La Maison du péché (1902)/13

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Calmann-Lévy (p. 166-171).


XIII


La bande de vieilles filles et de veuves qui forme, dans les petites villes, la sacrée confrérie du commérage, avait bientôt deviné l’innocent secret d’Augustin. Les Courdimanche louaient la Parisienne qu’ils avaient vue deux ou trois fois. « C’était, disaient-ils, une femme supérieure, élevée dans l’ignorance par des parents trop coupables, qui soupirait après le giron de l’Église où elle souhaitait s’abriter pour toujours… » Soit ! Mais pourquoi madame Manolé ne se réglait-elle point sur l’exemple des personnes pieuses ? Pourquoi n’essayait-elle point de ressembler à mademoiselle Piédeloup, à mademoiselle Marcotte, si modestes avec leurs corsages plats, leurs paupières baissées, leurs chapeaux de demi-deuil ? La dame du Chêne-Pourpre montait à bicyclette, portait des robes excentriques et recevait des hommes !… M. Le Tourneur dut entendre les représentations que ses plus fidèles paroissiennes lui adressèrent, dans son intérêt. Croyait-il à la bonne foi de l’étrangère ? Ne craignait-il point de se compromettre, en recevant cette personne, comme le curé de Rouvrenoir s’était compromis ?… Tous les cœurs vraiment chrétiens plaignaient le pauvre M. de Chanteprie et sa sainte mère. Ne serait-il pas bon d’ouvrir les yeux de madame Angélique par un avertissement direct ou détourné !

M. Le Tourneur détestait les « histoires » : il renvoya les dévotes à leur perruche et à leur tricot. Ce n’était pas que Fanny lui fût très sympathique ; il avait accueilli d’assez mauvaise grâce les demi-confidences d’Augustin ; mais il sentait que le jeune homme était amoureux, incurablement amoureux, « buté » dans son idée de mariage… Madame Angélique pourrait refuser son consentement ? Madame Angélique était bien malade… Quoi qu’on fît, Augustin épouserait madame Manolé, convertie ou pas convertie, tôt ou tard. Elle était intelligente, expérimentée ; elle prendrait une grande influence sur Augustin, et, qui sait ? elle le détacherait peut-être de la religion… « Eh bien ! se disait M. Le Tourneur, essayons de gagner au bon Dieu cette âme et de tirer un peu de bien d’un très grand mal. Si madame Manolé n’est pas avec nous, elle sera contre nous… Et si elle est avec nous, Augustin, aiguillonné par elle, ne refusera plus de servir activement la bonne cause… Il deviendra plus hardi, plus ambitieux… Riche, noble, aimé, estimé dans la région, il représenterait à merveille les catholiques au conseil municipal… au conseil général… au parlement même… »

Ainsi rêvait M. Le Tourneur, impatient d’opposer un candidat de son choix au député radical de l’arrondissement. Quand il songeait aux élections, Fanny ne lui semblait plus trop orgueilleuse. Il la ménageait et il ne désespérait plus de l’amener, l’amour aidant, à un catholicisme aimable et modéré, très suffisant pour une dame du monde.


Cependant, Augustin commençait à craindre que son zèle imprudent ne conduisît la jeune femme à une conversion mi-sincère, sans profondeur, sans solidité. Lui-même était troublé à la pensée d’interminables fiançailles… Les pieuses lectures qui avaient longtemps nourri et fortifié sa confiance, le jetaient en d’étranges perplexités. Telle phrase de Bossuet ou de saint Augustin, telle page de saint Jean Chrysostome prenaient un sens nouveau qui inquiétait M. de Chanteprie… Ce qu’il appelait « tendresse », les docteurs l’appelaient « concupiscence ». La sainteté même du mariage, disaient-ils, peut être offensée par un trop violent amour pour la créature. Augustin ne pouvait croire que le démon de la luxure l’eût pris au piège d’une noble et sainte illusion, mais il comprenait enfin qu’il aimait Fanny pour elle-même et pour lui-même. Certes, le nom adoré, « Fanny », n’était plus le nom terrestre d’une âme : Augustin ne le prononçait plus sans évoquer le visage ardent et pâle, les molles grappes de cheveux noirs, le sourire flottant entre la joue et la lèvre, l’élégance du cou, la plénitude de la gorge devinée sous le vêtement. Fanny, c’était une femme, et c’était la femme.

Il en avait éprouvé la puissance, le soir où, dans le bois mouillé de lune, une force magique l’avait courbé devant Fanny… Ah ! les baisers sur la route blanche, les baisers lents et profonds qui semblent aspirer l’âme !… Augustin était revenu à Hautfort fiévreux, malade, parlant tout haut le long du chemin. Et c’était la première fois que les troubles pensées de son insomnie n’avaient pas respecté la bien-aimée.

Alors, pour éviter la tentation, pour expier son amoureuse faiblesse, le jeune homme pressa sa mère de l’emmener avec elle ; il l’accompagnerait à Bagnères-les-Pins ; il la soignerait, il la guérirait… Madame de Chanteprie refusa tout net. Elle se décidait enfin à partir, mais avec une pauvre malade comme elle, qui serait logée et soignée avec elle, chez ces religieuses hospitalières où les hommes n’étaient pas reçus. Que ferait Augustin seul, à l’hôtel, dans une ville inconnue ? Il dut s’incliner devant la volonté maternelle, charmé au fond de l’âme, quoiqu’il jurât d’espacer ses visites au Chêne-Pourpre…

Fanny s’effraya, pleura, cria qu’elle n’était plus aimée. Et madame de Chanteprie absente, la passion emporta tous les scrupules d’Augustin.

Madame Manolé ne se mentait plus à elle-même. Elle avait perdu tout espoir et tout désir de conversion. Le double aspect de sa beauté, qui exprimait si merveilleusement sa double nature sentimentale et sensuelle, se transforma peu à peu, et la Bacchante apparut sous l’Ange brun. Secouant la poussière de ses pieds au seuil du temple, où elle n’avait rien trouvé que des fantômes, des mots, le vide et la mort, Fanny s’en alla vers l’amour, comme la vendangeuse aux vignes… Et doucement, sournoisement, refaisant en sens inverse la même manœuvre qu’Augustin avait tentée sur son âme, elle rêva de conquérir celui qui ne l’avait point conquise, de convertir le chrétien farouche à la seule religion de la vie…

Elle fut adroite, prudente, insinuante, pour ne pas l’effaroucher ; mais, déjà, il n’était plus maître de lui-même.


Septembre s’acheva. Les rosiers remontants donnèrent leurs dernières roses, et, dans les jardinets rustiques, parmi la fumée rousse et blonde des feuillages d’asperges, fleurirent les dahlias simples, les coréopsis de velours jaune tachés de brun, les pétunias à croix violette sur fond blanc, à fine odeur de girofle, et la charmante fleur de la chicorée sauvage, l’étoile bleu lilas collée à la tige rigide d’un vert frais… Dans les chemins creux, où les troènes mêlaient leurs baies noires aux baies de corail pâle des fusains, Fanny trouvait encore quelques girolles épanouies comme des jacinthes, tordues comme des trompes d’or à large pavillon ; mais elle préférait chercher, sous bois, les gros cèpes de cuir rougeâtre, et sur le velours tendre des prairies, les petits mousserons secs, les agarics à feuillets roses, à tête blanche, couleur d’écorce de bouleau… Sans cesse, elle ramassait des petites plantes, des bestioles bizarres, des cailloux joliment veinés. Augustin l’accompagnait dans ses promenades quotidiennes sur le plateau, dans la forêt, dans ces vallons, dont la beauté printanière maintenant disparue s’unissait à jamais, dans sa mémoire, aux premières émotions de son amour. Une vapeur laiteuse, imprégnée de lumière, flottait sous le ciel d’argent et d’azur, sur les coteaux boisés où se mariaient déjà tous les tons du vert, de la rouille et de l’ocre. Les poiriers étaient d’un rouge de cuivre, les chênes d’un rouge de sang, et les petits peupliers tout en filigrane d’or. Les champs labourés avaient des nuances de cendre rose. On voyait partout des tas de pommes, dont l’odeur emplissait les prés, les cours de ferme, les rues de village, comme l’odeur même de l’automne mûrissant. Partout le cidre coulait des pressoirs, débordait les cuves. Jours mélancoliques d’octobre, jours enivrants !… La plaine fuyait en des bleus plus légers vers des horizons plus vagues, et les teintes attendries, les lignes amollies du paysage semblaient participer de l’exquise douceur de l’air qui s’insinuait dans les choses et dans les âmes…

Augustin et Fanny ne se quittaient plus. Ils se compromettaient, elle avec un joli cynisme d’amoureuse, lui avec l’inconscience d’un enfant heureux qui ne voit rien, qui ne craint rien… Le mariage, la vie à deux devenait l’éternel entretien du couple. Augustin ne connaissait plus les obstacles possibles, les dangers réels ; son imagination se donnait carrière sur le terrain vaste et libre de l’avenir.