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La Mare au diable (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 15

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La Mare au diableJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 25-26).
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XV.

LE RETOUR À LA FERME.

Au bout d’un quart d’heure ils avaient franchi les brandes. Ils trottaient sur la grand’route, et la Grise hennissait à chaque objet de sa connaissance. Petit Pierre racontait à son père ce qu’il avait pu comprendre dans ce qui s’était passé.

— Quand nous sommes arrivés, dit-il, cet homme-là est venu pour parler à ma Marie dans la bergerie où nous avions été tout de suite, pour voir les beaux moutons. Moi, j’étais monté dans la crèche pour jouer, et cet homme-là ne me voyait pas. Alors il a dit bonjour à ma Marie, et il l’a embrassée.

— Tu t’es laissé embrasser, Marie ? dit Germain tout tremblant de colère.

— J’ai cru que c’était une honnêteté, une coutume de l’endroit aux arrivées, comme, chez vous, la grand’mère embrasse les jeunes filles qui entrent à son service, pour leur faire voir qu’elle les adopte et qu’elle leur sera comme une mère.

— Et puis alors, reprit petit Pierre, qui était fier d’avoir à raconter une aventure, cet homme-là t’a dit quelque chose de vilain, quelque chose que tu m’as dit de ne jamais répéter et de ne pas m’en souvenir : aussi je l’ai oublié bien vite. Cependant, si mon père veut que je lui dise ce que c’était…

— Non, mon Pierre, je ne veux pas l’entendre, et je veux que tu ne t’en souviennes jamais.

— En ce cas, je vas l’oublier encore, reprit l’enfant. Et puis alors, cet homme-là a eu l’air de se fâcher, parce que Marie lui disait qu’elle s’en irait. Il lui a dit qu’il lui donnerait tout ce qu’elle voudrait, cent francs ! Et ma Marie s’est fâchée aussi. Alors il est venu contre elle, comme s’il voulait lui faire du mal. J’ai eu peur, et je me suis jeté contre Marie en criant. Alors cet homme-là a dit comme ça : « Qu’est-ce que c’est que ça ? d’où sort cet enfant-là ? Mettez-moi ça dehors. » Et il a levé son bâton pour me battre. Mais ma Marie l’a empêché, et elle lui a dit comme ça : « Nous causerons plus tard, monsieur ; à présent il faut que je conduise cet enfant-là à Fourche, et puis je reviendrai. » Et aussitôt qu’il a été sorti de la bergerie, ma Marie m’a dit comme ça : « Sauvons-nous, mon Pierre, allons-nous-en d’ici bien vite, car cet homme-là est méchant, et il ne nous ferait que du mal. » Alors nous avons passé derrière les granges, nous avons passé un petit pré, et nous avons été à Fourche pour te chercher. Mais tu n’y étais pas, et on n’a pas voulu nous laisser t’attendre. Et alors cet homme-là, qui était monté sur son cheval noir, est venu derrière nous, et nous nous sommes sauvés plus loin, et puis nous avons été nous cacher dans le bois. Et puis il y est venu aussi, et, quand nous l’entendions venir, nous nous cachions. Et puis, quand il avait passé, nous recommencions à courir pour nous en aller chez nous ; et puis enfin tu es venu, et tu nous as trouvés ; et voilà comme tout ça est arrivé. N’est-ce pas, ma Marie, que je n’ai rien oublié ?

— Non, mon Pierre, et ça est la vérité. À présent, Germain, vous rendrez témoignage pour moi, et vous direz à tout le monde de chez nous que si je n’ai pas pu rester là-bas, ce n’est pas faute de courage et d’envie de travailler.

— Et toi, Marie, dit Germain, je te prierai de te demander à toi-même si, quand il s’agit de défendre une femme et de punir un insolent, un homme de vingl-huit ans n’est pas trop vieux ? Je voudrais un peu savoir si Bastien, ou tout autre joli garçon, riche de dix ans moins que moi, n’aurait pas été écrasé par cet homme-là, comme dit petit Pierre : qu’en penses-tu ?

— Je pense, Germain, que vous m’avez rendu un grand service, et que je vous en remercierai toute ma vie.

— C’est là tout ?

— Mon petit père, dit l’enfant, je n’ai pas pensé à dire à la petite Marie ce que je t’avais promis. Je n’ai pas eu le temps, mais je le lui dirai à la maison, et je le dirai aussi à ma grand’mère.

Cette promesse de son enfant donna enfin à réfléchir à Germain. Il s’agissait maintenant de s’expliquer avec ses parents, et, en leur disant ses griefs contre la veuve Guérin, de ne pas leur dire quelles autres idées l’avaient disposé à tant de clairvoyance et de sévérité. Quand on est heureux et fier, le courage de faire accepter son bonheur aux autres paraît facile ; mais être rebuté d’un côté, blâmé de l’autre, ne fait pas une situation fort agréable.

Heureusement, le petit Pierre dormait quand ils arrivèrent à la métairie, et Germain le déposa, sans l’éveiller, sur son lit. Puis il entra dans toutes les explications qu’il put donner. Le père Maurice, assis sur son escabeau à trois pieds, à l’entrée de la maison, l’écouta gravement, et, quoiqu’il fût mécontent du résultat de ce voyage, lorsque Germain, en racontant le système de coquetterie de la veuve, demanda à son beau-père s’il avait le temps d’aller les cinquante-deux dimanches de l’annnée faire sa cour, pour risquer d’être renvoyé au bout de l’an, le beau-père répondit, en inclinant la tête en signe d’adhésion : « Tu n’as pas tort, Germain ; ça ne se pouvait pas. » Et ensuite, quand Germain raconta comme quoi il avait été forcé de ramener la petite Marie au plus vite pour la soustraire aux insulltes, peut-être aux violences d’un indigne maître, le père Maurice approuva encore de la tête, en disant : « Tu n’as pas en tort, Germain ; ça se devait. »

Quand Germain eut achevé son récit et donné toutes ses raisons, le beau-père et la belle-mère firent simultanément un gros soupir de résignation, en se regardant. Puis, le chef de famille se leva en disant : « Allons ! que la volonté de Dieu soit faite ! l’amitié ne se commande pas ! »

— Venez souper, Germain, dit la belle-mère. Il est malheureux que ça ne se soit pas mieux arrangé ; mais, enfin, Dieu ne le voulait pas, à ce qu’il paraît. Il faudra voir ailleurs.

— Oui, ajouta le vieillard, comme dit ma femme, on verra ailleurs.

Il n’y eut pas d’autre bruit à la maison, et quand, le lendemain, le petit Pierre se leva avec les alouettes, au point du jour, n’étant plus excité par les événements extraordinaires des jours précédents, il retomba dans l’apathie des petits paysans de son âge, oublia tout ce qui lui avait trotté par fa tête, et ne songea plus qu’à jouer avec ses frères et à faire l’homme avec les bœufs et les chevaux.

Germain essaya d’oublier aussi, en se replongeant dans le travail ; mais il devint si triste et si distrait, que tout le monde le remarqua. Il ne parlait pas à la petite Marie, il ne la regardait même pas ; et pourtant si on lui eût demandé dans quel pré elle était et par quel chemin elle avait passé, il n’était point d’heure du jour où il n’eût pu le dire s’il avait voulu répondre. Il n’avait pas osé demander à ses parents de la recueillir à la ferme pendant l’hiver, et pourtant il savait bien qu’elle devait souffrir de la misère. Mais elle n’en souffrit pas, et la mère Guillette ne put jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le matin lorsqu’elle l’avait laissé presque vide le soir. Il en fut de même du blé et des pommes de terre. Quelqu’un passait par la lucarne du grenier, et vidait un sac sur le plancher sans réveiller personne et sans laisser de traces. La vieille en fut à la fois inquiète et réjouie ; elle engagea sa fille à n’en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle pensait bien que le diable s’en mêlait, mais elle n’était pas pressée de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du curé sur sa maison ; elle se disait qu’il serait temps, lorsque Satan viendrait lui demander son âme en retour de ses bienfaits.

La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n’osait en parler à Germain, de peur de le voir revenir à son idée de mariage, et elle feignait avec lui de ne s’apercevoir de rien.