La Maison du péché (1902)/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy (p. 76-101).


VIII


Augustin aperçut madame Maaolé debout contre la porte à claire-voie, en plein soleil. Elle regardait la route et semblait attendre quelqu’un.

— Monsieur de Chanteprie !… Vous venez de Hautfort ?

— Oui, madame, je vais aux Roches.

— Vous n’avez pas rencontré un bicycliste en détresse ?

— Non, madame.

— C’est extraordinaire !

Elle se mit à rire, d’un rire léger, sonore, enfantin.

— Je vois Barral, égaré, fourbu, poussant sa machine et cherchant sa route… M. Barral est un ami, expliqua-t-elle ; je l’attends pour déjeuner, ou plutôt je ne l’attends plus.

— Il aura manqué le train.

— C’est possible… Mais puisque vous voilà, monsieur de Chanteprie, je veux vous faire visiter la maison, cette maison que vous aimiez tant. Vous verrez que je ne l’ai pas enlaidie. La mère Testard ne cesse de dire : « La Parisienne est comme le maître… Elle aime l’ancien ! »

Elle ouvrit la barrière. Augustin entra dans la cour nettoyée, sablée, fleurie.

— Je suis en robe du matin… Ne faites pas attention… À Paris, je n’oserais pas me montrer dans ce négligé, mais nous sommes de bons campagnards…

D’une main, elle relevait sa longue blouse en soie de Chine, couleur de maïs, une blouse sans ceinture, ample et molle, dont les plis caressaient son corps nonchalant. Un chapeau de bergère, en paille rustique, couronné de coquelicots, s’abaissait un peu sur sa nuque, et les cheveux noirs étaient plus noirs sous la guirlande des fleurs pourpres. Le jeune homme, accoutumé aux robes étriquées, aux chapeaux surannés des dévotes, s’étonnait à voir ce costume chaste et hardi.

Depuis que madame Manolé habitait les Trois-Tilleuls, il la rencontrait presque chaque jour, dans la campagne. Elle peignait, assise sur un pliant, devant un petit chevalet, et le parasol fiché en terre traçait autour d’elle un cercle d’ombre. Attentive, elle levait et baissait ses grands cils, sans remuer la tête, et sur le papier ses doigts délicats, maniant les crayons colorés, laissaient une poussière plus fine que celle des papillons, une poussière qui devenait des frissons de ciel et des frissons de feuillage. Quand elle apercevait M. de Chanteprie, elle le saluait d’un sourire. Il osait s’approcher, quelquefois…

Ils entrèrent dans la salle à manger, mi-obscure, très fraîche, meublée d’une table massive, d’une vieille huche et d’un bahut de noyer. La fenêtre avait des rideaux à carreaux rouges et blancs, et la tenture des murailles, d’un ton de brique, doux et chaud, s’accordait avec le bois brun des solives.

— C’est charmant ! dit Augustin.

— Il ne me manque plus que des cuivres et des faïences, çà et là. J’en trouverai chez les Martin, a Gariguières, m’a-t-on dit. J’aime ces vieilleries. Mon père possédait une collection de faïences, très belles, qu’on a dû vendre après sa mort. Quant j’étais petite, il m’emmenait avec lui dans des hameaux bretons et normands, et nous faisions des découvertes merveilleuses… Mon pauvre père ! Il était si gai, si vivant ! Il ressemblait à sa peinture… Vous connaissez la Fête galante qui est au Luxembourg ?

— Je ne suis jamais allé au Luxembourg… seulement au Louvre, une fois…

— Une fois !

— Pas davantage.

— Qu’avez-vous donc fait depuis que vous êtes au monde ? demanda-t-elle, avec un accent de commisération qui fit sourire Augustin.

— Je devine votre pensée, madame… Mon ignorance vous paraît si invraisemblable que vous ne savez plus si je suis un « monsieur » ou un paysan.

— Si nous avions cent ans de moins, je répondrais : « ni un paysan ni un monsieur, mais assurément un gentilhomme. »

— Soit ! dit Augustin, qui sentait toute la délicatesse de cette réponse, un gentilhomme campagnard, un peu plus lettré que Testard, mais guère plus civilisé.

Elle l’écoutait avec tant de bonne grâce qu’il perdit soudain sa timidité et parla comme il eût parlé à un homme de son âge. Il raconta brièvement l’histoire de sa famille, son éducation, sa vie régulière et cachée… Madame Manolé ne souriait plus.

— Je comprends, dit-elle, que vous soyez devenu ce que vous êtes : un catholique fervent. Mais combien vous ressemblez peu à tous les autres catholiques, à ceux du moins que j’ai rencontrés !

Et soudain, entraînée aux confidences, elle reprit :

— Moi, j’ai été élevée par mon père, dans un monde d’artistes et de gens de lettres. On a remué beaucoup d’idées devant moi… Des hommes célèbres m’ont tutoyée et tenue sur leurs genoux quand j’étais une gamine rêveuse et rieuse… Que de paradoxes bizarres, que de discours singuliers et profonds j’ai entendus quelquefois !… Ah ! les beaux jours de mon passé, les beaux espoirs, les beaux songes !… Je revois mon père assis devant sa toile, dans ce costume qu’il aimait : la blouse rouge des paysans slaves… Ses cheveux gris frisaient tout droit sur son front ; ses yeux bleus flambaient ; sa forte voix ébranlait les vitres… Cher père ! Quelle nature puissante, heureuse, oui, heureuse, faite pour recevoir le bonheur et le répandre !…

— Vous l’avez perdu ?

— Trop tôt… J’avais quinze ans. Notre vieille amie madame Lassauguette m’a prise chez elle et mariée à Pierre Manolé, un musicien… Depuis quatre ans, je suis veuve.

— Dieu vous a bien éprouvée, madame.

Elle soupira :

— J’avais un petit enfant… Lui aussi…

Ses paupières battaient, M. de Chanteprie, ému, se reprochait de ne savoir rien dire… Fanny, veuve désolée, malheureuse, ne l’effrayait plus : il aurait souhaité lui exprimer sa sympathie, mais une invincible pudeur lui ferma la bouche. Et il se trouva ridicule et sot.

La jeune femme secoua la tête, comme pour écarter un souvenir.

— Dans ce monde où j’ai vécu, et que vous ne connaissez pas, il y avait assurément quelques prétendus catholiques. Je songeais à eux, tout à l’heure, en vous écoutant, et je faisais la comparaison… Oui, il y avait des artistes qui se disaient « mystiques » ; c’étaient des chevaliers du Graal, des âmes de cygne, des rose-croix. Mon père s’en amusait… Il y avait aussi des catholiques par convenance, par tradition, qui vivaient en francs païens, je vous assure… Mon père les méprisait.

— Moi aussi, je les méprise, dit Augustin. Mais comment des gens, qui ont la foi, peuvent-ils vivre dans un pareil monde, et, s’ils n’ont pas la foi, pourquoi se disent-ils chrétiens ?

— Croyez-vous que des gens du monde peuvent conserver intacte leur foi ?

— C’est difficile, mais Dieu garde ceux qu’il a choisis.

Il pensait : « Et vous, madame, avez-vous la foi ? » La terrible question brûlait ses lèvres.

— Je m’étonne, reprit-il, que l’évidence de la vérité n’éblouisse pas les âmes, j’entends les âmes sincères, qui cherchent leur voie en gémissant. Et je m’étonne plus encore que l’on puisse connaître la doctrine de l’Église sans l’admirer, l’admirer sans l’aimer, l’aimer sans la pratiquer.

— Il y a des âmes réfractaires…

— Il y a surtout des âmes obscures : leur mal vient de leur ignorance. Un jour, par hasard, un mot tombe sur elles comme un rayon, comme un éclair : elles s’illuminent ; elles se reconnaissent…

Assise dans un fauteuil de paille, le coude sur le genou et le menton sur la main, Fanny regardait dans le vide. Augustin crut qu’elle allait répondre, qu’elle allait prononcer la parole révélatrice… Pourquoi l’attendait-il, cette parole, avec une angoisse inconnue ? Il avait oublié l’occasion futile de sa visite, le début de la conversation, et sa timidité farouche, et ses méfiances. Comment étaient-ils venus à parler de Dieu ? Augustin ne savait plus. Ce nom prononcé les obligeait tous deux à révéler le profond secret de leurs âmes. Car il n’y avait plus que deux âmes en présence, deux âmes ennemies ou fraternelles… Non, Fanny Manolé ne pouvait être, irrémédiablement, une ennemie ! Elle avait souffert, elle avait aimé et pleuré. Elle était, par instinct, chrétienne. Augustin n’en voulait pas douter.

Lourdement, gravement, le coucou sonna l’heure… Midi. Augustin s’excusa.

— Je suis attendu à déjeuner chez M. le curé de Rouvrenoir, dit-il. Vous me pardonnerez, madame, de vous avoir retenue si longtemps ?

Ils se levaient, redevenus cérémonieux.

Le grelot d’une bicyclette résonna dans la cour, et un homme parut, retenant la machine dont les nickels brillaient au soleil. Fanny s’écria :

— Vous, Barral !… D’où sortez-vous ! Je ne vous attendais plus.

Le cycliste répondit :

— Chère amie, je suis à vos pieds… Mais, de grâce, faites-moi donner un verre de bière. Je suis fourbu.

Fanny présenta les deux hommes :

— Monsieur de Chanteprie, monsieur Georges Barral… Ah ! Georges, que vous êtes insupportable !…

— Vous me gronderez tout à l’heure, quand j’aurai moins soif.

Augustin examinait le nouveau venu. Il était beau, d’une beauté d’athlète, sans le charme conventionnel qu’on appelle « distinction ». Les muscles de ses jambes tendaient le tricot noir des bas à côtes ; ses pieds, chaussés de cuir jaune, pesaient fortement à chaque pas. Sous le veston ouvert et la chemise lâche, on devinait l’ampleur du torse, le relief des pectoraux. Le cou hâlé, la bouche grande, les dents saines, la barbe brune taillée carrément, le nez aux fortes narines exprimaient une sorte de puissance animale et de sensualité joyeuse. Les cheveux, très épais, très courts, découvraient un front large, aux lignes nobles, un front énergique et intelligent, et il y avait de la malice sans méchanceté dans le regard des yeux gris limpides.

Après un bref salut, Augustin s’éloigna, emportant dans sa mémoire la double image de Barral et de Fanny Manolé, debout côte à côte. Pendant qu’il cheminait vers Rouvrenoir. Barral demandait :

— Quel est ce jeune homme ?

— C’est le fils de l’ancienne propriétaire, la dame mystérieuse dont ma tante vous a parlé.

— Vous le voyez souvent ?

— Non. Il est assez timide, et je crois que les femmes lui font peur. C’est par hasard qu’il est entré, aujourd’hui.

— Pauvre diable !

— Vous le plaignez ?

— S’il est venu, il reviendra… Je vous connais, Fanny, terrible enjôleuse !

— Hein ? Vous êtes fou, Barral !

— Vous vous ennuyez déjà, Fanny. Ça vous amuse d’ensorceler ce hobereau de village ?

— « Hobereau de village » ! Soyez poli, mon cher. Vous ne savez pas de qui vous parlez.

— Qu’est-ce qu’il fait, ce M. de Chanteprie ?

— Il lit saint Augustin.

— Pas possible !…

— Je vous assure…

— Oh ! madame, vous choisissez bien mal vos galants.

— Et vous, Georges, vous choisissez bien mal vos plaisanteries. Je connais à peine ce jeune homme… Allons, venez.

Barral appuya sa bicyclette au tronc d’un tilleul et suivit la jeune femme. Quand ils eurent achevé le « tour du propriétaire », Fanny pria son hôte de l’attendre sous le châtaignier, où elle avait placé une petite table et des chaises rustiques.

— La femme de service, qui vient deux heures par jour, a préparé le déjeuner sous ma direction, mais il faut que j’y mette la main, dit-elle. Permettez-moi de ceindre un tablier.

— Fanny, je suis confus… Pourquoi votre servante ne reste-t-elle pas toute la journée ?

— Parce que… Ce sont des affaires domestiques sans intérêt, un peu ridicules, et qui ne vous regardent pas… Voici des livres, des journaux. Prenez patience.

Seul, dans l’étroite clairière, à l’ombre du grand châtaignier, Barral ne toucha point aux journaux. Il rêvait.

Georges Barral avait trente-cinq ans. Il était assez riche pour que le travail lui fût un plaisir. Çà et là, il écrivait d’ironiques et jolies « chroniquettes » dont il ne tirait point vanité. L’art d’écrire l’intéressait moins que l’art de vivre. Barral savait vivre. Il pratiquait ce qu’il appelait l’égoïsme supérieur. Aucune des humbles joies que les prétendus délicats affectent de mépriser ne lui paraissait négligeable. Il vantait, avec une égale éloquence, la bonne chère, les belles femmes et les beaux livres. Il voyait « en beauté » les choses les plus vulgaires de l’existence, et savourait précieusement les mille petites voluptés quotidiennes qui composaient son bonheur.

Les sots le disaient « matérialiste». Barral connaissait les sens baroques de cette épithète, et il s’en amusait infiniment. On prétendait aussi qu’il vivait dans la débauche, ayant abandonné femme et enfant, et cette légende, colportée partout, avait ému Fanny Manolé elle-même. Barral, pour rassurer son amie, avait dû lui confier la vérité. Très jeune, il avait épousé une très jeune fille, élevée en province, et dévote jusqu’au fanatisme, le type idéal de « l’oie blanche ». Ils s’étaient séparés de leur plein gré. Madame Barral, heureuse de recouvrer sa liberté sans discussions, sans formalités judiciaires, était retournée avec sa fille dans sa petite ville, et dépensait charitablement la pension que lui faisait son mari. Trois ou quatre fois par an, Georges allait voir sa femme en camarade. Elle le recevait fort bien. Dans les intervalles de ces visites, ils s’écrivaient régulièrement, et l’épouse faisait des neuvaines pour la conversion du païen… Ni l’un ni l’autre n’avait songé au divorce, elle par scrupule, lui par indifférence.

Divorcer, à quoi bon ?… Georges n’avait pas l’intention de se remarier. Il ne désespérait pas de rencontrer une femme intelligente et libre, sans préjugés, qui consentît à devenir son amie et sa maîtresse. Pourvu qu’elle ne l’obligeât point à mettre des juges dans ses affaires, et à passer une seconde fois devant le monsieur ceinturé de tricolore, Georges saurait bien lui faire un bonheur exquis et solide, un chef-d’œuvre de bonheur… Mais il fallait trouver la femme…

Barral rêvait à ces choses. Fanny parut, les manches retroussées jusqu’au coude, portant une pile d’assiettes qu’elle disposa sur la petite table. En cinq minutes, le couvert fut prêt.

— Vous avez faim, mon pauvre Georges, dit Fanny. Je n’ai pas un copieux déjeuner à vous offrir. Voyez : j’ai tout mis sur la nappe. La femme de ménage est partie. Nous ferons notre service nous-mêmes.

— Mais comment n’avez-vous pas de servante ?

— Je n’en ai pas pour le moment.

— Oh ! si j’avais su… Je me suis invité bien étourdiment. Pardonnez-moi…

— Ne vous excusez point. Je suis charmée de vous voir… Mon ami, la peinture se vend mal. Je n’ai pas de génie et pas de chance… Voilà pourquoi ma tante Lassauguette a voulu me réserver un toit pour abriter ma tête, pendant les mauvais jours… un toit inaliénable, insaisissable, un toit qui défie les créanciers !

Elle riait. Ils s’assirent, face à face, et Barral s’écria :

— Que j’aime votre belle humeur et votre vaillance ! Mais je suis peiné, oui, peiné, de vous voir réduite à ce métier de ménagère, vous, une femme délicate, une artiste…

— Évidemment, je préférerais commander mon dîner à un maître d’hôtel… Si vous croyez que ça m’amuse, le ménage !… Mais j’en ai vu bien d’autres, avec mon mari.

— Il avait les dents longues, Pierre Manolé !

— Certes !… Il n’a pas mis trois ans à manger ma petite dot ! C’est vrai qu’il ne la mangeait pas tout seul… On l’aidait.

— Je me demande comment vous avez pu lui pardonner quand il est revenu, après son aventure…

Elle murmura :

— Il était irresponsable, vous le savez bien… Il était fils d’alcoolique, et il avait visité de bonne heure tous les paradis, naturels et artificiels. Il avait de l’esprit sans raison, du génie sans talent, de la sensibilité sans bonté. Parfois naïf et câlin comme un enfant, il devenait tout d’un coup sombre, inquiet, taciturne… Il avait d’abominables fantaisies… Vous ne pouvez pas savoir. Barral !

— Je sais…

— Non… personne au monde… Mais pourquoi parler de ce malheureux ? Je ne pouvais plus l’aimer, mais je ne pouvais oublier que je l’avais aimé…

— Vous êtes bonne…

— On le dit… Tant mieux !… Mais on dit aussi du mal de moi.

— Et que dit-on ?

— Des infamies… Je suis seule ; je n’ai ni mari, ni père, ni frère pour me défendre : alors, les méchants ne se gênent pas… On raconte, par exemple, que je suis une… femme d’amour !

Barral les connaissait, ces « infamies », qui étaient surtout des sottises. Il avait rencontré Fanny trois ans plus tôt, chez madame Lassauguette, et, avant d’entrer dans l’intimité de la jeune femme, il avait entendu des gens, et quelles gens ! porter sur elle les jugements les plus divers.

Personne n’ignorait l’histoire de madame Manolé, fille naturelle de Jean Corvis et d’un modèle italien, mariée à un compositeur presque fou, qui l’avait ruinée et abandonnée et qui était revenu mourir dans ses bras. Des amis et des camarades vantaient la bonté, le courage, la générosité de cette jeune femme ; ils vantaient même sa beauté et son talent. Et cet éloge, souvent maladroit, provoquait les dénigrements systématiques des imbéciles qui étaient surtout des envieux, et des envieuses. Fanny Manolé avait du talent ?… Dame ! elle avait été à bonne école, élevée au milieu des rapins et des modèles. N’avait-elle pas, elle-même, posé demi-nue et peut-être toute nue, devant son père qui l’aimait un peu, beaucoup, passionnément ? Elle était jolie ?… N’était-ce pas fort heureux pour elle, qui, sans fortune, avait grand besoin de sympathies actives ? Elle était bonne et dévouée ?… Assurément, elle savait s’attacher les hommes. Et pour conclure, ne pouvait-on la définir, la qualifier d’un seul mot qui contenait tous les griefs, toutes les critiques, tous les insultants hommages ? C’était une « femme d’amour ».

Ce mot, Barral l’avait entendu cent fois, et il se le répétait dans sa pensée comme le plus rare, le plus délicieux éloge qu’on pût faire d’une femme. Que lui importaient les racontars ? Il ne voulait pas savoir si, depuis son veuvage, et même pendant son mariage, Fanny était restée « vertueuse » ; il n’attachait pas à ce détail plus d’importance qu’il ne fallait ; Fanny était maîtresse d’elle-même, en attendant qu’elle devînt sa maîtresse, à lui, Barral. Et pourquoi pas ? N’étaient-ils pas merveilleusement assortis, créés l’un pour l’autre, ayant l’un et l’autre assez souffert du mariage pour comprendre le charme de l’amour libre, pour mépriser les sanctions ? Non, Barral n’aimait pas Fanny romantiquement, ni romanesquement. Il n’était pas un collégien sentimental. Il ne versait pas des torrents de larmes en pensant à Elle ; il ne lui dédiait pas des sonnets : il était tout à fait incapable d’aller lui chercher des fleurs à la cime du Mont-Blanc. Et même, si Fanny ne voulait pas l’aimer, si elle aimait un autre homme, Barral était presque sûr de ne pas mourir de désespoir. Mais il estimait la probité de son caractère, il chérissait sa vive et souple intelligence comme une source de rares et durables plaisirs ; il désirait son corps, ce corps svelte, vigoureux et souple, qu’il devinait si beau dans la volupté… « Sympathie intellectuelle, échange de sentiments délicats et de sensations délicieuses, c’est ça l’amour, pensait Barral ; ça n’a rien de sublime, mais c’est très doux, et c’est très amusant… Pourquoi ne peut-on faire accepter aux femmes cette simple définition d’une chose très simple ? Il leur faut du drame, de l’élégie, des festons et des astragales… C’est puéril… Il n’y en a pas une, une seule, qui veuille bien descendre de l’empyrée… Pas une !… Et je ne suis pas certain que Fanny… »

Il se prit à rire, tout haut, en secouant la tête. Fanny s’étonna :

— Qu’avez-vous ?

— Je pense, dit-il, que les mêmes imbéciles nous associent dans la même réprobation, et cela m’enchante. Vous êtes une « femme d’amour », je suis un père dénaturé, un mari cruel, un libertin. La méchanceté des sots et la sottise des méchants nous rapprochent. Mais, dites-moi, chère amie, là, franchement, pourquoi êtes-vous si fâchée d’être appelée une « femme d’amour » ?

— Question ridicule !

— Pas tant que cela ! Réfléchissez.

— Une femme d’amour, c’est une fille.

— Mais non ! c’est simplement une femme qui aime l’amour, une femme qui est faite pour l’amour… Et, soit dit sans vous offenser, ma chère, vous représentez exactement ce type de femme, au physique et au moral.

Fanny devint pourpre :

— Est-ce un compliment ou une impertinence, Barral ?

— Ni l’un ni l’autre, mon amie ; c’est une constatation… Et, dans mon esprit, c’est une louange… Vous êtes un être d’amour. Vous respirez l’amour, et vous l’inspirez. Ne vous étonnez donc pas qu’on cherche, autour de vous, l’objet de cet amour, réel ou imaginaire. Moi-même, qui suis votre meilleur, votre plus fidèle ami, je me suis quelquefois demandé comment vous supportiez votre solitude, anormale et cruelle, oui, cruelle, et j’ai pensé…

— Que j’aimais quelqu’un ?

— Oui.

Elle pencha la tête, et il ne vit plus que ses doigts posés sur ses tempes et la masse de ses cheveux noirs.

— Vous ne voulez pas me répondre ?

— Que sais-je ?…

Il eut un vif battement de cœur. Et, par-dessus la table, il voulut saisir les mains de Fanny, les écarter, dévoiler son visage. Passionnément, il désira la conquérir, dénouer ses cheveux, connaître le goût de ses lèvres, la douceur de sa chair. Et lta chaleur de l’étreinte qu’il rêvait lui montait au cerveau. Il fut ivre.

Mais Fanny se leva brusquement :

— Assez de bavardages, dit-elle, le temps passe. Voulez-vous que nous fassions une promenade à bicyclette ? Je vais m’habiller.

Déconcerté, il répondit :

— Oui, madame.

Elle rentra dans la maison. Barral jura :

— Maladroit que je suis ! Je l’ai blessée. Elle n’a pas su me comprendre.

Il était venu avec cette arrière-pensée obscure de lui parler, de l’interroger, de risquer la suprême épreuve. Mais c’était difficile. Comment lui dire tout net : « Ma chère amie, je suis riche et vous êtes pauvre. Je voyage pour mon plaisir et vous devez gagner votre vie… C’est injuste, c’est révoltant. Et, comme je vous aime, à ma façon, comme je vous désire, je vous offre la sécurité, le bien-être, un peu de luxe, et ma très sincère affection, pour vous consoler du mépris des imbéciles. Mais je ne puis vous épouser !… »

Barral s’apercevait, à ce moment, que Fanny pouvait considérer cette déclaration comme un outrage. Si libre de préjugés qu’elle fût, elle ne renoncerait pas aisément à la considération du monde, — de ce monde qui ne distingue pas l’amoureuse libre de la fille entretenue.

« Il faut patienter. Il faut la préparer, la persuader, lui suggérer les choses, par des allusions… Mais zut ! ça n’est pas dans mon caractère… »

Elle revenait, charmante, avec sa courte jupe noire, ses bas de soie noire, ses souliers plats, sa chemisette de mousseline blanche et son grand « canotier » blanc. Ce n’était plus Fanny Manolé ; c’était un être indécis, d’une grâce plus jeune et plus irritante, Barral déclara :

— Vous avez quatorze ans et demi.

— Merci, mon oncle ! dit-elle en riant.

Sur la route du Chêne-Pourpre, ils partirent, côte à côte, penchés sur le guidon, dans la caresse de l’air et le bourdonnement des quatre roues qui fuyaient en bruissant comme des abeilles. D’un même mouvement rythmique, leurs pieds pressaient les pédales, et ils allaient toujours plus légers, toujours plus rapides.

Autour d’eux, c’était la plaine, seigles bleuâtres, avoines argentées, et les blés qui bientôt allaient jaunir, et, plus loin, un espace de lande, tout en bruyères, et, plus loin encore, le cercle compact et sombre : la forêt. Le soleil était haut dans le ciel. Les aciers des machines lançaient de longs éclairs, et le couple filait, sans effort, en silence.

Ils descendirent l’allée en pente qui s’enfonce dans la forêt ; ils virent fuir, à leur gauche, les terrains réservés aux chasses, les garennes où s’ébattaient des lapins, et, à leur droite, la façade prétentieuse d’un château Louis XVI, trop neuf, les arbres des boulingrins, les pièces d’eau, les faisanderies… Ils remontaient en plaine, glissaient sur la route à travers champs, laissaient derrière eux les derniers chaumes d’un village. Et c’était encore la forêt.

— Reposons-nous ! cria Fanny.

Elle sauta lestement. Barral la rejoignit, et, guidant leurs machines, ils pénétrèrent sous bois.

Ils étaient dans une avenue forestière, très droite, si longue qu’ils n’en voyaient pas la fin. Des chênes aux racines énormes, tordues, tenaces comme des griffes, élevaient une frondaison vigoureuse, d’un vert solide. Il y avait des hêtres jumeaux, au tronc lisse, qui semblaient des hamadryades embrassées, et, de distance en distance, dans l’enchevêtrement du taillis, des bouleaux gouachés de blanc, qui échevelaient leur feuillage pâle. Une odeur forte, une odeur mouillée, montait des fonds de fougères, et sur le bord des talus, la mousse spongieuse, plus foncée que l’olive, plus éclatante que l’émeraude, était semée de champignons.

Georges et Fanny s’assirent sur le piédestal bosselé que formaient les racines d’un chêne. Devant eux, les bicyclettes renversées avaient un air disloqué, piteux, de choses mortes.

Barral prit la main de la jeune femme.

— Écoutez-moi bien, chère amie, et ne répondez qu’après m’avoir bien compris. J’ai un conseil à vous demander, un conseil que je veux très clair, très sincère, parce que je le suivrai, résolument.

— Georges !…

— Écoutez-moi ! reprit-il. C’est très simple. Vous connaissez ma situation, Fanny. Je suis marié. J’ai promis à ma femme de ne jamais divorcer ; cela me serait légalement impossible… Du reste, je n’y tiens pas le moins du monde. Je me sens libre, je suis libre. Ne le croyez-vous pas, dites, Fanny ?

— Je le crois.

— Eh bien, ma chère Fanny, me voici donc libre, à trente-cinq ans, assez jeune pour jouir longuement de ma liberté, assez mûr pour l’estimer à son prix, assez sage pour n’en point abuser. Je me suis arrangé, à peu de frais, sans léser ni gêner personne, l’existence la plus agréable et la mieux remplie. Je travaille, non par nécessité, non pas même par vanité, mais par plaisir. S’il me plaît de voyager, je boucle ma valise et je pars ; s’il me convient de vivre quelque temps solitaire, je ferme ma porte aux indiscrets. Si j’ai besoin de dépenser ma force, je quitte mes bouquins, et me voilà redevenu la brute heureuse des âges primitifs, chasseur, pêcheur, nageur, passionné pour les voluptés violentes de tous les sports. Ayant un bon estomac, j’ai un bon caractère. Ayant un bon caractère, je suis optimiste, indulgent… J’ai des amis. Et je serais le plus fortuné des hommes si…

— Si… quoi ?

— Si je trouvais une femme, une vraie femme, une femme à moi, comprenez-vous ?

— Ce n’est pas difficile à trouver, Barral. Il y a tant de femmes !

— Ma pauvre amie !… Si vous saviez !… « Tant de femmes !… » Pas une sur cent, pas une sur mille !… Il n’y a rien de plus rare qu’une vraie femme, ma chère Fauny. D’un côté les « régulières », l’armée des régulières, épouses, fiancées, mères et sœurs… De l’autre coté, les révoltées, les réfractaires et… les commerçantes de l’amour. Ma situation m’interdit l’approche des régulières : les jeunes filles m’ennuient, et, quant aux femmes mariées, elles ressemblent plus ou moins à ma propre femme, et cela suffit à m’en dégoûter… Donc, ne parlons pas des régulières. Que reste-t-il ?

— Les autres… les « commerçantes ».

— Ma foi, il y a de bonnes filles dont je reconnais les mérites. Elles peuvent me donner ce que je leur demande, mais je ne leur demande que ce qu’elles peuvent donner : pas grand’chose… Et, franchement, ça ne me suffit pas. Car, si je ne suis pas un sentimental, je ne suis pas davantage…

— La brute des âges primitifs ?

— Je suis un homme, Fanny, et je cherche une femme… non pas une anémique et prétentieuse marionnette que je casserais en la touchant ; non pas un inconscient animal de volupté : une femme, un être jeune, beau, robuste, avec du sang au cœur et aux lèvres ; qui n’aurait pas peur de mon désir, qui se donnerait joyeusement, sans grimaces ; un être intelligent, raffiné, caressant, un peu mystérieux toujours, et cependant simple et sincère…

— Vous n’êtes pas difficile ! dit Fanny troublée par le regard de Barral, un regard appuyé, insistant, plus éloquent qu’une parole et plus hardi qu’une caresse.

— Cette femme, elle existe, Fanny !

— Vraiment ?… Est-elle une « régulière », comme vous dites, ou une commerçante ou une… réfractaire !

— Si elle consent à m’aimer, elle passera dans le clan des réfractaires… Et c’est ici que je vous attends, madame. Cette femme dont j’admire l’esprit, la grâce, l’énergie, cette femme qui réalise exactement mon idéal de maîtresse-amie, je ne peux pas l’épouser. Je partagerais tout avec elle ; je lui ferais une vie heureuse et sûre, je la chérirais, je la protégerais, je la défendrais contre le mépris du monde, mais il faudrait qu’elle consentît à mépriser ce mépris, à rompre avec les sots préjugés, les sottes pudeurs, les sots respects, et qu’elle fût, bravement, gaiement, devant tous, ma maîtresse.

Fanny retira sa main. Elle s’isolait dans sa pensée impénétrable, tout son visage durci, presque hostile… Barral ôta son chapeau, essuya son front où perlait la sueur. Et, Fanny se tournant vers lui, brusquement, leurs regards se défièrent.

Madame Manolé se leva, redressa sa bicyclette, et, droite, appuyée au guidon, dominant Barral, elle répondit :

— Mon cher, quand on aime une femme, on brise tout, on l’épouse.

Georges pâlit :

— C’est impossible quelquefois… et c’est toujours inutile… Et, d’ailleurs, je vous répondrai à mon tour : « Quand on aime un homme, on le suit, on se donne, sans conditions, sans marché. »

Elle répéta ironiquement :

— Quand on l’aime !…

— Fanny !

— Eh bien, qu’il se fasse aimer, s’il peut ! cria-t-elle.

Son rire nerveux retentit, fouettant Barral d’une provocation. Et, sautant sur sa bicyclette, elle s’élança, disparut…

Dans la nef verdoyante, si longue, sous l’arceau des feuillages criblant le soleil, tour à tour dans l’ombre et dans la lumière, la femme fuyait, hirondelle noire au corsage blanc. Elle fuyait, allégée, impondérable, fendant l’air qui glissait en un frais courant sur sa face obstinée, sur sa gorge gonflée, sur ses jambes rapides. Un grand fleuve fluide la baignait, la soulevait tout entière, et, sans savoir où ni comment, elle fuyait, poussée par l’instinct obscur, par l’atavique peur de l’homme, avec le délice et l’orgueil et l’effroi d’être poursuivie…

Et, derrière elle, il accourait. D’abord surpris, puis irrité, puis charmé, il s’enivrait maintenant de cette course à l’amour qui réveillait en lui l’instinct sauvage. Le jeu de ses muscles, le rythme égal de son souffle, la chaleur du sang à ses tempes lui furent un plaisir physique qui dilata son cœur mâle. Sûr de la victoire, il éprouva la plénitude de sa force, pressant les pédales à coups réguliers, sans hâte. Mais Fanny, très loin, le sentait venir. Elle entendit le grelot sonore, tintant aux ressauts de la roue, et, décuplant la vitesse, elle se précipita. Barral eut une sourde exclamation… Il cessa de se contempler dans son rôle d’anthropoïde poursuivant la brune femelle, à travers la forêt des premiers âges. Toute pensée s’abolit, et il sentit naître en lui une âme inconnue, une âme féroce de faucon. Éperdument, il souhaita la belle proie. Avec un rauque soupir, les dents serrées, les veines enflées, il fila comme une flèche, il descendit l’allée vertigineuse… Et soudain le sol s’abaissa. Un poteau indiquait la côte dangereuse : n’importe ! Sur la pente, vers l’abîme possible, la femme et l’homme, l’hirondelle et le faucon, passèrent, apparus, disparus, fantastiques… Un paysan qui ramassait du bois resta les bras écartés, la bouche ouverte par un cri qu’on n’entendit pas… Les maisons d’un hameau se levèrent dans la profondeur d’un cirque sombre… Des volailles effarées s’enfuirent… Des enfants pleurèrent… Puis ce fut la solitude, l’âpre odeur résineuse, la colonnade rougeâtre des pins. Et peu à peu, la femme s’épuisa. La distance diminuait, diminuait encore. L’homme arrivait, comme un éclair. Fanny le sentit plus près, tout près. Le grelot sonna, les roues vibrèrent. Sur l’épaule de la femme, une main rapace s’abattit. Les deux bicyclettes emportées roulèrent côte à côte, ralenties… Barral sauta.

Elle était à bout de forces. Elle descendit, confuse, avec un air de soumission et de défi. Georges appuya les machines aux troncs des pins. Il souriait :

— Venez ici, reposez-vous.

— Non.

— Je le veux. Par droit de conquête !

Il prit le bras de Fanny, la fit asseoir sur le talus, dans la bruyère, et ils demeurèrent un instant silencieux. La jeune femme, haletante, les jarrets brisés, regardait fixement devant elle la grande houle bleuâtre de la forêt, le fond d’outremer où se détachaient les fûts réguliers des pins, leurs fourches orangées par le soleil, leurs parasols d’un vert intense. Des piverts criaient en frappant le bois, à petits chocs. Une faisane partit, d’un vol pesant, froissant les broussailles. Dans le ciel tendre, l’ouate argentée des nuages s’effilochait.

Le bras de Georges soutenait la taille de Fanny. Elle s’abandonnait un peu contre l’épaule puissante. Lasse, la bouche frémissante et les yeux révoltés, elle goûtait pourtant l’étrange douceur de sa défaite. Hostile encore, elle ne songeait plus à fuir.

Elle examinait Barral, avec ce regard de côté qu’ont les femmes, ce regard qui glisse entre les cils, se dérobe, indifférent, et revient insaisissable. Elle comprenait, elle avait toujours compris que Georges la désirait, mais elle le savait incapable d’aimer, — d’aimer comme elle pouvait aimer, elle, et comme elle voulait qu’on l’aimât. — Il avait tant dit qu’il était égoïste, matériel, brutal. Elle avait fini par le croire, n’ayant pas dépassé l’âge où l’illusion sentimentale, le mensonge romanesque sont la condition nécessaire de l’amour. L’expérience lamentable du mariage ne l’avait pas éclairée. Elle était si jeune encore, à vingt-six ans ! Ce n’étaient pas les préjugés, ni la peur du monde, qui retenaient son cœur. C’était plutôt un sentiment de déception, une involontaire rancune contre cet homme qui ne pouvait pas, qui ne voulait pas prendre l’attitude conventionnelle de l’amant. Il était trop calme aussi, trop fier de sa force, trop heureux. Il n’avait pas besoin d’elle. Fanny rêvait d’un ami plus doux, tendre, triste, qu’elle eût consolé d’un grand chagrin, réconcilié avec la vie, et qui l’eût adorée infiniment.

Pour cet amant qui viendrait, tout différent du mari capricieux et dur, des camarades flirteurs, sans vraie tendresse, Fanny, jalouse, se gardait. Pourquoi Georges s’interposait-il entre eux ? Il était, lui, Barral, l’amour tout simple, l’amour dépouillé de ce qu’il appelait plaisamment « les festons et les astragales », l’amour qui ne flatte pas l’imagination, mais qui s’impose comme une force de la nature et qui trouble.

À son insu, Fanny subissait cette force. Elle bravait le désir de Georges avec colère et volupté. Mais elle défendait son âme, résolue à ne point aimer Georges, à n’aimer que l’Autre, celui qui la prendrait tout entière en se donnant tout entier. La répugnance que Barral témoignait pour un divorce, pour un second mariage, fortifiait la rancune de Fanny. Elle se moquait bien du mariage, en vérité ! Mais elle haïssait les réserves, les réticences… Elle trouvait Barral insolent, indélicat, cyniquement égoïste ! Et cependant elle tremblait près de lui, sur la bruyère, les nerfs détendus, les yeux amollis, la paume des mains brûlante.

— Allons-nous-en !

— Où ?

— Au Chêne-Pourpre.

— Je vous quitterai donc au carrefour. Je dois prendre le train de six heures.

— Bien.

Ils se levèrent très calmes, très polis, redevenus un monsieur et une dame.

— Nous partons ?

— Oui.

Elle allait vers les bicyclettes, ajustant l’épingle de son chapeau, les bras en l’air. Soudain, Barral l’étreignit, l’enveloppa, froissant la chemisette de mousseline, cherchant la bouche qui se refusait. Elle fit un « Ah ! » d’indignation. Le baiser glissa sur les cheveux, suivant la rondeur de la joue, rencontra les lèvres fermées, serrées obstinément.

— Je vous aime. Vous m’aimerez. Je veux que vous m’aimiez !

Il répétait : « Je veux » avec une obstination enfantine dont Fanny devait bien rire, le lendemain. Mais, furieuse de cette violence, elle ne riait pas. Elle luttait, petite hirondelle noire et blanche, prise aux serres du faucon.

— Laissez-moi. Vous m’offensez.

Il obéit. Sur sa gorge meurtrie par des caresses brusques, elle arrangea sa chemisette. La cravate de dentelle, tout arrachée, pendait lamentablement. Barral vit le désastre. Ce détail le terrifia. Il se trouva stupide et grossier.

— Je suis une brute… Fanny, je vous demande pardon… Je suis désolé, Fanny ! Je ne recommencerai plus, plus jamais.

Il était penaud, si navré, que la jeune femme se mit à rire :

— Vous avez l’air d’un gosse qui a déchiré la robe de sa maman… Vous êtes si ridicule que ça me désarme… Mais n’y revenez plus…

Ils repartirent, à une allure modérée, sur le même rang. Ils traversèrent le village, remontèrent la côte, l’avenue, et se retrouvèrent à l’entrée de la forêt, sur le plateau. Barral murmura :

— Fanny, vous n’êtes pas fâchée ?

— Je vous ai pardonné ! Je suis généreuse.

— Et vous avez compris ?

Elle hocha la tête. Il y avait longtemps qu’elle comprenait.

— Alors ?

— Alors… Je ne sais pas… je ne puis rien dire encore… Il me faut du temps pour réfléchir, m’interroger…

— Je pars la semaine prochaine pour l’Allemagne. Je vais avec un ami visiter les châteaux du roi de Bavière… Un beau voyage… que nous ferons ensemble, un jour, n’est-ce pas ?

Elle ne répondit rien.

— Nous nous écrirons, Fanny ?

— Sans doute… Bon voyage et adieu, mon cher, car voici votre chemin.

— Adieu, chère, chère amie…

Il lui tendit la main en passant ; elle tendit la sienne. Ce fut une étreinte rapide. Barral s’éloignait vers Hautfort…

Et Fanny, le regardant fuir, soupira, toute songeuse.