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La Mer (Richepin)/Finale

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 327-331).

I

GALETS SÉCHÉS


Ô vers, vous trompez mon attente.
La couleur la plus éclatante,
Les mots les plus phosphorescents,
Demeurent froids, pâles et vagues,
Lorsque je les compare aux vagues
Qu’ils ont peintes, ces impuissants !

Et pourtant j’y mis toute l’âme,
Et la patience, et la flamme.
Et la main d’un bon ouvrier.
J’ai commencé le cœur en fête.
Maintenant, la besogne faite,
Je m’en veux à m’injurier.


Pauvre fou, sertisseur de rimes,
C’est vainement que tu t’escrimes
Dans ce long duel contre la mer.
Tes vocables et leur tapage,
Dans ta cervelle et sur ta page
Ça n’a plus du tout le même air.

Ainsi, quand s’en va la marée,
Sur la plage humide et moirée
De tons bleus, verts, blancs, violets,
Jaunes, roses, l’on voit éclore
En parterre multicolore,
Dans l’or du sable, les galets.

L’eau qui les mouille encor par place
Y brille, y miroite, les glace
De son resplendissant vernis.
Tiennent le soleil et la brise !
Ils sèchent. Sur l’arène grise
S’éteignent les cailloux ternis.

Ainsi mes plus claires idées
Ont des nuances décidées
Quand le songe y met son cristal ;
Mais le cristal se vaporise
Au premier souffle de la brise,
Au soleil du papier brutal ;


Et mes pensers, mes vœux, mes rêves,
Étincelants de lueurs brèves
Tout à l’heure, à présent sont gris.
L’inspiration diaphane
Les mouillait, s’en va ; tout se fane.
Galets séchés et vers écrits !

II

POURTANT


Soit ! Nul à cette bataille
N’est de taille.
L’impossible m’a hanté !
Mais de semblables défaites
Sont des fêtes
Pour un cœur de ma fierté ;

Et je sors l’âme sereine
De l’arène,
Puisque ma témérité
En elle a sa récompense,
Quand je pense
Que ce duel, je l’ai tenté.

III

ADIEU VAT


Ainsi le naufragé sans barre et sans compas.
Au moment de sombrer sous la vague profonde
Vers des abîmes noirs où n’atteint point la sonde,
Sûr qu’aux requins son corps va servir de repas,

Veut arracher du moins sa mémoire au trépas.
Et la lègue, livrée à la grâce de l’onde,
Aux flancs garnis d’osier d’une bouteille ronde
Que la mer roulera, mais ne brisera pas ;

Ainsi, sur l’Océan de ce siècle d’orages,
Je veux mettre mon nom à l’abri des naufrages
Dans l’osier de ces vers solidement tressés.

Et j’espère qu’un jour, après mille aventures,
Ô flots en qui j’ai foi, flots qui m’engloutissez,
Vous le déposerez sur les plages futures.