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La Morale d’Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines/Introduction

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INTRODUCTION


L’ÉPICURISME DANS L’ANTIQUITÉ ET LES TEMPS MODERNES


Importance actuelle des idées épicuriennes en France et surtout en Angleterre. — Importance croissante de toutes les doctrines morales et sociales. — Que de nos jours le sentiment moral et social tend à s’accroître aux dépens du sentiment religieux. — Des deux solutions possibles du problème moral et social. — Force de la solution épicurienne.

La morale de l’intérêt, professée il y a un siècle par tant de penseurs français et de nos jours par les principaux philosophes de l’Angleterre, est loin d’être nouvelle dans l’histoire. On sait qu’une doctrine semblable, sous le nom d’épicurisme, séduisit l’antiquité : ce fut en Grèce et à Rome la plus populaire des philosophies. « Les disciples et les amis d’Épicure étaient si nombreux, » s’écrie Diogène de Laërte, « que des villes entières n’eussent pu les contenir[1]. » On venait jusque d’Égypte, dit Plutarque, pour entendre le maître. On lui érigea des statues d’airain. Plus tard, quand les Romains, encore remplis des idées religieuses et unissant dans leur cœur l’amour de la patrie au culte de Jupiter Capitolin, entrèrent en contact avec le peuple grec, la première des doctrines qui pénétra chez eux, la première qui fut exprimée en langue romaine, ce fut la doctrine essentiellement irréligieuse d’Épicure : l’épicurisme avait eu assez de force pour vaincre au premier choc la vieille religion romaine[2]. Alors « la multitude entraînée, dit Cicéron, se porta toute vers ce système de préférence aux autres. » « Le peuple est avec eux », dit encore Cicéron en parlant des Épicuriens[3]. » Le peuple, en effet, était et resta longtemps avec eux. En vain leurs adversaires, les Stoïciens, poursuivirent contre eux une lutte qui dura autant que l’empire romain : ils ne purent ni les anéantir, ni même les affaiblir, ni même se soustraire à leur influence. Sénèque les critique avec force, et néanmoins Sénèque est nourri d’Épicure qu’il admire et cite à chaque instant ; il est plein d’idées épicuriennes, il est attiré sans cesse par les doctrines mêmes qu’il combat. Plus tard Épictète recommence l’attaque contre les Épicuriens, il les traite avec une violence extrême ; mais son disciple Marc-Aurèle, stoïcien aussi, plein des mêmes idées et des mêmes croyances, se retourne de nouveau comme à regret vers Épicure, le prend pour modèle, s’exhorte lui-même à l’imiter ; il fonde à Athènes une chaire d’épicurisme ; ça et là dans ses pensées, qu’il nous a si sincèrement exprimées, on reconnaît, flottant vaguement comme en un rêve, les grandes conceptions épicuriennes ; sans cesse il les retrouve lui-même avec inquiétude en face de ses idées propres, il les confronte avec elles, et sa dernière pensée est une pensée de doute. Un homme tout autre, un douteur autrement résolu, Lucien, qui n’épargne pas plus aux philosophes les railleries que les coups de bâton, parle d’Epicure comme « d’un homme saint, divin, qui seul a connu la vérité, et qui, en la transmettant à ses disciples, est devenu leur libérateur[4]. »

On le voit, même à cette époque, après cinq siècles de lutte, l’épicurisme n’avait pas perdu son importance, et l’auréole presque sacrée dont les épicuriens voulaient entourer la grande figure de leur maître n’avait point encore été obscurcie.

Tant que subsista le paganisme, la doctrine d’Épicure se maintint ; quand une croyance nouvelle se leva sur le monde, l’épicurisme resta encore quelque temps debout en face du christianisme naissant, comme une tentation. Saint Augustin, qui personnifie en lui toute une époque, nous confesse qu’il pencha vers Épicure[5].

De fait, l’épicurisme possédait en face de toute espèce de religion une force de résistance que ne possédaient pas, comme on le verra plus tard, les autres philosophies : il rejetait par principe le merveilleux, le surnaturel ; Épicure et Lucrèce ont déjà l’esprit scientifique et positiviste des utilitaires modernes, et c’est là ce qui fait leur force. Ce qui fit leur faiblesse pratique en face du christianisme, c’est la persistance avec laquelle ils affirmaient notre anéantissement final et la réalité de la mort. L’humanité, malgré tout, veut être immortelle. À cette époque, d’ailleurs, on était las de la vie, si accablante dans les temps de servitude et de décadence. Saint Augustin repoussa une doctrine qui ne lui promettait rien qu’une vie heureuse, et son siècle en fit autant. Peu à peu les jardins d’Épicure, où tant de sages de toutes nations avaient tranquillement erré, et qu’avait entourés jusqu’alors la foule ignorante et séduite, se dépeuplèrent pour de longs siècles ; les paroles du maître païen, que chaque disciple apprenait par cœur et gardait en son âme comme la vérité même, sortirent de toutes les mémoires, effacées par une plus puissante parole, et l’humanité, tournée vers un avenir nouveau, gravit à pas pressés la montagne ou prêchait « un Dieu » et d’où il montrait de plus près le ciel.

L’épicurisme était vaincu ; pourtant il n’était pas détruit. Quand plusieurs siècles eurent épuisé l’enthousiasme pour la religion nouvelle, quand les croyants devinrent moins nombreux et les penseurs moins rares, on s’aperçut que l’intérêt d’ici-bas subsistait encore à côté de l’intérêt d’en haut, qu’il avait bien sa valeur et qu’il fallait en tenir compte. À mesure que les siècles avançaient, l'humanité se fatiguait de plus en plus d’avoir sans repos les yeux tournés au ciel, et la terre prit une part plus grande dans la pensée de tous. Montaigne représente assez bien cette époque de transition : il n’est pas épicurien, il n’en aurait garde ; mais il est pyrrhonien. Le pyrrhonisme a cela de commode qu’on peut être pyrrhonien et bien autre chose encore ; le scepticisme n’exclut rien, précisément parce qu’il rejette tout : il rejette tout en théorie, et comme en pratique il faut bien admettre quelque chose, il n’admet que ce qu’il veut. Un sceptique peut être bien avec tout le monde, s’incliner devant toute croyance dominante, et néanmoins être libre avec tout le monde. Un épicurien, au contraire, ne peut être qu’épicurien, et il est un ennemi pour tous ceux qui ne le sont pas. Donc Montaigne rejettera loin de lui ce nom peu aimé d’épicurien ; en fait il sera non moins disciple d’Épicure que de Pyrrhon : combien de pensées épicuriennes renaissent en Montaigne, et s’infiltrent dans ce livre « ondoyant » des Essais ! Quand tout un siècle se fut nourri de Montaigne et que plusieurs générations eurent lu et médité son livre, — ce « bréviaire des honnêtes gens, » comme l’appelait un cardinal, — ce n’est pas le scepticisme de Pyrrhon qui sortit de cette méditation, ce fut la morale d’Épicure.

Vers la première moitié du xviime siècle nous voyons en effet renaître, à la fois en France et en Angleterre, le système complet de l’épicurisme. En France, il est restitué par l’érudition prudente d’un Gassendi ; en Angleterre, il est reconstruit par le génie rigoureux d’un Hobbes ; à partir de ce moment les idées épicuriennes ont repris toute leur place dans l’histoire, et leurs défenseurs redeviennent aussi nombreux qu’ils l’étaient jadis. C’est à Épicure qu’aboutit, sans s’en douter, La Rochefoucauld, ce penseur misanthrope et sombre, qui semble au premier abord perdu dans les profondeurs de l’âme humaine sans se préoccuper d’autre chose que des finesses et des curiosités de l’analyse psychologique. C’est l’épicurisme qui, uni au naturalisme de Spinoza, renaît chez Helvétius, D’Holbach, Saint-Lambert, inspire enfin tous les écrivains français du xviiime siècle (excepté Montesquieu, Turgot et Rousseau). Puis il repasse en Angleterre, et suscite dans la patrie de Hobbes des partisans plus nombreux encore. Chez Bentham et chez Stuart-Mill il prend sa forme définitive, qui d’ailleurs, nous le verrons plus tard, n’est pas toujours très éloignée de sa forme première. Enfin, chez les Spencer et les Darwin il grandit encore ; au système moral d’Epicure plus ou moins transformé se joint un vaste système cosmologique : de nouveaux Démocrites viennent fournir aux épicuriens modernes les moyens d’appuyer leur morale sur les lois du monde entier et d’envelopper dans une même conception l’univers et l’homme.

En résumé l’épicurisme, si puissant dans l’antiquité, a repris de nos jours assez de force pour dominer successivement chez deux des plus grandes nations de l’Europe, en France avec Helvétius et presque tous les philosophes du xviiime siècle, en Angleterre avec Bentham et l’école anglaise contemporaine. Tous les penseurs de l’Angleterre, sauf de rares exceptions, lui appartiennent maintenant, et son influence en notre pays même, restée considérable depuis le siècle dernier, tend à s’accroître en face du stoïcisme nouveau de Kant et de son école. Partout, dans la théorie et dans la pratique, nous trouvons en présence deux morales, qui s’appuient sur deux conceptions opposées du monde visible et du monde invisible. Ces deux doctrines se partagent la pensée, se partagent les hommes. La lutte ardente entre les Épicuriens et les Stoïciens, qui dura autrefois pendant cinq cents ans, s’est rallumée de nos jours et s’est agrandie.

Cette lutte des doctrines morales tend même, semble-t-il, d’après les lois de la pensée humaine, à occuper toujours davantage les esprits. En effet, s’il est un problème par excellence capable de passionner, s’il en est un dont la discussion intéresse l’humanité entière, c’est le problème moral ; il n’est pas d’homme dont l’attention ne s’éveille quand on lui parle de devoir, de justice ou de droit. Une seule chose a pu en quelque sorte faire diversion aux questions morales et les rejeter au second rang pendant toute une époque de l’histoire, c’est l’enthousiasme religieux. La foi religieuse, en effet, donnait dans une certaine mesure satisfaction à ces deux tendances qui se partagent l’homme, la tendance désintéressée et la tendance utilitaire ; le désintéressement trouvait son objet dans l’amour de Dieu et des hommes en Dieu ; l’intérêt trouvait sa satisfaction dans l’attente d’un avenir auquel tous croyaient, et il pouvait mépriser dans une certaine mesure les profits de la terre en supputant les jouissances du ciel. Le triomphe de toute religion a toujours marqué dans l’histoire l’apaisement des discussions philosophiques et morales, l’indifférence aux intérêts comme aux devoirs et aux droits purement terrestres. C’est seulement lorsque l’enthousiasme religieux commence à s’éteindre, lorsque les mystères, acceptés jusqu’alors de tous et projetés comme une grande ombre sur l’esprit humain, ne suffisent plus à couvrir et à cacher les difficultés, lorsqu’enfin la foi religieuse ne peut plus contenir et refréner certains esprits d’élite, que les problèmes métaphysiques ou moraux recommencent à se poser : l’attention des hommes, se détournant des temples et fuyant le ciel, revient vers la philosophie morale ou politique, et la foule, oubliant les prophètes et les devins qui prétendaient lui dévoiler l’avenir, se groupe autour des penseurs qui s’efforcent de lui montrer le présent et le réel. Or, on en convient généralement, le xviiime et le xixme siècles marquent dans l’histoire une crise de ce genre. Le nombre de ceux qui ont encore une foi pleine semble aller diminuant, et chez ceux-là mêmes l’enthousiasme pour la foi n’a plus une intensité égale. Le fait se produit dans toutes les nations, principalement peut-être en France. La Révolution française l’a montré. On peut dire que la force du sentiment moral qui l’a produite permet de mesurer la faiblesse du sentiment religieux qui n’a pu l’empêcher. C’est un exemple unique dans l’histoire d’un grand mouvement d’hommes où le sentiment religieux n’entrait pour rien, d’une foule poussée par une idée purement morale et sociale. Cet exemple se reproduira sans doute. L’humanité, restant toujours la même, c’est-à-dire facile à passionner, à entraîner par une idée, et n’ayant plus dans les croyances religieuses un mobile suffisant, se tournera de plus en plus d’abord vers les idées morales, puis vers les idées sociales, qui finiront par être prédominantes et par absorber tout le reste y compris la morale même.

On peut donc affirmer que toutes les questions morales et sociales tendront à devenir des questions vivantes ; elles ne resteront pas dans le domaine abstrait de la pensée philosophique, mais tendront à passer dans le domaine des faits et des actes ; disons plus, elles deviendront pour les peuples des questions de vie ou de mort. Les nations qui avaient autrefois résolu d’une façon trop vicieuse le problème religieux ont été le plus souvent dépassées et effacées par celles qui apportaient une solution moins imparfaite ; le sentiment religieux a toujours communiqué une force d’expansion considérable aux nations chez lesquelles il s’est manifesté à son plus haut degré. Il en sera ainsi, dans l’avenir, des idées et des sentiments moraux ou sociaux. Les peuples qui sur ce point auront les notions les plus justes se verront portés en avant et élevés au-dessus des autres avec une puissance irrésistible. La solution la meilleure du problème moral et social fera la force du peuple qui l’aura trouvée.

Maintenant, quel est le peuple, quel est l’homme qui trouvera cette solution ou du moins qui en approchera le plus près ? S’il était permis de le prévoir, il serait possible en une certaine mesure de prévoir l’avenir, de déterminer d’avance la suite des événements ; celui qui connaîtrait la vérité morale et sociale pourrait d’avance fixer la marche de l’histoire, comme on peut fixer la marche d’un vaisseau quand on connaît le point invisible vers lequel il va. Mais aujourd’hui le temps n’est plus où chaque penseur affirmait avec une certitude presque sacerdotale de quel côté était la vérité. La croyance exclusive dans la rectitude absolue de sa propre pensée est une idée de même nature que les idées religieuses, et elle tend à s’affaiblir comme elles. Nous sommes maintenant moins disposés à croire, plus disposés à chercher. On se défie de sa propre pensée ; on a vu tant d’idées crouler autour de soi et parfois en soi-même, qu’on n’ose plus s’appuyer sur aucune avec une confiance entière et exclusive. Le doute se tient toujours non loin de l’affirmation, prêt à la restreindre. Est-ce un mal ? Non, car la circonspection n’empêche point l’ardeur à la recherche, et si la vérité est longue à découvrir, on peut être infatigable à la poursuivre.

Si cette ardeur à poursuivre le vrai doit nous posséder, c’est surtout quand il s’agit des problèmes qui intéressent la conduite des individus et des sociétés ; là c’est une sorte de devoir que de chercher de quel côté est le devoir et de quel côté doit marcher l’humanité. Or, au fond, tout le débat sur les questions morales et sociales, dont nous venons de voir l’importance croissante, peut se ramener dans son principe au débat des partisans de l’intérêt et des partisans de la vertu méritoire, des Epicuriens et de leurs adversaires. — Le devoir proprement dit existe-t-il ? la moralité proprement dite existe-t-elle ? avons-nous du mérite à faire ce que nous croyons le bien ? — Ou en fait, devoir, moralité, mérite sont-ils simplement (comme il y a beaucoup de raisons pour le croire) des expressions plus ou moins figurées, que l’humanité a fini par prendre au sens propre ? Faut-il remplacer le devoir par l’intérêt commun, la moralité par l’instinct, par l’habitude héréditaire ou par le calcul, le mérite de l’action par la jouissance de l’objet même en vue duquel on agissait ? — Telle est dans sa simplicité la question soulevée autrefois par Epicure, qui, après avoir traversé les siècles, répétée comme d’écho en écho par les plus grands esprits, arrive jusqu’à nous et nous demande une réponse. Nous en savons déjà assez sur la morale épicurienne et sur son développement à travers les siècles pour comprendre quelle est la force de ce système : la force ou la faiblesse d’une doctrine philosophique peut se mesurer le plus souvent à sa durée, à sa persistance. Une partie de l’humanité a cru que la vie avait pour but unique l’intérêt ; elle l’a cru sincèrement, elle l’a soutenu courageusement ; une partie de l’humanité le croit et le soutient encore. Si ce n’est pas la toute la vérité, au moins doit-il y avoir là une grande part de la vérité. Une telle doctrine mérite donc l’examen le plus consciencieux.

Les doctrines ont leur vie, comme les individus ; elles naissent, elles croissent, elles s’épanouissent ; elles ont leur fleur de jeunesse, elles ont dans leur maturité la vigueur virile ; elles ont aussi parfois leur déclin, — mais pas toujours, — et il en est qui sont immortelles. Pour bien connaître une doctrine, il est bon de l’avoir accompagnée en quelque sorte dans sa marche et ses progrès, d’avoir vécu avec elle. Comment espérer connaître ceux qu’on ne verrait qu’en passant, en un jour, sous un seul aspect ? Lorsque la doctrine épicurienne se sera déroulée devant nous tout entière, sous toutes ses apparences multiples, alors seulement on pourra espérer la connaître et connaître ce qu’il y a en elle de vrai ou de faux ; alors aussi on pourra essayer de la juger, — jugement qui ne sera jamais sans appel ; car une doctrine a toujours l’avenir devant elle pour se relever au besoin, et ni l’histoire des systèmes ni leur critique ne sont jamais finies.

  1. Diog. Laërt., x, 9.
  2. Voir Cicéron, Tuscul., iv, init. ; Acad., i, 2 ; Lettres fam., xv, 19. — Les premiers écrivains philosophes à Rome furent les épicuriens Amafinius, Rabirius et Catius, — des prosateurs fort médiocres, d’après Cicéron ; — puis vint le grand poète et philosophe Lucrèce.
  3. Tusc., iv, 3. De fin., II, xiv.
  4. Alex., 61.
  5. Confessions, VI, xvi. « Disputabam cum amicis meis Alypio et Nebridio de finibus bonorum et malorum : Epicurum accepturum fuisse palmam in animo meo, nisi ego credidissem post mortem restare animæ vitam et fructus meritorum, quod Epicurus credere noluit. Et quærebam, si essemus immortales et in perpetua corporis voluptate sine ullo amissionis terrore viverernus, cur non essemus beati, aut quid aliud quæreremus ? » — C’était une simple question de temps qui séparait alors Saint Augustin d’Épicure.