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La Monongahéla/VIII

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C. Darveau (p. 82-95).

VIII.

Séparation.


Tandis que les matelots reprenaient leur causerie interrompue par l’arrivée du commandant, Daniel de St-Denis et Nicolas de Neuville continuaient leur promenade sur la dunette.

— J’envie ta tranquillité d’esprit, disait Nicolas à son ami.

— Comment l’entends-tu ? répondit Daniel.

— Oh ! oui, je te vois toujours l’humeur égale, jamais plus triste, ni plus gai, l’esprit en repos, seulement occupé de ton service et de cultiver les muses…

— Mais qui t’empêche d’avoir la même tranquillité ? Le commandant apprécie ton courage et tes talents de marin ; l’avenir qui s’ouvre devant toi est brillant. Comme moi, tu es orphelin. Donc personne n’a besoin de toi, pourquoi t’occuper l’esprit de chimères !

— Mon cher, tu oublies que j’ai quitté à Québec…

— Ah ! je sais, reprit Daniel en souriant, ce grand amour qui n’existe que dans ton imagination ?

— Daniel, je ne veux plus que tu railles mes sentiments qui sont sérieux, je te le jure, et la preuve, c’est qu’ils me font souffrir.

— Voyons, mon cher ami, fit Daniel devenu grave, raisonnons un peu. Tu sais si l’affection que je te porte est celle d’un frère. Eh bien ! crois-le, je suis navré de te voir par ta propre faute te créer des chagrins. Irène de Linctôt est charmante, je l’avoue ; je la crois digne de ton affection, capable de faire ton bonheur par ses vertus. Mais as-tu réfléchi où te mènera cet amour, mon ami ? As-tu bien mesuré la distance qui vous sépare et les difficultés de plus d’une sorte qui s’opposent entre elle et toi ?

— Oui, mon ami.

— Irène est la nièce de madame de Vaudreuil et la pupille du gouverneur, et tous deux l’aiment comme leur enfant. Ils rêvent sans doute pour elle un brillant mariage, comme le leur donnent droit du reste leurs alliances en France, leur position et la bienveillance toute particulière du roi. Or, crois-tu qu’on t’accordera la main de cette jeune fille, à toi, un pauvre petit officier de fortune dont le patrimoine est fort mince, à supposer toutefois que tu saches faire la conquête de son cœur.

À cet égard, mon cher, répondit Nicolas, je suis fixé : je suis sûr que mon amour est partagé.

— Comment le sais-tu ?

— Elle me l’a dit.

— Soit, mon cher, je veux croire qu’elle t’aime. Mais n’oublie pas ces deux vers qu’écrivait un jour à Marguerite de Valois François I, sur les vitres d’une fenêtre du Louvre :

Souvent femme varie :
Bien fol est qui s’y fie !

« O woman ! thy name is frailthy ! » a dit Shakespeare : l’un était un grand roi et l’autre un grand poète.

— Où veux-tu en venir ?

— À ceci, mon cher Nicolas : que mademoiselle de Linctôt est bien entourée et qu’au milieu des jeunes galants qui papillonnent autour d’elle à Québec, il est fort possible que dans un an, deux ans, plus peut-être — car qui sait quand nous reverrons le St-Laurent, à supposer toutefois que les balles et les boulets respectent nos précieuses personnes — il est fort possible, disais-je, que mademoiselle de Linctôt ait non-seulement oublié une amourette de petite pensionnaire, mais même le charmant garçon qui en aura été l’objet.

— Mais, mon cher, nous en sommes plus loin que tu ne le crois.

— Comment cela ? fit Daniel en regardant son ami avec surprise.

— Mademoiselle de Linctôt m’a juré sa fidélité ; elle a reçu mes serments et j’emporte les siens.

— Mes félicitations, mon cher, tu vas vite en besogne amoureuse.

— Mais je l’aime depuis que je la connais.

— Voilà précisément ce qui m’alarme. Qui sait les déceptions qui t’attendent ? L’absence, l’éloignement sont de grands rivaux auprès d’une jeune fille, mon cher Nicolas.

— Tu fais vraiment un drôle de consolateur. L’absence ! voilà ce qui me désespère. Oh ! si je pouvais rester au pays !

— Aurais-tu, par hasard, l’idée de donner ta démission ? de briser ta carrière ?

— Pas de doutes injurieux, je t’en prie. Seulement, ne pourrais-je pas servir aussi bien mon pays et mon roi au Canada qu’ailleurs ? Il me semble que les occasions n’y manquent pas.

— Bref, c’est donc un mal vraiment sérieux ?

— Incurable.

— Allons ! encore une fois, mon ami, je te plains sincèrement.

Nicolas allait répliquer sur un ton peut-être acerbe, quand un jeune mousse, le bonnet à la main, s’approcha des deux jeunes gens.

— Qu’y a-t-il ? fit Daniel en s’arrêtant devant l’enfant.

— Mon officier, le commandant vous demande tous les deux dans son salon, répondit-il.

— Tout de suite ?

— Oui, mon officier.

— C’est bien, mon enfant, nous y allons. Viens-tu, Nicolas ?

Les deux jeunes gens se dirigèrent vers la petite écoutille et vinrent frapper discrètement à la porte du salon.

— Entrez ! répondit une voix forte de l’intérieur.

Ils entrèrent et vinrent se placer à l’extrémité d’une grande table surchargée de papiers, à l’autre extrémité de laquelle M. de Bienville était assis.

Le marin était occupé à la lecture d’un document qui semblait absorber toute son attention. Enfin ayant terminé cette lecture, il releva la tête et apercevant les deux officiers debout devant lui, le chapeau à la main, dans une pose respectueuse :

— Ah ! très-bien, messieurs, dit-il. Merci de votre exactitude. Veuillez vous asseoir, nous avons à causer de choses sérieuses.

Cherchant dans les documents épars sur la table, M. de Bienville tira d’une enveloppe un large papier qu’il déplia, puis se tournant vers les deux jeunes gens :

— Messieurs, fit-il, je crois que vous vous êtes très-liés pendant votre séjour à Québec avec deux jeunes gens d’un brillant avenir, MM. Hertel de Chambly et Jared de Verchères ?

— Oui, mon commandant, répondit Daniel.

— J’ai la douleur de vous apprendre, reprit M. de Bienville, que vos deux amis ont été tués dans une campagne contre la Nouvelle-Angleterre.

— Est-ce possible ? exclamèrent d’une seule voix les deux jeunes gens.

— Après tout, mes amis, n’est-ce pas le sort qui nous attend presque tous, nous, gens de guerre ? Ceux qui partent les premiers sont peut-être les plus heureux !… Vos deux amis sont morts en braves !

— Puis-je vous demander si cette nouvelle est bien certaine ? fit Daniel. Quand nous les avons quittés à Québec, il y a six mois, rien n’annonçait…

— C’est M. de Vaudreuil lui-même qui me l’écrit. Il me donne en même temps tous les détails de l’expédition et si je ne craignais de vous ennuyer…

— Mon commandant, pouvez-vous supposer…

— Eh bien ! puisque vous ne craignez pas trop d’entendre lire la prose de Vaudreuil, je vais vous communiquer la partie de sa lettre où il me raconte l’expédition :

« Vous n’ignorez pas, mon cher commandant, lut-il, qu’à votre départ de Québec, il s’organisait à Montréal une expédition contre la Nouvelle-Angleterre. Je me fais un devoir de vous en dire un mot, vous chargeant en même temps d’en rendre bon compte au ministre à votre arrivée en France.

« Les chefs sauvages établis dans la colonie devaient y prendre part avec une partie de leurs guerriers, cent canadiens choisis, des Abénaquis de l’est, outre un grand nombre de volontaires, parmi lesquels se trouvaient la plupart des officiers de la colonie. Le parti comprenait en tout quatre cents hommes. MM. St-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville furent placés à la tête des Français, et M. Boucher de la Perrière particulièrement chargé de conduire les sauvages.[1]

« Il fut convenu que St-Ours et Rouville passeraient le long de la rivière St-François et seraient suivis des Algonquins, des Abénaquis, de Bécancourt et des Hurons, de Lorette, que la Perrière irait avec les Iroquois par le lac Champlain et que les deux partis se réuniraient au lac Nikisipique, où ils seraient rejoints par les sauvages de l’Acadie. L’entreprise fut différée par divers incidents. Enfin, le 26 juillet dernier, les guerriers se mirent en marche ; mais au moment de remonter la rivière St-François, St-Ours et Rouville apprirent que les Hurons étaient retournés sur leurs pas, parce qu’un d’eux avaient été tué par hasard, ce qui leur semblait un mauvais présage. Les Iroquois, qui s’avançaient par le lac Champlain, suivirent cet exemple sous le prétexte que la maladie s’était mise dans leurs rangs et pouvait se communiquer à toute l’armée.

« Informé de ce contre-temps, j’écrivis aux commandants pour les inviter à continuer leur route et de tomber sur quelque endroit écarté plutôt que de revenir sans rien faire. Les Algonquins et les Abénaquis promirent de suivre des Chaillons et Rouville où ils voudraient les mener.

« Le parti n’étant plus composé que de deux cents hommes, tant sauvages que canadiens, après avoir parcouru cent lieues à travers la forêt, déboucha sur le lac Nikisipique, où les Abénaquis n’avaient pu se rendre, parce qu’ils étaient forcés de tourner leurs armes d’un autre côté. Sans se laisser décourager, des Chaillons et de Rouville poussèrent de l’avant, et, au point du jour, ils attaquèrent Haverhill, sur la rivière Merrimac. C’était un village de vingt-cinq ou trente maisons bien bâties, protégé par un fort où logeaient le commandant avec trente soldats. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, sur l’avis de la marche de nos soldats, venait d’y envoyer plus de deux cents hommes de renfort et avait en outre placé de pareils détachements dans les villages environnants.

« Ne pouvant compter sur la surprise, nos Français et leurs alliés se reposèrent pendant la nuit, et le lendemain, une heure après le lever du soleil, 29 août, ils se mirent en ordre de bataille.

« Rouville adressa une courte allocution à ses canadiens, ils firent ensuite leur prière, puis s’élancèrent contre le fort où on leur fit une vigoureuse résistance. Ils y entrèrent cependant, la hache à la main, et y mirent le feu. Les maisons furent ensuite attaquées et prises l’une après l’autre. Une centaine d’Anglais furent tués, parmi lesquels les sieurs Wainwright, commandant du fort, et Rolf, ministre du lieu. On fit un grand nombre de prisonniers ; mais on n’eut pas le temps d’emporter le butin.

« Déjà, dans tous les forts et les villages voisins, les tambours et les trompettes appelaient aux armes, et il n’y avait pas un moment à perdre si l’on voulait assurer la retraite. À peine le détachement avait-il parcouru une demi-lieue, qu’il tomba dans une embuscade que leur avaient préparé soixante-dix hommes à l’entrée d’un bois. En s’approchant de ce lieu, les Canadiens essuyèrent la décharge des ennemis sans broncher d’une semelle ; il n’y avait pas à reculer, car les derrières étaient déjà remplis de gens de pied et de cheval qui les suivaient de près. On prit sans balancer le parti de forcer l’embuscade : chacun jeta son paquet de vivres et de hardes et sans s’amuser à tirer, tous s’élancèrent dans les bois et en vinrent d’abord aux armes blanches. Étonnés d’une attaque si imprévue, les Anglais furent refoulés, et presque tous tués ou faits prisonniers.

« Nescambiouit, notre fameux chef abénaquis, qui s’est distingué tant de fois parmi nous, a fait merveilles en cette occasion avec le sabre que le roi lui donna lors de son voyage en France.

« Dans ces deux actions, nous avons perdu trois sauvages et cinq Canadiens, parmi lesquels nous pleurons deux jeunes officiers de grandes espérances, M. Hertel de Chambly, frère de Rouville, et M. Jared de Verchères.

« Les prisonniers se louent beaucoup de la conduite des vainqueurs à leur égard pendant le voyage au Canada. Les officiers canadiens se sont montrés aussi complaisants après la victoire, qu’ils avaient été courageux pendant le combat. On vante surtout la courtoisie de sieur Dupuy, de Québec, lequel porta sur ses épaules pendant une grande partie de la route, la fille du lieutenant du roi de Haverhill, qui s’était trouvée trop faible pour suivre ses capteurs. »

Les deux jeunes gens avaient écouté cette lecture avec la plus religieuse attention et l’intérêt le plus vif. Une perle humide roulait au coin de leur paupière quand M. de Bienville leva sur eux son clair regard.

— Bien, mes enfants, dit-il, j’aime à vous voir cette sensibilité à la nouvelle de la mort de vos amis. Mais, je vous le répète, ce sont les plus heureux, croyez m’en, parce qu’ils sont morts en faisant leur devoir… Maintenant, êtes-vous disposés à m’écouter sérieusement ?

— Oui, mon commandant.

— Il m’en coûte de vous faire la communication pour laquelle je vous ai appelés, car je vais vous causer un nouveau chagrin.

— Nous serons courageux ! fit Daniel.

— Je n’en doute pas, reprit le commandant. Et d’abord, je vous dois un mot d’explication. Le récit que je viens de vous lire suffirait pour vous faire soupçonner l’exaspération de nos voisins, les Anglais. Mais cette exaspération n’est rien en comparaison de celle qu’a soulevé l’échec de la flotte anglaise contre les établissements de l’Acadie.

Or, l’Angleterre est décidée à en finir une bonne fois pour toutes, non-seulement avec l’Acadie, mais avec tout le Canada.

Mais elle compte sans son hôte. M. de Vaudreuil connaît le danger et la position précaire de la colonie. C’est pourquoi il m’envoie en France pour solliciter des secours du ministre, M. de Ponchartrain. J’ai reçu hier ses ordres par un exprès venu en canot d’écorce.

J’en ai conféré immédiatement avec M. de Subercase, à qui incombe une grande responsabilité, et qui dispose de forces bien faibles jusqu’au printemps prochain. Voici ce que nous avons arrêté d’un commun accord. Afin de tenir sa garnison en haleine et d’enlever aux Anglais des forces pour combattre au retour de la belle saison, il tentera pendant l’hiver une expédition contre St-Jean de Terreneuve. Pour toute flotte, il ne possède que le vieux vaisseaux mouillé avec nous, qui suffira ; mais il lui manque un commandant capable de le conduire à bon port. Or, mes enfants, nous comptons tous deux sur l’un de vous.

Daniel lança un regard à son ami. M. de Bienville, qui les observait tous deux, se méprit sur la signification de ce regard.

— Je sais, dit-il, le chagrin que je vais vous causer en vous séparant ; mais le devoir parle, hésiterez-vous ? Je n’ai pas voulu faire de choix ; c’est à vous de décider lequel des deux restera ici.

— Mon commandant, reprit Daniel, le choix est tout fait : j’aurai l’honneur de partir avec vous, car je sais que M. de Neuville a de bonnes raisons pour désirer rester au pays.

— Vraiment ? fit M. de Bienville en jetant un regard interrogateur sur le jeune homme.

Nicolas de Neuville baissa les yeux et rougit, mais il ne répondit pas.

— Mon ami, je crois deviner, reprit M. de Bienville en souriant ; mais rassurez-vous, je respecte vos secrets et je ne vous les demande point.

— Mon commandant !…

— Donc, c’est entendu ! interrompit le marin.

— Dois-je vous quitter bientôt, mon commandant ? fit Nicolas.

— Les adieux les plus courts sont les moins douloureux, mes jeunes amis. Ce soir même vous irez vous mettre aux ordres de M. de Subercase, de Neuville. Votre ami vous accompagnera, je lui donne permission de onze heures.

Les deux officiers se levèrent pour prendre congé.

— À propos, j’oubliais de vous prévenir, de Neuville, reprit le commandant. Comme je passe directement en France, je dispose de cinquante de mes Canadiens en faveur de M. de Subercase. Ils vous rejoindront dans le cours de la soirée sous la conduite de Gaspard Bertrand par qui je vous transmettrai mes dernières instructions.

— Et maintenant, mon cher de Neuville, ajouta le marin en se levant, comme le sort des armes est toujours incertain, la mer trompeuse, et que je ne sais moi-même si je reviendrai au pays, donnez-moi la main et recevez tous vœux. J’aime à vous rendre le témoignage que depuis que vous servez sous mes ordres, je vous ai toujours trouvé brave, discipliné et généreux. Que Dieu vous protège !… M. de St-Denis ne vous attardez pas : nous appareillons cette nuit.

Nicolas de Neuville, plus ému qu’il n’aurait voulu le laisser paraître, ne put répondre que par un serrement de main aux bonnes paroles du commandant ; puis ayant salué, il sortit du salon suivi de son ami.

Comme l’avait annoncé M. de Bienville, la Renommée appareilla dans la nuit, et quand Nicolas, au lever de l’aurore, se rendit sur le rivage pour interroger la mer, il ne vit plus qu’un point blanc à l’horizon.

  1. Ferland — Cours d’Histoire du Canada.