La Matinée d’un seigneur (trad. Bienstock)/Chapitre 5

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 2p. 322-326).
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V


— Oui, je voulais encore te demander — reprit Nekhludov — pourquoi, chez toi, le fumier n’est-il pas enlevé ?

— Eh ! quel fumier chez moi, petit père Votre Excellence ? Il n’y a rien à enlever. Et quel bétail ? une petite jument et son poulain, le petit veau, je l’ai donné au garde, cet automne, voilà tout mon bétail.

— Comment donc, tu as si peu de bétail, et encore tu as donné le petit veau ? — demanda le seigneur étonné.

— Et avec quoi le nourrir ?

— N’aurais-tu pas assez de paille pour nourrir une vache ? Les autres en ont bien assez.

— Chez les autres, les terres sont à fumier, et ma terre n’a que de l’argile, on ne peut rien faire.

— Alors, précisément, mets-la sous le fumier, pour qu’il n’y ait pas que de l’argile. La terre te donnera du blé, et tu auras de quoi nourrir le bétail.

— Mais puisque je n’ai pas de bétail, comment puis-je avoir du fumier ?

« C’est un étrange cercle vicieux », pensait Nekhludov, mais il ne trouvait rien à conseiller au paysan.

— Il faut encore dire, Votre Excellence, que ce n’est pas le fumier qui produit le blé, mais Dieu — continua Tchouris — Ainsi l’été, chez moi, sur mon champ non fumé, il y avait six meules de blé, et dans l’autre champ couvert de fumier, il n’y en avait qu’une. Il n’y a que Dieu — ajouta-t-il avec un soupir. — Et le bétail ne peut vivre en notre cour, c’est la sixième année qu’il ne survit pas. En été, un petit veau est crevé, l’autre je l’ai vendu, nous n’avions pas de quoi manger, et l’année précédente, une superbe vache est tombée : on l’emmène du troupeau, elle n’avait rien… tout à coup, elle chancela, la vapeur sortit. C’est déjà ma déveine !

— Eh bien ! Frère, pour que tu ne dises pas que tu n’as pas de bétail parce qu’il n’y a pas de quoi le nourrir, et qu’il n’y a pas de quoi le nourrir parce qu’il n’y a pas de bétail ; voilà pour acheter une vache — dit Nekhludov en rougissant et en tirant de sa poche une liasse de billets froissés — achète une vache à mon bonheur et prends de quoi la nourrir dans l’enclos, je donnerai des ordres. Veille donc à ce que dimanche prochain la vache soit chez toi, je reviendrai.

Tchouris, longtemps, en piétinant sur place, avec un sourire, ne tendit pas la main pour prendre l’argent que Nekhludov posa au bout de la table en rougissant encore plus.

— Nous sommes très obligés à votre grâce, — dit Tchouris avec son sourire ordinaire, un peu moqueur.

Sous la soupente, la vieille, par moments, soupirait lourdement et semblait réciter une prière.

Le jeune seigneur se sentit gêné, il se leva en hâte du banc, sortit et de la porte appela Tchouris. La vue d’un homme à qui il avait fait du bien lui était si agréable qu’il ne voulait pas se séparer de lui trop vite.

— Je suis très heureux de t’aider — dit-il en s’arrêtant près du puits — on peut t’aider, toi, parce que je sais que tu n’es pas paresseux, tu travailleras, je t’aiderai, et avec l’aide de Dieu tu te remettras.

— Oh ! non seulement se remettre, Votre Excellence — dit Tchouris en prenant tout à coup un air sérieux et même sévère, comme s’il était très mécontent de la supposition du seigneur, qu’il pourrait se relever. — Quand mon père vivait, nous étions avec mes frères, et nous n’avons jamais vu la misère ; et voilà, depuis qu’il est mort et que nous nous sommes séparés, alors, c’est allé de mal en pis, et la seule cause, c’est d’être seul !

— Pourquoi donc vous êtes-vous séparés ?

— Ah ! toujours à cause des femmes, Votre Excellence. Votre grand-père était déjà mort. Lui vivant, on n’aurait pas osé : il y avait vraiment de l’ordre alors, lui, comme vous, voulait tout savoir par lui-même, et on n’aurait pas même songé à se séparer. Le défunt n’aimait pas accorder des faveurs aux paysans ; après, votre grand-père Andreï Ilitch a géré nos affaires — sans en dire de mal, — c’était un ivrogne, un désordonné. Une fois, nous sommes venus chez lui prendre conseil : « On ne peut pas vivre à cause des femmes. Permets-nous de nous séparer. » Eh bien ! Il nous a fouettés, fouettés, et enfin, quand même, les femmes ont pris chacune le sien et nous avons commencé à vivre séparés. Et le paysan seul, on sait ce que c’est ! Ainsi, il n’y avait aucun ordre, André Ilitch nous gérait comme il l’entendait « Que tu aies tout » ; mais où le paysan peut-il le prendre, il ne s’en occupait pas. On a augmenté la capitation, on a aussi augmenté la corvée et pourtant il y avait moins de terre, et le blé a cessé de paraître. Eh bien ! Et quand on a fait le rebornage, et quand on nous a pris nos terres fumées et qu’on les a ajoutées à celles du seigneur, alors cette canaille nous a ruinés tout à fait, il ne nous restait plus qu’à mourir ! — Votre père — qu’il ait le royaume du ciel ! — était un bon seigneur, mais nous ne l’avons presque pas vu, il vivait toujours à Moscou ; eh bien ! C’est connu, on a commencé à lui envoyer souvent des denrées. Mais il arrivait qu’il n’y avait pas de routes et qu’il n’y avait pas de quoi nourrir les chevaux, et il fallait apporter ! Le seigneur non plus ne pouvait s’en passer. Nous ne pouvons pas nous plaindre de cela. Mais il n’y avait pas d’ordre. Maintenant que vous admettez près de vous chaque paysan, alors nous sommes devenus tout autres, et le gérant a bien changé aussi. Maintenant nous savons au moins que nous avons un seigneur ; et on ne peut dire combien les paysans sont reconnaissants à ta grâce. Autrefois, du temps de la tutelle, il n’y avait pas de seigneur, chacun était le seigneur : les tuteurs, les seigneurs ; Ilitch, le seigneur ; sa femme, la maîtresse ; l’écrivain du village, aussi le seigneur. Oh ! dans ce temps, les paysans ont eu beaucoup, beaucoup de mal !

Nekhludov éprouva un sentiment semblable à de la honte ou au remords de conscience. Il souleva son chapeau et alla plus loin.