La Maison du péché (1902)/14

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy (p. 172-185).


XIV


Un jour, la porte du pavillon, cachée sous les viornes rougissantes, s’ouvrit pour la bien-aimée, furtivement. Et l’ombre du chevalier Adhémar dut tressaillir quand les échos de la petite maison répétèrent des pas et des rires de femme.

Fanny connut le « Bosquet », le jardin à la française, le logis du maître des requêtes, les corridors dallés de blanc et de noir, les escaliers à grosse rampe de bois brun, les portraits du grand salon. Elle contempla la ville aux toits enchevêtrés, l’horizon de plaine et de collines ; elle s’appuya aux balustres de la terrasse ; elle erra entre les murailles symétriques des tilleuls. Et toutes ces choses prirent une voix, racontèrent l’âme et l’histoire des Chanteprie…

Mais d’autres voix parlaient dans la maison du Pavot. Elles disaient le triomphe de la femme et de la nature, le doux péché de l’oncle Adhémar. C’était un Chanteprie, pourtant, ce gentilhomme philosophe ! Comme tous les Chanteprie, né à Hautfort, il avait reçu la plus sévère éducation sous les yeux d’Agnès la miraculée. On l’avait porté, tout enfant, sur la tombe du bienheureux diacre, au charnier de Saint-Médard. Et la lecture de l’Émile et du Contrat social, le baiser d’une belle fille, le spectacle des jardins en fleur, avaient dissipé les terreurs chrétiennes dans son âme enchantée de vivre…

Un siècle avait passé. La maison ceinte de pavots s’élevait encore, comme une protestation, comme un défi, en face du bâtiment conventuel érigé par le grand ancêtre, et le dernier des Chanteprie y ramenait l’amour.

Confinés dans cette retraite, durant les jours pluvieux, Augustin et Fanny s’enivraient d’eux-mêmes. Ils ne voyaient pas le sourire de Jacquine empressée à les servir, esclave-fée, protectrice et complice. Quand elle apportait leurs repas, elle annonçait bruyamment sa présence, heurtant ses galoches aux marches de l’escalier ; et, le soir, quand elle réunissait en un seul trousseau toutes les clefs de la maison, elle avait une manière ambiguë de dire :

— Faut-il fermer le pavillon ?

Ces paroles donnaient le signal du départ, Fanny s’enveloppait dans un châle, et, comme à regret, M. de Chanteprie disait :

— Fais atteler la voiture, Jacquine. Je vais reconduire madame Manolé aux Trois-Tilleuls.

À travers la grille du potager, la servante regardait s’éloigner le vieux cabriolet, sur le chemin du Chêne-Pourpre. Ironique, elle haussait les épaules d’un air de pitié.

Pourquoi s’en allait-elle, l’amoureuse, et lui l’amoureux, pourquoi revenait-il seul dans sa chambre vide ? Ils attendaient quoi ?… Le mariage ? Ils pouvaient attendre ! Tant que madame de Chanteprie vivrait, Jacquine ne mettrait pas les draps blancs au lit de noces… Ils avaient donc bien peur du bon Dieu, ces jeunes gens ? Et, dans le souhait informulé qui montait aux lèvres de Jacquine, il y avait comme un désir de revanche sur ce Dieu qui tuait madame Angélique, et réclamait peut-être la jeunesse stérile d’Augustin.

Le capitaine Courdimanche, l’abbé Le Tourneur se présentèrent plusieurs fois aux Trois-Tilleuls et trouvèrent la porte close. Fanny avait inventé plusieurs prétextes successifs pour interrompre les conférences religieuses… Le curé de Saint-Jean s’aperçut brusquement que la Parisienne, par des imprudences avérées, rendait son mariage impossible. Si madame de Chanteprie revenait guérie, Augustin n’oserait jamais, contre le veto maternel, épouser la femme que tout Hautfort lui attribuait comme maîtresse.

Alors, M. l’abbé Le Tourneur, « lâcha » Fanny. Il se mit résolument à la tête des dévotes qui criaient au scandale. Mais Augustin se déroba à toute entrevue, à toute explication…


Un soir, vers la fin d’octobre, les amants achevaient leur repas, dans le cabinet d’Augustin. Jacquine desservait. Augustin regardait Fanny, et Fanny regardait le soleil qui se couchait, au loin, dans un ciel rouge et terrible.

— Voyez, dit-elle, cela ressemble aux vieux tableaux espagnols, où le ciel écarlate semble saigner derrière des crucifiements et des tortures. La ville est toute noire et l’on devine, dans un trou indistinct, les croix blanchâtres du cimetière.

Jacquine posa sur la table un flambeau à trois branches, entassa les assiettes dans un panier, et dit sentencieusement :

— Ciel rouge au soir annonce grand vent… C’est un temps de saison… Les hirondelles s’assemblent, les corbeaux volent par troupes sur les champs. V’là les beaux jours finis, madame.

La table desservie, Augustin se penchait à son tour, contre la vitre.

— Ce ciel, dit-il, ce paysage ne parlent que de tristesse et de mort… Assurément, l’oncle Adhémar avait mal pris ses mesures en bâtissant ici le pavillon, La vue du cimetière devait gêner Rosalba-Rosalinde. Mais ni l’oncle Adhémar ni sa danseuse ne surent entendre le conseil des morts.

— Ma foi, répondit Fanny, je pense comme Jacquine : les pauvres morts sont bien morts. Vous leur faites dire tout ce que vous voulez, vous, l’homme austère… Mais si les morts pouvaient parler, ils nous diraient assurément qu’il n’y a pas d’autre sagesse que de vivre en joie et de cueillir le jour.

— Hé ! que faisons-nous, mon amie, depuis tant de semaines, sinon de cueillir les jours ?

— La cueillette est presque achevée, Augustin. Les jours délicieux s’effeuillent. Votre mère revient de Bagnères après-demain, et je partirai dimanche pour Paris… Ah I chère maison, maison d’amour que nous devons au péché de votre oncle ! Je me sens tout à fait la nièce de cet Adhémar…

— Vous reviendrez ici, Fanny.

— Qui sait ?

— Vous y reviendrez bientôt, pour n’en jamais partir, bien-aimée.

Ils unirent leurs mains par-dessus la table. Leurs yeux brillaient à la lueur du flambeau qu’un faible courant d’air agitait. Et l’adorable visage de Fanny pâlissait un peu entre la chevelure noire et la robe violette.

— Je vous aime à en perdre la raison. Quand vous me regardez ainsi…

Jacquine enlevait la nappe. Elle avait entendu les dernières paroles d’Augustin ; elle avait surpris le regard voilé, le sourire crispé, le frisson du jeune homme.

— Mon fieu, dit-elle, vous savez que je m’en vas au Petit-Neauphle jusqu’à demain, voir mon cousin qui est de passage, chez ma sœur, la mère à Georgette… Puisque notre jument est malade, le charron me conduira. El il ne revient que demain, le charron… Et alors…

— Quoi ?… Que veux-tu ? Tu es libre. Fais ce que tu voudras, dit Augustin impatienté.

Un rire muet plissa les lèvres de Jacquine. Avant de sortir, elle fixa ses yeux jaunes sur le couple qui causait tout bas, doucement.

— Je m’en vas, dit-elle. Il fait froid, ce soir. J’ai préparé du feu dans la chambre.

— C’est vrai qu’il fait froid, dit Augustin. Venez vous chauffer, Fanny. La route nous paraîtra longue.

Ils entrèrent dans la chambre. Augustin alluma les brindilles de bois sec, disposées sous les grosses bûches. et la flamme claire jaillit, très haut. Une couleur pourpre, mobile, à reflets dansants, se répandit sur les boiseries grisâtres, sur les rideaux de gourgouran fané dont l’exquise nuance hésitait entre les tons du safran pâli et ceux de la rose mourante. L’image rétrécie du foyer brilla au flanc cintré de la commode, aux reliefs des bronzes brunis. Fanny, debout, accoudée au marbre de la cheminée, recevait la lueur brûlante. Le violet de sa robe rougissait comme certains feuillages à l’automne, mais le haut de la gorge et le visage incliné demeuraient dans une chaude pénombre.

— Ne sommes-nous pas bien ? dit Augustin. Asseyez-vous là, dans cette bergère, et laissez-moi me reposer à vos pieds, mon cher amour. C’est notre première veillée au coin du feu… Écoutez le vent qui siffle et tourne sur les ardoises… Rêvons que nous sommes époux.

— Hélas ! il faudra nous séparer, tout à l’heure.

— Pourquoi ne voulez-vous plus que j’aille aux Trois-Tilleuls ?

— Parce que j’aime ce pavillon… parce que mon souvenir, ici, vous enveloppe mieux, vous laisse, jour et nuit, l’illusion que je suis présente ou proche… Je pars, mais je ne vous quitte pas… Et, dans cette maison vide, vous ne vous sentez pas seul.

— Chère, chère Fanny ! C’est vrai… Il me semble que vous m’appartenez enfin, pendant ces heures où vous êtes chez moi, toute à moi.

— Non pas toute à vous… pas encore.

— Ah ! je suis heureux ! je suis bien !… Les doigts de Fanny jouaient dans les cheveux blonds du jeune homme. Il fermait les yeux, envahi d’une béatitude physique sous la caresse légère. Ses bras entourèrent la taille de son amie ; sa tête cherchait le tiède appui des seins.

— Que je suis bien ! répéta-t-il.

Une chaleur délicieuse le pénétrait, et il ne savait plus si cette chaleur rayonnait du foyer brûlant ou de la femme…

Les heures passèrent, emportant les baisers, les promesses, les paroles amoureuses balbutiées bouche à bouche dans l’intimité presque nuptiale de la chambre. Le feu baissa. Les bougies diminuaient. Et derrière les volets, le vent faisait rage. Des ardoises tombèrent du toit.

La pendule d’albâtre, enguirlandée de pavots dorés, sonna onze heures, d’un timbre grêle. Madame Manolé s’écria :

— Onze heures !… Je devrais être partie depuis longtemps… Vite, mon chapeau, mon châle… Vous ne serez pas de retour avant le milieu de la nuit…

— Encore une minute, Fanny !

— Non, c’est impossible… Levez-vous ! L’amour vous rend paresseux, ce soir, monsieur de Chanteprie !

Augustin se leva lentement, à regret.

— J’avais encore tant de choses à vous dire ! Et je vous réservais une surprise, un souvenir… Regardez ! Dans le tiroir de la commode, il prit une miniature cerclée d’or.

— J’ai trouvé cela dans le grenier du pavillon, entre le mur et une vieille caisse remplie de livres. C’est évidemment le portrait de cet oncle Adhémar que vous aimez tant. Ce seigneur gisait sans gloire dans la poussière… Depuis combien de temps ? Depuis le Premier Empire, sans doute. Mon arrière-grand’mère, la Hollandaise, avait banni de sa maison les moindres souvenirs du renégat… La feuille d’ivoire est fendue. Pourtant la peinture m’a semblé jolie…

— Très jolie.

— Eh bien, puisqu’elle vous plaît, gardez-la.

— Je vous remercie, Augustin, et j’accepte avec plaisir… Oui, la peinture est jolie, fine, expressive, spirituelle… Mais… Je ne me trompe pas… cette figure vous ressemble… C’est extraordinaire… On jurerait que c’est là votre portrait.

Elle comparait le visage d’Augustin au visage plus coloré, plus arrondi, qui souriait sur l’ivoire. Les traits communs à tous les Chanteprie, le nez droit, le front haut, serré aux tempes, marquaient la parenté de l’arrière-grand-oncle et de l’arrière-petit-neveu. Le chevalier Adhémar, c’était Augustin de Chanteprie, à ce même âge de vingt-trois ans, un Augustin plus vigoureux, plus hardi, les yeux rieurs, la lèvre fine, le teint fleuri sous la poudre ; un Augustin qui ne songeait guère aux choses de l’autre monde…

— Il nous regarde, dit Fanny, il nous regarde avec complaisance… Me prendrait-il pour une nièce de Rosalba-Rosalinde !

— Erreur outrageante pour vous, Fanny, et pour moi… Oh ! le vent souffle en tempête. Je vais chercher une lanterne et la clef du jardin.

Il descendit. Madame Manolé tenait la miniature, toute petite, dans le creux de sa main. Oui, vraiment l’Homme aux pavots semblait rire… Il n’eût pas laissé partir Rosalba-Rosalinde, dans la nuit tumultueuse et noire, lorsque le feu discret, les rideaux tirés, le lit proche…

Fanny soupira :

— Hélas, monsieur le chevalier, notre cher oncle, vous voyez bien que le temps n’est pas venu…

Augustin reparaissait, portant la lanterne éteinte.

— Une étrange aventure Fanny ! Toutes les portes qui donnent sur la rue sont fermées !… Le trousseau de clefs qu’on suspend chaque soir dans l’office a disparu. Jacquine a dû l’oublier je ne sais où… Elle était si pressée de partir qu’elle en perdait la tête.

— Alors ?…

— Alors, nous sommes prisonniers… Fermée, la porte charretière ; fermée, la petite porte, derrière le pavillon ; fermée, la grille du potager… À moins de sauter par-dessus les murs du jardin !…

— Grand merci !…

— Je suis désolé… Je vous fais mille excuses…

— Cherchez plutôt le moyen de me faire évader.

— Il n’y en a pas !

— Inventez l’impossible… Je ne peux pas rester chez vous toute la nuit !

— Pourquoi pas ?

— Comment, pourquoi pas ?…

Le vent, furieux, fit grincer les girouettes et trembler le pavillon comme un navire. Augustin s’écria :

— Toutes les puissances de la nature se sont liguées avec Jacquine pour vous empêcher de partir ! Fanny, ma chère Fanny, prenons gaiement l’aventure. Je vous céderai la place ; j’irai dormir dans la grande maison… Le lit a des draps blancs de ce matin ; le feu couvera sous la cendre. Vous reposerez à l’abri, bien tranquille… Il n’y a pas de revenants.

— Qu’en savez-vous ? Et que ferais-je si, vers minuit, l’oncle Adhémar et Rosalba-Rosalinde apparaissaient, en linceuls blancs, traînant des chaînes !… Cette maison est la maison du péché !… Et puis, que dirait Jacquine ?

— Je suis certain de sa discrétion : Jacquine vous aime comme sa future maîtresse… Mais que c’est mal de penser à ce que dira Jacquine, lorsqu’un mot de vous, un « oui », un « non », peut me faire tant de plaisir ou de chagrin !

— Ah ! monsieur de Chanteprie, vous commencez à devenir amoureux pour de bon, puisque Votre Sagesse a de tels caprices… Vous n’êtes pas janséniste, ce soir !

— Moquez-vous de moi, tant qu’il vous plaira, mais restez…

— Vous ne redoutez rien de moi, ni de vous-même ?…

— Puisque je m’exile !…

Elle s’était rassise, encore hésitante, retenue par une très intime pudeur.

— Vous vous en irez tout de suite ?

— Ah ! vous consentez, vous consentez ! s’écria-t-il… Oui, ma chérie, je vous obéirai, je m’en irai tout de suite…

— Eh bien, partez ! Je dors debout. Allez-vous-en.

Elle lui tendit la main, qu’il baisa avec une affectation de respect, comme pour rassurer la jeune femme.

— Bonsoir, Fanny.

— Bonsoir… Qu’attendez-vous ?

Il était devenu, subitement, tout mélancolique.

— Rien… Je m’en vais. Adieu.

Il sortit. La porta de la salle basse claqua lourdement. Des gouttes de pluie cinglaient les vitres.

« Qu’ai-je donc ? pensa Fanny. On dirait que je pleure… Et l’oncle Adhémar se rit de moi… Je devrais être heureuse, pourtant : je suis aimée… Ah ! comme l’amour triomphait, ce soir ! Si j’avais voulu !… Mais, demain, quel réveil !… Il me détesterait sans doute… »

Les bougies, au ras des bobèches, crépitaient. Fanny souffla la triple lumière, et le reflet pourpre du feu ranimé dansa plus joyeusement sur les rideaux, sur la courtepointe du lit, en vieille indienne, qui représentait le tombeau de Jean-Jacques… La jeune femme enleva son corsage, puis son corset, et, les épaules nues, les seins libres dans la blancheur du linon, elle commença de natter sa chevelure.

Soudain, elle entendit des pas dans l’escalier. Quelqu’un montait, heurtait à la porte de la chambre. La voix d’Augustin appelait :

— Fanny !

— Vous !… Que faites-vous ? Qu y a-t-il ?

— Ouvrez-moi. Je vous en conjure.

Elle releva ses cheveux, en hâte, s’enveloppa de son grand châle, et entr’ouvrit la porte.

— Qu’avez-vous, Augustin ? Vous m avez fait peur.

Il poussa la porte, et entra dans la chambre. Il était pâle, les cheveux rabattus par le vent et tout emperlés de gouttes brillantes. Ses yeux dilatés semblaient d’un violet sombre, et Fanny reconnut son regard, — ce regard de fièvre et de vertige, qu’elle avait vu naguère en d’autres yeux.

— Pardonnez-moi, Fanny… Je n’ai pas pu m’en aller comme ça… Le cœur m’a manqué… J’ai cru vous perdre pour toujours… J’ai senti que je ne pouvais m’éloigner davantage… J’ai rôdé dans le jardin, sous la pluie, comme un fou… Et puis, j’ai vu la lumière filtrer par la fente des rideaux, j’ai pensé que vous étiez là, derrière la muraille, si près, si loin… Et je me suis trouvé à votre porte, tout à coup, sans savoir comment…

Elle le considéra en silence et, croisant son châle plus strictement sur sa poitrine, elle dit :

— Vous êtes fou, en effet… Vous êtes malade… Allez-vous-en !

— Fanny !

— Si vous ne partez pas, je partirai !

Il ne pensa pas que cette menace était vaine, puérile un peu comique même, puisque toutes les issues étaient barrées. Il s’écria :

— Par pitié ! ne partez pas, et ne me renvoyez pas. Permettez-moi seulement de rester au pavillon, dans la pièce voisine. Je ne bougerai pas, ma chérie. Vous ignorerez ma présence…

— Est-ce possible ? Dans un quart d’heure, vous frapperiez à ma porte, plus impérieux encore, plus exigeant… Partez, Augustin, par pitié pour vous, pour moi-même…

— N’êtes-vous pas ma fiancée, ma femme ? N’ai-je pas le droit de veiller sur vous ?… Fanny, ne secouez pas la tête ! ne vous détournez pas de moi… je souffre, je vous jure que je souffre…

— Mon pauvre enfant !

— Un enfant, dites-vous ?… Oui, j’étais un enfant lorsque je vous ai rencontrée, un enfant ingénu, chimérique, qui rêvait sa vie… Mais vos baisers, vos redoutables baisers ont éveillé l’homme qui, maintenant, crie vers vous !… Ô Fanny, qu’avez-vous fait de moi ? Pourquoi ne puis-je plus me contenter de ces miettes d’amour qui faisaient, hier, mes délices ?… Je ne me reconnais plus moi-même… Je ne sais plus, je ne peux plus vous obéir… Je reviens, et je vous implore, et je ne m’en irai plus, Fanny !

Il la suppliait sur un ton de commandement impérieux. Elle balbutia :

— Je ne vous ai jamais vu ainsi… Vous me faites peur… Je ne veux pas…

— Je t’aime ! je t’aime !…

Le tutoiement lui montait aux lèvres comme le cri significatif de son désir et de son droit. Fanny reculait dans une épouvante instinctive… Oui, certes, il lui faisait peur, avec sa face pâle, ses yeux fous, ses cheveux mouillés… Il la saisit… Elle lutta, la tête perdue, dans un réveil involontaire de prudence et de pudeur. Et ce fut, tout à coup, la trahison de sa volonté, l’évanouissement de son énergie. Augustin l’enveloppait, baisait ses cheveux dénoués, ses paupières, sa joue, sa bouche… Le châle tomba ; des mains tremblantes frôlèrent les dentelles de la chemisette, et, vaincue, les lèvres aux lèvres d’Augustin, Fanny se promit toute dans un baiser si long, si profond, qu’ils y sentaient fuir leurs âmes…

Alors, il s’écarta d’elle, pour la voir, pour la posséder d’un regard de maître, et la splendeur révélée de la femme l’éblouit… Fanny était debout près du lit, couronnée de boucles noires, les cils baissés, la gorge nue dans le reflet du brasier… Muette, les mains ouvertes comme pour dire : « Me voici », elle oubliait son désordre d’amoureuse. Et, pudique dans la simplicité de son abandon, songeant qu’elle était la première l’Initiatrice, elle éprouvait un sentiment mystérieux et doux, fait d’orgueil, de honte, de tendresse, de mélancolie et de volupté.

Sur la cheminée, dans la pénombre, l’Homme aux Pavots souriait.