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La Mer (Richepin)/Les grandes chansons

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 249-324).

I

LA VIEILLE


Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,
Qui croyait avoir quinze ans !

*


Elle est plus vieille que la terre.
Elle a le corps flasque et flottant.
Elle râle. C’est un mystère,
Qu’étant pareille, on l’aime autant.


Elle est la grande inassouvie
Dont les désirs inapaisés
Au feu d’une éternelle envie
Renaissent de tous les baisers.

Elle a des balafres, des rides,
Les cheveux et les poils tout blancs.
On meurt sur des tétons arides
Sans pouvoir engrosser ses flancs.

Elle est la vieille et folle gueuse
Qui raccroche les pubertés
Aux coups de sa croupe fougueuse,
Entre ses genoux écartés.

Elle est la gouge aux dents cruelles
Qui dévore tous ses amants,
Et dont la couche a pour ruelles
Des gouffres remplis d’ossements.

Quand, tout visqueux de sa peau glauque.
On sort épuisé de ses bras,
Elle vous dit d’une voix rauque :
J’en veux encor. Tu reviendras.

Et l’on revient à l’amoureuse
Malgré ses éreintants assauts
Qui vous font la poitrine creuse
Et qui vous démoellent les os.


Elle est plus vieille que la terre,
Et pourtant on l’aime encor mieux.
Jamais on ne se désaltère
De la jeunesse de ses yeux.

*


Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,
Qui paraît avoir quinze ans !

*


Pourquoi dire qu’elle est morose ?
Elle rit au ciel du matin
Qui fait chatoyer un feu rose
Sur sa robe de vert satin.

Pourquoi dire qu’elle est colère ?
La voici calme, sans brisants,
Obéissante, et qui tolère
Les coups d’un mousse de dix ans.

Pourquoi dire qu’elle est méchante ?
À flots menus et gringalets
Je la vois qui court, danse et chante
En jonglant avec les galets.

Pourquoi dire qu’elle est amère ?
C’est la plus douce aux indigents.
Deux fois par jour elle est la mère
Nourricière des pauvres gens.


Pourquoi dire qu’elle est sournoise ?
Elle n’a de sursauts nerveux
Que si le vent lui cherche noise,
La gifle et la prend aux cheveux.

Pourquoi dire qu’elle est traîtresse ?
Vieux mathurin qui l’aimas tant.
Tu l’eus cinquante ans pour maîtresse
Et c’est elle encor qui t’attend.

Pourquoi dire qu’elle est féline ?
Barques légères, bateaux lourds,
Sans griffer elle vous câline
Entre ses pattes de velours.

Pourquoi dire qu’elle est funèbre ?
Au soleil, c’est un diamant ;
Et quand sa face s’enténèbre,
C’est le miroir du firmament.

*


Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,
Qui n’a pas plus de quinze ans.

*


Pourquoi dire qu’elle est jolie
Et fidèle à ses amoureux,
Et sans colère et sans folie
Et sans amertume pour eux ?


Pourquoi dire qu’elle est charmante,
Rose en robe de vert satin,
Et rieuse comme une amante,
Et claire, et douce, la catin ?

La voici soûle, échevelée,
Qui griffe, grince, cogne et mord,
Et hurle ainsi qu’une mêlée
Où tout le monde crie : À mort !

Ses vagues sont des langues vertes
Dardant leur bave vers le ciel,
Puis bâillent en gueules ouvertes
Aux babines couleur de fiel.

Ses galets qui roulent sans trêve
Au bord de son gosier béant
Font cataracter sur la grève
Des vomissures de géant.

Ses roches aux dents carnassières
Où s’étripent les matelots
Ont l’air de lubriques sorcières
Retroussant leurs jupons de flots.

Elle, la vieille au regard torve,
Aux crachats d’écume, aux seins mous.
Elle tord, tout gluant de morve,
Son ventre plissé de remous,


Et se rue au chenal des havres,
Son flux drapé comme un linceul,
En jonglant avec des cadavres
Dans un hideux cavalier seul.

*


Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,
Qu’a des ans, des ans, des ans !

*


Et puis après ? Pourtant, je t’aime,
Ô vieille enjôleuse, et je veux
T’avoir malgré mon anathème,
Et me rouler dans tes cheveux.

Sur ce lit d’algue où tu te vautres,
Avec toi je veux me vautrer.
À mon tour, même après tant d’autres.
Je veux te prendre et t’éventrer.

Sûr que tu seras la plus forte,
Je veux te coucher sur les reins.
Tu me boiras aussi. Qu’importe,
Si d’abord sous moi je t’étreins !

Je veux ta chair enveloppante,
Tes baisers chatouillants et longs,
Ta caresse qui vous serpente
De la nuque jusqu’aux talons.


Je veux sentir mon corps en flamme
Froidir entre tes seins visqueux ;
Je veux que mon être s’y pâme,
Et coule, et se fonde avec eux.

Je te veux, fantôme, chimère,
Corps fluide et tumultueux,
Ô maîtresse, ô mère, ô grand’mère,
Rêve d’un rut incestueux,

Ô divine génératrice
De qui tous nous sommes sortis,
Et qui nous rouvres ta matrice
Amoureuse de ses petits,

Ô vieille, vieille, d’où ruisselle
Toute jeunesse incessamment,
Vieille catin toujours pucelle
Dont l’homme est le fils et l’amant !

*


Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,
Qui toujours aura quinze ans !

II

LE SOUFFLE


Ainsi dans leurs steppes sans bornes
Roulant leurs pas incohérents,
Mystérieux, vagues et mornes
Dorment les vieux peuples errants.
Mais qu’un Attila crie aux armes,
Et soudain le monde en alarmes
Entend chanter dans les vacarmes
Leur diane de conquérants.
La marche s’organise en groupes ;
Les chevaux alignent leurs croupes ;
Ces troupeaux deviennent des troupes
Et le chaos forme des rangs.

— Au galop ! Reprenons la terre !
Allons, massacrons et pillons !
Où l’Arya propriétaire
Fait ses orges dans les sillons,

Semons les fleurs plus éclatantes
Qui germent du pied de nos tentes,
Les têtes encor dégouttantes
De pourpres et de vermillons,
Et dans nos charges hors d’haleine
Laissons après nous sur la plaine
Comme un manteau de grise laine
Notre poussière en tourbillons ! —

Ils vont. Tel un guèpier rapace
Essaime en masse hors du nid.
Ils vont. On dirait que l’espace
Devant leur pas se racornit.
Ils vont en nombre intarissable
Et pareils à des grains de sable
Dont la cendre est méconnaissable
Quand l’ouragan les réunit
Et dans son essor les entraîne
Sans qu’un seul atome s’égrène.
Si bien que cette molle arène
Roule comme un bloc de granit.

Mais après l’Attila farouche
Qui surgit en les soulevant
Au souffle orageux de sa bouche,
Ils sont cendre comme devant.
On les voit alors se dissoudre,
Et du nuage plein de foudre
Le dur granit redevient poudre
Qui s’éparpille en se crevant,

Et les hordes disséminées
Retombent à leurs destinées
En routes indisciplinées
Qui n’ont plus pour guide le vent,

Ainsi sur les steppes des vagues,
Atomes de l’eau, vous rouliez,
Mystérieux, mornes et vagues,
Sans vous connaître, par milliers,
Quand soudain passe la tempète
Jetant un appel de trompette
Que l’un à l’autre on se répète
Dans le désert où vous alliez.
L’onde inconsistante qui coule
Devient ressac, barre de houle,
Lame de fond, et votre foule
Escadronne ses cavaliers.

— Au galop ! En avant ! Nous sommes
Serrés dans nos gouffres étroits.
Premiers nés du globe où les hommes
Veulent être aujourd’hui les rois,
Que notre empire ancien renaisse
Comme aux temps de notre jeunesse,
Qu’une autre fois le sol connaisse
Le linceul de nos baisers froids,
Et que la terre se nivèle
Encor sous une mer nouvelle,
Tête ronde qui s’échevèle
De nos flots hérissés tout droits ! —


Et contre les fortes jetées
Aux crampons scellés dans le roc
Vous poussez vos charges heurtées
Dans un irrésistible choc.
Votre corps mou qui se contracte
En paquets faisant cataracte
Forme une masse plus compacte
Que le fer qui se rue en bloc.
Les pierres de ciment couvertes
Voient dans leurs poitrines ouvertes
Entrer d’un coup vos lames vertes
Comme entre dans la terre un soc.

Mais c’est le souffle de l’orage
Qui vous soutient dans ce conflit.
Votre âme obscure, c’est sa rage
Qui la condense et la remplit.
Quand, époumonné, dans l’espace
Il fuit comme un oiseau qui passe,
Le fer de votre carapace
Fluide flasquement mollit,
Et toute la force épandue
Rentre dans la calme étendue
Ainsi qu’une fille rendue
Qui retombe au creux de son lit.

Et de même notre pensée,
Ô flots et peuples vagabonds,
Comme vous veut être lancée
Pour tenter d’impossibles bonds.

Nous savons bien que sur la terre
Sans avoir conquis le mystère
Toujours dans l’ennui solitaire
Éparpillés nous retombons ;
Nous aimons quand même, n’importe,
Le souffle fou qui nous emporte
Au mystère murant sa porte
Devant nos galops furibonds.

Et toujours, et quoi qu’il arrive,
Ô vous, Nomades émigrants,
Ô vous, flots qui battez la rive,
Ô vous, mes songes délirants,
Toujours nous guettons dans la nue
L’éclair annonçant la venue
De la grande haleine inconnue
Qui met notre chaos en rangs,
Qui nous jette comme une armée
Hors de la paix accoutumée.
Qui change en feu notre fumée,
Qui change nos lacs en torrents.

Venez donc, ô semeurs d’alarmes,
Orages, vents, invasions !
Venez nous appeler aux armes
Sans que jamais nous nous lassions !
Peuples endormis dans la trêve,
Flots emprisonnés par la grève,
Cœurs flottant aux limbes du rêve,
Faut-il qu’ainsi nous languissions ?

Réveillez-nous de notre couche !
Souffle, souffle, haleine farouche !
Soufflez sur nous à pleine bouche,
Tempête, Attila, passions !

III

LE SECRET


Bonne aïeule douloureuse
Qui souris dans les sanglots,
Toujours ta face se creuse
De rides qui sont tes flots.

Dans ton giron de nourrice
Tout chagrin meurt envolé ;
Mais toi, la consolatrice,
Ton cœur reste inconsolé.

Quel est ton secret, grand’mère ?
Fais-nous enfin cet aveu.
La peine la plus amère,
Dite, se soulage un peu.


Toi qui tends si bien l’oreille
À nos désespoirs geignant,
Nous te rendrons la pareille,
Pauvre chère, en te plaignant.

Pourquoi pleurer toujours seule,
Sans te confier à nous ?
Ouvre ton âme d’aïeule.
Nous y lirons à genoux.

Caressant d’une main tendre
Tes cheveux de goëmons,
Nous saurons te faire entendre
Des mots doux, nous qui t’aimons.

Quelle que soit ta chimère,
J’ai de ces mots triomphants
Faits pour ton cœur de grand’mère.
Étant ton petit enfant.

Parle donc, consolatrice.
Qu’on te console à ton tour,
Qu’on apaise et qu’on guérisse
Ta douleur par notre amour.

Mais non, non, fous que nous sommes !
Jamais rien tu ne diras.
Depuis le temps que les hommes
Se font bercer dans tes bras,


Qu’il soit savant ou poëte,
Nul ne connaît ton tourment.
Pourtant tu n’es pas muette.
Tu parles même en dormant.

Tu parles au roc, au sable.
À n’importe qui, toujours,
Et ton conte intarissable
Tu le contes même aux sourds

Tu le contes à l’espace,
Vide et désert cependant.
Le moindre souffle qui passe,
Tu le prends pour confident.

Mais tes lèvres si bavardes
Parlent de tout, excepté
Du grand secret que tu gardes
Malgré ta loquacité.

Garde-le donc, cachottière,
Sous tes flux et tes reflux,
Comme dans un cimetière
D’où les morts ne sortent plus.

Garde ce mot de ton être ;
Et que les faibles esprits
T’adorent sans te connaître
Comme un mystère incompris !


Garde-le ! C’est bien. Mais sache
Que nous, les mauvais garçons,
À voir comment il se cache
C’est du mal que nous pensons.

Pardonne, ô mer vénérable !
Mais parfois il nous paraît.
Devant cet impénétrable
Et sempiternel secret,

Qu’en somme tout le mystère
Tient peut-être en ce seul point :
Que tu sais si bien le taire
Parce qu’il n’existe point.

Nous disons que de notre âme
C’est nous qui t’ensemençons,
Que tes bruits sont une trame
Canevas de nos chansons,

Que ton aspect de nourrice
Au giron tendre et berceur.
C’est notre verve inventrice
Qui t’en donne la douceur,

Que ta longue cantilène
Et tes soupirs musicaux
Te viennent de notre haleine
Qui se brise à tes échos,


Que ta tristesse et ses charmes,
C’est nos chagrins exhalés,
Que peut-être c’est nos larmes
Qui rendent tes flots salés.

Que ta gloire est un mensonge
De nos hymnes louangeurs,
Et que ta vie est un songe
Dont nous sommes les songeurs ;

Car ta voix sans interprète
N’est que du son, et tes vœux
N’ont que le sens qu’on leur prète,
Et pas celui que tu veux,

Et ton eau toujours en fuite
Ne prononce dans son cours
Que des paroles sans suite
Dont l’homme fait un discours.

IV

LE SEL


Dans la forêt sonore aux rameaux toujours verts
Les pins versent le sang de leurs cœurs entr’ouverts
Et les pleurs parfumés de la térébenthine.
Leur chevelure épaisse est comme une courtine
Dont les plis odorants masquent le lit vermeil
Où la saline dort son paresseux sommeil.
Et quand le vent de mer l’évente, et que la plaine
À travers ces rideaux fait passer son haleine,
La brise en un seul baume unit les deux senteurs,
Si bien que l’air qui vient alors des pins chanteurs
Semble sur des bouquets et sur des cassolettes
Avoir bu longuement l’âme des violettes.
Souffle délicieux, printemps fleuri sans fleurs,

Fait de l’eau croupissante et des arbres en pleurs,
C’est ainsi que par toi s’annonce la saline.
Mais allons, et du haut de la dune en colline
Silencieusement regardons-la dormir.
Mirage ! Sahara ! Les Bédouins ! Un émir
Est venu planter là ses innombrables tentes
Dont les cônes dressés en blancheurs éclatantes
Resplendissent parmi les tons bariolés
De tapis d’Orient sur le sol étalés.
Ces cônes sont les tas de sel sur les ladures ;
Et ces riches tapis aux brillantes bordures
Ne sont que les côbiers, les fares, les œillets,
Où l’évaporement laisse de gras feuillets
Métalliques, moirés, flottant, d’or et de soie.
Par l’étier et le tour qu’un paludier fossoie
La mer entre, s’épand, s’éparpille en circuits,
Puis arrive aux bassins, étangs cuits et recuits
Par le soleil pompant leur liquide substance.
L’eau-mère peu à peu s’épaissit en laitance
Visqueuse, lourde, ainsi qu’une fonte d’argent.
D’abord une huile rose y monte en surnageant.
Elle élargit bientôt les franges de sa tache.
Elle fonce, jaunit, se cuivre. Il s’en détache
Comme des yeux voguant en tourbillon léger
Qui l’un à l’autre vont lentement s’agréger,
Passant par les lueurs changeantes de l’opale,
Pour se fixer et faire une croûte d’or pâle.
L’or pâlit chaque jour, puis durcit en cristaux
Qui semblent des grêlons ternes. Mais les râteaux
Râclent dans les œillets la moisson blanche et dure

Oui hausse ses meulons de grains sur la ladure.
Et le sel enfin net, libre de sédiments,
Étincelle au soleil comme des diamants.

*


Ô diamant, ô perle fine
Digne du front des souverains.
Et qu’on devrait comme divine
Clore en de précieux écrins.
Bien du pauvre que nul n’envie.
Moisson d’écume aux flots ravie,
Fleur de vase changée en grains,
Élixir dont la force amère
Soutient notre vie éphémère.
Pleur concret de la bonne mère,
Goutte de moelle de ses reins,

Ô sel, ô nutritive manne
Qui jamais ne t’anéantis,
Par le sein de qui tout émane
Offerte à tous les appétits,
Ô sel aimé de tous les êtres,
Pour qui se battaient nos ancêtres
Au fond des cavernes blottis,
Ô sel qui jadis eus dans l’âtre
Près du feu ton culte idolâtre.
Sel que la brute sur le plâtre
Lèche et gratte pour ses petits,

Ô sel que les tribus barbares
Échangent encore à présent
Contre l’or et l’argent en barres
Et plus qu’eux trouvent bienfaisant
Ô sel, que deviendraient nos races.
Si dans les espaces voraces
Soudain te volatilisant,
Ton âme toute consumée
S’en allait comme une fumée
De notre terre accoutumée
À t’avoir en te méprisant ?

Quelles langueurs universelles.
Quel dégoût de tout ce serait !
La pourriture que tu cèles
Sous ta saveur comme un secret,
Fade, écœurante, corrompue.
Avec son haleine qui pue
Tout à coup s’épanouirait,
Et de putréfaction lente
Tout mourrait, la bête, la plante,
Dans l’atmosphère pestilente
D’un déliquescent lazaret.

L’océan, malgré les marées
Qui le roulent sous leurs essieux,
Sentirait ses chairs dévorées
Par ce souffle pernicieux.
Dans ses flots lourds d’algues croupies
Les poissons fondraient en charpies.

Et, désormais silencieux.
Le globe à travers ses murailles
Laissant fuir ses ordes entrailles
Ressemblerait aux funérailles
D’une charogne dans les cieux.

Garde-nous de ce jour sinistre
Et de ce trépas empesté,
Ô sel préservateur, ministre
Suprême de la pureté,
Ô sel dont la saine magie
De l’être entretient l’énergie,
Ô sel des miasmes redouté,
Feu dont ils craignent les morsures,
Fier archer dont les flèches sûres
Leur font de cuisantes blessures,
Sel, héros au glaive enchanté !

Ô sel désinfecteur du monde.
Mystérieux, blanc, radieux.
Gai, subtil, vainqueur de l’immonde,
Sel, unique plaisir des vieux,
Ô sel qu’on pose sur la lèvre
Du mourant, de l’enfant qu’on sèvre,
Sel de bienvenue et d’adieux,
Ô sel dont nos larmes sont faites,
Givre qui pâliras les faites
Du temple où les derniers prophètes
Annonceront les derniers Dieux !

Car toi qui prêtas ton essence
À notre primitive faim,
Sel qui connus notre naissance,
Tu nous scelleras notre fin.
Humble grain que la paludière
Vole en passant pour sa chaudière
Et cache au fond de son couffin,
Sel que gaspillent les servantes,
Tu verras les formes vivantes
Fondre, et de ces jours d’épouvantes
Tu seras le blanc séraphin.

*


De l’air brûlé, du sol sans eau, du ciel sans rides.
Chante le chant de mort, terre aux lèvres arides !

*

  
Enfin l’heure est venue où les suprêmes flots
Dans l’Océan suprême ont replié leur moire,
Et les livres anciens gardent seuls la mémoire
Des hommes d’autrefois qu’on nommait matelots.

Des centenaires fous, près des flaques dernières.
Disent avoir vu là des apparences d’eau
Où planait un brouillard comme un léger rideau.
Grenouilles coassant au fond sec des ornières.

On écoute râler leurs contes du vieux temps ;
Mais aux lieux désignés par leur geste débile
On ne distingue plus qu’une plaine immobile
D’où se sont envolés les nuages flottants.


Sous l’atmosphère dont le vide lourd accable
Plus rien ne bouge au ras du sol, au haut des airs.
Et le soleil tout nu verse sur ces déserts
Ses feux dévastateurs dans l’azur implacable.

Plus d’eau ! Plus de vapeurs ! Un hâle universel !
La plante se flétrit et l’animal se couche.
Le souffle moribond de la dernière bouche
Dans l’espace altéré se cristallise en sel.

La chair même n’a pas le temps de se dissoudre
En grasse pourriture où grouillent les ferments.
Le liquide pompé, tout devient ossements
Que le sel aussitôt encroûte de sa poudre.

Partout il se condense, il enveloppe, il mord,
Il tue, et cependant qu’il tue, il purifie ;
Car la mort ne doit plus putréfier la vie,
Car la vie a cessé de naître de la mort.

Et chaque jour il serre une autre bandelette
Autour du globe étreint sous son embrassement,
Pour le conserver pur incorruptiblement.
Suaire immaculé qui couvre un blanc squelette.

*


Mais vous êtes encor lointains,
Sombres destins,
Et pendant qu’ici je vous rêve,

Voici les cris psalmodiés
Des paludiers
Et leurs grands chapeaux sur la grève.

Il fait doux. Un nuage clair
Rafraîchit l’air
Et se traine en rose buée
Sur la soie et l’or et l’argent
Qui vont nageant
Dans la vasière remuée.

Sans plus arrêter mon regard
Au jour hagard
Où la terre sera squelette,
Je hume sous les pins chanteurs
Les deux senteurs
Qui se fondent en violette.

Et je jouis en m’en grisant
Du jour présent
Où la pinède et la saline
Versent en moi comme infusés
Vos deux baisers,
Sol amoureux et mer câline.

V

LES MONSTRES


Devant l’homme malingre, aux étroites épaules,
Au grand cœur, le troupeau des vastes cétacés
S’enfuit, et peu à peu de partout pourchassés,
Voici que les derniers se cachent près des pôles.

Encore un peu de temps, et l’on ne verra plus
Ces grands rois de la mer, cachalot et haleine.
Dont le corps semble une île, et qui pour prendre haleine
Font jaillir de leur front deux jets d’eau chevelus.

Premiers rêves rêvés par l’antique Nature.
Bientôt ils rentreront en elle, évanouis,
Et leurs corps disparus aux contours inouïs
Seront une chimère à la race future.


Alors, si par hasard resté dans quelque trou,
Un d’entre eux surgissant tout à coup se réveille,
Les hommes de ces jours crieront à la merveille ;
Celui qui l’aura vu passera pour un fou.

Ainsi, gens d’aujourd’hui, nous déclarons grotesque
La légende trouvée aux livres des aïeux
Qui racontent sans rire avoir vu de leurs yeux
Ou grand serpent de mer, ou poulpe gigantesque.

Et qui sait cependant si dans ces temps lointains
Il ne subsistait pas encor sous la même onde
Des êtres échappés au trépas de leur monde,
Survivantes lueurs des ancêtres éteints ?

Qui sait s’il n’en est plus, et si les eaux secrètes
N’ont pas des plis sans fond, gouffres inviolés,
Où le serpent de mer (riez, si vous le voulez !)
Où le kraken-montagne, ont gardé des retraites ?

En ces creux qui jamais ne voient le jour vermeil,
Que les phosphorescents peuplent seuls de lumière,
Dans la sécurité d’une paix coutumière
Ces monstres sont peut-être et dorment leur sommeil.

Des grottes d’une lieue, arrondissant des salles
Où mènent les détours de labyrinthes noirs,
Aux hôtes effrayants servent de promenoirs,
Pour étendre à loisir leurs formes colossales.


Des fucus de mille ans et des algues sans bouts
Leur font une forêt dont ils paissent les herbes,
Et dans laquelle ils sont petits, eux les superbes.
Comme des éléphants dans un champ de bambou.

Parmi ces promenoirs et ces forêts épaisses
Ils retrouvent encor parfois l’illusion
Des temps où la nature en pleine éclosion
Savait tout faire énorme ainsi que leurs espèces.

Mais quelquefois aussi leurs cœurs inconsolés,
Las de cette prison, sentent la nostalgie
D’aller voir à leur tour le ciel et la magie
De ce soleil perdu dont ils sont exilés.

Ils viennent respirer l’azur qui régénère,
Et leur front fabuleux se dresse à l’horizon.
Celui qui l’aperçoit n’en croit pas sa raison,
Et celui qui le dit semble un visionnaire.

Non, non, vieux matelots, non. vous n’étiez pas fous !
Vous avez contemplé ces choses-là vivantes.
Vous avez sous vos yeux tenu ces épouvantes.
Ô légendes des bons aïeux, je crois en vous.

Je crois possible encor que subsiste et revienne,
Conservé par l’abîme ainsi qu’aux jours anciens,
Quelque monstre vainqueur du désastre des siens,
Dernier fils de la faune antédiluvienne.


Je l’imagine seul, las de tout, plein d’ennui.
Cherchant un frère en vain par tout ce morne espace,
Ainsi qu’un Juif-Errant qui passe et qui repasse
Dans un monde étranger où rien n’est fait pour lui.

Il regarde partout avec mélancolie,
Et n’a personne à qui partager son tourment,
Et mourra tristement et solitairement.
Lamentable orphelin d’une époque abolie,

Image du chanteur dont le vaste cerveau
Plein de rêves trop grands pour son siècle éphémère
Semble y perpétuer une antique chimère
Désormais monstrueuse en cet âge nouveau.

VI

LES ALGUES


Qui dira la mer végétale ?
Algues, varechs et goëmons.
Tout l’immense herbier qu’elle étale,
C’est ainsi que nous le nommons.
Trois mots pour le peuple sans nombre
Qui tapisse au fond de son ombre
Ses ravins, ses plaines, ses monts !
Trois pauvres mots pour cette flore
Multiforme et multicolore
Que sans relâche fait éclore
L’éternel printemps des limons !

Sans parler des herbes secrètes
Que loin des rayons lumineux
Dans d’inaccessibles retraites
Les flots jaloux gardent en eux.
Forêts vierges aux mille plantes.

Tas de lianes ondulantes.
Enlacements vertigineux.
Combien que le flux sur la roche
Tour à tour accroche et décroche,
Et dont il nous montre tout proche
Le lacis de nerfs et de nœuds !

Parmi les flaques où fourmille
L’évaporation des eaux.
Vois donc ! Céramie en ramille.
Estocarpée en nids d’oiseaux,
Ulve large, à plat, qui se carre.
Éventail ouvert de l’agare.
Plocamium aux fins réseaux.
Laminaire gladiolée,
Lanière en caoutchouc collée
Par les vagues à la volée
Sur les récifs aux noirs naseaux.

Conferves vertes et ridées
En tapis de velours moussus,
Rouges et roses iridées,
Et que d’autres, dessous, dessus,
À l’énorme ou minime taille,
Embrouillant comme une bataille
Leurs figures et leurs tissus,
Cordons, rubans, mailles, spatules,
Plaques et glands, câbles et tulles,
Chairs lisses, cuirs pleins de pustules,
Fils déliés, paquets pansus !


Il en est de resplendissantes
Ainsi que des fruits et des fleurs
Cueillis en été dans les sentes
Où l’aube égrène encor ses pleurs.
Il en est où de l’or éclate.
Où saigne et flambe l’écarlate.
Il en est aux tendres couleurs ;
Il en est aux sinistres teintes.
Il en est qui sont comme atteintes
D’une langueur étrange, éteintes
En de diaphanes pâleurs.

Voici des arbres minuscules
Aux branchages s’entrecoupant
Voici des bras en tentacules
À côté d’un bouquet pimpant.
Ici, délicate membrane
Brodée à jour en filigrane.
Là-bas, crinière d’un arpent.
Ensemble on voit se tordre, pendre.
De la moire, une scolopendre,
Des cheveux de soie, et s’épandre
L’orbe délové d’un serpent.

Et tout cela n’est rien encore,
Presque rien, comme qui dirait
Les broussailles dont se décore
La lisière de la forêt.
C’est ce que découvre la vague,
Ce qu’à travers son cristal vague

Les jours de calme il transparait.
Mais que de merveilles voilées
Au fond ténébreux des vallées
Dont nulles mains ne sont allées
Effeuiller le vierge secret !

Là, ce sont des fourrés sans route
Et d’inextricables buissons.
Des clairières, des prés, où broute
Un tas de gueules en suçons.
Ce sont des jungles, des savanes
Où défilent par caravanes
De phantasmatiques poissons ;
Obscure, muette et mouvante,
C’est la forêt de l’épouvante,
Où la plante marche, vivante,
Où les pierres ont des frissons.

Là, subtiles ou bien épaisses.
Aspects et tons capricieux,
S’épanouissent les espèces
Que jamais ne verront nos yeux,
Les frondaisons intarissables
Qui dans les vases et les sables
Poussent leurs jets silencieux.
Arbres fous, folles graminées
Au fond du gouffre enracinées,
Et dont les sombres destinées
Ont le plafond des flots pour cieux.

Une d’elles parfois s’arrache,
La plus monstrueuse souvent,
Et l’Océan alors la crache
Avec son écume en bavant.
De son gigantesque cadavre
Elle pourrait barrer un havre,
Et les marins en la suivant
Pensent voir flotter sur l’eau bleue
Un dragon de plus d’une lieue
Qui tord les anneaux de sa queue
Et qui dresse sa crête au vent.

Imaginez un de nos chênes.
Un grand cèdre, un pin parasol,
Soudainement brisant ses chaînes
Et se déracinant du sol
Pour se livrer au vent qui passe
Et planer là-haut dans l’espace,
Les pieds en l’air, le geste fol ;
Ainsi ces algues démarrées
Planent au-dessus des marées,
Et pour des courses effarées
Dans l’eau roulante ont pris leur vol.

Au centre mort de l’Atlantique
Se forme, à l’abri des courants,
Un marécage fantastique
De tous ces corps mous adhérents.
C’est les Sargasses, les flots d’herbes,
Où Colomb sur ses nefs superbes

Eut peur, tant ils pressaient leurs rangs,
Noyés englués en litière
Plus vaste que l’Europe entière,
Liquide et mouvant cimetière
De tous ces cadavres errants.

Ô cadavres saints pour les hommes,
Car c’est de vous que nous sortons !
Ô vieilles algues, nous ne sommes
Que vos suprêmes rejetons.
Dans le primordial mystère,
Quand l’eau couvrait toute la terre.
Squelette sans chair ni tétons.
C’était en vous que la Nature
De vivre risquait l’aventure,
Et notre humanité future
Germait en fleurs dans vos boutons.

Ô vous en qui la vie abonde,
Et qui, même encore à présent,
Retrouvant l’humeur vagabonde,
En êtres vous organisant,
Changez vos fibrilles en pores,
Devenez bêtes, zoospores,
Méduses au disque luisant,
Ô vous qu’à cette heure on méprise
Et dont la chevelure grise
Va s’éparpillant à la brise
Parmi les larmes du jusant.


Ô vieilles algues nos aînées,
Qui du fond de vos antres creux
Agitez vos mains enchaînées
Et tordez vos bras douloureux,
Algues à qui je dois mon être,
Les hommes sauront reconnaître
Ce que vous avez fait pour eux.
Ô nos aïeules authentiques,
Je dirai vos gloires antiques,
Entonnant pour vous les cantiques
De mes vers les plus vigoureux.

Je dirai vos splendeurs énormes,
L’heure où les cieux lourds et troublés
N’avaient pas encor vu les formes
Des arbres, des prés verts, des blés.
Ni même les barbes légères
Des mystérieuses fougères,
Tandis que déjà rassemblés
Vos tourbillons de bêtes-plantes
Jetaient leurs semences, leurs lentes,
En fécondités pullulantes
Dont les flots étaient accablés.

Je dirai vos splendeurs flétries,
L’époque où parmi vos rameaux
En effroyables théories
Passaient d’étranges animaux,
Plésiosaure, ichthyosaure,
Ptérodactyle, d’où s’essore

L’essaim des dragons leurs jumeaux.
Monstres dont la fable est l’empire.
Mêlant serpent, lézard, vampire,
Spectres devant lesquels expire
Le pouvoir magique des mots.

Je dirai vos plus vieilles races
Dont s’échevelèrent les crins
Sans laisser l’ombre de leurs traces
À l’écran des sols sous-marins,
Les éteintes, les disparues,
Que les sédiments sous leurs crues
Ensevelirent brins à brins,
Celles dont fleurit le mystère
Aux temps limbiques où la terre
Au-dessus de l’eau solitaire
N’avait pas fait saillir ses reins.

Je dirai qu’en montant aux causes
Et vers l’originel instant,
À travers les métempsychoses
Du globe encor inconsistant,
C’est vous qu’on trouve les premières
Buvant les chaleurs, les lumières,
Pour faire un corps vibrant, sentant,
Et qu’ainsi sous votre figure
Végétale, animée, obscure,
D’abord se fixe et s’inaugure
L’être jusques alors latent.


Je dirai comment l’infusoire
S’exhala de vous. Je dirai…
Mais quoi ! De quel rêve illusoire
Mon orgueil s’est-il enivré ?
Moi, petit, elles, peuple immense,
Puis-je croire dans ma démence
Qu’en moi je les embrasserai,
Et qu’il suffira de mes phrases
Pour qu’à tous les yeux tu t’embrases,
Abîme noir qui les écrases
Et que nul œil n’a pénétré ?

Rien que pour nommer au passage
Chacune en la notant d’un trait
Qui remémore son visage,
Sa couleur, sa forme, il faudrait
Plus qu’un Valmiki, qu’un Homère,
Un nomenclateur de chimère
Au flux de verbe sans arrêt.
Dont la parole infatigable
Criant vocable sur vocable
Se déroulerait comme un câble
Et comme un torrent rugirait.

Or le temps n’est plus où ma race
Avait ces robustes poumons.
Pauvres chanteurs qu’un rien harasse.
Pour une ode que nous rimons
Un peu trop haut, d’une voix pleine,
Nous voilà fourbus, hors d’haleine,

Comme un vieux qui gravit les monts ;
Et le lecteur encor plus pâle
Bégaie, éperdu, dans un râle :
Que veut donc ce fou qui vous hale,
Algues, varechs et goëmons ?

Pour voir des peintures pareilles.
Pour ouïr de semblables cris,
On n’a plus les yeux, les oreilles
Qui conviennent, ni les esprits.
Qui tenterait cette épopée,
Sa vaillance serait trompée,
Ses vers resteraient incompris,
Et ses audaces téméraires
Ne récolteraient chez ses frères.
Au lieu de mots thuriféraires,
Que sourires et que mépris.

À quoi bon les chansons sublimes
Si l’on chante dans des caveaux ?
Il faut les poinçons et les limes,
Mais non le souffle, à nos travaux.
Poëte qui te sens des ailes,
Modère l’élan de tes zèles,
Rentre sous les communs niveaux,
Lamentable Orphée en délire
Qui veux toucher la grande lyre
Et pour auditeurs dois élire.
En place de tigres, des veaux !


Donc, ne crevons pas nos poitrines.
Ne risquons pas les cabanons,
Et gardez, ô plantes marines,
Les noms vains que nous vous donnons.
Mais qu’au moins, veuf de mes chimères,
Je vous puisse appeler nos mères.
Puisque c’est le plus beau des noms,
Et puisque mon cœur qui s’affale
N’ose point l’ode triomphale
À tonitruante rafale
De cuivres et de tympanons !

VII

LA GLOIRE DE L’EAU


De l’éternelle Isis les seins inépuisés
Offrent toujours leur lait magique à nos baisers.
Les poëtes d’antan ne cherchaient sur les grèves
Qu’un mélancolieux promenoir, pour leurs rêves,
Un écho résonnant à leurs propres sanglots.
Ceux de l’heure présente y cherchent des tableaux,
Mais pour tous ces râcleurs de lyre ou de palette,
La mer n’est qu’un miroir où leur moi se reflète.
D’autres oiseaux, a dit Heine, d’autres chansons !
Aussi nous, les rimeurs de demain, nous pensons
Que la Nature a sa figure personnelle.
Qu’il ne faut pas toujours nous admirer en elle.
Et qu’à la contempler sans nous voir au travers
On peut trouver profit et plaisir et beaux vers.
Nous voulons pénétrer les effets et les causes.

Suivre les éléments dans leurs métempsychoses
Sous les êtres divers qu’ils font et qu’ils défont.
La surface nous plait, mais plus encor le fond.
Et laissant les rêveurs aboyer aux étoiles,
Laissant les descriptifs colorier leurs toiles,
Nous estimons que pour chanter ce tout vivant
C’est peu d’être poëte, il faut être savant.
C’est ainsi que pensaient d’ailleurs aux premiers âges
Nos aïeux, à la fois des chantres et des sages,
Poëtes, certes, mais philosophes aussi,
Vyasa, Valmiki dans l’Inde, Firdousi
Dans la Perse, Hésiode, Orphée, Homère en Grèce,
Et parmi les Latins Virgile après Lucrèce.
De la science obscure ils mettaient les secrets
Dans leurs vers ciselés en précieux coffrets.
Tout resplendissants d’or, tout parfumés d’essences.
Le rhythme est le meilleur gardien des connaissances.
Et peut-être qu’un jour d’autres humanités,
En fouillant les débris qui furent nos cités.
Ne sauront le Credo dont notre âge s’honore
Que par quelque poëme à la rime sonore.
Je suis un songe-creux ? Peut-être. En attendant,
Mes frères, travaillons dans cet espoir ardent.
Ne nous attardons pas aux phrases pour les phrases.
Oui, diamants, rubis, saphirs et chrysoprases,
Employons-les pour en illuminer les mots.
Et que nos vers soient des joyaux, soient des émaux,
Soient des flacons brodés d’arabesques fleuries ;
Mais dans ces beaux flacons aux flancs de pierreries
Versons, comme faisaient les sages nos aïeux,

Un vin pur qui plus tard devienne du vin vieux,
Et puisse aux temps futurs, si nous en sommes dignes,
Témoigner du bouquet qu’eut le sang de nos vignes.

*


Béni soit le gouffre amer
De la mer !
Louange à la vase immonde
Qu’elle fut au jour premier.
Saint fumier
D’où sort en fleurs notre monde !

Longtemps le globe avait dû,
Bloc fondu
Gros de vapeurs et d’effluves,
N’avoir pour forme et pour but
Que le rut
Des Etnas et des Vésuves.

Longtemps l’orbe aérien
Ne fut rien
Sur ces laves refroidies
Qu’un tas de gaz allumé
Consumé
Par ses propres incendies.


Seul le minéral pouvait,
Pour chevet
Où reposer à son aise,
Prendre ces débris craquants
De volcans
À l’haleine de fournaise.

Seuls, buvant l’air sulfureux
Fait pour eux,
Les rocs monstrueux et chauves
Montraient dans ces entonnoirs
Leurs nez noirs
Comme des mufles de fauves.

Mais sous les feux dévorants,
Aux torrents
De fracas et d’épouvante,
Ne pouvait s’organiser
Le baiser
De la cellule vivante.

Enfin, deux gaz en un point
Ont rejoint
Leur fraternelle accordance,
Et dans ces brouillards de poix
Par son poids
Voici l’eau qui se condense.


C’est un nuage flottant
Qui s’étend.
L’atmosphère se contracte.
Puis, d’un flux torrentiel,
Choit du ciel
Une averse en cataracte.

Longtemps, longtemps, au toucher
Du rocher
Plein de feu dans chaque pore,
L’eau qui tombe, au même instant
Remontant,
En poussière s’évapore

Mais, en remontant aussi,
Épaissi
Son corps se reforme en nue,
Et du vaste réservoir
À pleuvoir
Sans trêve elle continue.

Longtemps, longtemps, très longtemps,
Combattants
Aux renaissantes menaces,
L’eau plus forte peu à peu
Et le feu
Luttèrent ainsi, tenaces.


Mais le brûlant séraphin
Dut enfin
Éteindre les étincelles
De ses rouges étendards
Sous les dards
De l’archange aux froides ailes ;

Et l’archange, se couchant
Sur ce champ
De victoire et de bataille,
De son corps fluide emplit
Ce grand lit,
Ce grand lit fait à sa taille.

C’est la mer, la mer sans bord.
Qui d’abord
Recouvrit toute la terre,
L’onde aux flots universels
Où les sels
S’accouplaient dans le mystère.

C’est au fond de ce creuset
Que cuisait
En bouillonnements funèbres
L’être inconscient encor
De l’essor
Sous un chaos de ténèbres.


Parmi les débris fumants
D’éléments
Amalgamés par la flamme,
Aux atomes qu’elle unit
Dans son nid
C’est elle qui donna l’âme.

C’est en elle, dans ses flots,
Qu’est éclos
L’amour commençant son ère
Par l’obscur protoplasma
Qui forma
La cellule et la monère.

Béni soit le gouffre amer
De la mer !
Louange à la vase immonde
Qu’elle fut au jour premier,
Saint fumier
D’où sort en fleurs notre monde

*


Comment dans cette vase aux clapotements mous
Où les derniers volcans soulevaient des remous,
Comment sous l’action et les forces amies
Du soleil, des foyers souterrains, des chimies,

Du temps, comment a pu s’opérer en un point
Cette genèse, c’est ce que l’un ne sait point.
Des corps simples à la cellule, à la monère,
Par quels chemins passa la substance ternaire,
Puis quaternaire, pour s’albuminoïder
Et s’agréger, vivante, on n’en peut décider.
Le carbone de l’air, alors en abondance
Dans l’atmosphère encore irrespirable et dense.
Avec les gaz de l’eau d’abord combina-t-il
Ou l’âcre ammoniaque ou l’azote subtil ?
Ou bien est-ce plutôt par le cyanogène
Que se noua l’anneau primitif de la chaîne,
Gaz instable, mobile et propice aux hymens ?
La science n’a pas éclairé ces chemins.
Mais un point lumineux dans cette ombre douteuse,
C’est que de ces hymens l’eau fut l’entremetteuse,
Et qu’il fallut son lit ouvert à tous les vents
Pour engendrer enfin les premiers corps vivants.
Aujourd’hui même encor, comme en ce temps antique,
On a pu la surprendre au fond de l’Atlantique
En pleine éclosion du germe originel
Ayant pour dernier fruit l’organisme charnel,
Embryon de ce qui plus tard doit être un homme.
Un être existe là, que la science nomme
Bathybius, un être informe, sans couleur,
Une larve plutôt qu’un être, une pâleur
Encor plus qu’une larve, une ombre clandestine,
Semblable à du blanc d’œuf, à de la gélatine,
Quelque chose de vague et d’indéterminé.
Ce presque rien, pourtant, il existe. Il est né,

Il se nourrit, respire, et marche et se contracte,
Et multiplie, et c’est de la matière en acte.
Sous le plus simple aspect, sans créments superflus.
C’est du protoplasma vivant, et rien de plus.
Qu’un fragment de ce corps s’en détache, et que l’onde
En transporte autre part la bribe vagabonde,
À ce nouveau milieu cet obscur ouvrier
D’une forme nouvelle ira s’approprier.
D’amorphe il deviendra fini. C’est une sphère.
De ce rien qu’il était, déjà comme il diffère !
Il évolue encor, se centre, en même temps
Allonge autour de lui des filaments flottants.
Sont-ce des membres ? Oui. Mieux, même : des organes.
Et la vie à présent avec tous ses arcanes
Peut s’épandre, grandir, se différencier,
Et, partant de cet humble et vague devancier,
Racine d’où jaillit l’arbre de nos ancêtres,
Gravir tous les degrés de l’échelle des êtres.
Ô vie, ô flot montant et grondant, je te vois
Produire l’animal, plante et bête à la fois,
Te transformer sans fin depuis ces anciens types,
Devenir l’infusoire, entrer dans les polypes,
Monter toujours, des corps multiplier l’essaim.
Être, sans t’y fixer, l’astérie et l’oursin,
Pétrifiée un temps au lis de l’encrinite,
Repartir en nautile, évoquer l’ammonite.
Et du céphalopode évoluer devers
L’innombrable tribu d’anélides des vers.
Monter toujours, sans faire un seul pas inutile,
Jusqu’au plésiosaure engendré du reptile,

Lui donner du lézard le sternum cuirassé.
Dans ses pattes déjà rêver le cétacé,
Puis au ptérodactyle ouvrir l’essor d’une aile,
Monter, monter toujours dans l’onde maternelle,
Monter de cette ébauche au narval, au dauphin.
Au phoque, à la baleine, au mammifère enfin,
Et dans ce mammifère achever ton ouvrage
Par ces fils derniers nés qui jusques à notre âge
De rameaux en rameaux auront pour floraison
L’homme droit sur ses pieds et fort de sa raison.

*


Ce que la science imagine,
Homme, n’en sois pas offensé !
Plus humble fut ton origine,
Plus haut ton vol s’est élancé.

Laisse aux mystiques théories
L’hypothèse d’un ciel perdu,
Où de tes mains endolories
Tu frappes sans être entendu,

Où vainement ton rêve espère
Retrouver l’ancien Paradis
Duquel Dieu comme un mauvais père
A chassé ses enfants maudits.


Oui, je sais, dans cette naissance
Illustre ton cœur se complait.
Te croire de divine essence.
Même déchu, même incomplet,

Cela, penses-tu, te rehausse :
C’est ton titre, c’est ton blason.
Eh bien ! non. Conclusion fausse.
Ta vanité n’a pas raison.

Être un demi-dieu dont la chute
Va chaque jour se dégradant,
D’ange devenir presque brute,
Voilà ton vœu le plus ardent.

Quoi ! c’est un sort digne d’envie ?
Non, non. Et combien celui-là
Où la science te convie
Est plus superbe ! Écoute-la.

Pour venir à nous la matière
A dû par coups multipliés
Engloutir comme un cimetière
Des corps, des êtres, par milliers.

À travers ses métamorphoses
Tous ces êtres dont nous sortons
Contre les tourbillons des causes
Luttaient, éperdus, à tâtons.


Se façonnant aux circonstances,
Aux chocs, aux besoins, aux milieux,
Mais toujours en efforts intenses
Toujours en marche vers le mieux.

Ô marche auguste et triomphale !
Ces ténèbres où nous passions,
Est-ce donc ça qui nous ravale.
Ou les vieilles damnations ?

Lequel vaut mieux pour une race.
D’avoir son germe dans le lit
Ou d’un vilain qui se décrasse,
Ou d’un noble qui s’avilit ?

Quel est donc le lot le moins sombre,
Quel est le destin le plus grand,
D’être le feu qui sort de l’ombre
Ou celui que l’ombre reprend ?

Et si l’orgueil trouve son compte
À quelque chose, n’est-ce pas
À cette escalade qui monte
Du ver à l’homme, pas à pas ?

L’antique genèse illusoire
A-t-elle autant de majesté
Que ces combats de l’infusoire
À l’assaut de l’humanité ?


Homme, relève donc la tête
Vers ton passé ; ne rougis point
D’avoir pour ancêtre la bête
Et même moins encor, ce point

Perdu sous la mer primitive,
Où jadis mécaniquement
Se forma la cellule active
Par un chimique accouplement.

Le connaître, en la nuit épaisse
Avoir retrouvé ce chemin.
C’est la gloire de notre espèce.
C’est la fleur de l’orgueil humain.

C’est le prix de sa patience,
De ses vœux enfin entendus,
C’est vraiment l’arbre de science
Nous livrant ses fruits défendus.

C’est la rédemption nouvelle
Qui nous redresse les genoux.
C’est le grand Tout qui se révèle
En prenant conscience en nous,

C’est l’apothéose où s’exalte
Son passé dans notre présent,
Cependant que nous faisons halte
Sur cette cime en nous disant :


Partis des atomes infimes
Pour gravir jusqu’à ces hauteurs,
C’est donc nous-mêmes qui nous fîmes,
Et nous sommes nos créateurs !

*


Mais que l’humanité triomphatrice,
Se rappelant ainsi ses premiers pas,
Sache bien que la mer fut sa matrice.

En nous glorifiant n’oublions pas
Que notre apothéose est née en elle.
Homme victorieux, ver qui rampas,

Souviens-toi, papillon, malgré ton aile,
D’avoir été chenille, et dans tes chants
Mets toujours la mer sainte et maternelle !

N’accuse point ses flots d’être méchants,
Et parce qu’autrefois sous les déluges
Ils ont enseveli tes murs, tes champs,

N’exile pas loin d’eux tes pas transfuges.
Aime-les. Reste auprès de ton berceau.
Quoi ! la mer est ta mère, et tu la juges !

Mais, comme à ton aïeul le vermisseau,
Elle t’est toujours bonne et nécessaire.
Ton présent, ton futur, portent son sceau.


Homme, contemple-la d’un cœur sincère,
Et tu verras qu’elle est l’ange gardien
De la terre où tu vis et qu’elle enserre.

Du flux de l’Atlantique au flux indien,
C’est les migrations que font ses ondes
Qui te donnent ton pain quotidien.

C’est grâce à leurs vapeurs que sont fécondes
Les plaines où tu vas semant ton grain.
Regarde-les passer, ces vagabondes,

Bienfaisantes enfants de l’air marin ;
Regarde et bénis-les, coûte que coûte,
Même rendant obscur le ciel serein ;

Bénis-les, bénis-les dans chaque goutte :
Car pour toi chaque goutte est un cadeau :
Et pour mieux les bénir, entends, écoute

Ce que chante en passant la goutte d’eau.

*


Cette goutte, d’abord, voici comme elle est née.
Tu la comprendras mieux, sachant sa destinée.
La mer est l’alambic d’où jaillit son éveil.
Cet alambic, chauffé par les rais de soleil
Qui lui dardent d’aplomb leur flamme incendiaire,
Présente à ce foyer l’équateur pour chaudière.

Les hauts confins de l’air en sont le chapiteau,
Où monte la vapeur s’exhalant de cette eau.
Elle y pourrait planer, puis tomber de ce faite.
Mais du sûr alambic la figure est parfaite.
Les pôles, les sommets, sont ses réfrigérants.
Ses récipients sont les glaciers, les torrents
Et les lacs endormis dans le creux des vallées.
Ainsi des flots amers les ondes dessalées
Se distillent sans cesse et font ces gouttes d’eau.
Qui sont d’abord nuage au mobile rideau
D’où la pluie en tombant fertilise les graines.
Puis infiltrations et sources souterraines,
Puis ruisselets chanteurs, puis ruisseaux tortueux.
Puis rivières, enfin fleuves majestueux
Dont le cours lentement par les champs se déroule
Et dont les flots grossis, entraînant dans leur houle
Les sels du sol poudreux et du roc écrêté,
S’en vont rendre à la mer plus qu’elle n’a prêté.
Plus, et moins toutefois. Car ce qu’elle prête, elle,
C’est sa force sans fin, sa jeunesse immortelle,
Son cœur purifiant où toute mort renaît.
Oui, l’eau douce qui court sur notre globe en est
Comme le sang. Ce sang circule dans les terres
Par les fleuves, par les rivières, ces artères
Que les membres du sol sentent fluer en eux.
Mais le sang lourd, au bout de sa course, est veineux.
Fait pour battre et courir, son épaisseur le gêne.
Noir, il a besoin d’air, il a soif d’oxygène.
C’est seulement au cœur qu’il peut, ressuscité,
Reconquérir sa pourpre et sa limpidité.

Or peut-être, après tout, que ce n’est pas démence
De voir dans notre globe un animal immense.
Encore inconscient sans doute, mais vivant,
Ayant pour corps la terre, et pour souffle le vent,
Et pour poils les forêts, et pour cri la tempète ;
Et si, vivante ainsi, la gigantesque bête
A des veines où roule un sang plein de vigueur.
L’eau n’est rien que ce sang, la mer en est le cœur.

*


Et maintenant que par l’image
Je t’ai conté la goutte d’eau,
Écoute ça qu’elle ramage.

Ote ce ténébreux bandeau
Dont, parlant de science en rimes,
J’ai dû l’infliger le fardeau.

À me suivre si tu t’escrimes,
Et si pour toi mes rudes vers
Scientifiques sont des crimes,

Songe que dans ces grands bois verts
Et vierges je cherche ma route
Par des sentiers non découverts.


Tu ne m’en voudras point sans doute
Si parfois mon pas s’en ressent.
En retour, pour ta peine, écoute

Ce que l’eau nous chante en passant.

*


De la mer nourricière, ô terre inassouvie,
Je t’apporte le lait dont s’entretient ta vie.

À tes brûlantes soifs qu’elle sait apaiser
J’apporte la fraîcheur de son divin baiser.

Ce baiser qu’en ton sein, pieuse, tu renfermes,
Y fait s’épanouir l’éclosion des germes.

À tous les éléments de ce sein ténébreux
Il se mêle et les force à se mêler entre eux.

Ainsi naissent tes prés aux herbes pullulantes
Où les troupeaux joyeux paissent le suc des plantes.


Ainsi naissent les champs dorés par les moissons
Et tes bois pleins de fleurs, de nids et de chansons.

Ainsi, te bénissant, toute ta géniture
Trouve dans ton giron le gîte et la pâture.

Ainsi le plus aimé de tous tes Benjamins,
L’homme, dans tes trésors peut prendre à pleines mains.

Que d’autres soins encor j’ai pour lui, plus vulgaires,
Mais sans quoi, lui qui s’en croit tant, ne serait guères !

N’est-ce pas moi qui fais de mon poids rassemblé
Se mouvoir les moulins qui farinent son blé ?

Plus forte que cent bras brandis par cent échines,
N’est-ce pas ma vapeur qui trime en ses machines ?

Mais de ces bienfaits-là tes regards sont témoins.
Il en est d’autres, plus secrets, que tu sais moins.

Mes brumes, que le vent roule de son haleine,
Enveloppent ton corps comme un manteau de laine.

Grâce à lui, la chaleur indispensable au sol
Vers l’espace attirant ne peut prendre son vol.

Grâce à lui, le soleil de son feu qui t’accable
Modère, tamisé, l’incendie implacable.


Je t’emprisonne ainsi dans un tiède cachot
Où tu n’as à la fois ni trop froid ni trop chaud.

Si j’ôtais cet écran qui court de place en place,
Tu serais tour à tour ou de braise ou de glace.

De l’équateur ardent aux pôles refroidis
Je mène en deux courants la douceur des midis.

Puis des pôles gelés aux tropiques en flamme
Je ramène l’air frais que ce brasier réclame.

J’arrache aux flancs des rocs et j’entraîne à la mer
Les sels qui rendent sain son élixir amer.

Sans eux, malgré les vents, sa liqueur corrompue
Ne serait qu’un marais croupissant et qui pue.

Si je ne lui portais ce tribut précieux,
Le souffle de la peste emplirait tous vos cieux.

Mais à quoi bon compter ce que je fais encore
Pour toi que je nourris, et protège, et décore ?

Tous tes honneurs, c’est moi qui les ai mérités,
Terre ; car tu ne vis que de mes charités.

Pour que tu sois la terre, ô roc, il faut qu’il pleuve ;
Il te faut l’eau, nuage, et pluie, et source, et fleuve.


Si je te refusais mes larmes que tu bois,
Ton pauvre front tout nu serait chauve de bois ;

Sur tes flancs racornis tes mamelles arides
Se ratatineraient aux crevasses des rides ;

Ta chair s’effiloquant ainsi qu’un oripeau,
Ton squelette en granit viendrait trouer ta peau ;

Et tu ne serais plus, dans la mort endormie,
Que le corps desséché d’une vieille momie.

Mais ne crains rien : je l’aime et tu ne mourras pas.
Le travail que je fais a pour moi trop d’appas !

M’exhaler de la mer, m’envoler vers la nue,
Te baiser, puis rentrer là d’où je suis venue,

C’est plaisir toujours vierge et toujours renaissant
Pour mon âme sans fin qui monte et redescend.

Quand je t’ai pénétrée ainsi par chaque pore,
Je m’écoule, ruisseau ; brouillard, je m’évapore ;

Puis, pour recommencer, ou brouillard, ou ruisseau,
Je retourne avec joie à la mer, mon berceau.

Car tout ce que j’ai dit de moi, c’est d’elle seule
Qu’il faut le dire. Elle est la mère. Elle est l’aïeule.


Elle est la mère où tout revient incessamment,
La mère où tout retrouve un rajeunissement.

Même ton souffle et ta parole, ô bouche humaine.
L’air qui les vaporise à la mer les ramène.

Toutes les eaux, coulants ou voltigeants essaims.
Au bout de leur voyage ont pour ruche ses seins.

Elles y font le miel délicieux et monde
Dont fleurit chaque jour le renouveau du monde.

Ô ruche merveilleuse ! ô seins que je gonflais !
C’est eux qu’il faut chanter. Terre, homme, chantez-les !

Chantez la mer qui fut votre génératrice !
Chantez son eau qui reste encor votre nourrice !

Chantez sa gloire, vous qui faites des chansons
Dont le verbe est parlant mieux que mes vagues sons !

Chantez, vous, les humains, dont les lèvres décloses
Savent dire l’essence et la marche des choses !

Chantez pour vous, et pour l’animal impuissant
Qui n’a pas le secret d’exprimer ce qu’il sent !

Chantez la mer, chantez son hosanna de reine !
Chantez, et qu’en passant mon tourbillon l’entraîne.


Afin que je redise en accents triomphants
À son cœur maternel le cœur de ses enfants !

*


Oui, chantons la mer chérie,
Chantons tous notre patrie,
Notre nid, notre grenier !
Chantons d’un chœur unanime,
Tous, jusqu’à l’être anonyme,
Tous, du premier au dernier !

Car tous nous avons pour elle
La tendresse naturelle
Par laquelle obstinément
Vers celle où l’on prit naissance
Va notre reconnaissance
Comme le fer à l’aimant.

Tous, une habitude douce,
Un obscur instinct, nous pousse
À ne jamais oublier
Qu’avant de voir la lumière
Nous eûmes son eau première
Pour élément familier.

Des réminiscences vagues
Du temps passé sous ses vagues
Vient le goût universel

De toutes les créatures
Pour mêler à leurs pâtures
Cette âme des flots, le sel.

C’est par atavisme encore
Que dans l’œuf, où s’édulcore
Le mucus, tous les têtards,
Tous, et même aussi le nôtre,
Revivent l’un après l’autre
Leurs liquides avatars.

Dans le sein de notre mère,
Chaque passage éphémère
Où, fœtus, nous nous formons
Représente un des passages
Que connut aux anciens âges
Notre être dans les limons.

Ainsi tous, tant que nous sommes,
Les bêtes comme les hommes
Nous rendons à notre insu
Inconscient témoignage
Aux sources de ce lignage
Qui de la mer est issu.

Chantons donc la mer chérie,
Chantons tous notre patrie,
Notre nid, notre grenier !
Chantons d’un chœur unanime,
Tous, jusqu’à l’être anonyme,
Tous, du premier au dernier !


Tous, tous, à la mère antique
Chantons un pieux cantique !
Chantons l’hymne de nos Fois
À l’aïeule vénérée
Qui nous créa, qui nous crée
Aujourd’hui comme autrefois.

Qu’en cet hymne d’harmonie
Saintement soit réunie
Pour baiser ses cheveux blancs
Toute sa famille en fête,
Tous ceux dont la chair est faite
De la sueur de ses flancs !

Tous, les oiseaux de l’espace,
La colombe et le rapace,
Les ruminants aux grands yeux,
Toutes les races mêlées,
Les chanteurs, lyres ailées,
Les poissons silencieux.

Les reptiles nus et chauves,
Les moutons bêlants, les fauves
Dont le cuivre retentit,
L’éléphant et la phalène,
Tous, tous, tous, de la baleine
À l’infiniment petit !

Tous, tous, tous, qu’ils chantent celle
D’où leur vie à tous ruisselle,
Et dans ce chœur d’animaux,

Grand Magnificat physique,
Que leurs cris soient la musique
Dont l’homme écrira les mots !

*


Hélas ! nous aurions beau dans cet hymne superbe
Allumer tous les feux des diamants du verbe,
Y brûler tout l’encens de tous ses encensoirs,
Y prodiguer les fleurs des matins et des soirs,
Y mêler tous les bruits avec tous les murmures,
Depuis les sons furtifs glissant sous les ramures
Qui se content tout bas des contes divaguants,
Jusqu’aux rugissements rauques des ouragans,
Y faire s’envoler sur l’aile du vocable
L’ode expliquant dans un éclair l’inexplicable,
Y fondre en symphonie aux magiques accords
Tous les soupirs de l’âme et tous les cris du corps,
Tout ce qui vibre enfin, et palpite, et s’exprime
Aux incantations du rhythme et de la rime,
Ô mer, nous aurions beau de cet hymne savant
Enfler l’orchestre avec tous les cuivres du vent,
Les cors des brises, les buccins aquilonaires,
Et les tambours et les cymbales des tonnerres,
Et les hautbois des bois, les flûtes des vallons,
Les harpes de l’espace, et tous les violons
Qu’un invisible archet fait pleurer sur les grèves,
Ô mer, nous aurions beau dans le plus fou des rêves
Avec tout le possible et l’impossible aussi
Essayer à pleins cœurs de te chanter ainsi,

Ô mer, mer, tout cela ne dirait pas encore
Ni ta grandeur, ni la grâce qui la décore,
Ni cette majesté qui nous jette à genoux.
Ni tes bontés sans fin qui fleurissent en nous.
Oh ! que chacun plutôt te chante en son langage
Et t’offre à sa façon ses vœux dont l’humble gage
Témoigne seulement de sa sincérité !
Aucun de tes enfants n’aura démérité,
Quelle que soit sa voix obscure et vagissante,
Pourvu qu’au plus profond de lui-même il te sente,
Et pourvu qu’il le dise, homme, simple animal,
Même plante, mais qu’il le dise, bien ou mal.
Pour moi, mettant ici tout ce que j’ai pu mettre,
Domptant l’âpre science aux souplesses du mètre,
Laissant sonner aussi la lyre en liberté,
L’amour que je te dois, ô mer, je l’ai chanté
Avec toute ma force et ma reconnaissance,
J’ai chanté tes beaux flancs où nous prîmes naissance,
Tes flancs toujours féconds et la gloire de l’eau,
Et, près de pendre sur ton autel ce tableau
En ex-voto pieux prouvant ma foi fervente,
Si mon indignité devant toi m’épouvante,
J’ai pour rendre la paix à mon cœur anxieux
La consolation d’avoir fait de mon mieux
Et d’avoir mis ma lèvre en m’abîmant en elle
Aux seins inépuisés de l’Isis éternelle.

VIII

LA MORT DE LA MER


Car tu mourras aussi, toi qu’on croit immortelle.
Toi que notre louange et nos vœux complaisants
T’ayant faite déesse, adoraient comme telle.

Vieille, tu n’auras pas toujours, toujours, quinze ans.
Tu connaîtras aussi les chevaux qu’on débride,
Et les adieux forcés aux jours agonisants,

Et les cheveux blanchis, et l’implacable ride,
Et la seconde enfance aux pas irrésolus,
Et la décrépitude à l’haleine putride.

Tu connaîtras cette heure où de pleurs superflus
On tâche à ranimer les antiques verveines
Qui fanent dans vos doigts et ne fleuriront plus.


Cette heure des regrets et des oraisons vaines
Où l’on veut rappeler le printemps qui s’enfuit.
Où le sang plus épais se glace dans les veines.

Où la chanson du cœur s’éteint à petit bruit.
Où l’on sent lentement au fond de sa prunelle
Le soleil las descendre en l’éternelle nuit.

Et ce n’est pas le vent qui viendra de son aile
Fondre à force d’amour tes membres desséchés,
C’est la terre au corps mou qui t’aura bue en elle.

Pour apaiser sa soif et nourrir ses rochers,
Tous les sels et les sucs de tes eaux généreuses
Dans son sein peu à peu se seront épanchés.

Car c’est, en la baisant, ta tombe que tu creuses
À toujours y passer, tes mobiles vapeurs
S’immobiliseront dans ses chairs ténébreuses.

Longtemps tu te fieras à ses fleuves trompeurs
Pour te les ramener de leurs courses secrètes,
Et tu ne verras point que leurs molles torpeurs

En gardent le meilleur dans d’obscures retraites.
Et que pour enrichir le sol tu t’appauvris,
Car il ne te rend pas tout ce que tu lui prêtes.

En même temps, sous une averse de débris
Ton lit s’exhaussera par d’insensibles crues
De tous les ossements de ceux que tu nourris.


Et ces larves un jour au soleil apparues
Y serviront d’assise aux continents nouveaux
Où tes flots briseront les socs de leurs charrues.

Ainsi, la terre et toi confondant vos niveaux.
C’est le tien qui devra subir la loi dernière.
La lutte est inégale entre vos cœurs rivaux.

Elle si mendiante et toi trop aumônière.
Grâce à tes charités son triomphe est certain.
C’est elle qui sur toi plantera sa bannière.

Et tu reculeras d’un pas chaque matin,
D’un autre pas encor chaque soir devant elle.
Elle te prendra tout, tes vagues de satin,

Tes plages d’or et tes écumes de dentelle ;
Elle mettra ton corps ratatiné tout nu ;
Et tu devras mourir, alors, pauvre immortelle !

Oh ! quel jour ! Je le vois en rêve. Il est venu.
De cette immensité radieuse et mobile
Il ne reste plus rien qu’un lac au flot menu.

Une vase où frémit un brin d’algue débile,
Un marais croupissant, morne et silencieux,
Épais comme un crachat, noir comme de la bile.

Quelques agonisants sont là, buvant des yeux.
Humant à pleins poumons ce peu d’eau qui demeure
Et qui va dans l’instant s’exhaler vers les cieux.


Connaissant qu’eux aussi mourront à la même heure
Où la brume suprême aura quitté le sol,
Ils tremblent, sans pouvoir empêcher qu’elle meure.

Comme au lit d’un malade on guette encor le vol,
Sur un miroir, de son haleine exténuée,
Par moments vers l’espace ils redressent leur col

Pour voir sur l’implacable azur quelque nuée.
Mais le souffle qui va s’envoler est trop peu
Pour ternir ce mincir de sa vague buée.

Il s’évanouira dans cet abîme bleu.
Il s’y sera fondu sans marquer qu’il y passe,
Sans même que personne ait pu lui dire adieu.

Et pourtant, ce qui fuit avec lui dans l’espace.
Ce qui disparaît là pour ne revenir plus,
À jamais absorbé par l’infini rapace,

C’est l’antique fracas des flux et des reflux.
C’est l’hymne séculaire entonné par les grèves,
Les fleuves, les moissons et les bois chevelus ;

C’est tout ce qui vibrait, clamait, chantait sans trêves :
La plante, et l’animal, et le cœur agité
De l’homme où bouillonnaient tant de vœux, tant de rêves

C’est avec tous ses bruits toute l’humanité,
Depuis les jours lointains où nous étions des brutes
Au jours où l’on bâtit la dernière cité ;


C’est nos ambitions, nos pensers et nos luttes,
Les générations à l’assaut du progrès
Montant toujours malgré les haltes et les chutes ;

C’est le savoir tenace et vainqueur des secrets,
Les arts extasiés comme une épiphanie,
L’amour où l’infini se montre de si près

Qu’à l’éclair du baiser et de la chair unie
Il semble que d’un coup l’éternel univers
S’épanouit au fond de cette fleur bénie ;

C’est tous les horizons que nous aurons ouverts :
C’est tous les noms sacrés de toutes les histoires.
Tous les trouveurs de lois, tous les chanteurs de vers.

Tous les triomphateurs debout sur leurs victoires
Tous les héros qui pour éclairer le chemin
Ont offert aux bûchers leurs corps expiatoires.

Tous ceux d’hier, tous ceux qu’on aura vus demain.
Tous ceux qui par la flamme, une fois allumée,
Inextinguible aura passé de main en main ;

C’est la terre vivante et par nous exprimée,
C’est notre âme et la sienne aussi, c’est tout cela
Qui dans cette vapeur va partir en fumée !

Oh ! dans vos cœurs pieux plutôt absorbez-la.
Derniers êtres penchés sur cette moribonde !
Ne la laissez pas fuir et s’envoler de là !


Car la source divine où l’existence abonde
Est tarie, et les vieux espoirs sont superflus
Des retours qu’eut jadis sa marche vagabonde.

Sa vigueur est à bout. Les temps sont révolus.
Et quand s’exhalera de sa bouche si pâle
Ce souffle qui jamais n’y redescendra plus,

Ce sera de la terre aussi le dernier râle ;
Après quoi, décharnés, ses membres raidiront,
Et le vent de la mort gercera de son hâle

Ce cadavre hagard tournant toujours en rond,
Qui n’ira même pas contre un astre de foudre
De son hideux squelette un jour briser le front.

Mais qui se réduira sinistrement en poudre,
Et que l’éternel gouffre aux incessants travaux
Dans ses chaos futurs finira de dissoudre

Pour servir de fumier à des mondes nouveaux.
Ô mer, ne pousse pas vers cette heure dernière
D’un galop si fougueux l’élan de tes chevaux !

Laisse un peu reposer leur flottante crinière.
Ne te dépense pas à trop de charités.
Longtemps, longtemps encor dans ta beauté plénière

Berce tous tes enfants sous ta force abrités.
Songe que, toi partie, ô divine nourrice,
Il ne restera rien à ces déshérités.


Pour que plus lentement ta mamelle tarisse.
Sois ménagère enfin de son lait précieux.
Ô mer prodigue, apprends à ton cœur l’avarice.

Ne souffle pas si fort vers les avides cieux
Ces vivantes vapeurs qu’un jour nos tristes races
Y chercheront en vain pour rafraîchir leurs yeux.

Ne dilapide plus le trésor de tes grâces
À l’espace, au soleil, au vent, au sol voleur
Qui le boivent sans fin de leurs lèvres voraces.

Ô mer, que ton printemps se garde dans sa fleur !
Ô mer, ne hâte point l’heure du noir mystère
Où dans l’exhalaison de ton suprême pleur

S’envoleront notre être et l’âme de la terre !
Ô mer qui nous as faits, ô mer que nous aimons,
Mer adorable, mer bonne, mer salutaire,

Mer aux cheveux d’argent coiffés de goëmons,
Mer qui portes l’Avril dans ta verte prunelle,
Ô chair de notre chair, ô vent de nos poumons,

Ô mer qui nous parais la jeunesse éternelle,
Oh ! laisse-nous longtemps encor dans l’avenir
Croire à cette jeunesse et rajeunir en elle.

Et nous imaginer qu’elle ne peut finir,
Et toujours en vouloir l’incessante caresse,
Et la faire à nos vers incessamment bénir,


Et la boire sur ta bouche d’enchanteresse
Sans y voir les baisers s’éteindre agonisants,
Et sans jamais sentir, ô Mer, vieille maîtresse,

Que les jours sont venus où tu n’as plus quinze ans !