La Misère à Paris/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Misère à Paris
Revue des Deux Mondes3e période, tome 45 (p. 812-849).

I. LA POPULATION INDIGENTE ET LES QUARTIERS PAUVRES.


« Depuis six mille ans, de même qu’il tombe du ciel une certaine quantité de pluie par année, il tombe du cœur de l’homme une certaine quantité de larmes. L’homme a tout essayé pour échapper à cette loi ; il a passé par bien des états différens, depuis l’extrême barbarie jusqu’à l’extrême civilisation ; il a vécu sous des sceptres de toute forme et de toute pesanteur ; mais partout et toujours il a souffert, et si attentivement qu’on lise son histoire, la douleur en est le premier et le dernier mot. » Ces paroles ne sont point empruntées aux déclamations d’un pessimiste ou aux lamentations d’un poète ; c’est de la bouche d’un chrétien et d’un prêtre qu’elles sont tombées, et leur triste éloquence a tracé de l’éternelle condition humaine un tableau qui répond trop fidèlement à la réalité. Mais ce tableau ne paraît-il pas d’une vérité plus saisissante encore lorsque l’imagination se représente les douleurs sans nombre cachées sous les toits de ces grandes villes où, pour reprendre une des expressions de Lacordaire ; l’homme a cru échapper à la souffrance par l’extrême civilisation et où l’extrême civilisation rend au contraire plus poignant le spectacle de la souffrance ? Lorsqu’on songe qu’à Paris en particulier, dans cette ville de joie, de plaisirs, de fêtes que nous habitons, il n’y a pas un jour, pas une heure, pas une minute même dont le cours ne soit marqué par quelque souffrance et que, si nous pouvions tout voir et tout entendre, il n’y aurait pas d’instant où nos yeux ne fussent témoins de quelques drames et nos oreilles frappées par quelques gémissemens, on est pris d’une sorte de vertige et l’on se demande pourquoi l’homme est voué à une condition si dure. On s’adresse à la science, à la philosophie, elles demeurent silencieuses ; on s’adresse à la religion, et sa réponse mystérieuse, ses espérances lointaines ne suffisent pas à soulager votre esprit du poids douloureux qui l’oppresse.

Fort heureusement il y a dans Paris des hommes et des femmes en grand nombre qui ne s’abandonnent pas à cette tristesse oisive et qui, faisant en quelque sorte leur choix parmi ces souffrances, se consacrent à soulager celles qui sont causées par la misère. C’est à ces hommes et à ces femmes qu’il appartiendrait de prendre la parole dans le douloureux sujet que j’ai choisi, pour dire ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont fait. Mais, comme c’est le propre de la charité d’être modeste et silencieuse, les témoignages de cette nature font absolument défaut, et la misère parisienne n’a jamais été décrite par ceux-là qui l’ont maniée et soulagée. D’une façon plus générale, les ouvrages où la question du paupérisme a été traitée avec le plus de sollicitude sont l’œuvre d’hommes peu familiers avec la pratique quotidienne de la charité. Quelques-uns de ces ouvrages sont de plus assez anciens ; ils remontent à ces années du gouvernement de juillet où les beaux travaux de Villermé et de Blanqui avaient appelé l’attention publique sur la condition déplorable des classes ouvrières dans les grandes villes. D’autres plus récens ont vu le jour pendant les premières années de l’empire, comme la célèbre compilation de M. Le Play, sur les Ouvriers européens [1], et le beau livre de M. Jules Simon sur l’Ouvrière. Mais, depuis quelques années, les études de cette nature sont devenues plus rares, et l’on chercherait vainement parmi les ouvrages modernes des travaux dont l’importance puisse être comparée avec ceux que je viens de signaler.

Peut-être ce ralentissement dans l’étude des questions relatives au paupérisme tient-il en partie à l’incertitude et au découragement jetés dans les esprits par l’anarchie qui règne dans les régions supérieures de la doctrine. Nous sommes en effet témoins, voici déjà plusieurs années, d’un fait singulier. Depuis qu’on a cru pouvoir élever à la hauteur d’une science l’observation rationnelle des faits que présente le développement historique des sociétés et depuis que, sur l’indication d’Auguste Comte, on a baptisé du nom, un peu pompeux peut-être, de sociologie l’étude comparative de ces faits, il semble que la question du paupérisme et de ses causes soit devenue plus obscure que jamais. Il est vrai que les maîtres de cette science nouvelle n’ont rien fait pour en préparer la solution. On chercherait vainement dans les Principes de sociologie d’Herbert Spencer un chapitre consacrée la question du paupérisme, et si, dans son Introduction à la science sociale, il parle en passant de la misère, c’est pour condamner la charité à cause « de la réaction que les donations charitables produisent sur l’encaisse des banques » et pour s’élever contre cette sotte philanthropie, « qui aide les moins méritans à se propager en les affranchissant de la mortalité à laquelle les vouerait naturellement leur défaut de mérite. » Même silence et même dédain chez les docteurs en sociologie que nous comptons en France. Sans aller chercher bien loin, mon savant collaborateur, M. Fouillée, a pu consacrer ici même à la science sociale une série d’articles qui forment un volume très instructif sans que la question de la misère et de ses causes y occupe plus de dix lignes. Et cependant si, comme le veut Herbert Spencer, le corps social est en tout point semblable à un corps organique, si c’est là non point une figure de langage, mais une similitude véritable, les membres inférieurs et malades de ce corps ne méritent-ils pas autant de sollicitude que ses membres supérieurs et bien portans ? La science sociale, puisque science il y a, ne perdrait-elle même pas quelque peu de sou crédit le jour où il serait démontré qu’elle consiste uniquement dans une série d’observations et d’inductions plus ou moins ingénieuses, mais qu’elle n’enseigne aucun remède pour guérir les plaies de l’organisme qu’elle étudie ? Aussi les économistes sont-ils moins dédaigneux de cette question du paupérisme que les sociologues de profession, mais c’est ici que l’anarchie commence.

Il y a en effet dans la science économique (les sciences sont nombreuses de notre temps), deux tendances bien distinctes, la tendance optimiste et la tendance pessimiste. Depuis une dizaine d’années, l’économie politique, si je puis me servir d’une expression aussi triviale, a ses Jeans qui pleurent et ses Jeans qui rient. D’après le dire d’un certain nombre d’économistes, principalement Anglais et Allemands, tout ce merveilleux développement de la richesse publique auquel nous assistons depuis un siècle n’aurait eu pour résultat que d’accroître le luxe et les jouissances de la classe privilégiée, de celle qui fait travailler, mais n’aurait rien ajouté au bien-être de ceux qui travaillent. La transformation de l’industrie depuis l’introduction de la vapeur et l’accroissement de la production n’auraient eu d’autre résultat que de démontrer la vérité de cet axiome émis par Turgot il y a un siècle : « En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. » D’après cet axiome, une loi fatale opposerait une barrière invincible à tout progrès dans la condition de la classe laborieuse et toute nouvelle richesse produite ne profiterait qu’à ceux qui possèdent déjà. Ce serait l’application industrielle et économique de la parole de l’évangile : « Il sera donné à celui qui a. » Pour mieux rendre cette désolante vérité, la littérature économique s’est même enrichie d’un luxe de métaphores jusqu’ici tout à fait inconnu à sa langue un peu terne. Les économistes ont emprunté au socialiste allemand Lassalle l’expression de loi d’airain pour désigner cette loi fatale qui tendrait toujours à ramener le salaire de l’ouvrier au minimum qui est nécessaire à sa subsistance. Ils ont baptisé du nom de sisyphisme l’effort impuissant que ferait l’invention humaine pour améliorer par ses découvertes la condition des hommes, effort dont le dernier résultat serait toujours de laisser retomber en bas ceux qu’elle aurait un instant réussi à élever. Enfin ils ont résumé leurs doctrines dans une formule qui a fait fortune par sa brièveté et qui est passée presque à l’état d’axiome dans une portion du monde économique : Les riches deviennent chaque jour plus riches et les pauvres chaque jour plus pauvres.

A ces affirmations peu encourageantes l’école optimiste oppose, au contraire, une imperturbable confiance dans le progrès des sociétés. Le chef de cette école est, en France du moins, un très brillant, très savant, très incisif écrivain dont le nom est bien connu de tons les lecteurs de la Revue, M. Paul Leroy-Beaulieu. Dans un livre rempli de faits et d’idées sur la répartition des richesses, qu’il a publié récemment, M. Leroy-Beaulieu s’est efforcé de démontrer que le paupérisme diminue, que l’écart entre les fortunes va en s’abaissant et que la tendance à une moindre inégalité des conditions sera la loi du développement futur des sociétés. Il appuie cette démonstration sur des faits incontestables, sur l’élévation du taux des salaires, sur l’abaissement du prix de certains objets de consommation, sur la diminution de l’intérêt de l’argent, sur la dépréciation de la grande propriété foncière et sur une foule d’autres considérations qui seraient trop longues à énumérer. Aussi conclut-il, à l’inverse des économistes allemands, que la question sociale se résoudra graduellement et d’elle-même (en tant, ajoute-t-il prudemment, qu’elle est soluble) par l’action des grandes causes économiques qui sont en travail depuis quelques années.

Enfin il existe une troisième école, celle des adeptes de la réforme sociale, qui marchent sous la bannière de M. Le Play et dont la doctrine a été exposée tout récemment dans un livre de M. Charles Périn, professeur à l’université de Louvain [2]. Tout en voulant mal de mort à l’économie politique moderne, que M. Charles Périn appelle une science sensualiste, utilitaire et libérale, ceux-ci sont d’accord avec certains économistes pour juger sévèrement la société contemporaine et pour décrire son organisation sous les plus noires couleur. Seulement, d’après eux, c’est la société elle-même qui est responsable de ses propres maux, c’est la révolution française qui en est la cause, et il ne tiendrait qu’à la France d’y échapper en revenant au régime du Décalogue éternel et de la Coutume des ancêtres, sans quoi, elle est perdue. On voit qu’entre les doctrines des trois écoles l’opposition est aussi complète que possible et que je n’avais pas tort de parler tout à l’heure de l’anarchie qui règne dans les hautes régions de la science.

On comprendra qu’en présence de cette anarchie, quelqu’un qui n’a point l’honneur d’être économiste ne se hasarde pas à donner son opinion dans une question aussi controversée. Le but que je me propose est beaucoup plus modeste. Je voudrais tracer une monographie patiente, consciencieuse, exacte autant qu’il dépendra de moi, de la misère parisienne, en décrire les aspects, en rechercher les causes, non point les causes abstraites et cachées, qu’il convient peut-être de reléguer dans le domaine de l’inconnaissable (pour emprunter une expression au langage de la philosophie positive), mais les causes concrètes et patentes. Ce sera tout au plus si, chemin faisant, je m’enhardirai parfois à indiquer quelles conclusions on pourrait, suivant moi, tirer, au point de vue théorique, des faits que nous aurons étudiés. Peut-être, je dois cependant l’avouer, l’ambition de fournir quelques argumens nouveaux aux partisans ou aux adversaires de l’optimisme économique n’aurait-elle pas suffi à m’engager dans une série d’études qui ne laissent pas de présenter, comme on le verra, quelques difficultés et quelques rebuts. Il m’a fallu encore l’espérance que ces études pourraient être de quelque utilité. Je ne suis pas disposé à m’exagérer le bien que peut faire un article ou même un livre et je tiens que la plus modeste œuvre de bienfaisance, poursuivie avec persévérance, en fait cent fois davantage. Mais l’organisation de l’assistance publique et l’exercice de la charité privée dans une grande ville soulèvent inévitablement certaines questions théoriques qu’il n’est pas sans intérêt de discuter, et, d’un autre côté, dans une société riche, animée, nécessairement un peu oublieuse comme la nôtre, la publicité donnée à certaines misères peut contribuer à les guérir en provoquant à les soulager. Enfin si, comme certains symptômes donnent à le penser, le spectacle politique dont nous sommes témoins n’est pas le résultat d’un accident, mais le début d’un ordre social nouveau, si nous assistons à l’avènement d’un quatrième état destiné à remplacer ce pauvre tiers-état qui se plaignait à tort de n’être rien et qui croyait si naïvement pouvoir être tout, n’y a-t-il pas un certain intérêt à rechercher dans quelles conditions vivent quelques-uns de nos nouveaux maîtres, et si, sous ce sceptre de nouvelle forme, leur condition s’aggrave ou s’améliore. Ce sont ces diverses considérations qui m’ont déterminé à entreprendre un travail dont la longueur et les tristesses ne décourageront pas, je l’espère, la patience de mes lecteurs.


I

Quel est à Paris le nombre approximatif des indigens ? Je dis approximatif, car en cette matière il n’est possible d’arriver à rien qui soit d’une précision absolue. La principale difficulté qu’on rencontre est celle de tomber d’accord sur le sens du mot indigent. Ce serait, au point de vue de la sollicitude que doit nous inspirer le sort de nos semblables, l’entendre d’une façon bien restreinte que de désigner par ce mot ceux-là seuls qui sont obligés d’avoir habituellement recours aux secours de la charité publique ou privée. Ne faut-il pas remonter à l’étymologie du mot (indigere, manquer) et considérer comme indigent celui qui manque de certaines conditions que nous regardons comme indispensables au plus modeste bien-être ; celui dont la famille est entassée dans un appartement plus ou moins obscur et malsain ; celui qui est obligé de se contenter d’une nourriture monotone, grossière et presque insuffisante ; celui qui ne peut prélever sur son gain journalier la somme nécessaire pour assurer la dignité de sa vieillesse ; celui enfin auquel un travail incessant ne permet pas de goûter ces momens de loisir qui sont indispensables au repos de l’esprit et à l’épanouissement du cœur ? Ainsi entendue (et cependant ce ne sont point là des exigences déraisonnables), l’indigence à Paris s’appelle légion, et il serait absolument chimérique de prétendre en dénombrer les bataillons. Aussi ne faut-il pas s’étonner que la privation de ces conditions générales du bien-être que je viens d’énumérer paraisse difficilement supportable à ceux qui y sont habituellement condamnés, ni s’indigner trop fort de ces aspirations assez matérielles vers un état meilleur qui travaillent si fort aujourd’hui les couches de la population parisienne.

Prenons maintenant l’indigence au sens concret qu’on lui attribue généralement, c’est-à-dire comme désignant la condition de ceux qui ne peuvent pas faire face à leurs dépenses obligatoires sans avoir recours à la charité publique ou privée. Arriverons-nous de ce côté à quelque résultat positif ? En aucune façon. Il est relativement assez facile d’établir le nombre de ceux qui reçoivent les secours de la charité publique, mais si l’on voulait y ajouter le nombre de ceux qui reçoivent les secours de la charité privée, on viendrait se heurter à deux difficultés insurmontables. La première serait la rareté et l’insuffisance des statistiques tenues par les sociétés charitables ; la seconde, le grand nombre des doubles emplois, car il y a peu ou point de cliens de la charité publique qui ne puisent aussi dans la bourse de la charité privée. Si l’on veut procéder par chiffres, on en est donc réduit à étudier ceux que fournissent les comptes de la charité publique. Ici les documens statistiques abondent et sont remplis d’intérêt. Mais il ne faut pas oublier qu’ils ne donnent qu’une idée très incomplète de la misère à Paris, puisqu’ils ne comprennent pas tous ceux que secourt la charité privée, sans parler de ceux qu’elle ne secourt pas et dont on a dit dans un beau vers :

……. la misère profonde
Est celle qu’on promène en gants blancs par le monde.

Misère assez rare, il est vrai, car le monde, qui n’est pas tendre à la pauvreté, ne prodigue guère ses invitations à ceux qui n’ont pas le moyen de changer souvent de gants blancs. Sans essayer donc de parler de ce qui nous échappe, prenons les chiffrés de la charité officielle et voyons ce qu’ils vont nous apprendre.

Le projet de budget de l’assistance publique pour 1881, établi d’après les données de l’année précédente, évalue au chiffre total de 354,812 le nombre des indigens de toute catégorie aux besoins desquels ce budget est dans l’obligation de pourvoir. Pour ne pas trop nous effrayer de ce chiffre énorme, hâtons-nous d’en décomposer les élémens et d’indiquer les réductions qu’il convient de lui faire subir si l’on veut arriver à une évaluation approximative de la misère. Remarquons d’abord que les enfans assistés y figurent pour 28,000. Or, bien que l’abandon des enfans soit souvent un résultat de la misère, cependant les enfans qui sont placés hors Paris ou qui reçoivent dans leur famille des secours destinés surtout à prévenir leur abandon, ne sauraient, au point de vue qui nous occupe, figurer dans la statistique de la misère parisienne. Les 326,812 restant se décomposent en deux grandes catégories : les indigens secourus à domicile, au nombre de 201,100, et les indigens traités ou entretenus dans les hôpitaux ou hospices, au nombre de 125,712. Mais ces chiffres présentent inévitablement des doubles emplois et ne répondent pas à autant d’individualités distinctes. En effet, parmi les malades admis dans les hôpitaux figurent un nombre plus ou moins grand d’indigens qui étaient déjà, secourus à domicile. Le chiffre des admissions dans les hôpitaux n’est pas, au reste, un critérium auquel il faille s’attacher beaucoup dans l’évaluation de la misère, ces admissions subissant surtout l’influence de l’état sanitaire général et des épidémies. La même observation s’applique aux 38,000 malades qui figurent parmi les 201, 100 indigens secourus à domicile ; quant aux 15,000 accouchées qui y figurent également, le secours momentané qu’elles reçoivent ne doit pas toutes les faire classer dans l’indigence habituelle. Restent les indigens inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance et les nécessiteux momentanément secourus, Un mot sur ces deux catégories et sur la façon dont leur décompte s’établit.

La visite et l’assistance des indigens à domicile sont à Paris (comme au reste dans toute la France) confiées en principe aux bureaux de bienfaisance. Il existe un bureau par arrondissement, et chacun de ces bureaux arrête chaque année, au mois de décembre, la liste des indigens de l’arrondissement. Tous les trois ans, la liste ainsi arrêtée est révisée par les contrôleurs de l’assistance publique, qui s’assurent de la régularité des inscriptions, et le recrutement de la population indigente par arrondissement ainsi arrêté sert de base, pendant une nouvelle période de trois années, à la répartition de la somme que l’assistance publique distribue chaque année entre les vingt bureaux de bienfaisance de la ville de Paris, au prorata du nombre des indigens inscrits sur leur contrôle. Cette inscription n’est point arbitraire. Elle est, au contraire, soumise à certaines règles assez étroites, qu’il est indispensable de faire connaître. Les secours distribués par les bureaux de bienfaisance sont divisés en secours ordinaires ou annuels et secours extraordinaires ou temporaires, Sont admis aux secours annuels les aveugles, les paralytiques, les cancérés, les infirmes et les vieillards ayant accompli leur soixante-quatorzième année ; aux secours temporaires les blessés, les malades, les femmes en couche ou les nourrices ayant d’autres enfans à soutenir, ou se trouvant sans aucun moyen d’existence, les enfans abandonnés, les orphelins, les ménages ayant à leur charge au moins trois enfans au-dessous de quatorze ans accomplis ou deux enfans dont l’un serait atteint d’une infirmité grave [3], les femmes abandonnées, les veufs ou les veuves ayant à leur charge au moins deux enfans au-dessous de quatorze ans, ou un enfant atteint d’une infirmité grave, les veuves ou femmes abandonnées qui, ayant déjà un enfant au-dessous de quatorze ans, sont enceintes ; enfin les personnes qui se trouvent dans les cas extraordinaires et imprévus.

Si je n’ai pas hésité, malgré ce qu’elle a d’aride, à reproduire cette nomenclature tirée d’un règlement administratif de 1879, c’est pour montrer combien les prévisions en sont minutieuses et étendues. L’idée qui a présidé à ce règlement (dont les dispositions principales sont, au reste, de date très ancienne), c’est qu’un individu ou un ménage valide doit pouvoir subvenir sur les seules ressources de son travail à ses besoins et à celui de deux enfans. En principe, la règle est juste ; mais en pratique, l’expérience a contraint de reconnaître qu’il se présente annuellement un certain nombre de demandes de secours auxquelles la fixité de cette règle ne permet pas de faire droit et qu’il y aurait cependant inhumanité à rejeter complètement. Pour faire face à ces demandes, l’administration s’est réservé sur le montant du crédit qui est annuellement alloué au service des secours à domicile une certaine somme qu’elle distribue directement, après enquête faite par ses visiteurs sur la situation de ceux qui s’adressent à elles. C’est cette seconde catégorie qui est désignée administrativement sous le nom de nécessiteux momentanément secourus. Le mot momentanément est-il bien exact ? Je ne le crois pas. Suivant une définition humoristique que j’ai recueillie de la bouche d’un haut fonctionnaire de l’assistance publique, les nécessiteux sont des aspirans à l’indigence. En réalité, ce ne sont pas des individus atteints à l’improviste d’une infortune à laquelle il faut venir en aide ; ce sont des indigens non moins misérables que les autres, qui ne fatiguent pas moins souvent la charité publique de leurs demandes. Il serait très intéressant d’établir parmi les cliens de la charité une distinction entre les indigens d’habitude et les indigens par accident. A vrai dire, l’art et le but de la charité devraient être d’empêcher l’indigent par accident de devenir un indigent d’habitude, de même que le but de la science pénitentiaire (puisque science aussi elle prétend être) devrait être de ne pas faire du criminel d’accident un criminel d’habitude. Mais si l’on voulait traduire cette distinction par des chiffres, il faudrait sans nul doute ranger les nécessiteux momentanément secourus dans la même catégorie que les indigens inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance. Le projet de budget de l’assistance publique évalue les premiers à 28,000 et les seconds à 120,000. Mais le dernier recensement de la population indigente qui va être bientôt publié en fixe le nombre à 123,735, ce qui porte à 151,000 en nombre rond le chiffre des indigens d’habitude qui sont secourus à Paris par la charité publique.

151,000 individus habituellement voués à l’indigence pour une population d’environ 2 millions d’habitans ! est-ce beaucoup, est-ce peu ? C’est beaucoup sans doute, doit-on dire, quand on songe que cela signifie 151,000 individus que nous coudoyons tous les jours, à côté desquels nous passons inattentifs, indifférens, qui souffrent dans leur corps et qui sont abaissés dans leur âme par cette vie toujours dégradante de la misère, qui ont vécu sans joie, qui mourront pour la plupart sans espérance dans la nuit intellectuelle et morale où ils auront vécu. En tout cas, c’est trop, c’est toujours trop. Mais on aurait peut-être le droit de répondre que c’est peu si la statistique internationale établissait que les grandes agglomérations urbaines des autres pays européens comptent une proportion d’indigens non moins élevée, ou bien qu’à Paris le nombre des indigens, eu égard à la population, était autrefois plus considérable. Il y a donc là, quelle que soit l’aridité des rapprochemens de chiffres, un double point de comparaison auquel il est nécessaire, pour se faire une idée exacte des choses, de s’arrêter un instant.

Rien ne serait plus instructif qu’une étude comparative du paupérisme dans les différentes capitales de l’Europe. Mais, pour que cette étude fût possible, la première condition serait que les principales nations étrangères commençassent par établir le dénombrement de leur population indigente. Or tandis que la statistique internationale abonde en renseignemens sur les finances, sur le commerce, sur l’instruction, sur la criminalité même, elle est muette sur le compte de l’indigence. Rien n’est facile comme de savoir pour chaque pays le nombre de kilomètres de chemins de fer, celui des illettrés et celui des voleurs. Mais celui des indigens, qui ne serait pas le moins intéressant, demeure un mystère. il n’y a qu’un pays qui fasse exception à cette règle, c’est l’Angleterre. Encore le soin avec lequel la statistique des indigens est dressée en Angleterre est-il expliqué par cette considération que la question du paupérisme est aussi une question de finances, puisque la charge imposée aux contribuables est en raison directe du nombre des pauvres inscrits. En effet, dans notre époque positive, il n’y a rien qui excite la sollicitude comme les questions de finances. Profitons donc de cette bonne fortune pour établir au moins une comparaison entre la proportion du paupérisme à Londres et celle du paupérisme à Paris.

Le résultat de cette comparaison surprendra peut-être, je le dis à l’avance, quelques-uns de mes lecteurs. S’il y a en effet, en France, une croyance accréditée, c’est que l’Angleterre en général, et en particulier la ville de Londres, est rongée par le paupérisme. Notre pays, après avoir mis autrefois sa gloire dans sa suprématie militaire, l’a mise aujourd’hui dans sa richesse. Le bourgeois de Paris aimait autrefois à se dire, au coin de son feu, que la nation française était la plus brave du monde ; il aime aujourd’hui à se dire qu’elle est la plus riche, et il n’a peut-être pas tort s’il entend par là celle où l’aisance est le plus répandue et où se rencontrent le plus, sinon de grandes, du moins de moyennes fortunes. Mais quelques chiffres vont montrer que le nombre des pauvres proprement dits, c’est-à-dire de ceux qui vivent de la charité publique, n’est pas plus considérable à Londres qu’à Paris et que, chez nos voisins, un singulier changement s’est opéré depuis qu’il y a un peu plus de trente ans M. Léon Faucher écrivait ici même ses tristes descriptions des quartiers pauvres de Londres. En France, tout le monde est resté sur le souvenir de ces études, et les Anglais eux-mêmes, toujours soucieux des imperfections de leur état social, n’ont pas mis en lumière les progrès réalisés par eux autant peut-être qu’ils auraient eu le droit de le faire.

Pour établir les chiffres comparatifs du paupérisme à Londres autrefois et aujourd’hui, il n’est pas possible de remonter jusqu’au temps où Léon Faucher préparait ses travaux. Le périmètre de la ville de Londres s’est depuis lors agrandi de plusieurs paroisses qui n’y étaient pas encore comprises, ce qui ôterait toute justesse à la comparaison. Le point de départ le plus lointain qu’il soit possible de prendre est l’année 1861. En cette année, la population de la ville de Londres s’élevait à 2,802,367 habitans et le nombre des indigens à 103,936. La somme dépensée en secours publics cette même année s’élevait à 832,153 livres sterling. Franchissons maintenant une période de dix années. La population s’est augmentée ; elle atteint 3,254,260 habitans, mais le chiffre des indigens a augmenté aussi, il atteint 166,928. Il est vrai que cette année 1871 fut par tous pays une année spécialement calamiteuse, le contre-coup de la guerre s’étant fait sentir dans toute l’Europe. Aussi la diminution du paupérisme va-t-elle être rapide. Trois ans après, en 1874, le chiffre des indigens n’est plus que de 118,366. En 1879, il ne dépasse pas 98,679. Enfin, en 1880, il se relève à 105,998, ce qui, pour une population de 3,254,260, donne une proportion de 3.07 indigens sur 100 habitans [4]. Encore faut-il tenir compte de ce fait que le dernier recensement de la population de Londres date de 1871 et qu’il n’est pas téméraire d’en évaluer maintenant le total ; d’après l’augmentation normale et constante, à 3,500,000. On se souvient que nous avons constaté à Paris un chiure de 151,000 indigens pour une population d’environ 2 millions d’habitans. A supposer même que j’aie eu tort de comprendre les nécessiteux momentanément secourus au nombre des indigens habituels et qu’il faille s’en tenir aux indigens inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance, on aurait encore, d’après le dernier recensement, 123,735 indigens pour 1,988,906 habitans, soit une proportion de 6.25 indigens pour 100 habitans. Que devient, en présence de ces chiffres précis, indiscutables, la légende du paupérisme à Londres ?

Il convient cependant, pour serrer la question d’aussi près que possible, de faire une double observation. La première, c’est que les listes d’indigens à Paris et à Londres ne sont pas dressées de la même manière. Tandis qu’à Paris l’inscription s’opère, ainsi que nous l’avons vu, d’après des règles fixes, à Londres elle est laissée à l’appréciation du bureau des administrateurs (board of guardians) de chaque workhouse ; de sorte que telle famille d’indigens qui serait admise aux secours publics à Paris pourrait, à la rigueur, se les voir refuser à Londres. Mais ce n’est pas, en tout cas, un resserrement dans les libéralités de la charité publique qui a amené la réduction du nombre des indigens inscrits, puisque la somme distribuée d’après les comptes de la dernière année financière s’est élevée à 1,806,637 livres sterling, soit un million de plus qu’en 1861 [5]. Toutefois je devais faire cette première observation, car, pour que les comparaisons de chiffres aient une valeur absolue, il faut qu’ils soient établis identiquement de la même manière. La seconde observation, c’est qu’en cette matière les chiffres ne sont pas tout, et qu’à côté du chiffre il faut aussi, si j’ose ainsi parler, apprécier la qualité de la misère. Or il est certain qu’à Londres, les victimes de la misère paraissent atteintes plus profondément qu’à Paris. Quelle qu’en soit la cause, le pauvre et surtout la pauvresse de Londres, cet être dont le roman, le théâtre et la peinture se sont emparés, est plus dégradé d’aspect, de mœurs, de sentimens qu’il ne l’est à Paris. Quiconque a visité Londres conserve sur ce point des impressions contre lesquelles aucune statistique ne saurait prévaloir. Mais, laissant de côté toute idée de comparaison, cette diminution du paupérisme à Londres n’en est pas moins un fait très remarquable. La même décroissance est observée au reste dans toute l’Angleterre. En 1849, la population de l’Angleterre était de 17,534,000 habitans, et le chiffre des pauvres atteignait à 1,088, 659 habitans, soit environ 6 pour 100. Vingt-deux ans plus tard, en 1871, année où cependant la misère a été très grande partout, tandis que la population s’élevait à 22,704,108, le nombre des indigens ne dépassait pas 1,037,360, soit de 4.6 pour 100. En France, durant cette même année, 1,608,129 indigens étaient (d’après un document unique) [6] inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance de 13,343 communes comprenant 21,931,881 habitans. Enfin, en 1879, dernière année dont les résultats statistiques aient été publiés en Angleterre, tandis que la population atteignait le chiffre de 25,160,000 habitans, celui des indigens s’abaissait à 765,455, soit environ 3 pour 100. Ainsi, en résumé, la proportion du paupérisme à la population est descendue, en trente années, de 6, à 3 pour 100, c’est-à-dire qu’elle a diminué de moitié. C’est là un résultat dont nos voisins ont d’autant plus le droit de tirer honneur que cette diminution de paupérisme n’est pas due seulement à l’augmentation générale de la richesse, mais aussi à des habitudes plus grandes de tempérance, d’épargne introduites dans la classe ouvrière, et surtout à une distribution plus judicieuse des secours publics, dont l’abus entretenait la misère qu’elle avait pour but de combattre. Ainsi, tandis que les grands maîtres de la sociologie n’ont rien découvert, faute peut-être d’avoir cherché, comme remède au paupérisme, de modestes administrateurs de paroisses ont contribué, en trente ans, à le réduire de moitié, et je ne puis m’empêcher de penser qu’ils ont rendu peut-être un plus grand service à leur pays que M. Herbert Spencer et toute son école.

Laissons maintenant de côté toute idée de comparaison et recherchons si la misère augmente ou diminue à Paris depuis un certain nombre d’années. C’est là, pourrait-on croire, une question de fait sur laquelle on doit aisément tomber d’accord et dont, en tout cas, on devrait chercher la solution avec le désir de constater que la misère diminue. Mais il n’en va point ainsi depuis que la politique s’en est mêlée ; et les uns (je n’ai besoin de désigner personne) prétendent que la misère était pi us grande sous l’empire, les autres qu’elle est plus grande sous la république. Voyons qui a raison et qui a tort. Le dernier recensement opéré en 1869, d’après les contrôlée des bureaux de bienfaisance, donnait 111,357 indigens pour une population de 1,799, 980 habitans. Celui de 1874 donnait 113,733 indigens pour une population de 1,818,710 habitans, ce qui donne une proportion de 1 indigent sur 15.09 habitans ; celui de 1877, 113,317 indigens sur 1,983,806 habitans, soit 1 indigent sur 17.55 habitans ; enfin, celui tout récent de 1880, donne, ainsi que je l’ai déjà dit, 123,735 indigens, soit un indigent sur 16.07. On voit que le chiffre de la misère, après avoir légèrement fléchi, a augmenté de nouveau depuis trois ans. Mais il ne faut pas oublier que le recensement quinquennal de la population, qui sera opéré en 1881, indiquera probablement une augmentation qui portera le nombre des habitans sensiblement au dessus de deux millions ; de sorte que, si on se reporte à la dernière année de l’empire, on reste dans la vérité en disant que, depuis douze ans, la misère n’a ni augmenté ni diminué dans Paris par rapport à la population et qu’elle demeure à l’état stationnaire. Je le regrette sincèrement pour ceux qui, en politique, aiment à tirer argument de tout, mais en soi-même je ne saurais parvenir à m’en affliger.

Quelle est maintenant la conclusion que, de ce fait, tout local et partiel, il est vrai, on serait en droit de tirer, dans la grande querelle qui s’agite entre les optimistes et les pessimistes de l’économie politique ? Il me semble que ce fait ne vient à l’appui ni des uns ni des autres. Nous assistons, en effet, depuis dix ans à un développement prodigieux de la prospérité publique. La passion que la politique introduit dans toutes les questions peut seule mettre en doute cette réalité dans un pays où les impôts de consommation donnent des plus-values qui dépassent toute prévision, où le montant des dépôts faits aux caisses d’épargne s’accroît d’année en année, où les chemins de fer sont encombrés des produits qu’ils ont à transporter au point de pouvoir à peine suffire aux exigences de leur trafic, où les valeurs de placement les plus sérieuses se capitalisent à des taux qui relèguent au rang des souvenirs l’intérêt classique de 5 pour 100. Ceux-là même qui ont mis à contester cette prospérité une honorable ardeur en sont réduits à dire aujourd’hui qu’elle est trompeuse, ce qui est parfaitement vrai, comme il est vrai aussi qu’ici-bas tout est vanité. Cette augmentation de la richesse publique est sans doute générale par toute la France, mais en présence des souffrances non moins incontestables de l’agriculture dans certains départemens plus particulièrement éprouvés par les mauvaises récoltes ou par le phylloxéra, on peut affirmer que ce sont les grandes villes qui en ont pris la meilleure part, et Paris en particulier. Ce résultat est attesté à Paris par des faits caractéristiques ; la hausse du prix des terrains, l’élévation des loyers et l’augmentation des produits de l’octroi coïncidant (car c’est là une vérification qu’il faut toujours faire) avec l’augmentation des dépôts à la caisse d’épargne qui, d’une année à l’autre, se sont élevés de 10 millions. Or cette augmentation de la richesse publique a été sans influence aucune, dans un sens ou dans l’autre, sur le paupérisme, qui n’a ni augmenté ni diminué. Il n’y aurait donc heureusement rien de vrai dans cette triste formule : Les riches deviennent chaque jour plus riches et les pauvres chaque jour plus pauvres, puisque le développement de la richesse à Paris n’a point amené un accroissement proportionnel du paupérisme. Mais, par contre, si le jeu naturel des lois économiques qui préside à la distribution des richesses devait résoudre (même graduellement et en tant qu’elle est soluble) la question sociale, et si une beaucoup moins grande inégalité des conditions devait caractériser notre développement futur, ne serait-il point temps que la société se mît en marche vers cette solution bénigne et quelques symptômes favorables ne devraient-ils pas faire pressentir cet état bienheureux ? On a vu qu’il n’en est rien et qu’à Paris du moins, le paupérisme ne diminue ni n’augmente. Serait-il téméraire et précipité d’en conclure que dans les sociétés complexes comme la nôtre, où la propriété n’atteint à peu près son maximum de division et l’organisation industrielle son maximum de perfectionnement, il y a comme un stock irréductible de paupérisme sur lequel le développement de la richesse publique cesse d’avoir action ? Faudrait-il, opposant formule à formule, aller jusqu’à dire, malgré ce que l’assertion présente au premier abord de contradictoire, qu’au-delà d’un certain degré de division des fortunes, l’accroissement de la richesse est sans influence sur la diminution du paupérisme ? C’est là une simple question que je me permets de poser pour le moment aux économistes de profession, avec les ménagemens qu’on doit à cette race non moins irritable que celle des poètes. Peut-être aurai-je occasion d’y revenir en montrant quelles sont à Paris les causes de la misère et en recherchant si ces causes n’ont pas par elles-mêmes quelque chose de permanent et d’indestructible.


II

La population indigente que nous venons de dénombrer se répartit, comme on peut penser, d’une façon tout à fait inégale entre les divers arrondissemens de Paris. Cette inégalité, qui est inévitable, tend de plus en plus à s’accroître et devient pour la répartition des secours une difficulté chaque jour plus grande, les arrondissemens qui sont les plus chargés de misère étant aussi ceux qui ont le moins de ressources charitables. A ne considérer que les chiffres bruts, celui de tous les arrondissemens de Paris qui paraît le plus misérable, c’est le XIe, dont la mairie est située boulevard Voltaire et qui s’étend depuis la rue du Temple jusqu’à la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Le nombre des indigens recensés dans cet arrondissement s’élève à 14,491. Viendraient ensuite le XXe, c’est-à-dire Charonne, Belleville et Ménilmontant, avec 12,838 indigens ; le XVIIIe c’est-à-dire Montmartre, avec 12,089 indigens ; le XIXe, c’est-à-dire la Villette, avec 10,810 indigens ; le XIIIe, c’est-à-dire les Gobelins, avec 10,745 indigens, et le Ve, c’est-à-dire le Panthéon, avec 7,170 indigens. Mais si l’on considère la relation du nombre des indigens avec la population, la situation change un peu. Le plus misérable est alors le XIIIe avec 1 indigent sur 6.71 habitans ; viennent ensuite le XXe, avec 1 indigent sur 7.79 habitans ; le XIXe avec 1 indigent sur 9.09 habitans ; le XVe (arrondissement de Vaugirard), avec 1 indigent sur 11.43 habitans ; le XIVe (arrondissement de l’Observatoire), avec 1 indigent sur 12.29 habitans. Le XIe arrondissement, qui tout à l’heure occupait le premier rang, n’occupe plus que le sixième ; le Ve arrondissement vient le neuvième. Quant à l’arrondissement qui compte le moins de pauvres, je n’étonnerai personne en disant que c’est l’arrondissement de l’Opéra, qui ne compte que 1 indigent sur 49.08 habitans.

Pour quiconque connaît un peu la topographie de Paris, les renseignemens si sommaires que je viens de donner font apparaître un premier fait qui saute tout d’abord aux yeux, c’est que la misère tend de plus en plus à quitter le centre de Paris pour affluer à la circonférence. L’ancien Paris, celui qui ne comprenait autrefois que douze arrondissemens, est aujourd’hui environné d’une ceinture de misère qui l’enveloppe de toutes parts et qui occupe tout l’espace compris entre les anciens boulevards extérieurs et les fortifications. Il ne serait point juste de rendre uniquement responsable de ce déplacement les percemens qui ont été entrepris sous l’empire à travers les quartiers populeux de la vieille ville. Il y a dans cette tendance de la misère à se porter du centre à la circonférence un fait constant et facilement explicable par l’élévation inévitable du prix des loyers dans les quartiers commerçans ou luxueux. Mais on ne peut nier que ces percemens n’aient accéléré le mouvement un peu plus qu’il n’était désirable et que le bien qu’ils ont produit n’ait été compensé par un mal. Sans doute, lorsque l’ouvrier laborieux et aisé a fini sa journée, il est bon et sain pour lui de trouver, à quelques pas de la petite rue où il demeure, soit un boulevard bien éclairé, où il pourra se promener gaîment, soit un square planté d’arbres, où, assis sur un banc avec sa femme, il pourra surveiller les jeux de ses enfans. Mais pour celui qui aura cherché à obtenir une diminution de 50 francs sur son loyer en émigrant loin de l’endroit où il avait l’habitude de travailler, sur les hauteurs de Ménilmontant ou dans la plaine de Grenelle, pour celui-là le bien incontestable qu’a fait la transformation de Paris est singulièrement perdu. S’il est logé à moins de frais et dans des conditions plus hygiéniques, en revanche la distance qu’il a souvent à parcourir pour se rendre à son travail représente pour lui un surcroît de dépenses ou de fatigues. Un temps trop long s’est même écoulé avant qu’on songeât à mettre à sa disposition des moyens plus rapides et plus économiques de transports en créant ces lignes de tramways dont se plaignent si fort les gens accoutumés à circuler dans leurs propres voitures, mais qu’il est vraiment difficile de leur sacrifier. Cet émigré d’un nouveau genre tombe-t-il dans l’indigence qu’il côtoie sans cesse, les secours publics sont plus rares dans le nouvel arrondissement qu’il habite et plus parcimonieusement distribués. Les secours de la charité privée, qui partent presque tous du centre, y arrivent plus lentement et plus difficilement. En assainissant les quartiers pauvres du vieux Paris, on n’a donc pas plus supprimé la misère (au reste on n’a jamais eu cette prétention) qu’on n’a supprimé le bagne en le transportant de Toulon à l’île Nou. On l’a seulement éloignée de nos regards et, malheureusement, peut-être un peu aussi de nos préoccupations.

Ce qui achève de montrer que cette expulsion de la misère a lieu en vertu d’une sorte de force centrifuge dont la transformation de Paris a pu accélérer le mouvement, mais qu’elle n’a pas créée, c’est que cette émigration continue et déborde les fortifications. Cette première ceinture de misère qui environne l’ancien Paris sera bientôt enveloppée elle-même par une seconde qui envahira toute la portion de la banlieue contiguë au mur d’enceinte, La charité privée, toujours active, avait fondé, il y a quelques années, l’œuvre des faubourgs, qui a rendu de grands services avant que les villages où elle opérait fussent englobés dans l’enceinte de Paris et qui en rend encore. Bientôt il sera nécessaire qu’elle fonde une œuvre de la banlieue, et l’entreprise pour être difficile n’en sera que plus digne de ses efforts. La misère gagne en effet dans la banlieue et y fait en quelque sorte la tache d’huile. Elle s’est installée d’abord dans la plaine Saint-Denis, cette plaine hideuse et empestée, justement chère aux descriptions des naturalistes, avec ses chemins de gravats semés de tessons de bouteilles, ses jardins de légumes arrosés de purin, ses tas de fumier et ses linges sales suspendus à des cordes. D’un côté, elle dispute aux petits rentiers les villages de Clichy et de Levallois, qui sont aujourd’hui habités en partie par une population dangereuse autant que misérable. De l’autre, elle a envahi ces hameaux qui avaient autrefois dans l’imagination populaire renom de poésie et de joyeuseté, Romainville, les Lilas, les Prés-Saint-Gervais. Depuis longtemps elle s’étale dans les localités maussades de la rive gauche qui ont nom Gentilly, Montrouge, Malakof, la Californie, et n’était qu’elle respecte encore ces jolis villages situés sur les bords de la Marne et de la Seine, où les bourgeois de Paris viennent encore avec tant de délices pêcher à la ligne et manger de la friture, l’investissement serait complet. Dans cette région mal habitée on déporte les établissemens insalubres et les candidats néo-calédoniens. Il est question de fermer quelques-uns des premiers, mais il sera plus difficile de la débarrasser des seconds, qui naguère y ont remporté leur première, victoire. Vienne, ce qu’à Dieu ne plaise, une nouvelle épopée parisienne, comme celle de la commune, et ces villages de la banlieue disputeront certainement à Belleville et à Montmartre l’honneur d’y jouer un rôle, de même que Belleville et Montmartre ont enlevé le sceptre de la révolution au quartier Saint-Merri et au faubourg Saint-Antoine, devenus presque des quartiers bourgeois. Sans insister sur ce noir pronostic, on peut dire cependant qu’il y a dans l’existence de cette population flottante, misérable, aigrie, qui vient se grossir de tout le rebut, de tout le vomissement de Paris, un sujet de préoccupation constante pour l’autorité publique, à la surveillance de laquelle elle échappe, et que cette préoccupation devra un jour ou l’autre gagner aussi la charité.

La promenade à travers les royaumes de la misère, que je voudrais demander à mes lecteurs de parcourir avec moi, ne nous entraînera cependant pas aussi loin. Le terrain où je voudrais leur servir de guide est déjà assez vaste, et je n’essaierai même pas de les conduire à travers les vingt arrondissemens de Paris, car ils finiraient par trouver avec raison que les aspects de la pauvreté se ressemblent à peu près partout. Cependant, depuis la transformation apportée dans les conditions d’existence de la population indigente par les percemens dont j’ai parlé, on peut dire qu’il y a aujourd’hui dans Paris deux misères, la vieille et la nouvelle : la vieille qui se cache et s’entasse dans les maisons à six- étages au centre de la ville ; la nouvelle qui s’étale et pullule dans les quartiers excentriques. Ces deux misères sont assez différentes d’aspect, presque de mœurs, et je voudrais les étudier toutes les deux sur le vif. Pour étudier la vieille misère, je pourrais être tenté de choisir ces quartiers du vieux Paris situés sur la rive droite de la Seine, à l’intérieur de l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, qui après avoir été le théâtre des drames et des crimes du moyen âge ont été témoins des élégances du XVIIe siècle et des désordres du XVIIIe ; les quartiers de la cour des Miracles, de la porte Barbette, près de laquelle fut assassiné le duc d’Orléans, de la rue des Lions-Saint-Paul, où demeurait Mme de Sévigné, de la rue Quincampoix, où Law avait établi sa maison de banque. Sous le premier empire et la restauration, ces quartiers étaient devenus la résidence de ce monde des gros commerçans si bien mis en scène par Balzac, les Birotteau, les Matifat, les Grevel, les Popinot, et autres habitans de la rue des Bourdonnais ou de la cour Batave. Aujourd’hui, bien qu’ils soient surtout habités par ce qu’on pourrait appeler le demi-peuple, petits boutiquiers et ouvriers en chambre, cependant la misère y a aussi élu domicile. On y trouve des ruelles, la rue de Venise (peut-être la plus étroite de Paris), la rue Maubuée, l’impasse Berthaut, la rue du Grenier-sur-l’Eau, dont l’aspect misérable contraste avec celui de quelques vieux hôtels encore debout comme l’hôtel de Soubise, devenu le bâtiment des Archives, et l’hôtel de Luxembourg, qui ouvre sa porte majestueuse dans la petite rue Geoffroy-Lasnier. Mais je préfère choisir une autre région plus anciennement parisienne encore, puisqu’elle fut à la fois le premier lieu de plaisir de nos anciens rois et le premier berceau de la science : je veux parler de celle qui s’étend sur la rive gauche depuis le bord de la Seine jusque sur le plateau qui couronne le sommet de la montagne Sainte-Geneviève, et qui dans la langue administrative s’appelle le Ve arrondissement ou arrondissement du Panthéon.

Les quais, la grande ligne droite du boulevard Saint-Michel, jusqu’au carrefour de l’Observatoire, les boulevards de Port-Royal, de Saint-Marcel et de l’Hôpital jusqu’au Jardin des Plantes forment les limites de cet arrondissement. Au point de vue administratif, il est divisé comme au reste tous les arrondissemens en quatre quartiers. Mais à cette division j’en substituerai une autre qui répond mieux à l’objet de nos études : le quartier des couvens et des écoles et le quartier de la misère. Les couvens et les écoles occupent le sommet du plateau qui couronne la montagne Sainte-Geneviève et les pentes qui s’abaissent vers la Seine. Sur le plateau les couvens dominent. C’est là que, dans des monastères demeurés fameux, comme celui de Port-Royal de Paris, celui des carmélites de la rue Saint-Jacques, dernière retraite de Mlle de la Vallière, les âmes repentantes ou fatiguées venaient, il y a deux siècles, chercher la pénitence ou le repos. Quelques-uns de ces asiles subsistent encore et n’ont fait que changer d’hôtes, comme l’ancien couvent de la Visitation, où les dames de Saint-Michel reçoivent aujourd’hui les jeunes filles que leur confie la préfecture de police. D’autres ont disparu en laissant derrière eux quelques souvenirs de leur nom, comme le couvent des Ursulines, sur l’ancien jardin duquel s’ouvre une rue paisible et recueillie, et celui des Feuillantines, les vertes Feuillantines de Victor Hugo, dont la grande allée où se jouait l’enfance du poète a été remplacée par une large voie nouvelle. D’autres enfin se sont élevés, répondant à ces instincts mystiques que développe de nos jours, chez certaines âmes, le besoin de protester contre l’étroitesse de l’horizon où voudraient nous enfermer les théories de la science. Il n’y a pas bien loin du Muséum d’histoire naturelle au couvent de la rue d’Ulm, où les religieuses de la Réparation, prosternées jour et nuit devant l’autel, demandent pardon à Dieu pour les iniquités des autres. Quant aux collèges, c’est depuis le temps de l’école Sainte-Geneviève, qui fut témoin des luttes d’Abailard et de Guillaume de Champeaux, qu’ils occupent le sommet et les pentes, de la montagne. L’aspect de ce qu’on appelle parfois le pays latin a aussi bien changé depuis vingt ans. Mürger ne s’y reconnaîtrait plus au milieu des rues nouvelles, et il y chercherait vainement la grisette, qui en a été chassée par la galanterie beaucoup plus vénale des cafés dorés et des brasseries du nouveau boulevard Saint-Michel. Mais ce changement est moindre peut-être que celui du quartier de la misère.

La misère enveloppait autrefois comme d’une large ceinture tout le bas de la montagne Sainte-Geneviève. Elle se déroulait le long des quais sur les terrains jadis occupés par le clos des Lias, qui était l’ancien jardin du palais des Thermes, et par les clos de Mauvoisin et de Garlande, dont la rue Galande rappelle encore le nom. Elle s’allongeait derrière les bâtimens de l’Hôtel-Dieu, et, arrêtée par les terrains inhabités de la Halle aux Vins, elle contournait la montagne et remontait le long des pentes abruptes qui aboutissent à Saint-Étienne-du-Mont et à l’ancienne abbaye, occupée depuis par le collège Henri IV. Le centre de tout ce quartier était la place Maubert, cette vieille place populaire dont le nom est une contraction de celui du grand docteur du moyen âge, le maître Albert, et qui a non-seulement sa langue, le français de la place Maubert, mais aussi sa littérature, le théâtre de Cluny reprenant tous les deux ou trois ans, à la grande joie des habitués du quartier, un vieux drame qui est intitulé la Lionne de la place Maubert. La misère trônait à l’aise dans toute cette région ; elle était là chez elle, et il n’y avait guère que la charité qui y pénétrât. Depuis quinze ans, l’aspect de ce quartier a été singulièrement transformé ; le boulevard Saint-Germain l’a en quelque sorte éventré. Passant en plein milieu de la place Maubert, qu’il a presque détruite, il a coupé la misère en deux. Une partie a été rejetée le long de la Seine dans l’étroite bande qui subsiste entre le boulevard et le quai ; l’autre s’est trouvée refoulée vers les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, où les larges percemens de la rue Monge et des voies nouvelles qui sont amorcées de tous les côtés l’ont encore pourchassée. Une haute barrière de maisons en pierre de taille, dont le rez-de-chaussée est occupé par des boutiques et les étages supérieurs habités par des familles de professeurs ou de petits rentiers, sépare aujourd’hui ces deux agglomérations de misère dont l’existence pourrait parfaitement être ignorée de celui qui se bornerait à suivre le boulevard ou la rue Monge. Mais, arrivé à la hauteur des Thermes de Julien ou du Collège de France, engagez-vous dans une de ces petites ruelles qui conduisent du boulevard au quai, et au bout de quelques pas vous pourrez vous croire à cent lieues de toute cette civilisation et de ce progrès apparent. Vous vous trouverez, en effet, au cœur de ce quartier où Eugène Sue avait placé autrefois quelques scènes des Mystères de Paris, dans un dédale de petites rues bordées de hautes maisons où la misère s’entasse, où le vice se réfugie. Le vice, qui malheureusement suit toujours de près la misère, y a ses rendez-vous de prédilection qui jouissent dans le monde interlope d’une certaine réputation. Ce sont, sans parler des maisons mal famées de la rue Maître-Albert (encore un souvenir du grand dominicain) et de la rue Zacharie, le Château-Rouge et le Père-Lunettes. Le Château-Rouge, qu’il ne faut pas confondre avec le brillant Château-Rouge de la chaussée de Clignancourt, est un vaste cabaret situé rue Galande, au fond d’une cour dont la muraille extérieure est peinte couleur sang de bœuf. A la porte stationnent toujours des hommes de mauvaise mine qui regardent d’un air malveillant les intrus. Au dedans, une première salle à boire garnie de tables et de bancs en bois reçoit les buveurs toujours en grand nombre. Une seconde plus obscure sert souvent de dortoir à des femmes avinées qu’il ne fait pas bon troubler dans le sommeil de leur ivresse. Le cabaret du Père-Lunettes est, au contraire, une échoppe située dans une infecte ruelle, la rue aux Anglais, et qui doit son nom trivial à une gigantesque paire de lunettes peinte sur l’enseigne. Un comptoir d’étain où l’on boit debout et devant lequel se pressent les buveurs, une petite arrière-salle réservée aux habitués, où il faut quelques précautions pour pénétrer, voilà tout l’établissement, et l’attrait que les endroits borgnes inspirent toujours à ceux dont la conscience n’est pas bien nette explique seul que la nuit il soit difficile d’y trouver un bout de banc pour s’asseoir.

Quant à la misère, elle habite un peu partout, dans des rues étroites, obscures, tortueuses, dont l’existence est dissimulée par les maisons à hautes façades du boulevard et du quai. Quelques-unes de ces rues attestent leur ancienneté par la vulgarité même de leurs noms : la rue de la Huchette, la rue de la Bûcherie, la rue de la Parcheminerie. D’autres, au contraire, rappellent les plus vieux souvenirs de notre histoire : la rue Saint-Julien-le-Pauvre, qui conduisait à une ancienne basilique souvent visitée par Grégoire de Tours et dédiée au patron des voyageurs en détresse :

Saint Julien,
Qui héberge les chrétiens,

dit une vieille Description de Paris ; la rue du Fouare, où prenaient gîte au moyen âge les étudians qui ne trouvaient point à se loger sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève ; la rue de l’Hôtel-Colbert, où s’ouvre encore la porte cintrée, surmontée d’une plaque de marbre noir, de la vieille demeure habitée par la famille du grand ministre. Toutes ces rues sont bordées de maisons à six ou sept étages, où l’on monte par un escalier tortueux. Quelques-uns des appartemens que contiennent ces maisons prennent jour sur la rue et n’en sont pas beaucoup plus clairs pour cela ; d’autres s’ouvrent sur une cour intérieure ou plutôt sur une sorte de puits au fond duquel le jour ne descend jamais. Ces maisons sont bondées d’habitans (il y en a une rue Galande qui compte jusqu’à cent cinquante locataires) et jamais un appartement ne reste vacant. Elles sont généralement occupées par une population assez paisible d’individus qui, travaillant dans les environs, ne veulent pas se loger trop loin de leur ouvrage : balayeurs de la ville (il y en a toute une colonie dans une maison de la rue de la Parcheminerie), hommes de peine employés sur les quais ou à la Halle aux vins, bien d’autres encore appartenant à ces humbles professions qui n’exigent qu’une certaine dose de vigueur physique et où il n’y a ni avenir ni espérance. Ces pauvres gens s’entassent comme ils peuvent dans des appartemens très exigus, composés généralement d’une pièce qui donne sur la rue et d’une petite cuisine qui s’éclaire par une lucarne sur la cour intérieure ou sur l’escalier. Lorsqu’arrivent les enfans (et ils arrivent toujours en grand nombre), la cuisine devient un dortoir et les enfans couchent par terre sur des matelas. Ces taudis se louent à un prix exorbitant. Il est impossible d’avoir un appartement composé de deux pièces à moins de 250 francs par an. Une seule chambre se paie de 150 à 200 francs, suivant qu’elle est située à un étage plus ou moins élevé de la maison et qu’elle donne sur la rue ou sur la cour. Rue Saint-Julien-le-Pauvre, une chambre où, à deux heures de l’après-midi, il est presque impossible de coudre sans lumière, se loue 160 francs par an ; la moitié d’une mansarde coupée en deux par une cloison où entre le lit et la muraille il n’y a pas place pour deux personnes, 120 francs. Dans une visite assez minutieuse de ces logemens, je n’en ai trouvé que deux dont le prix de location ne dépassât pas 100 francs. L’un était situé au sixième étage d’une maison de la rue de la Huchette ; on y pénétrait non point par une porte, mais par une ouverture basse par laquelle on ne pouvait passer sans se plier en deux. Une fois redressé, on se trouvait, dirai-je dans une chambre ? non, dans une sorte de boîte carrée, éclairée dans un coin par une lucarne. Une étroite couchette en fer, don tout récent du bureau de bienfaisance, une chaise boiteuse, quelques haillons suspendus à la muraille composaient tout l’attirail de deux vieillards dont les moyens d’existence demeuraient pour les autres locataires un problème. L’autre logement était situé dans une mansarde de la rue Maître-Albert. C’était une soupente pratiquée sous l’inclinaison du toit : six êtres humains y vivaient dans un espace à peine plus grand que l’intérieur d’une alcôve : le père, la mère et quatre enfans. Le père, homme de peine dans un magasin, était parti dès l’aube ; la mère, malade depuis quelques jours, s’était rendue à la consultation du bureau central, et la sœur aînée, demeurée seule pour garder tout ce pauvre petit monde, espérait, me dit-elle, que sa mère aurait été admise à l’hôpital.

Si nous voulons envisager maintenant un autre aspect de la misère dans ces mêmes quartiers, regagnons le boulevard et, à partir de la place Maubert, suivons la rue Monge jusqu’à sa rencontre avec la nouvelle avenue des Gobelins. Arrivés à la vieille église de Saint-Médard, dont un agréable jardin a remplacé le fameux cimetière, tournons à droite, et nous nous trouverons en plein centre de ce quartier qu’on appelait autrefois le faubourg Saint-Marceau et qui fut longtemps le quartier le plus pauvre de Paris. Il est traversé dans toute sa longueur par la rue populeuse qui conduisait jadis du sommet de la montagne Sainte-Geneviève à celui du Mont-Cetard, où l’on vénérait les reliques de saint Marcel. Une contraction hardie de la langue populaire a baptisé cette longue artère du nom de rue Mouffetard (rue du Mont-Cetard). Elle est aujourd’hui la rue populeuse et commerçante, on pourrait dire la rue Vivienne ou la rue Richelieu du quartier. Des boutiques de petits détaillans, des marchands de vins, des traiteurs la bordent dans toute sa longueur. Vers les six heures du soir, c’est-à-dire au moment où les ouvriers reviennent de leur travail, où les femmes, en bonnet et le panier au bras, vont débattre avec les marchandes des quatre saisons le prix des provisions nécessaires à leur, mince dîner, c’est une rumeur, un va-et-vient qui rappellent les vers de la ballade sur la foule

Qui se rue
Incongrue
Par la rue
Saint-Marceau.

Le soir, les boutiques de marchands de vins regorgent de monde, et deux fois par semaine le bal du Vieux-Chêne ouvre ses salons (dit prétentieusement l’affiche) aux ébats d’une foule déguenillée. La misère habite un peu partout dans le quartier, dans la rue Mouffetard elle-même, bien que celle-ci commence à être envahie par une population demi-bourgeoise, mais de préférence dans les ruelles environnantes, aux noms pittoresques, la rue Gracieuse, la rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, la rue de l’Arbalète, la rue du Marché-des-Patriarches. Ces ruelles sont habitées par une population misérable qui se compose en grande partie de journaliers, de brocanteurs, de regrattiers, de chiffonniers. Ceux-ci ont émigré cependant pour la plupart dans diverses régions où nous les retrouverons et ils n’occupent plus guère qu’une ruelle étroite et malpropre, la rue Saint-Médard. Je serais embarrassé pour dire si cette population vit dans des conditions plus misérables que celle des ruelles avoisinant la Seine. Les maisons où elle demeure sont moins hautes ; partant elle reçoit dans ses taudis un peu plus d’air et de lumière. Mais généralement les chambres de ces maisons sont plus petites, et il est très rare que chaque appartement se compose de plus d’une seule pièce où la famille s’entasse comme elle peut. Quelques-unes de ces chambres sont situées de plain-pied avec le sol et ne reçoivent de lumière que par une porte vitrée dont les carreaux cassés sont souvent remplacés par de vieux journaux. On ne peut aérer la pièce qu’en tenant la porte ouverte, et, comme il n’y a pas de cheminée, c’est sur le pas de la porte qu’il faut faire la cuisine. Ces cavernes obscures, comme on en peut voir plusieurs dans une grande cour située rue Berthollet, se paient encore 150 francs par an. Pour avoir deux pièces il faut aller au-delà de 200 francs ; aussi pareil luxe y est-il fort rare. Et cependant, malgré les conditions déplorables de pauvreté, de promiscuité et de saleté où elle vit, cette population se présente avec un aspect relativement assez digne et décent. Lorsqu’on pénètre chez eux sous un prétexte quelconque, ils vous reçoivent généralement avec déférence, et vous témoignent leur reconnaissance de la patience avec laquelle vous écoutez l’histoire toujours longue de leurs malheurs. Lorsqu’ils se présentent à la mairie pour solliciter des secours ou à la consultation du bureau de bienfaisance, on voit qu’au lieu d’étaler leur misère sur eux, ils cherchent au contraire à la dissimuler. J’en ai vu un jour défiler un grand nombre dans cette maison de secours de la rue de l’Épée-de-Bois, où la sœur Rosalie plantait hardiment, il y a plus d’un demi-siècle, le drapeau de la charité et que le respect de sa mémoire n’a pas réussi a préserver complètement. Pour venir à la consultation du médecin, les hommes avaient quitté leurs vêtemens de travail, les femmes avaient mis leur robe la plus propre et leur bonnet le plus blanc. La plupart venaient demander des remèdes qui en réalité sont pour eux des petites douceurs, et qu’ils ajoutent à leur modeste ordinaire, de la tisane, un sirop quelconque pourvu qu’il fût sucré, et presque invariablement du vin de quinquina fort apprécié, non pour le quinquina, mais pour le vin. Le médecin accordait à l’un, refusait à l’autre, d’après sa connaissance personnelle de leur situation et de leurs besoins. Sur soixante-dix consultans, il n’y avait guère que vingt malades et bien cinquante mendians. Tout ce pauvre monde demandait humblement, remerciait de même, mais une fois sorti dans la rue, n’avait rien dans son aspect ni dans son allure qui le distinguât de la population demi-aisée du quartier. La vieille misère, habituée à coudoyer l’aisance, est toujours un peu honteuse d’elle-même, et si elle est habile à solliciter les secours, si elle connaît parfaitement toutes les ressources de la charité et y fait incessamment appel, elle a aussi je ne sais quelle pudeur qui fait qu’elle se dissimule et qu’elle ne veut pas du moins s’étaler dans la rue.

Transportons-nous maintenant au cœur de la nouvelle misère, et pour cela nous n’aurons pas d’abord bien loin à aller. Suivons la nouvelle avenue des Gobelins, qui n’est que l’ancienne rue Mouffetard prolongée ; franchissons la Bièvre, cette rivière au nom si connu, au cours ignoré, qui semble heureuse de cacher sous terre ses eaux noirâtres, et, laissant de côté, à droite, la vieille manufacture royale de tapisseries à laquelle la famille des Gobelins a donné son nom, à gauche, les grandes maisons de teinturiers et de tanneurs qui, depuis un temps immémorial, sont installés sur les bords de la Bièvre, nous arriverons à la place d’Italie. C’est là qu’était située l’ancienne barrière et que le coche venant de Lyon ou de Marseille se croisait autrefois avec les chaises de poste qui emportaient vers l’Italie les rares voyageurs assez riches et assez hardis pour affronter un voyage dans ces contrées lointaines. Mais l’annexion de la banlieue de Paris ayant reculé jusqu’aux fortifications les limites de la ville, la place d’Italie est devenue le centre d’un nouvel arrondissement, le XIIIe qui se compose des quatre quartiers de la Salpêtrière, de la Gare, de la Maison-Blanche et de Croule-Barbe. Bien que les deux arrondissemens soient limitrophes, il est impossible d’imaginer deux régions plus différentes que le Ve et le XIIIe. Tandis que sur le Ve la population est dense et entassée, elle est au contraire à l’aise et au large sur le XIIIe. La superficie du Ve est de 249 hectares pour 104,373 habitans, ce qui ne donne que 23m,86 carrés pour un habitant, tandis que la superficie du XIIIe est de 625 hectares pour 72,203 habitans, ce qui donne 86m,56 carrés pour un habitant. Aussi certaines portions de l’arrondissement et, entre autres, tout le quartier de la Maison-Blanche, ont-elles conservé un aspect rural. Les rues elles-mêmes ont encore des noms campagnards ; rue du Moulin-des-Prés, rue de la Fontaine-Mulard, rue de la Butte-aux-Cailles. Je ne voudrais pas répondre que cette butte reçoive encore la visite de l’oiseau de passage auquel elle a dû autrefois son nom. Mais parfois, par une froide journée de décembre ou de janvier, une volée de canards sauvages vient s’abattre sur l’étang que forment au fond d’une vallée assez profonde les eaux de la Bièvre et y demeure quelques jours cachée dans les herbes marécageuses. Cet étang est environné de terrains vagues où vaches, moutons, chèvres paissent en liberté, comme à la campagne, sous la surveillance d’un enfant ou d’une vieille femme. Quelques habitations bourgeoises ont conservé, dans leurs jardins environnés de murailles, d’un blanc criard, des bosquets de lilas qui embaument l’air au. printemps. Lorsque, par une belle soirée, on voit du viaduc de la rue de Tolbiac le soleil s’abaisser derrière l’observatoire de Montsouris, dont le dôme rappelle la coupole d’une mosquée, et le clocher de Saint-Pierre du Petit-Montrouge se dessiner sur le ciel rougeâtre avec l’élégance d’un minaret, on a comme une illusion d’Orient dont la reproduction serait digne de tenter le pinceau d’un peintre. et vaudrait bien ces vues réalistes de marchés et de boulevards que nous offre chaque exposition. Peut-être est-ce un peu affaire d’imagination, mais pour ceux qui. sont courbés sous la dure loi de misère, la vie doit être, ce semble, moins dure dans ces masures éparses sur les pentes de la vallée de Bièvre que dans ces hautes maisons où nous avons pénétré tout à l’heure. N’est-ce pas pour eux une consolation que de jouir ainsi de l’air, de la lumière et de pouvoir, assis par un beau temps sur le pas de leur porte, se chauffer aux rayons du soleil de Dieu ?

Redescendons maintenant par le boulevard de la Gare, du côté du chemin de fer d’Orléans. A la hauteur de la place récemment baptisée du nom de place Pinel, entre le boulevard de la Gare et le boulevard de l’Hôpital, s’étend un vaste terrain qui est loué par bail emphytéotique à divers locataires. Sur une partie de ce terrain se sont élevées peu à peu les masures qui portent le nom de cité Doré, nom qui pourrait sembler une raillerie, et qui est tout simplement celui du locataire emphytéotique. Ces masures élevées sur trois rangs se composent d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage auquel on n’arrive souvent que par un escalier extérieur en bois, aux marches pourries. Elles sont occupées presque toutes par des familles de chiffonniers. Quelques-unes de ces familles, et c’est le plus petit nombre, demeurent au premier et entassent leurs chiffons au rez-de-chaussée ; mais la plupart de ces maisons sont occupées par deux familles, et c’est la chambre même qui sert de magasin, le père et la mère couchant dans un vieux bois de lit et les enfans sur les chiffons amoncelés. Les vieux os, les vieux chiffons, les détritus de toute sorte, exhalent par la fermentation une odeur aigre et douceâtre ; mais les habitans de ces pauvres intérieurs y sont devenus insensibles ; aussi la puanteur, la saleté, la dégradation au milieu de laquelle ils vivent défient-elles toute description. A qui sort de la cité Doré il peut sembler qu’il ne verra jamais rien qui soit au-dessous ; ce serait cependant une erreur. Parallèlement à cette cité et dans la direction du boulevard de l’Hôpital se trouve en effet un autre terrain vague qui ne recevait encore, il y a quelques années, que les dépôts de chiffons des habitans de la cité. Peu à peu ceux auxquels le prix trop élevé des loyers (environ 120 francs par an) fermait la porte de la cité se sont établis, sur ce terrain, dans des cahutes, moitié en planches, moitié en plâtras, qu’ils ont parfois construites eux-mêmes, et pour lesquelles ils ne paient guère que 70 à 80 francs de loyer. Le nombre de ces cahutes s’accroît assez rapidement, et la fantaisie populaire a baptisé naguère cette agglomération nouvelle du nom de cité des Khroumirs. J’ai vu au milieu de ce parc à chiffons un vieillard et sa femme qui demeuraient dans une voiture roulante en bois. Moyennant cet ingénieux expédient, ils n’avaient à payer que la location des quelques mètres de terrain qu’elle occupait. Le mari était un peu fou, la femme trop âgée pour travailler. De quoi vivaient-ils ? Mystère. A côté de cette voiture s’ouvrait une porte en bois entrebâillée ; je la poussai et me trouvai dans une petite cour encombrée de chiffons et d’ordures de toute sorte. Trois masures rappelant, à s’y méprendre, ce qu’on appelle dans nos campagnes des toits à porc, s’ouvraient dans cette cour. Sur le seuil de l’une d’elles une vieille femme était assise ; elle grattait soigneusement avec un couteau un os qu’elle avait tiré d’un tas d’ordures et étendait sur son pain les débris de viande qu’elle en retirait : c’était une chiffonnière. Je voulus entrer en conversation avec elle, lui demander quelques renseignemens sur sa vie, sur ses gains journaliers ; mais je n’en pus tirer que quelques paroles incohérentes et je m’aperçus bientôt qu’elle était ivre.

Je ne voudrais pas prolonger plus longtemps qu’il n’est nécessaire cette promenade dont la tristesse finirait par devenir monotone. Il faut cependant que mes lecteurs veuillent bien se transporter avec moi à l’autre extrémité de Paris, dans cette vaste région qui s’étend des environs du Père-La-Chaise au bassin de la Villette, entre les boulevards extérieurs et les fortifications. Avant que la banlieue eût été annexée à Paris, elle comprenait plusieurs villages ou hameaux séparés par des terrains vagues, Charonne, Ménilmontant, Belleville, la Villette. Leur réunion a formé le XIXe et le XXe arrondissement. Bien que l’annexion ait singulièrement uniformisé l’aspect de ces localités, cependant chacune garde encore quelques traces de son ancienne physionomie. Charonne, qui était autrefois un gros village peuplé de maraîchers, a conservé un aspect campagnard avec ses maisonnettes, dont les jardins renferment tous quelques arbres fruitiers, et sa vieille église située au milieu d’un cimetière sur le sommet d’un monticule. Ménilmontant, la Villette étaient et sont encore des localités populeuses habitées presque exclusivement par des ouvriers. C’est Belleville qui a le plus changé d’aspect, Belleville que Dulaure décrivait ainsi en 1825 : « Belleville, autrefois Poitronville, est traversée par des rues et des ruelles, bordées de belles maisons, de jardins, et qui aboutissent à des vignes, à des champs couverts de groseilliers, de lilas. On s’y promène par des sentiers ombragés et des bords du plateau, on jouit de la vue la plus gracieuse et la plus magnifique. » Vignes, groseilliers, lilas, sentiers ombragés, tout a disparu, mais dans le haut de Belleville, on rencontre encore des rues dont les noms rappellent ces souvenirs champêtres, la rue des Bois, la rue des Prés, la rue des Lilas, et quelques petits rentiers y vivent encore dans d’assez jolies maisons de plaisance. Quant au bas de Belleville, le restaurant de l’Ile d’Amour et la descente de la Courtille lui avaient déjà fait une fâcheuse célébrité avant que Belleville tout entier se couvrît d’une autre gloire, celle de devenir « le Mont-Aventin de la démocratie. »

La population réunie des deux arrondissemens s’élève à 198,450 habitans (bien des villes ne sont pas aussi peuplées) et leur superficie totale est de 1,087 hectares, ce qui donne 54m,77 carrés par habitant. C’est dire que la misère y vit dans des conditions intermédiaires entre l’entassement du Ve arrondissement et le plein air du XIIIe. Les grandes maisons à six étages bondées de logemens y sont rares. Le plus grand nombre n’en a que deux ou trois ; partant les rues, qui sont généralement plus larges, sont aussi moins sombres et plus aérées. Les loyers sont aussi moins chers ; on peut y avoir pour une somme qui varie de 150 à 200 francs un petit appartement composé de deux pièces. Quelques-uns de ces appartemens sont situés dans des maisons d’apparence assez propre et qui ont dû manifestement être habitées autrefois par des bourgeois. Tel est en particulier, à Ménilmontant, l’aspect de la rue des Cascades, dont le sol est perpétuellement humecté par l’infiltration des sources auxquelles elle doit son nom. Mais ce qui caractérise ces deux arrondissemens, c’est le grand nombre des cités, des passages, des impasses, qui sont le véritable refuge de la misère. Généralement les maisons de ces cités, de ces passages, de ces impasses se sont élevées peu à peu sur des terrains vagues et le propriétaire du sol n’est pas le même que le propriétaire des maisons. Ce dernier est presque toujours un principal locataire qui, après avoir loué le terrain pour une période d’années assez longues, l’a couvert de constructions à un étage, bâties sur le sol même, moitié en planches et moitié en plâtras. Il les loue, non pas au terme ni même au mois, mais à la semaine, au prix exorbitant de 2 fr. 50 par semaine pour une seule chambre, ce qui fait 140 francs par an. Il tire ainsi de son argent un intérêt annuel de 25 pour 100, et, comme il se fait toujours payer d’avance, il n’est exposé a aucune perte. Aussi n’exige-t-il l’apport d’aucun mobilier, et toute une famille peut venir, comme c’est parfois le cas, s’installer dans une de ces chambres avec une botte de paille. Souvent le principal locataire joint à son industrie celle de marchand de vins, et si parmi les sous-locataires il s’en trouve un, par exception, qui ne soit pas un ami du cabaret, il ne se fera aucun scrupule de l’expulser pour ce seul fait, trouvant qu’il ne lui rapporte pas assez. Lorsqu’au bout d’une vingtaine d’années, le principal locataire voit son bail expirer, il se retire avec une aisance assez ronde, abandonnant pour une légère plus-value ses constructions au propriétaire. Celui-ci, ne voulant point continuer ce triste commerce, les fait démolir et expulse du coup une centaine de familles qui vont promener leur misère ailleurs. Ces familles, prévenues d’avance, attendent jusqu’au dernier moment pour se trouver un logis dans l’espérance vague qu’on les laissera là pour rien et se font mettre sur le pavé. On s’émeut alors, on se récrie contre l’inhumanité du propriétaire, contre l’imprévoyance de l’assistance publique, sans s’informer si on ne se trouve pas en présence (ainsi que cela est arrivé tout récemment) d’un droit parfaitement légitime qu’une inertie calculée voudrait tenir en échec. Ajoutons que, si le propriétaire avait la faiblesse de laisser occuper gratuitement ces masures pendant un temps indéfini, elles ne tarderaient pas à devenir un repaire que la sécurité publique rendrait nécessaire de fermer. L’expérience en a été faite dans une cité située à Clignancourt et elle a été concluante.

Ainsi se sont élevées, ainsi tomberont fort heureusement un jour ces cités de la rue de Meaux, qui n’ont point encore la réputation de la cité Doré, mais qui sont encore plus hideuses et plus abandonnées, la cité Gand, la cité Philippe, la cité du Tarn. Aujourd’hui ce sont d’étroites ruelles bordées à droite et à gauche de bouges où s’entasse, souvent sans autre mobilier qu’un lit pour toute la famille (on sait que le lit ne peut jamais être saisi), toute une population de gens, la plupart sans aveu et sans profession. En hiver, on enfonce jusqu’à la cheville dans un sol boueux : au milieu, deux cabinets, qui servent pour toute la cité, exhalent, par leur porte toujours béante, une odeur infecte ; on circule entre des tas d’immondices, des détritus de toutes sortes, et l’intérieur des maisons n’est pas moins sale que la ruelle. La misère n’a point ici cet aspect décent que nous avons constaté dans le Ve arrondissement, ni cette bonhomie geignante qu’on rencontre encore dans le XIIIe. Nulle part je n’ai vu individus plus déguenillés ni figures plus rogues. Comme je demandais au concierge de l’une de l’une de ces cités la profession de ses locataires : « Moitié chiffonniers, moitié voleurs, » me répondit-il, et je n’avais guère besoin de ce renseignement pour m’en douter. Ces deux arrondissemens sont peut-être aujourd’hui le coin de Paris le plus vilainement peuplé. Il y a longtemps que les maisons mal famées et les bals publics, dont le boulevard extérieur est bordé, y attirent une population interlope d’hommes et de femmes qui, à partir de la tombée de la nuit, y trône en souveraine. Naguère encore, les vagabonds et les voleurs étaient attirés dans ces quartiers par ces fameuses carrières d’Amérique qui leur servaient de refuge et qui ont même donné leur nom à l’un des quartiers du XIXe arrondissement. Aujourd’hui les carrières d’Amérique sont en grande partie comblées ; mais leurs hôtes se sont répandus un peu partout, et il n’est pas étonnant que ce levain putride de la prostitution et du vol ait contribué à corrompre la population. Nulle part également je n’ai rencontré d’aussi tristes exemples de dégradation morale. Je citerai un fait qu’on me pardonnera de rapporter malgré sa crudité. Le hasard m’a fait une fois accompagner un contrôleur de l’Assistance publique chez une femme qui, ayant perdu un de ses enfans à la suite d’une maladie, avait adressé à l’administration une demande de secours. Cette femme, à laquelle une boiterie permanente rendait tout travail difficile, avait son mari en prison et demeurait avec son père et un second enfant dans une toute petite chambre. L’exiguïté du mobilier et certains détails dans lesquels je n’entrerai pas ne nous laissèrent aucun doute, malgré ses faibles dénégations, sur la nature des relations du père et de la fille. Nous nous renseignâmes sur la conduite habituelle de la femme, et on nous apprit que, le jour où l’employé de la mairie s’était présenté pour constater le décès de son enfant, il l’avait surprise, dans la chambre même où reposait le petit cadavre, en compagnie de deux hommes. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que cette femme n’avait l’air ni d’une impudente ni d’un monstre. Elle semblait prendre assez de soins de l’enfant qui lui restait, et son aspect humble, presque décent, n’avait rien qui au premier abord la distinguât de ses voisines. On sentait que c’était moins la perversité de sa nature que la détresse et l’abandon d’elle-même qui l’avaient précipitée dans cette fange. O misère ! misère !


III

J’en ai dit assez, peut-être trop, pour montrer dans quelles conditions déplorables est logé le pauvre à Paris. Je reviendrai plus tard sur ce qu’on pourrait appeler la question morale du logement. Je me bornerai, quant à présent, à compléter par quelques chiffres l’exposé de la situation matérielle, du mot d’abord sur le prix des loyers. Sur 46,815 locaux occupés par des indigens, 1,815 étaient loués, moyennant une somme inférieure à d 00 francs. Si l’on se souvient des deux logemens au-dessous de 100 francs que j’ai décrits (il est vrai que c’était dans le Ve arrondissement, où les loyers sont le plus chers), on peut se représenter comment sont logés les habitans de ces 1,815 logemens. 26,262 étaient loués moyennant une somme de 100 à 200 francs et 6,192 moyennant une somme de 200 à 300 francs. Il n’y en avait que 972 dont le loyer fût supérieur à 300 francs, les autres logemens étant occupés à titre gratuit (loges de concierge, etc.). Ce sont là des chiffres qu’il faudra se rappeler tout à l’heure lorsque nous parlerons des constructions qu’on élève pour offrir un abri aux indigens. Sur ces 46,845 locaux, 24,633, c’est-à-dire plus de la moitié, ne se composaient que d’une seule pièce, et 17,234 de deux pièces, dont l’une n’est presque toujours qu’une petite cuisine ; 3,000 étaient entièrement dépourvus d’aucun appareil de chauffage, cheminée ou poêle ; 5,144 n’étaient éclairés que par une tabatière, et 1,512 ne prenaient jour que sur un palier ou un corridor. Voilà pour le confortable et la salubrité. Quant au nombre de lits par pièce, 11,505 en contenaient deux, 5, 910 en contenaient trois, 1,049 en contenaient quatre, 82 en contenaient cinq. Combien de personnes couchaient dans chaque lit ? On comprend que, sur une question de cette nature, la statistique soit muette. Mais ceux qui ont visité les logemens des pauvres savent que, quel que soit l’âge, le sexe, les relations de famille, c’est une moyenne de deux à trois personnes par lit. Voilà pour la moralité. Quant à l’aspect intérieur que présentent la plupart de ces logemens, au désordre et à la saleté qui y règnent, je n’en ai que trop parlé. Cependant, de peur d’être taxé d’exagération, je citerai ici un fragment d’un travail sur les logemens insalubres, lu à l’Académie de médecine par un homme qui porte un nom deux fois connu dans la science médicale et dans la bienfaisance, le docteur Marjolin. Comme président de la Société protectrice de l’enfance, le docteur Marjolin a visité seize cents de ces logemens. On verra si le témoignage de son expérience charitable confirme mes investigations rapides.

« Pour avoir une idée réelle de la malpropreté révoltante et de la dégradation de certains logemens, il faut, dit le docteur Marjolin, y pénétrer au moment où ils viennent d’être abandonnés par un de ces locataires pouvant à peine donner pour son gîte 1 fr. 25 par semaine. Trop souvent le nouvel occupant, non moins misérable que son devancier, trouve en entrant les vitres brisées remplacées par du papier. Quant à la cheminée ou au fourneau, souvent encore il n’en reste que des débris. Le carrelage est défoncé, jonché d’ordures et de débris de toute sorte. Pour ce qui est du papier, personne ne pourrait dire à quelle époque il remonte, tant il est sale et déchiré, et s’il est difficile d’en indiquer la couleur, il est aisé de voir par les mouchetures dont il est couvert que chaque nuit les locataires livrent de sanglantes batailles à des hôtes fort incommodes. Tel est le triste gîte qui, après avoir été occupé quelques semaines par une famille malheureuse, va abriter une autre famille tout aussi misérable. Habituée à cette existence, l’aspect de cette nouvelle chambre, sale, délabrée, ne l’étonné point, Ayant constamment vécu dans le désordre et la malpropreté, que lui importe de changer de taudis ? elle y est née, elle y finira. Mais, lorsqu’à la suite de malheurs imprévus, un ouvrier habitué à l’ordre et à la décence est contraint, pour ne pas coucher dans la rue, de se réfugier dans un de ces affreux bouges, de quel découragement ne doit pas être prise la pauvre mère qui n’a même pas d’eau pour nettoyer la place où vont reposer ses enfans ? Lorsque, dans cet infect et étroit réduit, cinq ou six personnes sont obligées de vivre, ne prévoyez-vous pas quelles seront les conséquences d’un pareil encombrement et quel air sera respiré par tous ces individus renfermés dans un local où l’on fait la cuisine sur un fourneau de fonte devant lequel, en hiver, sèchent des couches, des vieilles hardes, et où sont souvent accumulés des débris de toute sorte, répandant une odeur nauséabonde ? »

Les conséquences de cet encombrement sont en effet, au point de vue hygiénique, faciles à prévoir, et les chiffres, dont je ne voudrais pourtant pas abuser, ont ici leur signification. De tout temps on a constaté la rapidité avec laquelle les épidémies se développaient dans les quartiers pauvres et le grand nombre des victimes qu’elles faisaient surtout dans les régions où la population est entassée. Villermé a mis le premier ce fait en lumière par ses études statistiques sur l’épidémie cholérique de 1832, et tous les travaux de même nature n’ont fait que confirmer ses observations. Cela résulte en particulier d’un très intéressant rapport du docteur Jules Worms, médecin de la préfecture de la Seine, sur la marche de l’épidémie cholérique de 1873, Ce qui parait toutefois avoir influé en 1873 sur le développement du choléra, ce n’est pas le chiffre de la misère dans chaque arrondissement, c’est l’entassement des habitans. Celui de tous les arrondissemens qui a été le plus éprouvé, c’est celui de l’Hôtel-de-Ville, qui est par excellence le quartier des rues étroites et des hautes maisons ; l’arrondissement de Montmartre et celui de l’Enclos-Saint-Laurent, où la population est très dense, ont compté de nombreuses victimes. Les XIXe et XXe arrondissemens, où nous avons rencontré tant de misère, ont été moins frappés, sans doute parce que la population y vit plus au large, et le XIIIe, qui est cependant le plus pauvre de Paris, mais où une population peu nombreuse est disséminée sur une vaste étendue de terrain, n’a compté qu’un nombre insignifiant de décès. La marche toujours un peu capricieuse des épidémies, dont les brusques soubresauts échappent souvent à toute explication scientifique, donne au reste des indications moins précises, au point de vue de l’influence de la misère sur la santé, que la proportion constante et habituelle des décès déterminés par les causes ordinaires. Le rapprochement de deux chiffres en dira plus sur ce point que tous les commentaires. D’après le dernier bulletin annuel de la statistique municipale, la proportion des décès dans le VIIIe arrondissement, celui de l’Elysée, a été de 15.25 individus sur 1,000 habitans ; elle a été de 35.72 individus sur 1,000 habitans dans le XXe [7]. En d’autres termes, on meurt deux fois plus dans les quartiers pauvres que dans les quartiers riches. Sans doute l’insalubrité des logemens n’est pas la seule cause de cet excès de mortalité ; les privations de la misère et, il faut bien le dire, l’inconduite y entrent pour beaucoup. Mais comment s’étonner que des individus nés et élevés dans les intérieurs que M. le docteur Marjolin décrit abordent la bataille de la vie dans des conditions déplorables, malingres, étiolés, incapables d’un travail sérieux, et succombent prématurément à la maladie, laissant derrière eux sur terre des êtres débiles et sans protection, destinés à suivre le triste chemin que leurs pères ont parcouru ?

A tant de maux quels remèdes ? Au point de vue hygiénique, il existe bien de par la ville une commission des logemens insalubres, instituée par la loi de 1850, qui fonctionne consciencieusement et qui adresse tous les cinq ou six ans au préfet de la Seine un rapport sur l’ensemble de ses travaux. Du dernier rapport publié par cette commission il résulte que, pendant une période de cinq ans et demie du mois de juillet 1871 au 31 décembre 1876, elle n’a pas statué sur moins de 17,434 affaires. Au premier abord, cela paraît considérable. En réalité, que peut-elle ? Faire exécuter par le propriétaire quelques travaux de nettoyage ou d’assainissement pour assurer l’écoulement des eaux ménagères ; faire décider la substitution de tel système à tel autre dans l’installation des cabinets privés (cette huitième plaie d’Égypte, me disait un jour un membre de la commission), qui sont pour toutes les maisons de pauvres une cause permanente d’infection ; parfois faire agrandir une loge de concierge ou démolir une soupente dont le cube d’air est insuffisant, et puis c’est tout. Quant à la grande mesure d’interdiction de louer pour cause de santé publique, il est infiniment rare qu’on y ait recours. De plus, l’exécution de ces décisions est souvent paralysée par la mauvaise volonté des propriétaires, qui commencent par épuiser tous les degrés de juridiction et qui préfèrent en fin de compte, se laisser condamner à une amende illusoire, plutôt que de se résigner à des travaux onéreux. Enfin cette commission ne peut absolument rien contre l’insalubrité qui résulte du fait des locataires eux-mêmes et de leur entassement. Comment, en effet, forcer une femme qui vit sans répugnance dans la saleté à faire son lit, à balayer sa chambre, à ouvrir sa fenêtre ? De quel droit surtout venir dire à une famille de six ou huit personnes qui vit dans une seule chambre dont elle a peine à payer le loyer d’en occuper deux pour être plus au large ? Or la malpropreté et l’entassement sont, au point de vue du logement, le fléau du pauvre. Il ne faut donc pas trop compter sur l’action de la commission des logemens insalubres. Lors même qu’on parviendrait (ce qui serait toujours une bonne chose) à fortifier ses pouvoirs, lors même qu’on abrégerait les formalités de la procédure à laquelle elle est astreinte et qu’on la soustrairait à la tutelle du conseil municipal, où des complaisances électorales pourraient bien faire échouer certaines affaires, on n’obtiendrait pas pour cela grand résultat. Puisque la loi est à peu près impuissante, voyons ce que, sous ses diverses formes, peut la charité.

Payer le loyer du pauvre est une des formes les plus usuelles et assurément les plus utiles de la charité privée, car bien des familles ont roulé dans une irrémédiable misère pour s’être vues un jour expulsées de leur logis et dépouillées par une saisie de leur pauvre mobilier. C’est surtout une œuvre très utile lorsque, par une organisation bien entendue, on met le pauvre de moitié dans l’assistance qu’on lui prête, ainsi que font les œuvres de loyer établies dans plusieurs paroisses, et qu’on contribue au paiement de son loyer pour une part proportionnelle aux versemens qu’il a faits lui-même à la caisse de l’œuvre. Peut-être ces œuvres de loyer, si elles étaient pourvues de ressources plus assurées, pourraient-elles aller plus loin encore. Elles pourraient, entrant en relations directes avec le propriétaire, cautionner auprès de lui l’indigent laborieux pour le paiement d’un loyer supérieur à celui que ses propres ressources lui permettraient de supporter, et prendre à leur compte une partie du loyer. Ce serait une charité préventive bien entendue qui, pour assister l’indigence, n’attendrait pas qu’elle fût arrivée à l’état aigu et lui permettrait d’améliorer les conditions où elle vit. Mais on peut assurément mieux faire encore et, ainsi que nous allons le voir, mieux a déjà été fait.

Tout le monde sait le bien qu’a réalisé la Société des cités ouvrières de Mulhouse en construisant pour les ouvriers des maisons confortables et économiquement conçues qu’elle leur loue moyennant un prix assez modique, comprenant cependant en sus du loyer véritable une somme représentant l’amortissement du capital de premier établissement ; combinaison très ingénieuse qui rend l’ouvrier propriétaire de la maison qu’il occupe au, bout d’un certain nombre d’années. Cette œuvre philanthropique, qui a eu beaucoup de retentissement, a eu aussi beaucoup d’imitateurs. Quelques grandes sociétés, comme Anzin et le Creusot, quelques manufacturiers, parmi lesquels on peut citer MM. Godin et Menier (quelques réserves qu’il y ait lieu de faire au sujet de certains détails dans l’organisation du familistère de Guise ou de la cité ouvrière de Noisiel), ont construit pour leurs ouvriers des habitations dont ils leur offrent la jouissance à des conditions très avantageuses, On est au premier abord tenté de s’étonner qu’a Paris, où l’assistance charitable est fort active et fort ingénieuse, on n’ait pas marché plus rapidement dans cette voie. Disons cependant qu’il a peut-être été fait davantage qu’on ne croit et qu’on ne sait. Pendant la durée de l’empire, un assez grand nombre de maisons offrant aux ouvriers des logemens suffisamment confortables au prix de 200 à 300 francs ont été construits sur le boulevard Mazas et ailleurs, soit totalement aux frais du gouvernement, soit en partie avec des subventions octroyées par lui. M, le comte de Madré, la Société coopérative immobilière de Paris, ont construit également des maisons et des logemens où des ouvriers peuvent se loger pour ce même prix. Une société nouvelle, qui est actuellement en voie de formation dans le XVIe arrondissement, espère pouvoir mettre à la disposition des ouvriers, à Passy et à Auteuil, une petite maison isolée avec un jardin au prix de 300 francs. Mais Paris est sous ce rapport bien en retard de Londres, où l’on compte déjà vingt-sept sociétés ayant le même but [8]. Ce qui explique le peu de développement et même, pour quelques-unes, l’échec de ces sociétés à Paris, ce sont deux raisons d’ordre tout à fait différent, l’une matérielle et l’autre morale. La raison matérielle, c’est qu’à Paris la cherté croissante des terrains et de la construction rend presque impossible la création d’habitations isolées et de types divers comme à Mulhouse ou au Creusot. Il est presque toujours nécessaire de construire en hauteur et d’élever des grandes maisons à cinq ou six étages. Or (et c’est la raison morale), ces maisons répugnent à l’ouvrier ; il a horreur de la caserne, de l’appartement identiquement semblable à celui qui est situé à droite et à gauche, en dessus et en dessous. Il lui semble qu’il y est parqué, surveillé, que son indépendance, sa dignité en souffre. Il faut aller plus loin et dire que même l’habitation isolée dont il se sent peu à peu devenir propriétaire, si chère à l’ouvrier mulhousien, n’a que peu d’attraits pour l’ouvrier de Paris. Pour lui, se lier par un contrat à demeurer vingt ans sous le même toit, à travailler dans la même fabrique, à enfouir toutes ses économies dans un même sol, c’est se river de nouveau à la glèbe, c’est couper les ailes à son espérance, c’est renoncera ces rêves de fortune et de grandeur qui hantent toujours son imagination. « Il ne veut pas, dit excellemment M. Corbon dans son livre sur le Secret du peuple de Paris, il ne veut pas bâtir sa maison comme on le lui conseille et sur le terrain qu’on lui propose d’acquérir. Il préfère camper sous la tente, comme s’il entrevoyait dans le lointain l’objet de ses ardentes aspirations, la cité radieuse où règne son idéal de justice. »

D’ailleurs, toutes ces combinaisons, telles qu’elles ont été conçues jusqu’à présent, sont-elles bien de nature à venir en aide à l’indigent proprement dit ? Lorsqu’on se rappelle que sur 46,000 locaux occupés par des indigens, il n’y en a que 7,000 dont les locataires soient en état de payer plus de 200 francs, on se demande de quelle utilité peuvent être pour le véritable indigent des maisons où on lui offre des appartemens qui atteignent à près de 800, Ceux qui se consacrent à l’œuvre tout à fait méritoire et digne d’encouragé-mens de créer des cités ouvrières doivent se rendre bien compte que, s’ils veulent venir en aide non pas seulement aux ouvriers aisés, mais aux pauvres, il faut qu’ils se résignent à tirer de leur argent un intérêt extrêmement peu rémunérateur. Ce n’est pas à 4 pour 100, comme la société civile de Passy-Auteuil, mais à 2 pour 100 au plus qu’il faudrait limiter les bénéfices de l’entreprise. Aussi toute œuvre ayant pour but de créer des logemens pour les indigens proprement dits doit-elle forcément, à Paris du moins, rentrer en partie dans le domaine, de la charité. Je sais qu’aujourd’hui ce mot, qui pourtant ne signifie qu’une seule chose, l’amour, sonne mal à certaines oreilles, mais il faut reconnaître qu’il y a certains problèmes dont on poursuivra vainement la solution en dehors du dévoûment et du sacrifice que la charité comporte. En matière d’habitations ouvrières, entre autres, toute entreprise qui aura eu pour mobile unique un objet de spéculation, cette spéculation fût-elle parfaitement légitime, est fatalement vouée à l’insuccès. Je citerai en terminant un exemple bien frappant de cette vérité.

Il y a quelques années, le propriétaire d’un vaste terrain situé dans le XIIIe arrondissement, entre la rue Nationale et la rue Jeanne-d’Arc, conçut le dessein, à l’abri de tout reproche, de couvrir ce terrain de constructions destinées à servir de logemens à des ouvriers. Il éleva dans cette pensée huit grands corps de bâtimens dans lesquels il pratiqua douze cents logemens, comptant sans doute, pour attirer les locataires, sur le bon marché de ces logemens, dont quelques-uns descendaient au prix modique de 60 francs par an. Mais l’événement ne répondit pas à son attente. Cette horreur instinctive de la caserne dont j’ai parlé détourna les ouvriers sérieux de venir s’y établir. Peut-être, il faut le dire, certains détails d’aménagement intérieur de l’immeuble, trop économiquement construit, l’obscurité des escaliers et des corridors, où il faut chercher à tâtons la porte de chaque appartement, l’exiguïté des chambres elles-mêmes, n’étaient-ils pas faits pour les attirer beaucoup. Aussi la cité Jeanne-d’Arc a-t-elle été peu à peu envahie par une population flottante de déclassés, qui ne vient s’y établir que faute de pouvoir s’héberger ailleurs et avec l’arrière-pensée d’échapper au paiement du loyer. Si la porte charretière de chacune des sept entrées de la cité n’était tenue constamment fermée et ne forçait les habitans à sortir par une étroite issue en passant sous les yeux du concierge, il n’y en a guère qui se fissent scrupule de déménager à petit bruit en emportant pièce par pièce leur mobilier. Sur les deux mille locataires environ que contient la cité, il n’y en a pas cent qui vivent d’un gain normal et qui soient dans une situation régulière. Les uns sont des rôdeurs qui viennent y chercher seulement un gîte pour la nuit ; les autres sont des ménages ou plutôt des couples qui se sont formés par hasard, qui se quitteront de même et qui, en attendant, engendrent enfans sur enfans avec l’insouciance de la misère. Les mœurs brutales et malpropres de cette population dégradée ont hâté singulièrement la détérioration de l’immeuble, dont, faute sans doute de tirer de son capital un intérêt suffisant, le propriétaire a laissé tomber dans un état déplorable les conduites et les cours intérieures [9]. Mais ce sont les habitans eux-mêmes qui sont responsables de l’odeur infecte qui s’exhale des cours, où ils jettent des immondices de toute sorte, des haillons malpropres qu’ils suspendent aux fenêtres, des ordures qui souillent les paliers. L’année dernière, ils brisaient les rampes de l’escalier, les portes des cabinets, les fenêtres des appartenons inoccupés, pour se faire, avec les débris, du bois de chauffage. Aussi l’aspect intérieur de cette cité dépasse-t-il tout ce qu’on peut imaginer au point de vue de la saleté des habitans et de leur entassement ; j’y ai compté huit personnes, le père, la mère et six enfans, demeurant dans un réduit obscur qui n’avait pas 3 mètres de large sur 6 de long, avec, pour tout mobilier, un lit et deux matelas. C’est un lundi que j’ai visité la cité Jeanne-d’Arc, et les chambres étaient plus remplies que d’habitude, bon nombre de locataires cuvant encore, étendus sur leur lit, le vin de la veille. En descendant un des nombreux escaliers, je me croisai avec un garçon qui paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans et qui montait en trébuchant. Une bande de gamins lui faisait cortège et répétait comme un refrain : « II est soûl ! » Je traversai une des cours où il y avait bien cinquante enfans déguenillés qui jouaient, criaient, se bousculaient. Une petite fille un peu plus fine et mieux vêtue que les autres tomba heurtée par une de ses compagnes ; en se relevant, elle l’apostropha à pleine bouche du mot célèbre que l’auteur des Misérables a tenu à rétablir dans son récit de la bataille de Waterloo. En m’en allant, je ne pouvais m’empêcher de me demander quelle destinée matérielle et morale attendait la plupart de ces petits êtres. Pour quelques-uns, peut-être pour beaucoup, la réponse n’était pas bien loin. A quelques pas de la cité Jeanne-d’Arc débouche une petite rue, appelée la rue Harvey, qui est bordée de maisons où la débauche est à l’encan sous sa forme la plus brutale. Une voiture y pénétrait, remplie de femmes nu-tête, en robes de soie fanée. Un peu plus loin, sur le boulevard de la Gare, s’ouvre un de ces établissemens où l’on ne débite que des liqueurs fortes, eau-de-vie et absinthe. Il était comble et des hommes en blouses malpropres se pressaient debout devant le comptoir d’étain. La prostitution pour les filles, le cabaret pour les garçons, n’est-ce pas là ce qui est fatalement au bout d’une enfance ainsi écoulée et ne peut-on appliquer à ceux qui sont nés dans des conditions pareilles ce que saint Augustin disait au sens mystique de l’homme lui-même ? « Genitus per immunditiam, vivens in miseria, moriturus in angustia : Né dans l’immondice, vivant dans la misère, il mourra dans la détresse. »

J’ai décrit dans cette étude la situation de ceux qui vivent dans un appartement garni de leur propre mobilier, si chétif qu’il puisse être. Je parlerai dans la prochaine de ceux qui, n’ayant ni appartemens ni meubles, changent de logis tous les jours ou qui sont réduits à demander un asile à la charité.


OTHENIN D’HAUSSONVILLE.


  1. M. Le Play a fait paraître en 1879 une seconde édition plus complète de cette encyclopédie du travail, si intéressante à tous les points de vue ; mais la première édition date de 1855.
  2. Les Doctrines économiques depuis un siècle, par M. Charles Périn ; 1880.
  3. L’inscription peut également avoir lieu lorsque la femme est enceinte de son troisième enfant ; quant aux orphelins et aux enfans abandonnés qui forment la catégorie précédente, ils sont, s’ils ont moins de douze ans, recueillis par l’administration de l’assistance publique et comptent dans le chiffre des enfans assistés.
  4. Ce chiffre comprend à la fois ceux qui sont admis au workhouse (in-door-relief) et ceux qui reçoivent des secours au dehors (out-door-relief).
  5. Peut-être aussi faut-il tenir compte d’une certaine répugnance des pauvres de Londres pour la charité publique qui les ferait s’adresser de préférence à la charité privée. Je crois ne de voir négliger aucune explication, car j’ai peine à croire moi-même que la proportion véritable des pauvres à Londres et à Paris puisse être du simple au double.
  6. Ce document est un rapport adressé, en 1874, à M. le général baron de Chabaud-Latour, alors ministre de l’intérieur, par M. Buquet, inspecteur-général des établissemens de bienfaisance, sur la situation des bureaux de bienfaisance.
  7. L’arrondissement de Paris où la proportion des décès est le plus élevée est le XIIIe, 38.94 sur 1,000 habitans. Mais les décès de l’hospice de la Salpêtrière augmentent la mortalité. C’est pourquoi J’ai choisi le XXe comme point de comparaison.
  8. Voir, sur la question des habitations ouvrières, an ouvrage de MM. Muller et Cacheux, qui a obtenu une médaille d’or à l’exposition de 1878.
  9. Une épidémie de variole qui a fait de nombreuses victimes dans la cité a appelé, l’année dernière, l’attention de l’autorité publique et provoqué deux délibérations du conseil municipal, ce qui donne à chacun le droit d’en parler.