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La Mare au diable (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 14

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J. Hetzel (Œuvres illustrées de George Sand, volume 1p. 23-25).
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XIV.

LA VIEILLE.

Germain se retrouva bientôt à l’endroit où il avait passé la nuit au bord de la mare. Le feu fumait encore ; une vieille femme ramassait le reste de la provision de bois mort que la petite Marie y avait entassée. Germain s’arrêta pour la questionner. Elle était sourde, et, se méprenant sur ses interrogations :

— Oui, mon garçon, dit-elle, c’est ici la Mare au Diable. C’est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite : ça éloigne les esprits. Autrement il arrive des malheurs à ceux qui en ont fait le tour.

— Je ne vous parle pas de ça, dit Germain en s’approchant d’elle et en criant à tue-tête :

— N’avez-vous pas vu passer dans le bois une fille et un enfant ?

— Oui, dit la vieille, il s’y est noyé un petit enfant ! Germain frémit de la tête aux pieds ; mais heureusement la vieille ajouta :

— Il y a bien longtemps de ça ; en mémoire de l’accident on y avait planté une belle croix ; mais, par une nuit de grand orage, les mauvais esprits l’ont jetée dans l’eau. On peut en voir encore un bout. Si quelqu’un avait le malheur de s’arrêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais en sortir avant le jour. Il aurait beau marcher, marcher, il pourrait faire deux cents lieues dans le bois et se retrouver toujours à la même place.

L’imagination du laboureur se frappa malgré lui de ce qu’il entendait, et l’idée du malheur qui devait arriver pour achever de justifier les assertions de la vieille femme, s’empara si bien de sa tête, qu’il se sentit froid par tout le corps. Désespérant d’obtenir d’autres renseignements, il remonta à cheval et recommença à parcourir le bois en appelant Pierre de toutes ses forces, et en sifflant, faisant claquer son fouet, cassant les branches pour remplir la forêt du bruit de sa marche, écoutant ensuite si quelque voix lui répondait ; mais il n’entendait que la cloche des vaches éparses dans les taillis, et le cri sauvage des porcs qui se disputaient la glandée.

Enfin Germain entendit derrière lui le bruit d’un cheval qui courait sur ses traces, et un homme entre deux âges, brun, robuste, habillé comme un demi-bourgeois, lui cria de s’arrêter. Germain n’avait jamais vu le fermier des Ormeaux ; mais un instinct de rage lui fit juger de suite que c’était lui. Il se retourna, et, le toisant de la tête aux pieds, il attendit ce qu’il avait à lui dire.

— N’avez-vous pas vu passer par ici une jeune fille de quinze ou seize ans, avec un petit garçon ? dit le fermier en affectant un air d’indifférence, quoiqu’il fût visiblement ému.

— Et que lui voulez-vous ? répondit Germain sans chercher à déguiser sa colère.

— Je pourrais vous dire que ça ne vous regarde pas, mon camarade ! mais comme ie n’ai pas de raisons pour le cacher, je vous dirai que c’est une bergère que j’avais louée pour l’année sans la connaître… Quand je l’ai vue arriver, elle m’a semblé trop jeune et trop faible pour l’ouvrage de la ferme. Je l’ai remerciée, mais je voulais lui payer les frais de son petit voyage, et elle est partie fâchée, pendant que j’avais le dos tourné… Elle s’est tant pressée, qu’elle a même oublié une partie de ses effets et de sa bourse, qui ne contient pas grand’chose, à coup sûr ; quelques sous probablement !… mais enfin, comme j’avais à passer par ici, je pensais la rencontrer et lui remettre ce qu’elle a oublié et ce que je lui dois.

Germain avait l’âme trop honnête pour ne pas hésiter en entendant cette histoire, sinon très-vraisemblable, du moins possible. Il attachait un regard perçant sur le fermier, qui soutenait cette investigation avec beaucoup d’impudence ou de candeur.

— Je veux en avoir le cœur net, se dit Germain, et, contenant son indignation :

— C’est une fille de chez nous, dit-il ; je la connais : elle doit être par ici… Avançons ensemble… nous la retrouverons sans doute.

— Vous avez raison, dit le fermier. Avançons… Et pourtant, si nous ne la trouvons pas au bout de l’avenue, j’y renonce… car il faut que je prenne le chemin d’Ardentes.

— Oh ! pensa le laboureur, je ne te quitte pas ! quand même je devrais tourner pendant vingt-quatre heures avec toi autour de la Mare au Diable !

— Attendez ! dit tout à coup Germain en fixant des yeux une touffe de genêts qui s’agitait singulièrement : holà ! holà ! petit Pierre ! est-ce toi, mon enfant ? L’enfant, reconnaissant la voix de son père, sortit des genêts en sautant comme un chevreuil ; mais quand il le vit dans la compagnie du fermier, il s’arrêta comme effrayé et resta incertain.

— Viens, mon Pierre ! viens, c’est moi ! s’écria le laboureur en courant après lui, et en sautant à bas de son cheval pour le prendre dans ses bras : et où est la petite Marie ?

— Elle est là, qui se cache, parce qu’elle a peur de ce vilain homme noir, et moi aussi.

— Eh ! sois tranquille ; je suis là… Marie ! Marie ! c’est moi !

Marie approcha en rampant, et dès qu’elle vit Germain, que le fermier suivait de près, elle courut se jeter dans ses bras ; et, s’attachant à lui comme une fille à son père :

— Ah ! mon brave Germain, lui dit-elle, vous me défendrez ; je n’ai pas peur avec vous.

Germain eut le frisson. Il regarda Marie : elle était pâle, ses vêtements étaient déchirés par les épines où elle avait couru, cherchant le fourré, comme une biche traquée par les chasseurs. Mais il n’y avait ni honte ni désespoir sur sa figure.

— Ton maître veut te parler, lui dit-il, en observant toujours ses traits.

— Mon maître ? dit-elle fièrement ; cet homme-là n’est pas mon maître et ne le sera jamais !… C’est vous, Germain, qui êtes mon maître. Je veux que vous me remeniez avec vous… Je vous servirai pour rien !

Le fermier s’était avancé, feignant un peu d’impatience.

— Hé ! la petite, dit-il, vous avez oublié chez nous quelque chose que je vous rapporte.

— Nenni, monsieur, répondit la petite Marie, je n’ai rien oublié, et je n’ai rien à vous demander…

— Écoutez un peu ici, reprit le fermier, j’ai quelque chose à vous dire, moi !… Allons !… n’ayez pas peur… deux mots seulement…

— Vous pouvez les dire tout haut… je n’ai pas de secrets avec vous.

— Venez prendre votre argent, au moins.

— Mon argent ? Vous ne me devez rien. Dieu merci !

— Je m’en doutais bien, dit Germain à demi-voix ; mais c’est égal, Marie… écoute ce qu’il a à te dire… car, moi, je suis curieux de le savoir. Tu me le diras après : j’ai mes raisons pour ça. Va auprès de son cheval… je ne te perds pas de vue.

Marie fit trois pas vers le fermier, qui lui dit, en se penchant sur le pommeau de sa selle et en baissant la voix :

— Petite, voilà un beau louis d’or pour toi ! tu ne diras rien, entends-tu ? Je dirai que je t’ai trouvée trop faible pour l’ouvrage de ma ferme… Et qu’il ne soit plus question de ça… Je repasserai par chez vous un de ces jours ; et si tu n’as rien dit, je te donnerai encore quelque chose… Et puis, si tu es plus raisonnable, tu n’as qu’à parler : je te ramènerai chez moi, ou bien, j’irai causer avec toi à la brune dans les prés… Quel cadeau veux-tu que je te porte ?



Allons, Catherine, s’écria-t-il en entrant dans la maison, en voilà encore un de plus (Page 21.)

— Voilà, monsieur, le cadeau que je vous fais, moi ! répondit à voix haute la petite Marie, en lui jetant son louis d’or au visage, et même assez rudement. Je vous remercie beaucoup, et vous prie, quand vous repasserez par chez nous, de me faire avertir : tous les garçons de mon endroit iront vous recevoir, parce que chez nous, on aime fort les bourgeois qui veulent en conter aux pauvres filles ! Vous verrez ça, on vous attendra.

— Vous êtes une menteuse et une sotte langue ! dit le fermier courroucé, en levant son bâton d’un air de menace. Vous voudriez faire croire ce qui n’est point ; mais vous ne me tirerez pas d’argent : on connaît vos pareilles !

Marie s’était reculée effrayée ; mais Germain s’était élancé à la bride du cheval du fermier, et, la secouant avec force :

— C’est entendu, maintenant ! dit-il, et nous voyons assez de quoi il retourne… À terre ! mon homme ! à terre ! et causons tous les deux !

Le fermier ne se souciait pas d’engager la partie : il éperonna son cheval pour se dégager, et voulut frapper de son bâton les mains du laboureur pour lui faire lâcher prise ; mais Germain esquiva le coup, et, lui prenant la jambe, il le désarçonna et le fit tomber sur la fougère, où il le terrassa, quoique le fermier se fût remis sur ses pieds et se défendît vigoureusement. Quand il le tint sous lui :

— Homme de peu de cœur ! lui dit Germain, je pourrais te rouer de coups si je voulais ! Mais je n’aime pas à faire du mal, et d’ailleurs aucune correction n’amenderait ta conscience… Cependant, tu ne bougeras pas d’ici que tu n’aies demandé pardon, à genoux, à cette jeune fille.

Le fermier, qui connaissait ces sortes d’affaires, voulut prendre la chose en plaisanterie. Il prétendit que son péché n’était pas si grave, puisqu’il ne consistait qu’en paroles, et qu’il voulait bien demander pardon, à condition qu’il embrasserait la fille, que l’on irait boire une pinte de vin au plus prochain cabaret, et qu’on se quitterait bons amis.


À terre, mon homme, à terre, et causons tous les deux. (Page 24.)

— Tu me fais peine ! lui répondit Germain en lui poussant la face contre terre, et j’ai hâte de ne plus voir ta méchante mine. Tiens, rougis si tu peux, et tâche de prendre le chemin des affronteux [1] quand tu passeras par chez nous.

Il ramassa le bâton de houx du fermier, le brisa sur son genou pour lui montrer la force de ses poignets, et en jeta les morceaux au loin avec mépris.

Puis, prenant d’une main son fils, et de l’autre la petite Marie, il s’éloigna tout tremblant d’indignation.

  1. C’est le chemin qui détourne de la rue principale à l’entrée des villages et les côtoye à l’extérieur. On suppose que les gens qui craignent de recevoir quelque affront mérité le prennent pour éviter d’être vus.