La Matinée d’un seigneur (trad. Bienstock)/Chapitre 10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 350-353).
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À ce moment, devant la fenêtre, passa la tête d’une paysanne portant de la toile sur une palanche, et un instant après entrait dans l’izba, la mère de Davidka. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, très grande, fraîche et vive. Son visage taché de rousseur et sillonné de rides n’était pas joli, mais le nez droit et ferme, les lèvres fines et serrées, les yeux vifs et gris, décelaient l’intelligence et l’énergie. Ses épaules anguleuses, sa poitrine plate, ses mains sèches, les muscles très développés de ses jambes brunes et nues, témoignaient que depuis longtemps elle avait cessé d’être femme et n’était plus qu’une travailleuse. Elle entra vivement dans l’izba, ferma la porte, remonta sa jupe et regarda sévèrement son fils. Nekhludov voulait lui adresser la parole, mais elle se détourna de lui, et se signa en regardant la noire icône de bois qui était derrière le métier. Cela fait, elle rajusta le mouchoir sale à carreaux qui couvrait sa tête et salua bas le seigneur :

— Je félicite Votre Excellence avec le dimanche — dit-elle — que Dieu te sauve, notre père…

En voyant sa mère, Davidka devint confus, courba son dos encore davantage et baissa la tête.

— Merci, Arina — répondit Nekhludov — Voilà, tout à l’heure je viens de causer avec ton fils de votre ménage.

Arina, ou comme on l’appelait dans le pays, quand elle était encore fille, Arichka-Bourlak, le menton appuyé dans la main droite, tandis que la main gauche soutenait le bras droit, sans écouter le maître jusqu’au bout, se mit à parler si bruyamment que toute l’izba était pleine de sa voix, et que du dehors on eût pu croire que plusieurs femmes parlaient à la fois.

— Quoi, mon père, causer avec lui ! Il ne peut parler comme un homme. Voyez, il se tient comme un idiot — continua-t-elle en montrant, de la tête, avec mépris, la figure misérable et massive de Davidka. — Quel est mon ménage, petit père Votre Excellence ? Nous sommes nus, dans tout le village il n’y a pire que nous ; nous ne sommes bons ni pour nous, ni pour la corvée, c’est une honte ! Et tout cela à cause de lui. On l’a mis au monde, on l’a nourri, on l’a élevé, nous n’avions qu’un espoir : attendre qu’il fût grand. Et voilà, nous avons attendu et nous sommes servis. Il avale le pain et ne travaille pas plus que cette bûche pourrie. Il ne sait que se coucher sur le poêle, ou bien, debout, il gratte sa tête d’idiot — dit-elle en le singeant — Fais-lui peur, père, je te le demande moi-même : punis-le, au nom de Dieu, envoie-le comme soldat, ce sera la fin, je n’ai plus de force avec lui, là !

— Et bien ! N’as-tu pas de remords, Davidka, d’amener ta mère jusqu’à tel point ? — dit Nekhludov en s’adressant d’un ton de reproche au paysan qui ne remuait pas.

— S’il était encore malade — continua Arina avec la même vivacité et les mêmes gestes — Non, il n’y a qu’à le regarder, il est gras comme un vrai porc de moulin. Il semble qu’il pourrait travailler, le fainéant, mais non, voilà, toujours sur le poêle, comme un propre-à-rien. S’il travaille, que mes yeux perdent la vue, — fit-elle — il se lève, se traîne — et elle-même traînait les pieds et tournait de côté et d’autre ses épaules anguleuses. — Ainsi aujourd’hui, le vieux lui-même est allé dans la forêt chercher des branchilles et lui a ordonné de creuser un trou : mais non, il n’a pas même pris la bêche dans sa main… (elle se tut un moment)… Il me perd, malheureuse ! — cria-t-elle tout à coup en agitant les mains et en s’avançant vers son fils avec un geste menaçant. — Ta gueule glabre, paresseux, que Dieu me pardonne (elle se détourna de lui avec mépris et désespoir, cracha, puis de nouveau s’adressa au maître avec la même animation, et, les larmes aux yeux, continuait d’agiter ses bras.) Toujours seule, notre nourricier. Mon vieux est malade, il est âgé et ne peut guère travailler et je suis toujours seule. Le roc même n’y résisterait pas : mieux vaudrait la mort, ce serait la fin. Il me faut nourrir ce vaurien ! Ah ! notre père ! Je n’ai déjà plus de forces ! Ma bru a succombé sous le travail, et pour moi ce sera de même !