La Milliade

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Le Gouvernement présent, ou Éloge de Son Éminence. Satyre, ou La Miliade.

vers 1636



Le Gouvernement présent,
ou Eloge de Son Eminence.
Satyre, ou La Miliade.
In-41.

Peuple, eslevez des autels
Au plus eminent des mortels,
À la première intelligence
Qui meut le grand corps de la France,
À ce soleil des cardinaux,
De qui d’Amboise et d’Albornaux2,
Ximenès, et tout autre sage,
Doivent adorer le visage.
Le globe de l’astre des cieux
10Est moins clair et moins radieux.
Ses rayons percent les tenèbres,
Produisent cent autheurs celèbres3,
Et font un affront au soleil
Par cet ouvrage non pareil.
Que si vos debiles paupières
Ne peuvent souffrir les lumières
De ce corps desjà glorieux,
Qui vous esblouiront les yeux,
Contemplez l’ame plus obscure,
20La sagesse et la foy moins pure,
Le jugement moins lumineux
De ce polytique fameux
Qui rend l’Espagne triomphante
Et la France si languissante.
Dans ses ambitieux souhaits,
Il ne veut ny trefve ny paix ;
Sa fureur n’a point d’intervalles :
Il suit les vertus infernalles.
Les fourbes et les trahisons,
30Les parjures et les poisons
Rendent sa probité celèbre
Jusqu’à l’empire des tenèbres.
C’est le ministre des enfers ;
C’est le demon de l’univers.
Le fer, le feu, la violence,
Signallent partout sa clemence.
Les frères du Roy mal traittez,
Les mareschaux decapitez4,
Quatre princesses exilées5,
40Trente provinces desolées,
Les magistrats emprisonnez,
Les grands seigneurs empoisonnez,
Les gardes des sceaux dans les chaisnes6,
Les gentils-hommes dans les gesnes,
Tant de genereux innocents
Dans la Bastille gemissans ;
Cette foule de miserables
Où les criminels sont coulpables
D’avoir trop d’esprit et de cœur,
50Trop de franchise ou de valeur,
Tant d’autres celèbres victimes,
Tant de personnes magnanimes
Qu’il tient soubs ses barbares loix,
Dont il ne peut souffrir la voix,
Dont il redoute le courage,
Dont il craint mesme le visage :
Ce grand nombre de malheureux
Qui sentent son joug rigoureux,
Leur sang, leurs prisons, leurs supplices,
60Sont ses plus aimables delices.
Il se nourrit de leurs mal-heurs,
Il se baigne en l’eau de leurs pleurs,
Et sa haine fière et cruelle
Dans leur mort mesme est immortelle ;
Il agite encor leur repos,
Il trouble leur cendre et leurs os,
Il deshonnore leur memoire,
Leur oste la vie et la gloire.
Ce tyran veut que ces martyrs
70N’ayent que d’infames souspirs,
Dans leur plus injuste souffrance
Qu’on approuve sa violence,
Et qu’on blesse la verité
Pour adorer sa cruauté.
Il ayme les fureurs brutales
Des trois suppots de sa caballe,
De ce pourvoyeur de bourreaux
Et de ces deux monstres nouveaux,
Qui, plus terribles qu’un Cerbère,
80Deschirent sans estre en colère ;
Ce testu, cette ame de fer,
Digne prevost de Lucifer,
Cet instrument de tyrannie
Qui rend la liberté bannie,
Ce geolier, qui de sa maison
Fait une cruelle prison,
Et qui traitte avec insolence
Les braves mareschaux de France,
Lorsqu’il les conduit à la mort,
90Lorsque l’Estat pleure leur sort,
Lorsque leur destin miserable
Rendroit un tygre pitoyable.

Mais quels insignes attentats
N’ont faict Machaud7 et L’Affenas8 !
Quels juges sont aussi sevères
Que ces deux cruels commissaires,
Ces bourreaux, de qui les souhaits
Sont de peupler tous les gibets,
De qui les mains sont tousjours prestes9,
100À couper des illustres testes,
À faire verser à grands flots
Le sang dessus les eschaffaux !
La mort naturelle et commune
Leur desplait et les importune,
Et la sanglante a des appas
Où leurs cœurs prennent leurs esbats.
En decapitant ils se jouent,
Ils sont encor plus guays s’ils rouent,
Mais leur plus agreable jeu
110Est de bruler à petit feu.
Armand a choisi ces deux Scythes
Pour ses fidelles satellites,
Pour monstrer qu’il tient en ses mains
La vie et la mort des humains,
Et qu’il règne par sa puissance
Comme les Roys par leur naissance.
Ses juges menacent les grands,
Et font trembler les innocens.
Castrain10, Marillac et De Jarre11
120Ont paty12 devant ces barbares,
Et veu leur mort dedans les yeux
De ces tygres audacieux.
Armand voulant des sacrifices
De cruauté et d’injustice,
Pour paroistre ses serviteurs
Ils font les sacrificateurs.
Ce Moloce les a pour prestres13 ;
Il arme de couteaux ces traistres
Pour immoler sur ses autels,
130Non des bestes, mais des mortels.
Le vieux tyran des Arsacides
A moins commandé d’homicides
Que ce moderne Phalaris,
Ce monstre entre les favoris.
Son œil farouche et sanguinaire
S’allume dedans sa colère ;
Ses regards sont d’un bazilic ;
Sa langue a le venin d’aspic,
Elle sert d’arme à sa malice,
140Elle couvre son injustice,
Et mesle la douceur du miel
À l’amertume de son fiel ;
Et sa parole est infidelle
Autant que sa main est cruelle.
Il ne perce qu’en caressant,
Il n’estouffe qu’en embrassant,
Il flatte lors mesme qu’il tüe,
Et son ame n’est jamais nüe.
Il deguise ses actions,
150Dissimule ses passions,
Compose son geste et sa mine.
Le demon à peine devine
Le mal qu’il cache dans son sein ;
Il lit à peine en son dessein.
Il ayme les lasches finesses,
De perdre malgré ses promesses,
De lancer soudain dans les airs
La foudre, sans bruict, sans esclairs,
De faire esclater un orage
160Lorsque le ciel est sans nuage.
Il est meschant, il est trompeur,
Il est brutal, il est menteur ;
Ses baizers sont baizers de traistre.
Il n’est jamais ce qu’il feint d’estre,
Il trompe par tous ses discours,
Et s’il traitte avecque des sourds,
Il les deçoit par son visage,
Contrefaict le doux et le sage,
Leur sousrit, leur presse les mains,
170Et par des conseils inhumains,
Faict après tomber sur leur teste
Une formidable tempeste.
Si les reynes l’ont en horreur,
Il pleure pour gaigner leur cœur,
Il les combat avec leurs armes,
Et lors qu’il verse plus de larmes,
Il leur prepare une prison,
Et, s’il est besoin, du poison.
Ses pleurs sont pleurs de crocodille,
180Qui menacent de la Bastille,
Qui, pour venger des desplaisirs,
Causent des pleurs et des souspirs.
Son ame prend toute figure,
Hormis celle d’une ame pure.
Il faict ce qu’il veut de son corps :
Le dedans combat le dehors.
C’est luy sans que ce soit luy-mesme ;
Enfin, c’est un bouffon supresme.
Sans masque il est tousjours masqué ;
190Turlupin n’a point pratiqué
Tant de tours ny tant de souplesses,
Tant de fourbes ny tant d’adresses,
Que ce protecteur des bouffons,
Ce grand Mæcenas des fripons.
Il faict bien chaque personnage,
Fors celuy d’un ministre sage.
Il imite bien les tyrans
Et les ministres ignorans.
Ce charlatan, sur son theatre,
200Croit voir tout le monde idolatre
De ses discours, de ses leçons,
De ses pièces, de ses chansons.
On souffriroit ses comedies,
Quoi que foibles et peu hardies,
Si des tragiques mouvemens
N’en troubloient les contentemens ;
S’il n’avoit affoibli la France,
En destruisant son abondance,
En augmentant tous les impots,
210En multipliant tous les maux,
En tirant le sang des provinces,
En persecutant les grands princes,
En outrageant les potentats,
En leur usurpant leurs estats,
En formant une longue guerre,
En l’attirant dans nostre terre,
En nous livrant aux estrangers,
En mesprisant les grands dangers,
En desgarnissant les frontières,
220En n’assurant point les rivières,
Bref, en abandonnant les lys
À la fureur des ennemis,
Au sort des armes si funestes,
À la faim, la guerre, la peste.
Lorsqu’il doit penser aux combats,
Il prend ses comiques esbats,
Et pour ouvrage se propose
Quelque poesme pour Belle-Rose14,
Il descrit de fausses douleurs
230Quant l’Estat sent de vrays malheurs.
Il trace une pièce nouvelle
Quand on emporte la Capelle15,
Et consulte encor Bois-Robert16
Quand une province se pert.
Les peuples sont touchez de crainte,
Le Parlement porte leur plainte,
Implore le Roy pour Paris
Sans offenser les favoris.
Armand, toutesfois, le querelle,
240Enflamme sa face cruelle,
Et d’un regard de furieux
Le traite de seditieux.
Certes, illustre Compagnie,
Tu dois adoucir ce genie,
Dont le jugement nompareil
Paroist plus clair que le soleil ;
Luy seul descouvre toute chose,
Previent les effects dans leur cause,
Perce la nuict de l’advenir,
250Sçait tout deffendre et tout munir ;
Il a pris l’attaque de Liége17
Pour une fraude et pour un piége ;
Il a preveu ce que tu vois,
Le meurtre des peuples françois.
Dix mille bourgades pillées,
Un grand nombre d’autres bruslées ;
L’horreur, la mort de toutes parts,
Trente mille habitants esparts,
Cachez dans les lieux solitaires ;
260Dix mille desjà tributaires,
Et les fers encor preparez
Aux foibles et moins remparez.
Demeure donc dans le silence,
Auguste oracle de la France ;
Laisse Armand mener le vaisseau.
Nul autre pilote nouveau
Ne peut conjurer la tempeste
Qui gronde au dessus de nos testes ;
Luy seul commande aux elemens,
270Luy seul est le maistre des vents,
Luy seul bride le fier Neptune
Lors que son onde l’importune ;
Il luy fait des escueils nouveaux,
Il se promène sur ses eaux,
Et d’une digue merveilleuse
Dompte sa nature orgueilleuse.
Si le Dieu de toutes les mers
S’est veu captif dessous ses fers,
Ne domptera-t-il pas l’Espagne,
280S’il la rencontre à la campagne ?
Les humains flechiront-ils pas
Voyant que les dieux sont à bas ?
Il a vaincu les Nereides,
Terrassé les troupes humides,
Foudroyé cent mille Tritons ;
Et ne craint vingt mille fripons,
Et ceste espagnole canaille
Qui fuira devant la bataille.
Armand, le plus grand des humains,
290Porte le tonnerre en ses mains.
Il gouverne la Destinée,
Il tient la Fortune enchaisnée ;
Son esprit fait mouvoir les cieux
Et brave les Roys et les Dieux.
Crains-tu de n’avoir point de poudre ?
Ce Jupiter porte la foudre.
Crains-tu de manquer de canons ?
Il est trop au dessus des noms,
Au dessus des tiltres vulgaires,
300Au dessus des loix ordinaires,
Pour employer dans les combats
Autre tonnerre que son bras.
Ses moins fortes rodomontades
Sont bien plus que des canonades.
Dans ses plus foibles visions
Il terrasse dix legions.
En parlant avec ses esclaves,
Il fait desjà peur aux plus braves.
Avec ses seules vanitez
310Il reprend desjà les citez,
Et dans sa plus froide arrogance
Conçoit une riche esperance.
Il plaint quasi ces estrangers
De s’estre mis dans les dangers
Où se sont mis Valence et Dôle18
Par leur temerité frivolle.
Ce sage se rit de ces fous
Et les croit voir à deux genoux
Excuser leur outrecuidance
320D’avoir irrité sa prudence,
D’avoir mesprisé Richelieu,
Dont le nom rime à demy-Dieu ;
D’avoir d’une atteinte mortelle
Ebranlé sa pauvre cervelle,
D’avoir resveillé ses humeurs
Qui l’ont agité de fureurs ;
D’avoir terny toute sa gloire,
D’avoir esmeu sa bile noire,
D’avoir rendu son poil plus blanc,
330D’avoir trop eschauffé son sang,
Et d’avoir reduict son derrière19
À sa disgrace coustumière.
Il croit, se voyant à cheval,
Voir Alexandre et Bucefal ;
Il croit que sa seule prudence,
Le renom de son insolence,
Le son de ses trente mulets,
Le grand nombre de ses valets,
Les destours de sa polytique,
340Les secrets de son art comique,
Le verd esclat de ses lauriers,
Le bruit de ses actes guerriers,
Le feu de son masle courage,
Et les rayons de son visage
Glaceront les timides cœurs
De ses fiers et cruels vainqueurs ;
Il croit desjà piller Bruxelles,
Et par des vengeances cruelles
Traitter comme l’on fit Louvain
350Après la bataille d’Avain20.
Pour faire de si beaux miracles
Il consulte de grands oracles,
Le Moyne21, Des Noyers22, Seguier23,
Le jeune et le grand Bouthillier24.
Voilà les conseillers supresmes
Qu’il consulte aux perils extremes :
Le Moyne imite sainct François,
Il protege les Suedois ;
Il a le zèle seraphique,
360Il travaille pour l’heretique,
Il est percé du divin traict,
Mais non encore tout à faict,
Car il porte bien les stigmates,
Mais non les marques d’escarlates.
Son capuchon piramidal
Ne luy plaist qu’estant à cheval
Sur la beste luxurieuse
Qui prend la posture amoureuse,
Et par le branle et par le chocq
370Faict dresser la pointe du frocq.
Il n’a plus le simple equipage
Du fameux mulet de bagage,
Qui n’avoit, comme un cordelier,
Pour train qu’un asne regulier :
Ceste vieille beste de somme
A pris le train d’un gentil-homme,
Qui bien, quand le vin l’animoit,
Brave cavalier se nommoit ;
Il a suivant et secretaire,
380Il a carosse, il a cautère,
Il a des laquais insolens
Qui jurent mieux que ceux des grands.
Il est l’oracle des oracles,
Il est le faiseur de miracles ;
L’Esprit sainct forme ses discours,
Un ange les escrit tousjours ;
Ils font partout fleurir la guerre,
Ils le canonizent en terre ;
Il est des saincts reformateurs25
390De l’Ordre des Frères-Mineurs.
Il fait une règle nouvelle26
Pour grimper au ciel sans eschelle,
Pour y monter à six chevaux
Et par des ambitieux travaux,
Et gaigner Dieu par où les âmes
Gaignent les eternelles flammes,
Pour estre capucin d’habit,
Pour estre esclave de credit,
Pour estre eminent dans l’Eglise27,
400Pour empourprer la couleur grise,
Pour estre martyr des enfers,
Pour estre un monstre à l’univers.
Seguier, race d’apothiquaire,
Est un esclave volontaire ;
Il est valet de Richelieu
Et l’adorateur de ce Dieu28 ;
Il prend pour règle de justice
Ce bon sainct sans fard ny malice ;
Il dict, le voyant en tableau :
410Le Ciel n’a rien faict de si beau.
Ses volontez luy sont sacrées,
Les aigres injures sucrées,
Il tremble, il fleschit les genoux ;
Il est prest à souffrir les coups,
L’appelle monseigneur et maistre,
Et pour luy, violent et traistre,
Pour luy ne cognoist plus de loix,
Pour luy viole tous les droicts,
Sur son billet n’ose rien dire,
420Scelle trente blancs sans les lire,
Trahit son sens et sa raison,
Tant il redoute la prison ;
Il est morne, melancholique,
Il est niais et lunatique,
Une linotte est son jouet ;
Il est solitaire et muet,
Tousjours pensif et tousjours morne,
Rumine comme beste à corne ;
Il auroit esté bon Chartreux,
430Car il est sombre et tenebreux ;
Son humeur pedantesque et molle
Sent très bien son maistre d’escolle ;
Il n’a point noblesse de cœur,
Quoi qu’aye dit un lasche flateur ;
Sa perruque, en couvrant sa teste,
Couvre en mesme temps une beste,
Car des bastons au temps jadis
Ont rendu ses sens estourdis ;
Il va tous les jours à la messe
440Sans que son injustice cesse ;
Les moynes gouvernent son sceau,
Quand ils veulent il fait le veau.
Les ordonnances seraphines
Luy tiennent lieu de loix divines,
Et la plus saincte faculté
Par luy n’a plus de liberté.
Si Richelieu devient injuste
Contre le Parlement auguste,
Il a l’ardeur d’un renegat,
450Et sous mains le choque et l’abbat ;
Mais son avarice est extrême,
Et dans sa dignité suprême
Il fait le gueux et le faquin,
Comme s’il n’avoit pas du pain ;
Son ame basse et mercenaire
Le rend plus cruel qu’un corsaire ;
S’il y va de son interest,
Ou quand quelque maison luy plaist,
Il ne croit point d’illustre ouvrage
460Que de s’enrichir davantage,
Et pleure de n’avoir encor
Peu gagner un million d’or.
La F....., ceste serrurière29,
Cette layde, cette fripière30,
Ce dragon qui rapine tout,
Qui court Paris de bout en bout,
Pour avoir aux venles publiques
Les meubles les plus magnifiques,
Et ne donner que peu d’argent,
470En faisant trembler le sergent ;
C’est à Seguier une harpie,
Un demon, qui sans cesse crie
Qu’il faut voler à toutes mains,
Que sans biens les honneurs sont vains ;
Elle contrefait la bigotte
Et se laisse lever la cotte,
Assaisonnant ses voluptez
D’eau beniste et de charitez.
Son mary caresse les moynes,
480Elle caresse les chanoines,
Et fait avecque chacun d’eux
Ce que l’on peut faire estant deux.
Des Noyers, nouveau secretaire,
Merite bien quelque salaire,
Car il est assez bon valet31,
Quoy qu’il ne soit qu’un Triboulet,
Et ne cognoist point de prudence
Que la plus lasche complaisance,
Et cherche son élèvement
490Par un infâme abaissement32.
Sa vertu n’est point scrupuleuse,
Et, d’une adresse merveilleuse,
Quitte le bien et suit le mal,
Selon qu’il plaist au cardinal.
Une legère suffisance
Passe en luy pour grande science
Et le signale entre ces veaux,
De Lomenie33 et Phelipeaux34 ;
Son ame est esgale à sa mine :
500Elle est petite, foible et fine,
Et n’a point du tout cet esclat
D’un grand secretaire d’Estat ;
Sa splendeur n’estant que commune,
Ne peut aux yeux estre importune,
Et son naturel bas et doux
Luy donne fort peu de jaloux.
Servient35, ton noble genie
T’a faict sentir la tyrannie
De ce règne, où les genereux
510Sont tous pauvres et malheureux.
Ainsi l’astre par la lumière
Esclatte une vapeur grossière,
Qui ternit toute la clarté
Et qui nous cache sa beauté.
Que si le soleil cache l’ombre,
Il perce le nuage sombre ;
Espère que les envieux
Te verront un jour glorieux ;
Mais le plus beau des polytiques
520Est Chavigny36, dont les pratiques
Luy procurent avant le temps
Le venin des plus vieux serpens ;
Il est fourbe, il est temeraire ;
Armand l’a pour son emissaire,
Et vers Monsieur, et vers le Roy37,
Et vers tous deux il est sans loy ;
Il tromperoit son propre père,
Et trahiroit sa propre mère,
Si le cours de ses passions
530Rapportoit à ses actions.
Il a tant appris d’un tel maistre
Le mestier de fourbe et de traistre,
Qu’il est le premier favory
De ce ministre au cul poury.
Ses prodigieuses richesses
Le font brusler pour deux maistresses :
Par la gloire il est emporté,
Par les femmes il est dompté ;
Son esprit embrasse les vices,
540Son corps embrasse les delices
Qui corrompent le jugement
Par le brutal debordement ;
Il se flatte de l’esperance
De se voir duc et pair de France ;
Et, dans son desir violent,
Trouve que son bonheur est lent.
L’amour qu’Armand luy porte est telle,
Qu’elle esgale la parternelle38 ;
Et si son père n’estoit doux,
550Il en pourroit estre jaloux.
Sa femme apprend du bon stoïque
La naturelle polytique,
Et que, tout vice estant esgal,
L’adultère est un petit mal ;
Mais pour punir ceste coquette,
Il luy rend ce qu’elle luy preste.
Voilà les Jeannins, les Sullys,
Les Villeroys, les Sylleris,
Dont ce fier tyran de la France
560Consulte la rare prudence :
Si tu demandes des heraus
Qui nous deslivrent de nos maux,
Les Brezay39 et les Meillerayes40
Sont les medecins de nos playes ;
Si tu veux des foudres de Mars
Qui servent de vivants rempars,
Coëslin41, dans la plaine campaigne,
Sert plus qu’une haute montaigne ;
Courlay42, dans l’empire des flots,
570Faict un grand rocher de son dos.
Ces bossus preservent la France
De toute maligne influence.
Tous ces braves avanturiers
Nous promettent mille lauriers ;
Ils outragent les capitaines,
Ils font des entreprises vaines,
Et, quoy qu’ils craignent les hazars,
Veulent passer pour des Cesars.
Mais qui règne sur les finances ?
580Bullion43, dont les violences
Sont le principal instrument
De cet heureux gouvernement,
Le plus cruel monstre d’Affrique
Est plus doux que ce frenetique,
Qui triomphe de nos malheurs,
Qui s’engraisse de nos douleurs ;
Qui par ses advis detestables
Rend tous les peuples miserables ;
Qui par ses tyranniques loix
590Les fait pleurer d’estre François ;
Qui surpasse les bourreaux mesmes,
Se plait dans leurs tourmens extremes ;
Qui d’un œil sec trempe ses mains
Dans le sang de cent mille humains ;
Qui leur blessure renouvelle
Du fer de sa plume cruelle,
Et rit en leur faisant souffrir
Mille morts avant que mourir.
Est-il un merite si rare
600Qui puisse adoucir ce barbare ?
Le grand Veimard44 et sa valeur
Peuvent-ils flechir ce voleur ?
Il ne cognoist point de justice
Que les fougues de son caprice ;
Il outrage les officiers,
Il gourmande les chanceliers ;
Armand soustient son insolence,
Volle avec luy toute la France,
Et, pour confirmer les edicts,
610Rend les magistrats interdits.
Tous les François sont tributaires
De ces deux horribles corsaires ;
Jamais pirates sur les mers
N’ont faict tant de larcins divers.
Ce notonnier a ce pilotte,
Rapinant avec une flotte ;
Cornuel meut les avirons,
Luy seul vaut bien trente larrons45 ;
Bullion, par ses avarices,
620Entretient son luxe et son vice ;
Ce Gros-Guillaume raccourcy46
A tousjours le ventre farcy
Et plein de potage et de graisses,
Baise ses infames maistresses ;
Le gros Coquet, ce gros taureau,
Est son honneste macquereau47 :
Voilà la fidelle peinture
D’un avorton de la nature,
D’un Bacchus, d’un pifre, d’un nain,
630D’un serpent enflé de venin,
Que Louys, d’un coup de tonnerre,
Doit exterminer de la terre.
Paris, pour illustre tombeau,
Luy prepare un sale ruisseau,
Promet de longues funerailles
À ses tripes, à ses entrailles,
Et s’oblige à graver son nom
Sur les pilliers de Montfaulcon.
Il fera bien la mesme grace
640À un Moreau qui le surpasse
En blasphesmes et juremens,
Et l’esgalle en debordemens ;
Ce magistrat est adultaire,
Injuste, fripon, themeraire,
Et, pour estre fils de Martin,
N’en est pas moins fils de putain.
Dans Paris il vent la justice,
Il exerce encor la police ;
Mais on y méprise sa voix
650Et l’on hait ses injustes loix.
Grant senat, tu hais tout de mesme
Ce Le Jay48, ce buffle supresme,
Le chef honteux d’un noble corps,
L’horreur des vivans et des morts,
Cet infame qui, sans naissance,
Sans probité, sans suffisance,
Et sans avoir servy les Roys,
Se voit sur le trosne des loix ;
Cet animal faict en colosse,
660Ce grand coquin et ce vieux rosse,
Qui n’est bon que pour les harats
Et pour ses amoureux combats ;
Qui dans Maison rouge se pasme49
En baisant une garce infame,
Qui parut mort entre ses bras,
Qu’on trouva couché en ses dras ;
Qui, dans cette extase brutalle,
Approcha de l’onde infernalle.
C’est pour couronner son bon-heur
670S’il mouroit en son lict d’honneur.
Cet ivrongne n’a rien d’honneste ;
Son ame est l’ame d’une beste,
Et n’a que de lasches desirs,
Et rien que de sales plaisirs ;
Sa maison est une retraicte
Où loge l’ardeur indiscrette,
Où règne Venus et Bacchus,
Des macquereaux et des cocus,
Curgy, d’Herblay et de Courville,
680Dont il voit la femme et la fille ;
Il se plaist d’estre yvre souvent :
C’est alors qu’il paroist sçavant,
Et que, ceint d’un laurier bacchique,
Il discourt de la republique,
De la d’Herblay et de la Tour,
De leur beauté, de son amour ;
Il vieillit sans devenir sage,
Il fuit tousjours le mariage ;
Il estoit gendre, et très meschant,
690Du grand capitaine Marchand50.
Il estoit cruel à sa femme,
Bruslant d’une impudique flamme ;
Elle de sa part l’encornoit,
Prodigue vers qui luy donnoit51.
Ce boucquin, pour nourrir son vice,
Vend publiquement la justice ;
La d’Herblay la met à l’encan,
Tire huict mille escus par an,
Fait ordonner ce qu’on demande,
700Pourveu qu’on luy porte une offrande ;
Se vante parmy les railleurs
Qu’elle est grosse des procureurs,
Qu’elle enfantera vingt offices,
Digne prix de ses bons services ;
Que, s’il est sale en ses amours,
Il est plus sot en ses discours ;
Ses harangues sont pedantesques
Et pleines d’infinies grotesques,
Empruntant tousjours son rollet,
710D’un esprit pedant et follet.
Il ayme si fort la nature
Qu’il parle au Roy d’agriculture,
De bien semer, de bien planter,
D’esmonder, elaguer, anter ;
Il discourt tout d’un art si rare
Que dans les jardins il s’esgare,
Traitte Louys en vigneron,
Adjouste ce tiltre à son nom,
Compare un grand arbre à la France,
720Et ce bel astre à sa prudence,
Qu’il scait esbranler les estats,
Qu’il sçait couper les potentats,
Qu’il sçait anter guerre sur guerre,
Qu’il sçait bien cultiver les terres.
Ainsi ce sublime orateur,
Ce sage et delicat flatteur,
Ce satyre à la gorge ouverte,
Ce beau porteur de cire verte,
Cet athée ennemy de Dieu,
730S’est fait amy de Richelieu ;
Il est traistre à sa compagnie,
Les soubmet à la tyrannie,
Denonce les plus genereux,
Excite Richelieu contre eux,
Et fait qu’il ordonne un supplice
Pour le courage et la justice.
Il bannit les bons magistrats
Comme perturbateurs d’estats,
Introduit par toute la France
740Le crime de lèze-Eminence,
Vange avec moins de cruauté
Celuy de lèze-Majesté.
Il fait reverer sa personne
Plus que Louis et sa couronne ;
Par services dignes du feu,
Il a gaigné le cordon bleu,
Cordon qui servira de corde
Si on luy fait misericorde,
Car la roue à peine est le prix
750Des attentats qu’il a commis.
Armand à ces ames si pures
Dispense les magistratures,
Et fait regner sur les subjets
Ceux qui sont dignes de gibets.
C’est là la conduite admirable
De ce ministre incomparable,
De ce capitan sourcilleux,
De ce matamore orgueilleux,
De ce jeune Hercule des Gaules,
760Qui les porte sur ses espaules,
Qui sous ce faix n’est jamais las,
Qui n’a point besoin d’un Athlas,
Et qui dessus sa maigre eschine
Veut porter la ronde machine.
Ce courtisan futile et vain
A fait le politique en vain ;
Ses fautes sont tousjours visibles
Et ne nous sont que trop sensibles.
Les premières prosperitez
770L’ont signalé de tous costez,
Mais les avantures sinistres
L’ont mis au rang des sots ministres :
Ce n’est que dans les grands malheurs
Que l’on reconnoist les grands cœurs.
L’esclat des heureuses fortunes
Rend rares les ames communes,
Et les ouvrages du hazard
Passent pour chef-d’œuvre de l’art.
Tout pilote est bon sans orage,
780L’imprudent alors paroist sage ;
Mais il se monstre ingenieux
Lors que les flots montent aux cieux.
Quand Dieu punissoit l’infidelle,
Quand il foudroioit les rebelles,
Quand il vengeoit le droict des Rois,
Quand il combattoit pour les loix,
Quand il châtioit la Savoye,
Quand il nous la donnoit en proye,
Quand il se servoit de nos mains
790Pour delivrer les souverains,
Armand estoit égal aux anges,
Et les auteurs, dans leurs louanges,
Donnoient au bras de Richelieu
Les miracles du doigt de Dieu.
Non que par ses soins et ses veilles
Il n’ait eu part à ces merveilles,
Et que Dieu n’ait des instrumens
Des plus fameux evenemens ;
Mais la divine Providence
800Conduisoit sa foible prudence,
La force des astres divains
Mettoit la force entre ses mains ;
Dieu regloit les causes secondes
Et calmoit la fureur des ondes ;
Il leur faisoit baiser alors
Nostre digue ainsi que leurs bords,
Et la Providence eternelle
L’a destruicte après La Rochelle.
Donnons en la louange à Dieu,
810Non pas au nom de Richelieu.
Dans Ré, dans Cazal et Mantoue52,
Qui n’a point veu que Dieu se joue
Des vains et des ambitieux
Qui pensent escheller les cieux ?
Lorsque le Seigneur des batailles
Attaque ou deffend des murailles,
Les foibles domptent les puissans,
Et les nains vainquent les geans.
Soubs luy les hommes obéissent,
820Soubs luy les elemens flechissent ;
Il retient le cours du soleil,
Il destourne un sage conseil,
Il glace de peur les armées,
Il les rend d’ardeur enflammées,
Il meut leurs corps, pousse leurs bras,
Dresse leurs mains, règle leurs pas,
Et, par des detours invisibles,
Conduit les ouvrages sensibles.
Armand faisoit fleurir les lys
830Quand Dieu perdoit nos ennemis,
Armand ne trouvoit point d’obstacles
Quand Dieu nous faisoit des miracles ;
Mais, quand il a pris pour object
D’estre plustost Roy que subject,
De faire adorer sa prudence
Plus que la royale puissance,
D’estre le tyran des François
Et le fleau des plus grands Rois,
D’eterniser dedans la terre
840Le triste flambeau de la guerre,
De violer tous les traictez,
De voler toutes les citez,
D’usurper toute la Loraine53,
D’emprisonner sa souveraine,
De separer ce que Dieu joinct,
De mespriser ce qu’il enjoinct,
De rendre l’Eglise asservie,
De ne luy laisser que la vie,
De la faire esclave des Rois,
850De ravir ses biens et ses droicts,
De dissoudre un sainct mariage
Pour faire un ridicule ouvrage,
Pour joindre avec des jeunes lys
Des grateculs et seps vieillis,
Pour mesler le sang de la France
Au vil sang de Son Eminence,
Pour faire reyne Combalet54,
La veufve d’un pauvre argoulet,
La posterité d’un notaire,
860L’hermaphrodite volontaire,
L’amante et l’amant de Vigean55,
La princesse au teint de saffran,
La Nayade qui dans sa chambre
Tient une fontaine d’eau d’ambre,
Et le chaste Dieu des jardins
Parmy ses lys et ses jasmins ;
Quand, renversant le cours des choses,
Il a faict des metamorphoses
À rendre vierge Combalet,
870La femme d’un maistre mulet,
Alors les celestes puissances
N’ont pu souffrir ses insolences :
On a veu cet audacieux
Hay de la terre et des cieux,
On a veu ses palmes fanées
Depuis le cours de trois années ;
Dieu ne reglant pas ses desseins,
Ils ont paru des songes vains :
Car vouloir vaincre l’Allemagne
880Et dompter la maison d’Espagne,
En laissant perir nos soldats
Victorieux aux Pays-Bas,
En consumant l’or des finances
Dans l’esclat des magnificences,
C’est montrer qu’il n’a plus de sens
Que pour perdre les Innocents56 ;
En prodiguant pour ses duchesses
De quoy munir ses forteresses,
En amassant de grands tresors
890Dedans le Havre et autres ports,
En laissant dans les autres villes
Des troupes foibles et debiles,
Ayant plus de soin des prisons
Que des forts et des garnisons,
C’estoit un dessein chimerique
Digne de ce grand polytique,
D’un heros au dessus des noms,
Du roy des petites maisons.
Ses visions creuses et folles
900Ont mis les forces espagnolles
Dans le sein de l’Estat françois,
Et près du trosne de nos rois.
La France a receu mille atteintes,
Ses douleurs esgallent ses craintes ;
Tous ses membres sont languissans,
La guerre a perclus tous ses sens,
Et la vigueur de sa noblesse
N’est plus aujourd’hui que foiblesse.
Elle est malade en tout son corps,
910Ne peut faire de grands efforts,
A besoin que la main divine
La preserve de sa ruine,
Et ne doit demander à Dieu
Que la perte de Richelieu :
Car, si le Ciel benit nos armes,
S’il sèche le cours de nos larmes,
Et qu’Armand possède Louis
Par ses mensonges inouïs,
Il reprendra sa tyrannie,
920Il redoublera sa manie ;
Il bannira les plus puissans,
Il perdra les plus innocents ;
Il connoit desjà des vengeances,
Il prepare des violences ;
Ce lyon bat desjà son flanc,
Son cœur est alteré de sang ;
Ses yeux estincellans de rage,
Sa gueulle s’apreste au carnage.
Faut-il que, combattant pour nous,
930Nous nous exposions à ses coups,
Et qu’en deffendant nos murailles,
Ce serpent ronge nos entrailles ?
Faut-il qu’en asseurant nos biens
Nous nous asseurions nos liens ?
Faut-il qu’en gardant nostre maistre,
Nous gardions ce barbare prestre,
Et qu’esclaves comme devant,
Nous nous perdions en nous sauvant ?
Grand Roy, bannis par ta puissance
940La servitude de la France,
Chasse l’orgueilleux potentat
Et le demon de ton Estat.
Ton triomphe sera funeste
Si ce cruel monstre nous reste.
Ouvre les yeux, arme ton bras
Pour mettre deux tyrans à bas ;
Couronne les faicts de la gloire
Qu’auroit ceste double victoire ;
Fais punir l’autheur de nos maux,
950L’autheur de mille et mille impots ;
Fais que la justice divine
Accable ce nouveau Conchine ;
Laisse deschirer à Paris
Le plus meschant des favoris,
Et fuys, en sauvant la couronne,
Cet oracle de la Sorbonne.
Son sepulchre en vain sera beau,
Les tyrans n’ont point de tombeau.




1. Cette satire, dont le second titre, la Milliade, vient de ce qu’elle est composée de mille vers, fut plusieurs fois réimprimée, mais est pourtant assez rare. La première édition, petit in-12 de soixante-six pages, à la fin de laquelle on lit : Imprimé à Anvers, est de beaucoup la moins commune. L’édition in-4º, qui date du temps des mazarinades, comme l’indique assez son format, se trouve plus facilement ; c’est elle qui nous sert ici pour notre texte. La Milliade fut aussi réimprimée dans les diverses éditions du petit recueil de pièces : Le tableau de la vie et du gouvernement de Messieurs les cardinaux Richelieu et de Mazarin, et de M. Colbert, etc. On la trouve, p. 1–28, dans l’édition de Cologne, P. Marteau, 1694, in-12. Où fut-elle d’abord imprimée ? M. Leber pense qu’elle doit, comme les autres satires les plus violentes de ce temps-là, être évidemment sortie d’une cave de Paris. (De l’état réel de la presse et des pamphlets depuis François Ier jusqu’à Louis XIV, 1834, petit in-8, p. 100.) Richelieu étoit d’une opinion contraire ; il pensoit que toutes ces méchancetés venoient des Pays-Bas : « Les pièces qu’on imprimoit à Bruxelles contre lui, dit Tallemant (édit. in-12, t. II, p. 171), le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dépit que cela ne contribua pas peu à faire déclarer la guerre à l’Espagne. » La Milliade étoit de celles qui lui tenoient le plus au cœur. Tallemant ajoute, en effet, en note : « L’écrit qui l’a le plus fait enrager a été cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c’est tout. Il fit emprisonner bien des gens pour cela, mais il n’en put rien découvrir. Je me souviens qu’on fermoit la porte sur soi pour la lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu’elle vient de chez le cardinal de Retz ; on n’en sait pourtant rien de certain. » On a beaucoup cherché ce que Tallemant avoue n’avoir pu découvrir. Les uns, tels que le Père Lelong (Biblioth. franç., t. II, nº 22,095 ; et t. III, nº 32,485 ; 516), l’attribuent à Charles Beys. Barbier (Dict. des Anonymes, t. II, p. 37-38) est du même avis. Peignot, de son côté, l’attribue à Favreau. Ce qui semble, toutefois, le plus probable, c’est que la Milliade est de Louis d’Épinay, abbé de Chartrice, en Champagne, comte d’Estelan, etc. La Porte le dit d’une façon formelle dans ses Mémoires (collect. Petitot, 2e série, t. 59, p. 356}. Il ajoute que, pour cette satire, « il y avoit alors quatre ou cinq prisonniers à la Bastille » ; ce qui confirme ce qui a été dit tout à l’heure des nouveaux emprisonnements dont la Milliade fut cause. Il ne manque à l’opinion de La Porte que le témoignage de Tallemant. Il est singulier que lui, qui savoit tout, et entre autres beaucoup de choses de cet abbé d’Estelan, puisqu’il lui a consacré toute une Historiette (édit. in-8, t. III, p. 259–263), il n’ait rien dit, ne fût-ce que pour la démentir, de cette attribution qu’on lui faisoit de la Milliade ; et c’est d’autant plus surprenant qu’il parle de l’humeur satirique de l’abbé et de ses écrits contre Richelieu. Ce silence de Tallemant n’implique toutefois qu’un doute contre l’assertion si nette de La Porte. — À la fin de la Fronde, en 1652, lorsqu’on étoit à bout de méchancetés contre Mazarin, on réimprima contre lui la Milliade, en se contentant de changer les noms, et aussi le titre. Voici celui qu’on lui donna : Le Gouvernement de l’Etat présent, où l’on voit les fourbes et tromperies de Mazarin, etc. « Il ne faut pas, dit M. Moreau, confondre cette pièce avec la Milliade ou l’Eloge burlesque de Mazarin (Bibliographie des Mazarinades, t. II, nº 1502).

2. Gilles Carillo Alvarès d’Albornos, archevêque de Tolède, grand homme d’État du XIVe siècle et l’un de ceux qui contribuèrent le plus à mettre l’Italie sous la dépendance du Saint-Siége. Quant à Ximenès et au cardinal d’Amboise, dont les noms accompagnent celui-ci, on les connoît assez.

3. Allusion très hyperbolique aux cinq auteurs dont Richelieu s’étoit entouré et s’étoit fait une sorte de petite académie intime.

4. Le maréchal de Marillac avoit été décapité le 8 mai 1632, en place de Grève, et le 30 octobre suivant Henri de Montmorency, aussi maréchal de France, avoit subi le même supplice à Toulouse.

5. Ces quatre princesses exilées doivent être la reine mère, qui depuis longtemps déjà avoit dû quitter la France ; la princesse de Conti, la duchesse de Chevreuse et la duchesse d’Elbeuf. Elles avoient pris part, contre Richelieu, aux intrigues de l’année 1631, et avoient en effet été envoyées en exil, ainsi que la duchesse de Lesdiguières et Mme d’Ornano.

6. Michel de Marillac, frère du maréchal, fait garde des sceaux en 1626, avoit dû se démettre de sa dignité en 1630, et depuis ce temps il avoit été tenu prisonnier, d’abord au château de Caen, ensuite en celui de Châteaudun, où il mourut le 7 août 1632.

7. Maître des requêtes, par qui commença la fortune de cette famille, dont faisoit partie M. de Machault, contrôleur général des finances sous Louis XV. Ils descendoient, disoit-on, du renégat juif Denis Machault, qui disparut en 1398, peu de temps après son abjuration. Plusieurs de ses coreligionnaires, soupçonnés de l’avoir tué, furent condamnés à payer une forte somme, avec laquelle on commença la construction du Petit-Pont (Piganiol de La Force, Descript. de Paris, t. II, p. 70). Une inscription en toutes lettres sur laquelle on lisoit : Judæus nomine Machault, attestoit ce fait. Elle disparut lors de l’incendie du Petit-Pont, en 1718, et l’on eut soin de remarquer qu’un Machault étoit alors lieutenant civil (Mémoires de d’Argenson, édit. elzev., t. II, p. 362).

8. Isaac de Laffemas, dont on a dit tant de mal. Tallemant, qui n’est jamais le dernier à faire chorus de médisance, a dit pourtant de lui (édit. in-8, t. IV, p. 32) : « Quand le cardinal de Richelieu lui fit exercer par commission sa charge de lieutenant civil, il y acquit beaucoup de réputation et ôta bien des abus. »

9. Ce vers et le suivant ne se trouvent pas dans le Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux Richelieu et Mazarin.

10. Var. : Gasprin.

11. François de Rochechouart de Jars, chevalier de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, commandeur de Lagny. Il avoit été mis a la Bastille « pour avoir eu part, comme dit La Porte, à l’intrigue de M. de Châteauneuf. » (Coll. Petitot, 2e série, t. 59, p. 369.) « Il fut d’un grand secours à La Porte pour la correspondance que celui-ci, pendant son emprisonnement, entretenoit avec Anne d’Autriche. » (Id., ibid.) Le magnifique hôtel qui se trouvoit rue Richelieu, en face de celui de Mazarin, et que la place Louvois a remplacé en partie, avoit été construit par François Mansart pour le commandeur de Jars.

12. Var. : pali.

13. Var. :——–..—————Ils sont ses sacrificateurs,

Ce bourreau les a pour ses prestres.

14. Pierre Le Messier, dit Belle-Rose, le principal comédien de l’hôtel de Bourgogne à l’époque de Richelieu. Il sembloit même que la troupe de ce théâtre fût la sienne, car dans l’Estat général des gages, appoinctements et pensions pour 1641, les 12,000 livres que le roi payoit à cette troupe sont ainsi portés : pour la bande des comédiens de Bellerose. Richelieu aimoit le théâtre, on le sait de reste. La musique lui plaisoit aussi beaucoup. Nous avons vu (t. VIII, p. 121) le plaisir qu’il prenoit à faire chanter devant lui Mme de Saint-Thomas, mais nous ne savions pas alors quelle étoit cette cantatrice à la mode. En relisant Tallemant, nous l’avons appris. Il nous dit (édit. in-8, t. IV, p. 49) qu’elle étoit fille du procureur Sandrier, fort jolie et fort coquette. Elle avoit épousé M. de Saint-Thomas, conseiller d’État en Savoie. « Elle revint à Paris, dit Tallemant…, où elle se mit à chanter des airs italiens. Elle avoit appris à Turin. Elle fit bien du bruit, mais cela ne dura guère ; plusieurs trouvent même qu’elle chante mal, car c’est tout-à-fait à la manière d’Italie ; et elle grimace horriblement : on diroit qu’elle a des convulsions. »

15. Le 9 juillet 1636, les Espagnols nous avoient pris La Capelle, que le baron du Roc n’avoit défendu que sept jours.

16. C’étoit, on le sait, le bouffon du cardinal, qui, dans ses plus grands ennuis, ne trouvoit pas de meilleur remède à s’administrer qu’une prise de Boisrobert.

17. Peu de temps avant la prise de La Capelle, Jean de Werth étoit allé assiéger Liége pour les Espagnols, mais cette attaque fut bientôt abandonnée pour l’autre tentative, qui réussit mieux. (Aubery, Vie du cardinal de Richelieu, liv. V, ch. 35.)

18. Le prince de Condé avoit été obligé de lever le siége de Dôle le 15 août 1636. Deux ans après, M. de Condé étant allé mettre le siége devant Fontarabie, on fit une chanson qui se chantoit sur le vieil air des Zeste, et dont voici le refrain :

Il prendra Fontarabie,
Il preZeste,
Comme il a pris Dôle.

Ce refrain, souvent cité dans les écrits du temps, étoit encore célèbre quand Richelet fit son Dictionnaire. Il le prit pour en faire un exemple au mot zeste. Là-dessus on bâtit un conte. On prétendit que celui contre qui avoit été faite la chanson, lisant ce dictionnaire, moins grammatical que satirique, étoit tout joyeux de voir que, plus heureux qu’une foule d’autres, il n’y étoit attaqué dans aucun article. Le dernier le fit bien déchanter : c’étoit le mot zeste avec son fameux exemple. Il n’avoit pas perdu pour attendre. Je ne vois qu’un malheur pour l’anecdote, c’est qu’il s’en faut de plus de trente ans qu’elle soit possible. Le prince de Condé, pour qui seul le refrain faisoit épigramme, mourut en 1646, et le dictionnaire de Richelet ne parut qu’en 1680. Cela n’empêchera pas que les ana de l’avenir répéteront l’anecdote, comme l’ont répétée tous ceux du passé.

19. V., pour la maladie du cardinal, une pièce de notre tome VII, p. 231.

20. Après cette bataille, gagnée le 20 mai 1635, sur le prince Thomas, par les maréchaux de Brezé et de Châtillion, l’armée feignit de se porter sur Bruxelles, ce qui fit que le cardinal-infant y concentra ses forces en toute hâte, dégarnissant ainsi Louvain, seule place où tendoient sérieusement les entreprises de nos troupes. Ce plan, habilement conçu, manqua par la faute du prince d’Orange, qui, jaloux du cardinal, et ne voulant pas contribuer à lui gagner ce nouveau succès, fit lever le siége de Louvain après dix jours d’attaque.

21. Le P. Joseph.

22. François Sublet de Noyers, surintendant des bâtiments.

23. Pierre Séguier, chancelier de France depuis 1635.

24. Claude Bouthillier, surintendant des finances, et Léon Bouthillier de Chavigny.

25. Le P. Joseph, de concert avec la duchesse d’Orléans, avoit établi la réforme dans le monastère de Fontevrauld.

26. Le P. Joseph avoit institué l’ordre des Filles du Saint-Sacrement, dites Filles du Calvaire. Le couvent que ces religieuses occupoient au Marais avoit été fondé par lui. (V. Piganiol de La Force, Description de Paris, t. IV, p. 377–378.) La rue qui met en communication la rue Saint-Louis et le boulevard rappelle ce couvent, dont elle porte le nom. L’église voisine, Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, en est aussi un souvenir.

27. Le P. Joseph, qu’on appeloit l’éminence grise, désiroit fort qu’on l’appelât l’éminence rouge, comme Richelieu son patron. On dit que Louis XIII obtint pour lui le chapeau, mais il n’arriva qu’après le 18 décembre 1638, c’est-à-dire lorsque l’ambitieux capucin étoit mort.

28. « Jamais, au fond, dit Tallemant, chancelier ne fit moins le chancelier que lui ; il est toujours le très humble valet du ministre. » (1re édit., in-8, t. 3, p. 34.)

29. Le texte donné dans le Tableau du gouvernement des cardinaux Richelieu et Mazarin la nomme en toutes lettres : La Fabry. C’est la femme du chancelier Séguier, fille de Fabri, trésorier de l’extraordinaire des guerres. (V. Caquets de l’Accouchée, édit. elzev., p. 166, note.) Un passage de Tallemant nous explique pourquoi on l’appelle ici cette serrurière. « On dit, écrit-il, que le grand-père de Fabri étoit serrurier, d’où vient la pointe fabricando Fabri fimus. » (Édit. in-8, t. III, p. 35.)

30. « C’est, écrit Tallemant, la plus avare femme du monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui doivent six aunes de velours ou de satin, selon la charge qu’ils ont… De là vient qu’on l’appelle la fripière. » (Id., ibid.)

31. « M. de Noyers, dit Tallemant (2e édit., t. III, p. 248), étoit une vraie âme de valet. »

32. « Ce petit homme, dit encore des Réaux, vouloit tout faire, et étoit jaloux de tout le monde. »

33. Henri-Auguste de Lomenie, comte de Brienne, secrétaire d’État, père de celui qui écrivit les fameux Mémoires publiés par M. Fr. Barrière.

34. Ce ne peut être ni Paul Phélypeaux de Pontchartrain, mort en 1621, ni Rémy Phélypeaux d’Herbault, mort en 1629 ; mais bien Louis Phélypeaux de La Vrillière, qui, dès cette époque, étoit secrétaire d’État, comme l’avoient été les précédents.

35. Servien étoit alors exilé à Angers, mais ce n’étoit pas du tout à cause de son noble génie. Une querelle qu’il avoit eue avec Boisrobert, au sujet d’une raillerie que celui-ci avoit faite touchant ses amours avec mademoiselle Vincent, la chanteuse, avoit indisposé Richelieu contre lui. Le cardinal, en effet, donnoit toujours raison à son bouffon. Peu de temps après, Servien avoit dû partir pour le lieu de son exil. (Tallemant, 1re édit., t. II, p. 376–377.)

36. Léon Bouthillier de Chavigny, dont il a déjà été parlé.

37. C’étoit, en effet, l’homme à tout faire de Richelieu. C’est lui qui fut envoyé à Paris, vers Gaston, pour favoriser à cette petite cour les desseins du cardinal, et il s’y prit si adroitement que Monsieur lui-même fut trompé. (Mémoires de Montrésor, coll. Petitot, 2e série, t. 54, p. 315.) Lors de la conspiration de Cinq-Mars, c’est Chavigny qui fut envoyé par Richelieu vers le roi, porteur du traité conclu par Monsieur, Cinq-Mars et le duc de Bouillon, avec l’Espagne. (Mémoires de La Châtre, coll. Petitot, 2e série, t. 49, p. 384.)

38. Richelieu avoit, en effet, la plus grande affection pour Chavigny, et la plus entière confiance en son habileté. « Il prend, dit Tallemant (édit. in-12, t. II, p. 232), M. de Chavigny pour le plus grand génie du monde. »

39. Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France, devoit sa haute position à sa femme Nicole du Plessis-Richelieu, sœur du cardinal. Elle étoit morte le 30 août 1635, mais la faveur du maréchal avoit continué.

40. Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, maréchal de France, cousin germain du cardinal de Richelieu.

41. Le marquis de Coislin, neveu du cardinal, pourvu de la charge de colonel général des Suisses après Bassompierre.

42. M. Pont-de-Courlay, autre neveu du ministre, qui avoit le grade de général des galères. Tallemant parle d’une peinture que le duc de Roannez possédoit dans son château d’Oiron, vers Loudun, où se voyoit le ministre avec une partie de ces parents dont il avoit fait l’élévation : « Le cardinal de Richelieu est peint habillé comme la Fortune, qui tend un bâton de maréchal à un petit grimaud qui représente La Meilleraye ; donne une ancre à un fort vilain gobin, le général des galères Pont-de-Courlay, et les enseignes des Suisses au colonel des Suisses, le maréchal de Coislin, autre bossu. » (Édit. in-12, t. III, p. 53.)

43. Claude Bullion, surintendant des finances.

44. Bernard, duc de Saxe-Weimar, l’un des bons capitaines de ce temps-là, qui avoit mis alors son épée au service de la France.

45. « Cornuel, president à la Chambre des Comptes, dit Amelot de la Houssaye (Mémoires historiques, t. 2, p. 428), avoit toute la direction des finances sous la surintendance de Bullion. Il etoit très bel homme, et avoit une belle femme, dont on dit que le surintendant étoit fort amoureux. »

46. « On appeloit Bullion le Gros-Guillaume raccourci », dit Tallemant, qui savoit sa Milliade par cœur, et qui prouve ainsi combien les traits de cette satire furent bientôt répandus et populaires. (Édit. in-12, t. 2, p. 196.)

47. « Le surintendant, écrit Amelot de la Houssaye, se servit encore d’un autre homme, nommé Jacques Coquet, qui entendoit assez bien les finances, mais encore mieux l’art de negocier en amour. Cornuel lui vendoit sa femme, et Coquet des maîtresses. » (Mémoires historiques, t. 2, p. 429.) Tallemant dit aussi en toutes lettres : « Coquet étoit le maquereau de Bullion. » (1re édit. in-8, t. 3, p. 376.)

48. Nicolas Le Jay, premier président du parlement de Paris.

49. Cette terre avoit été érigée en baronnie, et le président, ainsi que son fils Charles, portèrent le titre de baron de Maisonrouge.

50. La femme du président Le Jay étoit en effet fille de Charles Marchand, capitaine des trois corps d’archers de la ville, et le même qui fit construire à ses frais le pont ainsi nommé, à cause de lui, pont Marchand, à la place du Pont-aux-Meuniers, écroulé le 21 décembre 1594.

51. À la suite de ce vers se trouvent ceux ci, dans le texte donné dans le Tableau de la vie et du gouvernement, etc. :

Il ne desiroit pour tombeau
Que celui dont vit Isabeau.

52. Allusion à la victoire que M. de Thoiras avoit remportée sur les Anglois dans l’île de Rhé, en 1629, et à la belle défense que les François avoient faite à Casal en 1629 et en 1630, et à Mantoue vers le même temps.

53. En 1634, le duc de Lorraine, pour échapper aux engagements qu’il avoit pris avec le roi, ayant cédé ses états au cardinal François, son frère, Louis XIII le punit de sa mauvaise foi insigne en mettant la main sur toute la province. C’est ce que notre satirique appelle ici une usurpation du cardinal.

54. Sœur de Pont-Courtay, et partant nièce du cardinal. Après l’affaire du pont de Cé, pour établir un semblant d’alliance entre lui et MM. de Luynes, Richelieu avoit fait épouser cette nièce à Antoine de Beauvoir du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. Plus tard, il la fit duchesse d’Aiguillon.

55. À la fin de l’Histoire secrète des amours du cardinal de Richelieu avec Marie de Médicis et madame de Combalet, curieux mémoire publié, on ne sait pourquoi, par Auguis, dans ce qu’il appelle les Révélations indiscrètes du XVIIIe siècle, 1814, in-12, p. 145–182, on lit ceci : « Elle (madame de Combalet) eut dans la suite de grandes liaisons avec madame du Vigean, qui n’étoit pas plus prude qu’elle. » Tallemant (édit. in-12, t. 2, p. 204) fait foi lui-même de ces relations et de l’influence de madame de Vigean sur madame de Combalet.

56. Ces deux vers manquent dans l’édition in-4º.