait pas bien sévère, M. le curé de Hautfort ?

Fanny se récria. Sévère, non, M. Le Tourneur n’était pas sévère. Il était secrètement, mais infiniment dédaigneux. Sa politesse suave cachait le mépris d’un saint Paul pour le sexe inconstant et débile qui doit se taire et obéir. Les dames de sa paroisse lui apparaissaient comme les élèves d’un perpétuel « catéchisme de persévérance », des âmes qui avaient douze ans toujours ; de grandes petites filles et même de vieilles petites filles, à qui, lui et ses vicaires, distribuaient le « cachet d’argent » et le « cachet d’or ». Il les voulait simples, dociles, pieuses sans mysticisme, car il craignait les fanatiques, les illuminées, les candidates à la sainteté, et il avait assez d’une madame de Chanteprie dans sa paroisse. Mais il haïssait, par-dessus tout, les savantes et les raisonneuses… On peut, on doit discuter avec un homme ; à une femme, on doit imposer les idées, despotiquement… Or, Fanny n’accueillait pas comme une manne céleste les moindres paroles du prêtre. Elle avait des étonnements scandaleux, des curiosités impertinentes. Entre elle et M. Le Tourneur c’étaient des escarmouches perpétuelles, chacun guettant l’autre au détour d’un syllogisme. À chaque instant, l’abbé se précipitait sur ses livres, extrayait des citations qu’il lançait comme des bombes sans que l’évidence éclatât jamais aux yeux effarés de l’incrédule. Il énumérait les grands hommes qui avaient fait profession de foi catholique ; Fanny énumérait tous les autres grands hommes qui avaient vécu dans l’indifférence. Et c’étaient des duels acharnés où le prêtre et la femme se battaient à coups de noms célèbres : Spinoza contre saint Augustin et Darwin contre Moïse. M. Le Tourneur finissait par raconter la folie ds Nietzsche, la coprophagie de Voltaire et la conversion in extremis de Littré.

— Voilà où nous en sommes, monsieur l’abbé ! conclut Fanny. J’ai essayé de me monter l’imagination ; j’ai soigneusement cultivé ma sensibilité. J’ai commencé de pratiquer avant de croire… Et je ne suis pas plus avancée qu’il y a deux mois.

L’abbé hocha la tête.

— J’ai vu se convertir de francs païens au déclin de l’âge, parce qu’ils se souvenaient, malgré eux, du catéchisme et de la première communion. D’avoir cru, tout enfants, à l’immortalité de l’âme, il leur restait un fond de crainte obscure et d’obscure espérance. Ces fanfarons d’athéisme, nourris de la morale évangélique, demeuraient chrétiens par les sentiments et par les habitudes… Vous comprenez maintenant pourquoi l’Église attache tant d’importance à la première éducation religieuse… Mais vous, madame, vous n’avez pas reçu cette première éducation. Vous portez en vous les germes du doute. Il faut vous défricher l’âme, d’abord… Et c’est ce que M. Le Tourneur essaie de faire.

— Votre Dieu, s’il existe, sait pourtant que je voudrais croire, s’écria Fanny. Il doit m’aider…

— Aidez-vous, Dieu vous aidera… Oui, madame, Dieu sait que vous voulez croire, mais il sait aussi pourquoi vous voulez croire, et que vous cherchez seulement dans la foi le moyen d’assurer votre bonheur… Vous apportez dans le sanctuaire une arrière-pensée toute profane. Vous n’aimez pas Dieu pour lui-même et par-dessus tout : vous aimez M. de Chanteprie… Si ce jeune homme n’était pas un bon chrétien, s’il n’avait pas exercé sur votre esprit une sorte de violence, vous fussiez demeurée tranquille dans votre incrédulité…

— Peut-être… probablement…

— Et puis vous raisonnez trop… À quoi bon ?… Vous espérez que ce pauvre M. Le Tourneur vous prouvera l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, etc… Mais Pascal a dit, depuis longtemps, que la religion n’est pas certaine pour la raison. On ne prouve pas Dieu ; on le sent. « La foi, c’est Dieu sensible au cœur. » Il faut aimer pour croire, et vous n’aimez pas. Imitez le capitaine Courdimanche : il ne raisonne pas, il aime. Il ne discute pas, il pratique… Les conversions réelles et durables sont des miracles de l’amour.

— Autrefois j’aurais dit : « des phénomènes d’auto-suggestion… »

— Le bout de l’oreille pointue reparaît ! dit Vitalis.

— Ne souriez pas, monsieur le curé. Je suis très sincère. J’aime Augustin… Hélas ! je l’aime plus que Dieu, et je voudrais aimer Dieu à cause de lui.

— Oui : vous posez vos conditions au bon Dieu : « Seigneur, donnez-moi l’homme que j’aime ; je vous aimerai par surcroît… »

— Ah ! je ne devrais pas ruser avec moi-même, dit la jeune femme. Je devrais avouer à M. de Chanteprie que je piétine, que je recule… Et je n’ose pas… Non, je n’ose pas. Je crains de perdre Augustin… Je ne peux plus vivre sans lui, maintenant. Je l’aime.

L’abbé répondit :

— Et moi, je vous plains… Vous êtes dans la mauvaise voie. Si vraiment vous souhaitez vous convertir, il faudrait quitter pour quelques mois M. de Chanteprie. Vous pourriez faire une retraite dans un couvent…

— Ça, jamais…

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas quitter Augustin.

— Eh bien, prenez garde qu’il ne vous quitte, lui, le premier… Ma pauvre amie, votre Augustin a le jansénisme dans le sang. Sa religion intransigeante ne lui permet aucun accommodement avec le Ciel… Étudiez-le bien : c’est une âme toute d’une pièce, naïve, sublime, impitoyable… Si vous vous mettiez entre Dieu et lui, il marcherait sur vous pour aller à Dieu ; il marcherait sur sa mère !…

— Vous me désespérez.

— Je vous avertis.

— Et vous ne pouvez rien de plus pour moi ?

— Rien de plus.

— Vous refusez encore de me convertir ?

— Absolument. J’y serais inhabile… Il n’y a pas au monde que M. Le Tourneur et moi. Cherchez un autre directeur, et rappelez-vous mon conseil : allez au couvent.

— Comme Ophélie… Grand merci ! Je resterai aux Trois-Tilleuls.

— À vos risques et périls !

— Soit !


« Quel étrange prêtre que cet abbé Vitalis ! songeait Fanny en remontant la côte du Chêne-Pourpre. Il a certainement une arrière-pensée… Ah ! ce n’est pas un enthousiaste ! Mais l’abbé Le Tourneur, non plus, n’est pas un enthousiaste, ni ce gros réjoui d’abbé Chavançon qu’on m’a présenté l’autre jour, chez les Courdimanche… »

Aux Trois-Tilleuls, elle trouva Augustin. Il dit son inquiétude : madame de Chanteprie, demi-percluse, ne pouvait plus marcher. Le médecin lui ordonnait expressément les eaux de Bagnères-les-Pins, une nouvelle station thermale des Basses-Pyrénées, récemment mise à la mode par des couvents qui recevaient des pensionnaires. Il insistait même pour que madame Angélique restât dans le Midi au moins six semaines. Et devant l’obstiné refus de la malade, Augustin songeait à faire intervenir l’abbé Le Tourneur.

— J’admire et je déplore le courage de ma mère. Elle accepte la souffrance comme une grâce purificatrice. Pour un peu, elle dirait qu’un chrétien doit rougir de n’être point malade, et qu’une trop bonne santé est une honte aux personnes pénitentes. Elle supporte ses maux avec patience, et avec impatience les remèdes du médecin.

— Vous n’avez donc aucun pouvoir sur elle, vous, son fils ?… Est-ce que votre mère vous fait peur ?

— Peur, non. Mais je suis saisi de respect quand je pénètre dans cette chambre nue et pauvre où ma mère vit depuis quinze ans. Ce que je devine de ses austérités me rend tout humble devant elle. Comment oserais-je lui donner des conseils, discuter sa volonté ?

— Voilà une singulière façon de comprendre la tendresse maternelle et l’amour filial !… Votre mère se tuerait pour la plus grande gloire de Dieu que vous diriez encore amen !

— Si vous connaissiez ma mère, vous sauriez qu’elle ne veut point être aimée comme une autre…

— Je m’en aperçois… Ah ! mon cher Augustin, vous compliquez à plaisir les choses les plus simples… Vous ne pouvez remuer un doigt sans déranger Dieu et le diable…

— Ne plaisantez pas de cette façon, Fanny… Vous êtes bien nerveuse !…

En elle-même, elle pensait :

« Suis-je lâche !… Je devrais lui dire la vérité : que l’abbé Le Tourneur m’assomme, que la vie présente m’intéresse cent fois, mille fois plus qu’une problématique éternité, et qu’il faut me demander, non pas des vertus impossibles, inutiles, mais ce que je puis donner : mon amour. »

L’abbé Vitalis arriva. Tout le temps du dîner, Augustin raconta l’héroïsme et les souffrances de sa mère. Le prêtre blâma cet excès de zèle qui, prétendait-il, est une forme de l’orgueil. Et il montra que l’orgueil est l’apanage héréditaire des jansénistes.

— Ils sont, comme disait plaisamment Voltaire, pleins d’orgueil et de saint Augustin.

Le nom de Voltaire mit Augustin en fureur, et, pendant que les deux hommes discutaient, Fanny rêvait à cette redoutable madame de Chanteprie qu’il faudrait affronter, un jour. Madame de Chanteprie accueillant Fanny Manolé !… La jeune femme s’étonna tout à coup d’avoir cru à la possibilité d’une conversion, d’un mariage, et un immense découragement l’envahit. Certes, quand elle avait dit à Augustin, dans la prairie de Port-Royal : « Je ferai ce que vous voudrez ; je croirai ce que vous voudrez », elle avait obéi à une impulsion soudaine, irrésistible… « Hélas ! pensait-elle, fût-ce pour sauver ma vie, je ne saurais me convaincre que deux et deux font cinq. »

— Eh ! disait Vitalis, répondant à Augustin, je ne défends pas les jésuites ; mais je vous affirme que l’homme, muré vivant dans l’étroit cachot de la doctrine janséniste, s’y fût desséché et ratatiné… Les jésuites ont ouvert la brèche, donné un peu d’air et de jour…

Il s’amusait parfois à taquiner M. de Chanteprie ; mais, ce soir-là, Augustin ne voulut pas comprendre les paradoxes de l’abbé. Et Fanny, tirée de sa méditation, vit en lui un homme qu’elle ne connaissait pas, raide et violent, âpre à la dispute, celui-là même dont Vitalis disait qu’il marcherait sur sa mère pour aller à Dieu.

« C’est un fanatique, pensa-t-elle avec effroi. Comme il oublie ma présence et notre amour ! »

Et tout haut :

— Messieurs, taisez-vous, je vous en prie, et quittons la table… Je vais vous faire un peu de musique pour calmer vos esprits.

Elle se mit au piano. Un long arpège éclata, comme une fusée mélodieuse. La porte de la salle à manger, grande ouverte, découpait un rectangle pâle qui fascinait le regard. Il n’était pas tout à fait nuit. Le ciel passait lentement du rose au mauve, et déjà, sur la terrasse, le disque de la pleine lune émergeait parmi les branches des pommiers.

— Écoutez… C’est une valse de Chopin.

De lentes spirales mélodiques se déroulaient, s’élargissaient, plus rapides ; des paysages s’ébauchaient, tout de cristal et de vapeur, habités par les fées tournoyantes de la valse ; et parfois, mêlée aux sanglots stridents, aux rires surnaturels, une plainte s’élevait, une plainte humaine, un soupir d’extase et d’amour…

Dehors, les masses d’arbres, les chaumes s’enfonçaient en un mystère bleuâtre. Le mur de la cour devint noir, et le sable des allées commença de blanchir entre les pelouses. Puis un rayon toucha la pierre pâlissante du seuil, glissa sur le carreau, jusqu’aux pieds de la musicienne, et cela fit, à travers la salle obscure, un étroit chemin de lumière, poudre d’impalpable argent.

Le dernier accord expirait en sourdine. Fanny, les doigts étendus, immobiles, prolongeait l’enchantement. La lune et l’ombre erraient sur elle. Et soudain quelqu’un remua, dans les ténèbres, près du piano. Une main furtive toucha l’épaule de la jeune femme ; une joue brûlante effleura presque sa joue, et Fanny tressaillit à ce contact.

Augustin dit tout bas :

— Je vous en prie… sortons… Cette musique m’affole… Être là, si près de vous…

Fanny se leva :

— Monsieur le curé, rêvez-vous ou dormez-vous ? Vous ne dites rien.

— J’écoutais, répondit Vitalis à l’autre bout de la salle.

— Vous m’avez priée expressément de vous congédier de bonne heure. Voulez-vous que nous fassions une promenade au clair de lune ? La nuit est si tiède, si belle, j’aurai du plaisir à marcher… Augustin ?…

Elle ne put retenir une exclamation en voyant le jeune homme apparaître dans l’irradiation lumineuse… Oh ! ce visage changé, transfiguré, et ces yeux, ces yeux d’amour !

— Passez devant, monsieur le curé, et vous aussi, monsieur de Chanteprie ! Je ferme la porte. Nous traverserons le bois obliquement pour gagner la route.

Ils s’engagèrent dans le sentier où des baliveaux, courbée en arc, criblaient la lumière. Une pluie de clarté brillante et pâle s’égouttait des mille petites branches, des mille petites feuilles, coulait, pénétrait le taillis. Les châtaigniers lui opposaient une épaisseur opaque ; les genévriers découpaient des angles noirs, des silhouettes hérissées, hostiles… Mais l’averse lunaire ruisselait sur les feuillages légers des acacias, des bouleaux, des trembles, inondait les troncs blanchâtres d’un éclat mouillé.

Le chemin descendait, plus étroit, vers les pâturages en friche qui bordent la route de Rouvrenoir. On entendait la clochette d’un crapaud, parmi les bruyères. Vitalis marchait en avant ; Fanny le suivait, précédant Augustin. Parfois, elle se détournait pour lui sourire.

Jamais elle ne l’avait senti plus troublé, plus vibrant, ébauchant des phrases, des gestes qu’il n’achevait pas. Elle-même frémissait, envahie par une anxiété singulière, dans l’attente de quelque événement mystérieux. Était-ce la musique, l’odeur du bois, la nuit de lune qui leur bouleversaient ainsi l’âme et les sens ? Ils n’osaient parler. Ils se regardaient à peine. Et Fanny rougissait comme une vierge aux pensées qui lui venaient.

Elle s’arrêta soudain :

— Des ronces ont accroché ma jupe. Je ne peux plus avancer. Aidez-moi.

Il mit un genou en terre, tira la branche épineuse, dégagea l’étoile qui criait en se déchirant. Fanny, penchée, appuyait une main sur son épaule.

— Je vous remercie, dit-elle. C’est fait.

Il ne bougeait pas. Et tout à coup, s’inclinant plus bas encore, il saisit le pied de la jeune femme, baisa le petit soulier de cuir jaune, le bas à jour… Fanny fit un « Oh ! » de surprise. Augustin se releva, et, prévenant le reproche qu’il prévoyait :

— J’ai déchiré votre robe. Je suis un maladroit. Je m’humilie… Ne dites rien.

Elle demeurait stupéfaite. Quoi ! le janséniste opiniâtre, l’austère M. de Chanteprie, celui qui discutait si rudement, tout à l’heure, et ne souffrait pas la contradiction, il avait pu se prosterner devant une femme, lui baiser les pieds, dans un élan d’amour éperdu ?

Hors du bois, ils trouvèrent l’abbé qui les attendait, Fanny, un peu confuse, lui expliqua l’accident, et tous trois s’en allèrent jusqu’au presbytère. L’abbé paraissait fatigué, triste peut-être.

— Le brouillard monte, dit-il ; ne vous attardez pas… Rentrez chez vous, madame. Adieu.

Augustin et Fanny étaient seuls, maintenant. Ils remontèrent vers le Chêne-Pourpre, et, soudain, s’arrêtant au milieu du chemin, ils s’embrassèrent.

Tout près, un grand châtaignier abritait quelques masures. Le feuillage, décoloré par la lune, se perdait dans le bleu verdâtre du ciel. Une cendre aérienne diluait au loin la forêt grise, et les murs des maisons étaient d’un blanc miraculeux, d’un blanc de lait, très pur, sous les chaumes sombres. On ne reconnaissait plus le paysage. Les choses prenaient un aspect immuable et mort, comme si la nuit délicieuse était le commencement d’une éternité, comme si le soleil ne devait plus revenir, jamais, et ranimer le monde…

Ni feux, ni bruit… Rien qui révélât la présence des êtres endormis derrière les murailles. Les crapauds ne chantaient plus. Il n’y avait de vivant sous le ciel que l’homme et la femme enivrés par leur baiser. De temps en temps, sans désunir leurs mains, ils s’écartaient un peu l’un de l’autre et se contemplaient avec un air d’adoration. Ils faisaient quelques pas sur la route éclatante, puis ils s’arrêtaient pour unir leurs lèvres…