La Maison du péché (1902)/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy (p. 38-46).


V


Les années passèrent. On vit fleurir sept fois et s’effeuiller les pavots blancs dans les urnes de la terrasse. Madame Angélique ne sortait plus. Mais toutes les filles de Hautfort savaient que M. de Chanteprie avait des cheveux d’un blond cendré et des yeux doux comme des violettes, et elles regrettaient qu’il fût dévot.

On le rencontrait rarement en ville, et presque toujours avec son précepteur, dont la mine effarouchait les coquettes. « Voilà les messieurs de Chanteprie », disaient les petits enfants. Alors Julie, la modiste, venait au seuil de sa boutique, en corsage rose. Berthe, Jeanne, Cora, les bras enlacés, barraient la rue et faisaient de grands rires… Marthe, la repasseuse, soulevait son rideau de mousseline, et devant la cour du maréchal, pleine de cris, d’étincelles et de ruades, une poitrine de seize ans, la petite Mélie, frissonnait plus fort sous ses châles et suivait le jeune homme d’un regard triste et jaloux.

Augustin ne regardait pas les filles. Et toutes le disaient fier et sauvage, un peu « toqué ». sans doute comme ses parents : de la « graine de curé, qu’on mettrait bientôt au séminaire ».

Mademoiselle Courdimanche avait répandu ce bruit dans la ville. Il lui paraissait impossible que le « petit ange » n’eût pas la vocation. Elle tâcha de confesser le jeune homme. Augustin répondit tout net : la fonction du prêtre, si belle, si haute, l’effrayait. Il n’avait pas senti encore le mouvement intérieur, l’impulsion décisive de la grâce. À dix-neuf ans, ses études achevées, il commençait d’administrer son patrimoine, avec une gravité de jeune Romain, roi dans sa maison, roi sur sa terre. Testard, le métayer du Chêne-Pourpre, l’initiait à l’agriculture. Et ces travaux rustiques, en fortifiant sa santé, lui laissaient le loisir de la méditation et de la lecture. Augustin se trouvait parfaitement heureux. Sa foi n’était pas moins vive, sa piété moins scrupuleuse qu’au lendemain de sa première communion. Dur pour lui-même, doux pour les autres, il méprisait les plaisirs du monde, qu’il ignorait, les voluptés des sens, qu’il devinait avec un dégoût mêlé de crainte. L’amour divin comblait son âme et trompait la nostalgie naissante d’un autre amour.

M. Forgerus, satisfait de son œuvre, pensait au départ. Avant de rejoindre M. de Grandville, il voulut faire une courte retraite dans l’abbaye cistercienne de Saint-Marcellin, dont le prieur était son ami d’enfance. Et ce fut la première séparation, depuis sept ans, ce que le maître et l’élève appelaient mélancoliquement « l’épreuve préparatoire ».

— Je reviendrai dans huit jours, et je resterai quelques semaines encore près de vous, avait dit Forgerus en embrassant M. de Chanteprie, sur le quai de la gare.

Augustin s’en retourna seul à Hautfort-le-Vieux. La vieille voiture à deux roues sautait rudement au trot du petit cheval gris. Des platanes, lisses et tachetés, filaient sur chaque bord de la route départementale, et la campagne, entre les courbes des coteaux, s’étendait, blonde et poudreuse, dans la rougeur du couchant.

À l’entrée de la ville, M. de Chanteprie fit un détour pour éviter la montée trop roide et l’affreux pavé des rues. Une allée bordée de bois et de jardins le reçut dans son ombre, et pendant que le cheval gravissait la côte, le jeune homme se prit à rêver, Gomme un dormeur éveillé, il regardait ses pensées danser dans le soleil, papillons éblouissants et vagues… Soudain une voix claire, impérieuse, et presque enfantine appela :

— Monsieur !… monsieur !…

D’un geste involontaire, Augustin lira sur les rênes. Le cheval s’arrêta court, et M. de Chanteprie, se détournant, vit une jeune fille qui suivait la voiture.

— Monsieur, répéta-t-elle, s’il vous plaît, c’est bien là-haut, le carrefour des Trois-Routcs ?

— Tout droit devant vous.

— Il y en a pour longtemps ?

— Un quart d’heure.

— Et ça monte toujours ?

— Toujours.

— Ah ! que je suis lasse I gémit la passante d’un ton navré.

Elle portait un gros paquet noué dans un torchon, et, comme elle rejetait son buste en arrière, on voyait sous la robe d’indienne bleue le ferme relief de sa jeune gorge et la rondeur de sa hanche. Le col dégrafé bâillait sur un triangle de chair grasse, moite de sueur. Et sous le chapeau de paille commune, noué d’un cordon noir, le visage potelé, encadré de cheveux roux, semblait une rose ardente.

— Oh ! que je suis lasse !… et que c’est lourd !… et que j’ai chaud !

Le jeune homme s’apitoya.

— Vous venez de loin ?

— Du Petit-Neauphle.

— Et vous allez ?

— À Hautfort-le-Vieux, voir ma tante.

— Donnez-moi votre paquet. Vous le reprendrez quand nous serons au carrefour.

Il prit le ballot, qu’il plaça dans la voiture. Puis une honte lui vint, à voir cette créature, une enfant, une pauvresse, s’écorcher les pieds aux cailloux.

— Montez donc vous-même, puisque vous êtes si fatiguée. Vous vous reposerez un moment.

— Ah ! bien volontiers, monsieur. Ça n’est pas de refus. Vous êtes bien aimable.

D’un bond, elle fut près de lui, et lui, d’un bond, sauta par terre, et se mit à conduire le cheval par la bride, sans parler à la jeune fille, sans la regarder.

Elle murmura :

— Monsieur ?…

— Mademoiselle ?… — Si c’était un effet de votre bonté, monsieur, pourriez-vous me dire où demeure ma tante ?

— Vous ne savez pas où demeure votre tante ?

— Je ne l’ai pas vue depuis dix ans. Elle est en service à Hautfort-le-Vieux, chez des nobles. Je vais la saluer avant que j’aille en place, dans un château. Elle s’appelle Jacquine, ma tante, Jacquine Férou.

— Jacquine !

— Un drôle de nom, pas vrai ? Moi, je m’appelle Georgette.

Augustin la regarda.

C’était une fille de seize ans, déjà femme. Sa figure semblait plus jeune que son corps. Il y avait quelque chose d’enfantin dans le contour du menton, dans les yeux verdâtres, dans la tendre nuance des joues, où le sourire creusait des fossettes délicieuses.

— Je vais vous conduire chez votre tante, fit le jeune homme.

Et il ne dit plus une parole.

La voiture s’arrêta au carrefour des Trois-Routes, derrière la maison des Chanteprie. Augustin siffla. Un petit palefrenier accourut, stupéfait de voir le « patron » avec une demoiselle inconnue, très mal mise, ramassée sur le chemin.

— Honoré, va chercher Jacquine, dis-lui que sa nièce est arrivée… Bonjour, mademoiselle. Vous pouvez attendre ici.

Il s’en alla, contrarié, furieux contre Georgette et contre lui-même.

Une heure plus tard, il retrouva sa mère dans la salle à manger. Jacquine servait. Qu’avait-on fait de Georgette ? L’avait-on renvoyée, sans lui accorder le moindre repos ?

— Jacquine a reçu une visite aujourd’hui, dit madame Angélique ; sa petite nièce est venue la voir. Augustin rougit et demeura coi, le nez sur son assiette.

— Notre pauvre A’ieille est souffrante, reprit la mère. Elle voulait prendre une femme de journée pour l’aider à faire les confitures, car voici la Saint-Jean ; les groseilles ont fini de mûrir. La fillette va rester quelques jours chez nous, et notre pauvre vieille se reposera.

— Madame est bien bonne, dit Jacquine ; l’enfant couchera dans ma chambre et ne gênera personne ici.

— Surveillez-la bien. Vous en êtes responsable, Jacquine. Ne la laissez pas sortir toute seule, et courir les rues de Hautfort… Et rappelez-vous qu’elle ne doit jamais aller au pavillon : Augustin n’aime pas qu’on le dérange.

— Oui, oui, je comprends… On ne le dérangera pas, notre Augustin.

^ladame de Ghanteprie ne reparla plus de la fille rousse ; mais, le lendemain, Augustin aperçut Georgette dans le potager. Elle avait quitté sa camisole peu décente, et portait une robe de Jacquine, une robe noire, trop longue, trop étroite, et qui la serrait cruellement. Un tablier bleu noué à la taille, un panier au bras, le chapeau rabattu sur le front, elle cueillait les groseilles mûres. De loin, par-dessus la haie qui séparait le potager du jardin, on apercevait son chignon roux, flambant dans la lumière.

La cueillette des groseilles dura deux jours : deux jours, Augustin vit resplendir entre les arbres la chevelure miraculeuse. Le troisième jour, il ne vit pas Georgette, et, le quatrième jour, il se demanda si elle n’était pas déjà partie… Il désirait qu’elle s’en allât, sans comprendre la singulière répulsion que lui inspirait cette pauvre fille… une enfant !

Interroger sa mère, interroger Jacquine ?… Il n’osait pas. Mais, comme il se promenait dans le jardin, il se dirigea vers le potager par une allée si ombragée qu’elle restait sombre et fraîche en plein midi. La haie d’épine la fermait au bout dans sa largeur, et c’était comme un long couloir obscur où pleuvaient çà et là des gouttes de clarté mouvante.

M. de Chanteprie regarda furtivement par-dessus la haie.

Sous le ciel incandescent, le sol craquait, les plantes se tordaient, agonisantes de soif. Les choux, dévorés par les chenilles, étalaient leurs feuilles boursouflées, grisâtres, brodées à jour. Sur les brindilles de bois fichées en terre, les fleurs des pois simulaient un vol de papillons arrêtés tous ensemble, tué par l’incendie solaire, et dont les ailes blanches ne palpitaient plus.

Assise contre la haie, Georgette égrenait dans un bassin de cuivre les groseilles déjà meurtries. De vieux arbres versaient sur elle une ombre humide et flottante. Ses cheveux, accrochés aux épines, tissaient autour de sa tête une toile d’araignée toute en fil d’or, dont le chignon était le centre lumineux et mobile. On entendait, dans le silence, son petit souffle accablé.

Augustin se pencha. Il vit la joue enfantine, le cou pâle, plus pâle dans le reflet vert des arbres, les manches retroussées, les bras et les mains tachés de rose par le sang vermeil des fruits… Et, se penchant encore, il vit la robe noire dégrafée au corsage, une blancheur de linge et, dans l’entre-bâillement de la chemisette, la gorge un peu basse, veinée de mauve, savoureuse comme un fruit, et tendre comme une fleur.

Il n’osait ni rester ni fuir. Et, si Georgette s’était retournée à ce moment, il fût mort de honte.

Soudain il crut qu’elle remuait, et, rejeté en arrière par une terreur inexplicable, parmi les feuilles froissées et les branches rompues, il courut vers le pavillon.

Les volets, clos depuis le matin, entretenaient dans la chambre une fraîcheur de grotte sylvestre. Une ligne de jour les séparait, un long fil de clarté brillante. Les rideaux couleur de safran, suspendus à une couronne de bois sculpté, s’évasaient mollement au-dessus du lit, contre la boiserie gris de perle. Et rien n’était plus charmant que l’accord de ce gris si pâle et de ce jaune si doux.

Augustin tremblait. Son cœur battait lourdement… Qu’avait-il fait de mal ? Pourquoi cette fuite éperdue, ce trouble ?… Hélas ! quelque chose avait traversé sa vie, quelque chose d’extraordinaire et d’effrayant qu’il n’oublierait pas et dont il garderait l’obsession. Son âme avait frémi tout à coup, fascinée, attirée dans le frais sillon de chair palpitante… Et ce vertige de l’âme, cette fièvre du sang, c’était cela le Désir, le Péché, la Concupiscence, dont parlent les livres saints.

À genoux, devant le crucifix, Augustin pria, frappant sa poitrine, déplorant sa curiosité coupable. Et son émotion s’apaisa. Il baigna d’eau froide son front et ses tempes. Mais, malgré lui, parmi ces meubles aux nuances assoupies, aux courbes féminines, dans l’atmosphère de cette chambre faite pour la volupté, d’étranges pensées, d’étranges visions l’assaillirent. Il crut voir, entre la fenêtre et le lit, passer une figure incertaine, transparente comme une vapeur et couronnée de pavots, un fantôme !…

On lui avait conté cette histoire et comment, dans le pavillon, Adhémar de Chanteprie avait caché une danseuse, Rosalba-Rosalinde. La morte revenait. Avec ses atours poudreux et ses guirlandes flétries, elle revenait à la maison d’amour, à la maison de péché, réveillée d’un sommeil de cent ans par l’odeur de la jeunesse.