La Matinée d’un seigneur (trad. Bienstock)/Chapitre 11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 354-357).
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XI


— Comment, succombé ! — demanda, avec méfiance, Nekhludov.

— Oui, par excès de travail, notre nourricier. Je jure par Dieu qu’elle a succombé. Nous l’avions prise, il y a deux ans, du village Babourino — continua-t-elle, remplaçant tout à coup son expression méchante par une expression pleurnicheuse et triste. — C’était une femme jeune, fraîche, docile. À la maison, chez son père, quand elle était jeune fille elle vivait dans l’aisance et ne connaissait pas la misère, et quand elle est venue chez nous, elle a connu notre travail à la corvée, à la maison, et partout… Sauf elle et moi, il n’y avait pas de travailleurs. Pour moi, ce n’est rien, j’y suis déjà habituée : elle était enceinte, mon père, et commençait à souffrir, et quand même elle travaillait au-dessus de ses forces, et voilà, elle a succombé, la pauvre ! Pendant l’été, le jour de Saint-Pierre, elle est malheureusement accouchée d’un garçon et nous n’avions pas de pain, on mangeait à peine, notre père ; il y avait un travail pressé, elle a perdu son lait. C’était le premier enfant ; nous n’avions pas de vache, et puis est-ce notre affaire, à nous paysans, de nourrir au biberon ? La bêtise des femmes est connue et celle-ci était attristée encore plus. Quand le gamin mourut, de chagrin elle a crié, hurlé, gémi, et la misère et le travail vont de pis en pis ; elle s’est tant affaiblie pendant l’été, la pauvre, que vers l’Intercession de la sainte Vierge elle-même est morte. C’est lui qui l’a tuée, la canaille — s’adressa-t-elle de nouveau à son fils, avec une colère désespérée… — Que voulais-je demander à Votre Excellence ? — continua-t-elle après un court silence en baissant la voix et en saluant.

— Quoi ? — demanda distraitement Nekhludov, ému par ce récit.

— C’est un paysan encore jeune. De moi on ne peut plus attendre de travail, aujourd’hui je suis vivante, demain je mourrai. Que deviendra-t-il sans femme ? Ce ne sera pas un travailleur pour toi. Songe donc à quelque chose pour nous, notre père.

— C’est à-dire que tu veux le marier ? Hein ? C’est à voir !

— Fais-nous cette grâce divine. Vous êtes notre père et notre mère.

Et faisant signe à son fils, tous deux ensemble se prosternèrent devant le maître.

— Pourquoi salues-tu jusqu’à terre — demanda avec dépit Nekhludov en la soulevant par les épaules. — Ne peux-tu pas demander tout simplement ? Tu sais que je n’aime pas cela. Marie ton fils si tu veux, j’en serai très content si tu as déjà une fiancée en vue.

La vieille se leva et avec sa manche essuya ses yeux secs. Davidka suivit son exemple et frottant ses yeux avec son poing enflé, dans la même attitude patiente et soumise, il se tint debout, écoutant ce que disait Arina.

— La fiancée, c’est-à-dire s’il y en a ! Ah ! et Vassutka, la fille de Mikheï, elle n’est pas mal, mais sans ton ordre elle n’acceptera pas.

— Ne consent-elle pas ?

— Non, nourricier, de bon gré elle n’acceptera pas.

— Eh bien ! Alors que puis-je faire ? Je ne puis la forcer, cherchez-en une autre, sinon dans le village, alors chez un autre seigneur, je la rachèterai, mais seulement qu’elle accepte de plein gré. On ne peut pas se marier par force. Il n’y a pas de loi pareille et c’est un grand péché.

— Eh !… Nourricier ! Mais est-il possible qu’en voyant notre vie et notre misère, on vienne chez nous volontairement ? Même une catin ne voudrait pas prendre sur elle une telle misère. Quel paysan nous donnera sa fille ? Le plus désespéré ne le voudra pas. Nous sommes trop misérables. On dira : la première est morte de faim et la mienne aura le même sort. Qui voudra ? — ajouta-t-elle en hochant la tête avec méfiance. — Jugez vous-même, Votre Excellence.

— Alors que puis-je faire ?

— Songe à nous, père ! — répéta Arina d’un ton convaincu. — Que devons nous faire ?

— Mais que puis-je ? Dans ce cas je ne puis rien faire pour vous.

— Qui donc veillera à nous, sinon toi ? — dit Arina en baissant la tête et en écartant les bras avec une expression de tristesse et d’abattement.

— Voilà, vous avez demandé du blé, alors, je donnerai l’ordre de vous en envoyer — dit le maître après un court silence pendant lequel Arina soupirait et Davidka après elle — mais je ne puis rien faire de plus.

Nekhludov sortit dans le corridor. La mère et le fils, en saluant, sortirent derrière le maître.