La Monnaie et le mécanisme de l’échange/16

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Germer Baillière (p. 159-167).


CHAPITRE XVI
la monnaie représentative


Quoique nous ne distinguions plus à présent que la monnaie métallique et le papier-monnaie, parce que dans ces derniers temps le papier a été adopté partout comme matière de la monnaie représentative, il ne faut pas oublier cependant que différentes autres substances ont été employées pour le même usage. Nous pouvons passer en revue les pas successifs que l’on a faits, depuis les monnaies parfaitement régulières, dont la valeur métallique égale la valeur nominale, jusqu’aux feuilles de papier sans valeur qui représentant cependant des milliers ou même des millions de livres sterling.

La monnaie conventionnelle, que nous avons étudiée dans le chapitre VIII, est, jusqu’à un certain point, une monnaie représentative, puisqu’elle tire sa valeur moins du métal qu’elle contient que des pièces à valeur pleine contre lesquelles elle peut être échangée. Il n’est pas nécessaire qu’une promesse soit toujours exprimée à l’aide de l’encre et du papier ; elle peut être rappelée, d’une manière plus durable encore, par une empreinte marquée sur un morceau de métal. Aussi, comme les rois d’Angleterre, jusqu’au temps d’Élisabeth, refusaient de monnayer un métal aussi peu précieux que le cuivre, sans doute dans la crainte de déprécier par là leurs monnaies, les commerçants remédiaient à ce manque de pièces de cuivre en émettant des jetons. Dans les premiers siècles ces pièces étaient composées de plomb, d’une sorte de laiton, et parfois même, dit-on, de cuir. Dans le siècle dernier, elles furent encore émises en grandes quantités, surtout celles de cuivre, et souvent elles portaient une inscription indiquant en termes formels qu’elles constituaient une promesse de paiement. Ainsi une pièce d’une belle exécution, émise à Southampton en 1791, porte cette inscription, Halfpenny Promissory, payable at the office of W. Taylor, R. V. Moody and C°. Un jeton frappé en 1813, exprime la promesse en termes différents, comme il suit : One Penny Tokon, One Pound Note for 240 Tokens. Ces bons monnayés émis à différentes époques sont extrêmement variés, et leur étude forme une branche importante de la science numismatique, ainsi qu’on le verra dans l’ouvrage d’Akerman, London Tradesmen’s Tokens. Tout récemment encore, la petite monnaie étant rare dans la Nouvelle-Galles du Sud, quelques commerçants émirent des jetons de cuivre ou de bronze qui circulèrent jusqu’en 1870, époque où l’usage en fut interdit.

Les anciens connaissaient fort bien la différence entre la monnaie à valeur normale et la monnaie de jetons. La monnaie de fer des Lacédémoniens était probablement une monnaie légale à valeur pleine, car on la représente comme très-lourde et volumineuse, quoiqu’elle eût peu de valeur. La monnaie de fer des Byzantins, au contraire, était une monnaie représentative composée de jetons. Dans la section suivante nous verrons que des pièces à peu près de même nature que les billets de banque furent employées aussi par plusieurs nations dans l’antiquité.

la monnaie représentative dans l’antiquité

Si les peuples anciens ne connaissaient pas l’usage du papier monnaie, c’est simplement parce qu’ils n’avaient pas de papier. Mais on se tromperait si l’on pensait qu’ils n’employaient pas la monnaie représentative exactement d’après les mêmes principes qui nous font employer les billets de banque. On connaissait depuis longtemps quelques particularités relatives à ce sujet ; mais un article récent de M. Bernardakis dans le Journal des Économistes (vol. XXXIII, p. 353-370) vient d’ajouter beaucoup à nos connaissances, et a montré que les anciens étaient, en matière de numéraire, plus avancés que nous ne l’aurions cru.

Un des moyens d’échange les plus anciens consistait, ainsi que nous l’avons vu déjà, en peaux d’animaux. Or la forme la plus ancienne de la monnaie représentative fut celle de petits morceaux de cuir portant d’ordinaire un sceau officiel. Storch, Bernardakis et quelques autres écrivains ont supposé, avec beaucoup de vraisemblance, que, lorsque les peaux et les fourrures commencèrent à paraître trop volumineuses et trop gênantes pour servir de monnaies, on en détacha de petits morceaux qui circulèrent comme gages de propriété. En s’ajustant à l’endroit où on les avait coupés, ils prouvaient le droit de propriété. Il y avait là quelque chose d’analogue à ces tailles ou baguettes entaillées qui servirent pendant bien des siècles à marquer les emprunts faits au Trésor d’Angleterre. L’expérience que nous avons du papier monnaie nous apprend assez que, si ces petits gages de cuir étaient entrés tout à fait dans les habitudes d’une nation, celle-ci devait, avec le temps, en oublier le caractère représentatif, et continuer à les employer, lors même que le gouvernement ou les autres détenteurs des peaux et fourrures ne conservaient plus en réalité ce genre de propriété. Telle est sans doute l’histoire de la monnaie de cuir qui a longtemps eu cours en Russie.

Il est impossible de dire avec certitude quel était le caractère de la monnaie de cuir qui, suivant une tradition obscure, était en usage à Rome avant le temps de Numa. Il est certain que les Carthaginois avaient une monnaie de cuir représentative, car Eschine le Socratique nous dit qu’ils employaient de petits morceaux de cuir enroulés autour d’un noyau d’une substance inconnue, puis scellés. Les nations voisines refusaient de recevoir ces monnaies curieuses, d’où nous pouvons inférer avec certitude qu’elles n’avaient qu’une valeur nominale.

Cependant, c’est en Chine que l’usage d’une monnaie représentative prit de bonne heure les plus grands développements. Plus d’un siècle avant l’ère chrétienne, un empereur de la Chine, pour soutenir ses guerres, leva des fonds par une méthode indiquant que l’usage de jetons de cuir était familier à son peuple. Comme ces jetons se faisaient avec des peaux de daims blancs, il réunit dans un parc tous les daims de ce genre qu’il put trouver, et défendit à ses sujets de posséder aucun animal de cette espèce. Après s’être assuré ainsi un monopole qui rappelle celui de la Banque d’Angleterre pour le papier à filigrane, il émit des pièces de cuir blanc comme monnaies avec un taux très-élevé.

Au milieu du XIIIe siècle, Marco Polo trouva en Chine un papier monnaie composé de l’écorce intérieure d’un certain arbre. On battait cette substance et l’on en faisait un papier qui se coupait en feuilles carrées signées et scellées avec de grandes formalités. Ces billets étaient de diverses valeurs et avaient cours forcé, la mort étant la pénalité infligée à ceux qui refusaient de les recevoir. Les faussaires encouraient la même pénalité. Un autre voyageur, qui visitait la Chine au XIVe siècle, fait une description toute semblable du papier-monnaie qui avait cours à cette époque, et ajoute que, lorsqu’il était usé ou déchiré, on pouvait le changer sans frais contre des billets nouveaux. Il est inutile de suivre en détail cette histoire longue et obscure dans les derniers temps. On trouvera d’ailleurs une foule de renseignements à ce sujet dans l’article de M. Bernardakis, et celui de M. Courcelle-Seneuil sur le papier-monnaie, travail qui a paru dans le Dictionnaire de l’économie politique. Il suffit de dire que cette histoire ressemble à celle de la plupart des numéraires non convertibles. La quantité de papier en circulation augmenta sous la dynastie Mongole, au point de causer de grands malheurs, et la dynastie des Ming, continuant à en émettre, alla jusqu’à prohiber l’usage de la monnaie d’or ou d’argent. La valeur du papier tomba si bas, dit-on, qu’un seul sapèque de métal en valait mille en papier, ce qui représente l’état actuel de la circulation du papier à Saint-Domingue. Le résultat fut une banqueroute et une réaction dans le XVe siècle.

Parmi les autres nations asiatiques, les Tartares et les Persans comprirent aussi l’utilité du papier-monnaie, et sir John Maundeville, qui parcourut la Tartarie au xive siècle, nous expose ainsi les avantages que le grand Khan en retirait, « Cet empereur peut dépenser autant qu’il veut, sans compter. Car il ne dépense ni ne fabrique aucune monnaie de métal ; mais il se sert seulement de cuir et de papier qui portent des empreintes. Parmi ces papiers les uns sont d’une grande valeur, les autres d’une valeur moindre, selon des règlements différents. Quand cette monnaie a couru si longtemps qu’elle commence à s’user, alors on la porte an Trésor de l’Empereur ; et l’on en reçoit de la neuve à la place de la vieille. Cette monnaie circule dans toute la contrée et dans toutes les provinces. Nulle part, en effet, il ne se fabrique de monnaie d’or ni d’argent. Le grand Khan peut donc dépenser « abondamment et à outrance. » Beaucoup de grands souverains, d’empereurs et de rois, parfois même des Républiques, ont imité le grand Khan, et dépensé leur papier-monnaie « abondamment et à outrance ».

pourquoi emploie-t-on une monnaie représentative ?

Il est bon d’analyser et d’exposer avec exactitude les raisons qui peuvent être données pour expliquer l’emploi de monnaies représentatives. On peut lui assigner certains motifs qui, dans différents cas, ont pesé différemment. L’origine du système européen des billets de banque doit être cherchée dans les banques de dépôt qui s’établirent en Italie il y a sept siècles. Alors la monnaie métallique consistait en un mélange de pièces de toute sorte, diversement rognées ou dépréciées. En recevant de l’argent, le marchand devait peser chaque pièce, en estimer le titre ; d’où résultait un grand embarras, une grande perte de temps, sans compter les risques que l’on courait encore d’être trompé. La coutume s’établit donc, dans les Républiques commerçantes de l’Italie, de déposer la monnaie de cette nature dans des Banques où les sommes étaient soigneusement estimées une fois pour toutes, et inscrites au crédit du dépositaire.

Les Banques d’Amsterdam et de Hambourg s’établirent plus tard d’après un système analogue, et l’on en trouvera une description complète dans les Causes de la Richesse des nations, d’Adam Smith (livre IV, chapitre III), et dans le « Treatise upon money » de Hewitt (p. 121). L’argent inscrit dans ces banques au crédit des particuliers s’appelait argent de banque, et donnait un agio ou prime correspondant à la dépréciation moyenne des monnaies. Les marchands effectuaient leurs paiements en se réunissant à la banque à certaines heures, et en faisant opérer des transferts sur les livres de banque. La monnaie versée en paiement avait toujours ainsi sa valeur pleine, et l’on évitait l’embarras de la compter et de l’évaluer. Cependant les règlements de ces banques présentaient à beaucoup d’égards des complications dont il est difficile de comprendre le motif.

inconvénients de la monnaie métallique.

Au motif précédent s’en rattache étroitement un autre qui n’a pas moins contribué à faire adopter l’usage d’une monnaie représentative : on voulait éviter les embarras et les risques auxquels on s’expose en maniant de grandes quantités de métaux précieux. Pour garder avec sécurité de grandes sommes de monnaie métallique, il faut avoir pour ainsi dire des places fortes pleines de gardiens. On n’a jamais fait de recherches suffisantes sur l’origine des banques en Angleterre ; mais, autant que nous la connaissons, elle est due au besoin de garder l’argent avec sûreté. Tandis que des Banques de dépôt, publiques et bien organisées, existaient en Italie depuis des siècles, la seule trace d’une semblable institution en Angleterre se trouvait à la Monnaie, dans la Tour de Londres, où les marchands avaient coutume d’envoyer leurs espèces pour les mettre sous bonne garde. Malheureusement, en 1640, le roi Charles Ier s’appropria, à titre d’emprunt, 200 000 livres sterling ainsi déposées. Les marchands cessèrent de se fier au gouvernement ; mais trouvant cependant qu’il était dangereux de garder de grandes sommes dans leurs maisons, pendant les années de troubles qui suivirent, ils prirent le parti de déposer leurs fonds chez des orfèvres, qui avaient probablement des gardiens et des caves appropriées à cette garde. Comme titre attestant la possession de ces sommes, l’orfèvre donnait des reçus qui, dans l’origine, étaient des engagements spéciaux, comme les dock warrants d’aujourd’hui. L’usage s’introduisit de transférer la propriété de l’argent en délivrant ces reçus ou bons d’orfèvre (goldsmith’s notes) ainsi qu’on les appelait, Il est souvent question de ces bons dans les Actes du parlement, et, jusqu’en 1746, la plupart des banquiers de Londres continuèrent à être membres de la compagnie des orfèvres. Il est évident, d’après la manière dont ces bons sont mentionnés dans quelques statuts, qu’ils s’étaient transformés en engagements généraux et non plus spéciaux, par lesquels on s’obligeait simplement à payer sur demande une somme d’argent, sans qu’il fût question d’une réserve de fonds entretenue à cet effet.

poids de la monnaie.

Le poids de la monnaie métallique serait une raison suffisante pour employer dans les grandes transactions des titres représentatifs. Ce motif devient d’autant plus puissant que la monnaie légale est plus volumineuse et d’un transport très-incommode. Ainsi, au dix-huitième siècle, lorsque l’état de Virginie employait le tabac comme moyen d’échange, le tabac était déposé dans des magasins, et l’on faisait circuler des reçus sur papier. On émit du papier-monnaie en Russie, sous Catherine II, en 1768, parce que la monnaie légale de cuivre était trop incommode. Ces assignats ou billets obtinrent une telle préférence qu’ils circulèrent d’abord avec une prime de 1/4 pour cent.

Dans l’état actuel du commerce la monnaie d’or elle-même serait beaucoup trop pesante pour constituer, pour les grands paiements, un médium commode. M. Chevalier calcule qu’il faudrait quarante hommes pour porter, en or, la valeur du diamant appelé le Régent. Les transactions journalières effectuées dans le Clearing-House ou Chambre de règlement de comptes des Banquiers de Londres, s’élèvent environ à un total de vingt millions sterling. Cette somme, en monnaie d’or, pèserait environ 157 tonnes, et, pour la transporter, il faudrait près de quatre-vingts chevaux. En argent elle pèserait plus de 2,500 tonnes. Pour le transport et la garde de sommes très-médiocres en espèces ou en lingots, les particuliers et même de grandes Banques ont recours à la Banque d’Angleterre, dont les agents ont beaucoup d’expérience en pareille matière et possèdent toutes les facilités désirables.

Un billet de la Banque d’Angleterre pèse environ 20 1/2 grains (1 gramme et 1/3), tandis qu’un seul souverain pèse environ 123 grains ; et le billet peut représenter cinq, dix, cinquante, mille ou dix mille souverains grâce à de simples différences dans les caractères imprimés. Si nous étions obligés de faire circuler un médium d’échange ayant une valeur réelle, il serait nécessaire d’employer des pierres précieuses, ou quelque métal beaucoup plus rare et plus précieux que l’or. Mais l’usage des titres représentatifs devient aujourd’hui si général, dans les contrées les plus avancées au point de vue commercial, que la facilité du transport des monnaies métalliques n’est plus qu’une question d’importance secondaire. L’or ne sert déjà plus en Angleterre que pour changer les billets, et l’on en viendra même à se demander s’il est nécessaire pour cet usage.

économie d’intérêts.

Un autre motif très-puissant pour employer des gages ou titres représentatifs consiste dans l’économie d’intérêts et de capital qu’on réalise en substituant à des matières coûteuses, comme l’argent et l’or, une matière relativement dépourvue de valeur. Chaque fois qu’une nation est gênée faute de revenus suffisants, elle est fortement tentée de considérer la monnaie métallique comme un trésor qu’elle peut emprunter temporairement pour les besoins de l’État. Les anciens Grecs le comprenaient aussi bien que les Anglais, les Italiens ou les Américains d’aujourd’hui. C’est d’après cette idée que Denys obligea les Syracusains à recevoir des jetons d’étain, à la place de monnaies d’argent qui avaient quatre fois plus de valeur métallique. Le livre sur l’Économique, attribué à Aristote, nous dit que Timothée l’Athénien persuada aux soldats et aux marchands d’accepter de la monnaie de cuivre au lieu de monnaie d’argent, en promettant de leur donner en échange des monnaies d’argent quand la guerre serait terminée. Les habitants de Clazomène émirent de même une monnaie fiduciaire, dans l’intention avouée de faire ainsi une économie d’intérêts de la monnaie réelle. Comme ils n’étaient pas en état de payer vingt talents dus à des troupes mercenaires, ils se trouvaient dans la nécessité de leur payer chaque année un intérêt de quatre talents. Ils prirent le parti de frapper des jetons de fer pour la valeur nominale de vingt talents, et obligèrent les citoyens à les recevoir au lieu de monnaie d’argent. L’argent obtenu de cette manière fut employé au paiement immédiat de la dette, et ils épargnèrent ainsi chaque année quatre talents, précédemment absorbés par le paiement des intérêts, qui les mirent, au bout de peu d’années, en état de racheter leur monnaie fiduciaire.

Un cas très-analogue s’est présenté dans la construction du marché de Guernesey, qui fut édifié sans dépense apparente. Daniel le Broc, gouverneur de l’Île, résolut de faire bâtir un marché à Saint-Pierre. N’ayant pas les fonds nécessaires, il émit, avec le sceau de l’ile, quatre mille billets de marché d’une livre chacun, avec lesquels il paya les ouvriers. Le marché, une fois construit, donna des revenus avec lesquels on paya les billets, et dans toute cette affaire on n’employa pas une once d’or. Il n’y a cependant rien de mystérieux dans cet avantage retiré du papier-monnaie.

Daniel le Broc, en émettant ses billets de marché, retira de la circulation une quantité d’or équivalente, et fit ainsi une sorte d’emprunt forcé à la circulation métallique de l’île, sans payer pour cet emprunt aucun intérêt. Un semblable bénéfice d’intérêt est donné par tous les papiers-monnaie, et il est proportionné à la quantité dont ces papiers dépassent l’or maintenu disponible pour les rembourser.

En Angleterre nos banques d’émission particulières et par actions bénéficient des intérêts sur une somme d’environ six millions et demi de livres sterling, les banques d’Écosse sur deux millions trois quarts, et les banques irlandaises sur plus de six millions. L’émission du papier-monnaie profite à tout le monde, pourvu qu’elle soit conduite et réglée d’après une saine méthode ; mais sur cette méthode même les opinions sont singulièrement partagées.