La Morale de Bismarck/01

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La Morale de Bismarck
Revue des Deux Mondes4e période, tome 158 (p. 588-615).
La morale de Bismarck


L’HOMME POLITIQUE


Y a-t-il deux morales, — une morale politique et une morale privée, — ou n’y a-t-il point de morale en politique, la politique étant une chose et la morale une autre chose ? c’est une grande question, c’est une vieille question, et c’est une question toujours nouvelle. A la vérité, les religions et les philosophies n’y sauraient faire qu’une seule réponse, et la morale n’existe pas pour elles en dehors de l’absolu. Mais ne semble-t-il pas qu’il en soit autrement de l’histoire ou de la politique, et qu’il y ait, en quelque sorte, des contingences d’État ? Si l’homme privé n’a qu’une vie, l’homme d’Etat en a deux : sa vie intérieure d’homme privé, l’homme d’État doit la subordonner à une espèce de vie extérieure, qui est d’intérêt et d’ordre plus général ; l’homme privé ne vit qu’en lui et pour lui : l’homme d’État vit dans l’État et pour l’État ; l’homme privé peut tout rapporter à soi-même ; au contraire, ne rien rapporter à soi, mais tout à l’État, et pour le bien de l’Etat user non des moyens que l’on préférerait, mais des plus « productifs » et des plus appropriés aux circonstances, n’est-ce pas, à cela que se mesure la qualité de l’homme d’État ; et ne se crée-t-il pas pour lui comme une hiérarchie des devoirs, dans laquelle le devoir public l’emporte sur le devoir privé ?

Après tant d’autres, M. de Bismarck est un illustre exemple, non certes de la nécessité qu’il y ait deux morales, mais de la quasi-impossibilité que l’homme d’État n’agisse pas souvent comme s’il y en avait deux ; puisqu’en politique, il ne regarda point à la valeur des moyens selon la morale commune, qu’il ne se fit point de leur légitimité un cas de conscience privée, mais de leur efficacité un cas de conscience d’État, qu’il les jugea bons à ce signe que le bien de l’État était au bout, et mauvais s’ils ne pouvaient réussir lorsque le bien de l’État exigeait le succès ; puisqu’il y eut en Bismarck deux Bismarck qui constamment ou s’ignorèrent ou se combattirent, que jamais personne ne ressembla moins à Othon de Bismarck que le prince de Bismarck, et que jamais rien ne différa davantage de sa vie intérieure que sa vie extérieure, de sa vie privée que sa vie politique. Ce sont ces deux hommes, l’homme d’État et l’homme de famille, le premier et le second Bismarck, dont nous voudrions rassembler comme en raccourci les principaux traits. Et d’abord l’homme d’État, le Bismarck historique.


I

Rarement homme d’État fonda sa politique sur un pessimisme à la fois plus amer et plus tranquille, eut à ce degré le mépris de l’homme et de l’humanité, estima plus bas la personne humaine et la vie humaine, vit souffrir d’un œil aussi sec et fit mourir d’un cœur moins troublé. On n’en citerait guère qui aient cru autant que lui en la vertu de la force, qui aient eu la menace plus prompte et l’exécution plus sûre, qui aient affiché et déployé, en effet, plus de dureté froide, étalé aussi placidement une aussi intrépide audace ; qui aient été possédés de soupçons plus jaloux et de plus tenaces rancunes ; qui aient joui autant et pu moins se passer de la certitude quotidienne, à chaque instant du jour renouvelée, de leur durable toute-puissance ; et, vers la fin, est-il premier ministre tombé qui se soit moins consolé et vengé plus petitement d’une grande chute ?

Quel homme politique mit plus de coquetterie dédaigneuse et, si on l’osait dire, de « snobisme » prussien et poméranien à plaisanter ce qu’il appelait les « superstitions politiques ? » Qui respecta moins sincèrement moins de choses ? qui fit parade d’un esprit plus positif, plus pénétré d’un sens pratique plus exclusif, plus tendu à l’unique poursuite de l’utile, y ramenant tout à toute heure comme en toute affaire, et se forgeant là-dessus, à son usage, une conception assurément très pratique, très utilitaire et très positive, une conception d’État de ses devoirs et de ses responsabilités d’État. Aucun grand serviteur et conducteur de peuple ne voulut avoir et n’eut une vue plus aiguë de l’intérêt immédiat ; aucun ne se garda avec tant de soin des élans de l’âme et des écarts de l’imagination, de la politique sentimentale et de la politique conjecturale, ne se défendit à ce point contre la reconnaissance ou l’affection ou la sympathie, et contre la théorie ou la chimère ou le rêve ; aucun ne fit semblable effort pour se placer « dans la position d’indifférence du naturaliste qui observe, » et cela tout bonnement pour avoir l’esprit clair et la main ferme au moment de se décider et d’agir.

Personne, peut-être, ne cacha, sous des allures franches et des manières brusques, une duplicité plus profonde et, par une sorte de réciproque, ne fut plus méfiant et plus enclin à soupçonner le mensonge chez ceux qu’il entendait blâmer et condamner tout haut le mensonge ; personne ne plaida plus hardiment le faux pour savoir le vrai ; personne n’aperçut mieux la misère et n’exploita plus méthodiquement la vanité de la diplomatie, les vices du régime parlementaire, la médiocrité ministérielle, la versatilité de la presse, la crédulité populaire ; et, d’un seul mot, qui résume tout, il n’est personne sans doute qui ait eu moins d’égards aux moyens, plus d’attention opiniâtre et despotique à la fin.

Le Bismarck de l’histoire est foncièrement pessimiste, il tient pour rien les hommes et l’humanité : « Tout n’est, en somme, qu’une question de temps ; les peuples et les individus, la folie et la sagesse, la guerre et la paix, tout vient et s’en va comme la vague, et la mer demeure. Il n’y a sur cette terre qu’hypocrisie et jonglerie. Que ce soit la fièvre ou la cartouche qui doive arracher ce masque de la figure, il faut que le masque tombe tôt ou tard. Alors apparaîtra entre un Prussien et un Autrichien, s’ils sont égaux en taille, une ressemblance qui rendra fort difficile de les distinguer l’un de l’autre. Au reste, les imbéciles et les gens d’esprit, réduits à l’état de squelettes, se ressemblent comme deux gouttes d’eau [1]. » Et d’ailleurs tous les hommes se valent ; ceux qui valent le mieux valent bien peu ; et sait-on ceux qui valent le mieux ? « Il n’y a pas de pires inquisiteurs que dans son propre camp, et, parmi les amis qui ont longtemps mangé de la même soupe, on est plus injuste que contre des ennemis. Il ne faut pas, je le vois, compter sur les hommes, et je suis reconnaissant de chaque trait qui me replie en moi-même [2]. »

A « chaque trait qui le replie en lui-même, » Bismarck apprend donc à ne compter que sur lui-même : et ce pessimisme le jette dans une espèce de fatalisme : « Comme Dieu voudra ! » mais non résigné, non découragé, très actif : « Et comme, avec Dieu, je pourrai ! » En repassant l’histoire de ses ancêtres, il a fait une remarque et, n’en faisant point qu’aussitôt il ne s’applique, il en tire la conclusion, dont, vingt années durant, l’Europe éprouvera la rigueur : « Ma filiation, a-t-il dit, se compose successivement d’une génération rossée et d’une génération rossante [3]. » Et, à la vérité, — c’était pourtant en 1872, — il se rangeait bien dans la génération « rossée ; » mais trois grandes guerres, toute sa politique intérieure, toute sa politique extérieure, lui donnaient un triple démenti ; et le monde entier n’avait que trop de raisons de le faire rentrer dans la génération « rossante. » C’est de celle-là qu’il était, qu’il avait voulu être.

S’il n’est pas sûr qu’il ait jamais prononcé le mot fameux, dont il fut devant ses contemporains et dont il restera probablement devant la postérité l’éditeur responsable : « La force prime le droit [4], » il n’en est pas moins hors de doute que c’était bien le fond de sa pensée et le fond même de sa politique. Non point en ces termes précis : La force prime le droit ; mais en ceux-ci ou à peu près : La force est la base, le support, l’armature du droit ; la force manifeste, affirme et maintient le droit ; la force est la réalisation, la matérialisation du droit ; le droit se fonde sur la force et se conserve par elle ; à un certain moment, c’est la force qui dit le droit, et qui peut-être ne le crée pas, mais qui le déclare et qui le démontre, et, sans la force, il n’y a pas de droit. C’est-à-dire, — car le cas est le même pour le droit et pour la morale, — qu’en droit, sans la force, il pourrait y avoir un droit, mais qu’en fait, sans la force, il n’y en a point. Et de qui donc est cette pensée ? — ce n’est pas de Machiavel, c’est de Pascal : — « Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchans ; la force sans justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et ce qui est fort soit juste [5]. » Traduit par une formule équivalente, c’est-à-dire qu’en morale, sans la force, il pourrait y avoir une justice, mais qu’en fait, sans la force, il n’y en a point.

Or, Bismarck ne pense et ne parle qu’en fait ; il ne pense et ne parle que politique, que pouvoir et action ; or, la mesure de l’action et la condition du pouvoir, c’est la force, ou, d’un autre point de vue, pour Bismarck, il n’est pas de droit au-dessus ni à côté du droit qu’a l’État, — et nominalement l’État prussien, — de vivre et de se développer. Si, dans l’Etat, un conflit s’élève entre l’exécutif, par exemple, et le législatif, « comme la vie de l’État ne peut s’arrêter, les conflits dégénèrent en questions de pouvoir, — questions de force : Machtfragen ; — et celui qui a le pouvoir, ou la force dans ses mains continue à avancer dans le sens qui est le sien, parce que la vie de l’État, encore une fois, ne peut s’arrêter un instant [6]. » De même pour ce qui est des conflits entre États : Machtfragen, en dernier ressort ; questions de pouvoir ou de force ! L’Etat qui a en mains le pouvoir et la force « continue à avancer dans le sens qui est le sien, parce que sa vie ne peut s’arrêter un instant. » Il avance par des Duppel, des Sadowa et des Sedan, sans s’inquiéter des milliers de vies individuelles et des autres vies d’État qu’il arrête, car ce n’est pas sa faute : il faut qu’il avance, sa vie à lui ne peut pas s’arrêter ; et c’est la faute des autres : pourquoi n’ont-ils pas en mains le pouvoir ou la force ?

La force, dès que Bismarck la tient et tant qu’il la tient, il a la menace prompte : « Le comte de Beust croit-il vraiment que nous attendrons que la France se soit relevée pour régler notre compte avec l’Autriche [7] ? » car parfois la menace dispense de l’exécution, — et c’est alors une économie de force, — mais il a l’exécution rapide, car parfois la menace est une indulgence, — et c’est alors une perte de force : « Bücher racontant que, lors de son arrivée, un officier s’était fait donner son revolver et en avait menacé des voyous français qui, du haut d’un pont, avaient l’habitude de cracher sur les troupes qui passaient, le Chef l’interrompit en disant : « Pourquoi les en menacer ? — Il n’y avait qu’à attendre qu’ils aient craché et à tirer aussitôt après [8]. » Perception, décision, menace, exécution, ces quatre momens de la pensée de Bismarck, laquelle n’est qu’action, et qui en sont à peine quatre momens distincts, sont reliés entre eux par un courant continu, où circule la force.

Cela est proprement machiavélique, et cela est proprement du Prince. Voici une lettre que Machiavel eût écrite et que le Prince eût signée :

« La situation, aujourd’hui, est telle qu’il me paraît utile de lâcher contre les Danois tous les chiens qui voudront aboyer (pardonnez-moi cette comparaison de chasseur). Le bruit collectif de la meute servira à faire penser aux étrangers que les Duchés ne peuvent être soumis au Danemark, et à forcer les puissances à tenir compte du programme que le gouvernement prussien veut leur présenter… Les Duchés se sont accoutumés jusqu’à présent à jouer le rôle d’enfant gâté dans la famille allemande et à penser que nous devons, nous sacrifiant avec empressement sur l’autel de leurs intérêts particuliers, mettre en jeu l’existence de la Prusse pour chaque Allemand du nord du Sleswig. Si la nation ressentait chez nous assez d’ambition prussienne pour que le gouvernement dût ne plus la stimuler, mais au contraire la modérer, je ne me plaindrais pas du tout de cet état de choses. Vous voyez par là comment mon esprit mortel envisage la question ; je suis, du reste, de plus en plus reconnaissant à Dieu de l’appui qu’il nous a accordé jusqu’à présent, et ma gratitude va jusqu’à penser que le Seigneur sait nous faire profiter même de nos erreurs. Je m’en aperçois tous les jours, et j’en éprouve une salutaire humilité. Je vous ferai d’ailleurs observer encore que l’annexion prussienne n’est pas pour moi le but suprême et nécessaire, mais le résultat le plus agréable [9]. »

Tout le machiavélisme, tout le Prince est dans cette lettre de Bismarck : d’abord la foi essentielle en la force ; puis le sens indéfectible et impitoyable de l’État ; puis le sens du relatif, du possible, du plus avantageux, qui est, par excellence, le sens politique ; et enfin il n’y manque pas même les faux semblans, les apparences de vertu, puisque la piété s’y affiche et que s’y étale « l’humilité ! » Mais comme, au bout d’une page qui commence par les aboiemens de la meute lâchée, cette piété, cette humilité, sonnent creux ! et comme on sent bien que Bismarck pense moins alors à Dieu qu’à sa proie, que sa grande affaire est, non pas de prier, mais de suivre et d’exciter les chiens ! Faut-il le dire ? on l’entend trop, on le sait trop ; et c’est ce qui reste dans son machiavélisme d’un peu rustre ou d’un peu barbare, en quoi il demeure Prussien et Poméranien jusque dans le personnage du Prince. Car, si, au fond, il est le Prince, s’il en a tous les caractères, cependant l’enveloppe est plus lourde et l’allure plus gauche. Il n’est pas dans l’air léger de l’Italie ; le ciel sous lequel il est né est plus chargé de nuées, de fumées et de buées, qui se déposent en une couche plus épaisse : il n’a pas la délicate patine de Florence : cette élégance, cette grâce, cette recherche d’art. Il s’écrierait : — Com’ è buono ! plutôt que : — Com’ è bello ! et de toutes choses le premier aspect qui le frappe, ce n’est sans doute point la beauté. Ainsi, le Florentin voulait mettre de la beauté même dans l’utile ; il se contente, lui, de tirer de l’utile l’utilité, un gain, un profit d’État. Et ainsi, le machiavélisme de Bismarck traîne comme un accent saxon, mais c’est tout de même un machiavélisme.

Il en a la dureté froide. Il l’a volontairement, politiquement, avec des considérans et d’après des raisonnemens, en vertu de tels motifs et en vue de tel objectif. Il l’a, il veut l’avoir, et il sait qu’il l’a. Un jour, à table, l’histoire lui revient de ce landgrave de Thuringe, qui, égaré à la chasse et réfugié dans la cabane d’un forgeron, crut entendre pendant son sommeil le maître de la maison frapper à coups redoublés sur son enclume, en disant : Sois dur, Landgrave ! Et tout de suite il part de là, car c’est un esprit qui ne laisse rien perdre, qui ramène tout à lui-même et à la situation présente, et qui transforme tout en matière de sa propre activité : » Je trouverais bien moyen de les forcer, les Parisiens. Je leur dirais : « Vous êtes deux millions d’hommes qui me répondez sur vos personnes. Je vous tiens encore affamés pendant vingt-quatre heures, jusqu’à ce que nous obtenions de vous ce que nous voulons. Et puis, encore une fois vingt-quatre heures, quoi qu’il puisse en arriver. Moi, je prendrais bien cela sur moi, mais… je formerais bien ma conscience là-dessus, mais… ce qui est derrière, derrière mon dos, ou plutôt ce qui est sur ma poitrine et y pèse au point de me couper la respiration… Oui, si on était Landgrave ! Pour ce qui est d’être dur, ce n’est pas ce qui me manquerait. Mais, malheureusement, on n’est pas Landgrave [10] ! »

Ce qui est derrière le dos, ou plutôt sur la poitrine de Bismarck, qui n’est pas Landgrave, c’est le Landgrave, c’est le Roi, ce sont les landgraves et les landgravines, les princes, la Reine et les princesses. Ce qui le retient et le cloue en place, la « respiration coupée, » ce n’est ni un scrupule, ni une crainte, ni quoi que ce soit qui ressemble à un obstacle ou à une objection de morale, c’est simplement qu’il n’est pas landgrave… Sans quoi, et s’il l’était, il prendrait bien cela sur lui, » il « formerait bien sa conscience là-dessus ; » et ici, ne le saisissons-nous pas tout vif ? Former sa conscience sur la nécessité : « Assouplis ton âme, forme-la à ne point se départir du bien, si tu le peux, mais à se résoudre au mal, si tu t’y vois obligé, » c’est justement le conseil du Prince, et, quant à lui, Bismarck, pour ce qui est d’être dur, ce n’est pas ce qui lui manquerait. Ce n’est pas, en effet, ce qui lui manque, dès qu’il est Landgrave, ou dès qu’il n’a plus sur la poitrine quelque landgrave importun et timide.

Son vocabulaire, au long du terrible hiver de 1870, est presque réduit à trois mots : fusiller, pendre, brûler ; à peine y conserve-t-il, pour les heures de détente : affamer, déporter, ruiner. « Il serait parfaitement raisonnable de s’emparer des habitans de quelques milles carrés et de les envoyer en Allemagne, où ils coloniseraient sous bonne garde, partout où, du fond des bois, ils tirent sur nos convois, où ils enlèvent les rails des chemins de fer et jettent des pierres sur la voie [11]. » Les maisons abandonnées, « on ferait bien de les brûler toutes [12]. » Un jour qu’on parle de l’indemnité à imposer aux vaincus, et que quelqu’un hasarde le chiffre, déjà énorme, de trois milliards et demi : « Absurde ! dit tranquillement Bismarck, je leur demanderai beaucoup plus [13]. »

D’être dur, non, ce n’est pas ce qui lui manque, et il peut l’être bien autrement encore. Le général Reille, avant la capitulation de Sedan, réclame des conditions plus honorables ou plus douces : sinon, dit-il, « plutôt que de se soumettre, les troupes se feront sauter avec la forteresse. — Je lui dis : Faites sauter [14] ! » « On annonce à M. de Bismarck que 1 200 Français viennent d’être pris, dont un grand nombre de francs-tireurs : — Les francs-tireurs prisonniers ! Je ne conçois pas cela ; on devrait les fusiller les uns après les autres, dit le Chef [15]. » De même pour les garibaldiens ; peu importe le nombre, et 12 000 comme 1 200 : « Le bruit court que Garibaldi a été fait prisonnier avec 13 000 de ses chemises rouges. Le ministre fait observer : « Il serait vraiment fâcheux d’avoir fait prisonniers 13 000 francs-tireurs qui ne sont pas même Français !… Pourquoi donc ne pas les fusiller [16] ? » De même aussi pour les turcos : « Je voudrais que l’on mît aux arrêts tout soldat qui fait prisonnier un de ces drôles. Ce sont des brigands, il faut fusiller cela ! Le renard peut s’excuser en disant que sa nature est d’être ce qu’il est, mais ces gens-là, ce sont des monstres, des hommes dénaturés [17]. »

De même, bientôt, pour les soldats de l’armée régulière : « Le Chef exprima un vif regret de ce qu’il fallût encore faire des prisonniers et qu’on ne pût pas les fusiller tout de suite [18]. » « Nous avons fait plus de 1 600 prisonniers, dit Saldern, et les pertes des Français sont évaluées à 4 000 ou 5 000 hommes. — Oui, répond le Chef, — mais les prisonniers ne sont maintenant qu’un désavantage pour nous : c’est un surcroît de charges. Saldern, dans le cours de son récit, ayant raconté qu’un Français était venu tomber à dix pas d’une barrière défendue par nos fusils à aiguille, le Ministre dit : « Au moins celui-là était par terre [19] ! » Et de même enfin pour la population civile, coupable simplement de curiosité patriotique ; à Versailles, quand on attend une sortie de Paris : « Hier, le Chef a dit que nous ne devrions point tolérer la formation de groupes dans les rues au moment des combats ; les patrouilles devaient sommer les habitans de regagner leurs demeures, et tirer sur ceux qui feraient de la résistance [20]. »

Sur tout ce monde, non seulement il faut tirer, mais il faut tirer « avec plaisir. » Si M. de Bismarck a un reproche à adresser à ses Prussiens, c’est celui-ci : « Nos gens tirent au besoin, mais ne fusillent pas avec plaisir. » Ils ne brûlent ni ne pendent suffisamment : « On devrait mettre le feu à tous les villages où se produit une trahison et en pendre tous les hommes [21]. » Ainsi a-t-on fait du village d’Ably, et le chancelier en est tout aise. Ce qui lui plaît surtout dans les Bavarois, c’est qu’ils ont la main leste pour fusiller les francs-voleurs. « Nos Allemands du Nord s’en tiennent trop à l’ordre. Quand un de ces rôdeurs de buissons a tiré sur un de nos dragons du Holstein, celui-ci commence par descendre de cheval, puis il court sur le drôle, sabre en main, et le fait prisonnier. Il le conduit ensuite à son lieutenant, qui le laisse aller, ou bien il le livre, et le résultat est encore le même. Le Bavarois s’y prend autrement ; il sait ce que c’est que la guerre, et il est fidèle aux bons vieux usages. Il n’attend pas qu’on lui tire dessus par derrière, il tire le premier [22]. »

Ces bons vieux usages, selon Bismarck, ont du reste leur civilité ou leur étiquette. Comme on raconte devant lui que des soldats ont donné une terrible bastonnade à un curé, pris en flagrant délit de trahison, il réfléchit un instant, puis prononce : « Il faut être poli avec lui jusqu’au dernier échelon, mais il faut le pendre. » Et il dogmatise sur un si beau thème : « On ne doit se permettre d’être grossier qu’avec ses amis, quand on est sûr qu’ils ne le prendront pas en mauvaise part. C’est comme on se permet, par exemple, à l’égard de sa femme, des impolitesses qu’on ne se permet pas avec les autres femmes. » D’où cette maxime (très machiavélique aussi) : « Il faut ou traiter les gens avec le plus d’égards possible, ou les mettre hors d’état de pouvoir nuire. C’est l’un des deux [23]. »

Assez volontiers, il raillerait, il joindrait à cette sévérité toujours armée une dérision, une ironie qui la feraient tourner à la férocité. Le général Ducrot, fait prisonnier à Sedan, — les Prussiens disaient sur parole, — s’est échappé pendant la route : « Si l’on rattrapait de telles gens, s’écrie Bismarck, on devrait les pendre dans leurs pantalons rouges et écrire sur une jambe : Parjure ! et sur l’autre : Infâme [24] ! » Au dîner du 28 novembre, un de ses familiers, croyant entrer dans ses vues et lui faire sa cour, dit que, si réellement Garibaldi était pris, il faudrait les fusiller, lui et les siens, pour s’être mêlés d’une guerre qui ne les regardait pas : « Mais, auparavant, répondit Bohlen, on les mettrait en cage et on les montrerait en public. — Non, répliqua le Ministre. J’aurais un autre plan. Il faudrait conduire les prisonniers à Berlin, leur suspendre au cou un écriteau en carton, sur lequel serait écrit : Reconnaissance, et les promener ainsi à travers la ville [25]. » Propos de table de M. de Bismarck, et qui doivent s’entendre cum grano salis ! mais sans doute était-il dans « les bons vieux usages » d’affubler de pancartes injurieuses les ennemis enchaînés.

Les lettres qu’il reçoit de la comtesse, lettres d’un protestantisme et en quelque sorte d’un prophétisme exaspéré, le comblent de joie ; il en communique complaisamment des fragmens à son entourage : « Je crains, lui écrit-elle, que vous ne trouviez pas de bible en France ; je t’enverrai donc un livre de psaumes afin que tu y puisses lire la prédiction contre les Français, prédiction ainsi conçue : Je te le dis, les impies seront exterminés [26]. » Et alors, ayant reçu le livre de psaumes et la bible qui accompagnent la lettre de sa femme, voici comment il se vante d’avoir traité une pauvre femme : « A Commercy, une femme est venue chez le Ministre pour se plaindre de ce que l’on avait arrêté son mari, parce qu’il avait frappé un hussard avec une bêche. Le Ministre l’écouta d’un air bienveillant. Lorsqu’elle eut fini, il lui dit d’un ton tout à fait aimable et en se passant les doigts sur le cou : « Oui, ma bonne femme, vous pouvez être sûre que votre mari sera pendu prochainement [27]. »

Il faut que la prédiction s’accomplisse et que les impies, — c’est-à-dire les Français, — soient exterminés. Il faut, il faudrait, on devrait : Sois dur, Landgrave ! Et, dans le cœur du Landgrave de plus en plus dur, il semble que « la haine du Gaulois » s’accumule et s’aigrisse d’une ferveur dévote. Pourtant il professe que l’homme d’Etat ne doit pas avoir de haines sans utilité. « Bon pour l’homme de parti ! Son instinct de vengeance est satisfait. Mais l’homme politique, vraiment politique, ne connaît pas ces sentimens. Il se demande uniquement s’il est utile de maltraiter ses adversaires politiques [28]. » Contre la France, nulle hésitation. Il est utile de maltraiter l’adversaire : donc la haine est utile, donc il faut haïr, et savoir haïr, c’est « savoir ce que c’est que la guerre ; » mais il est inutile d’outrager l’adversaire abattu ; donc tout raffinement de haine est inutile, donc il faut s’en défendre, et ne pas savoir s’en garder, c’est ne pas savoir ce qu’est la politique, ou l’oublier imprudemment. — M. de Bismarck, qui le savait au point de mettre ces vérités en aphorismes, ne l’a-t-il point, par passion, quelquefois oublié ?


II

Toute haine utile étant pour lui justifiée par son utilité même, Bismarck ne prend pas la peine de la déguiser, et durement s’exprime cette dureté froide. Il n’aime pas qu’on fasse tant de façons et, quand on sait ce que c’est que la guerre, — mérite insigne à ses yeux, — il est d’avis qu’on la mène vite et qu’on la pousse jusqu’au bout, sans attendrissement et sans ménagement. De la guerre, il ne réprouve, à l’entendre, que ce qui se cache et ce que l’on cache ; mais, au grand jour, toutes les destructions, toutes les exécutions sont permises. Si sa colère poursuit les francs-tireurs et les voue au massacre en bande, c’est que, précisément, il leur reproche de n’être pas « francs » — et de le gêner beaucoup. Il reporte sur eux, et pour des motifs analogues, l’aversion que, tout enfant, on s’en souvient, il marquait envers Guillaume Tell. Ce Guillaume Tell, chanté par les poètes, comme un héros de la liberté, — un héros de la liberté ! — qu’est-ce de plus qu’un « rebelle » et un « assassin ? » « Il m’aurait semblé beaucoup plus naturel et plus digne que Tell frappât tout de suite le bailli. Cet acte eût été l’effet d’une juste indignation contre une exigence cruelle. Mais opérer dans l’ombre et par surprise, cela ne me plaît pas, cela ne sied pas à un héros, pas même à un franc-tireur [29]. »

Ainsi la justification par l’utilité ne s’étend pas à « l’ombre » et à « la surprise ; » et néanmoins que de fraudes, de pièges, de mensonges et de trahisons on lui fait couvrir ! Aux origines de cette guerre, utile à la Prusse, et par là justifiée pour M. de Bismarck que « d’ombre » et de « surprise » accumulées ! Le Chancelier en a-t-il perdu la mémoire ? Ou, s’il ne l’a pas perdue, de quelle audace, de quelle inconscience volontaire ne témoigne pas ce fragment de conversation, si étrange, si choquant et stupéfiant, depuis qu’on connaît l’histoire de la dépêche d’Ems ! Pendant le dîner, le Chancelier nous dit : « J’ai une idée favorite relativement à la conclusion de la paix. Etablir un tribunal international pour juger ceux qui ont excité à la guerre : les journalistes, les députés, les sénateurs, les ministres. » Abeken ajouta : « Thiers, indirectement, appartient à cette classe d’individus, surtout par son histoire chauviniste du Consulat et de l’Empire. » Le Ministre dit : « Je voudrais un nombre égal de juges pris dans chaque puissance, et nous serions les accusateurs. Mais les Anglais et les Russes n’y consentiraient pas. On pourrait alors composer le tribunal de ceux qui ont le plus souffert d’eux [30]. »

Il parle de juger ! — « Et nous serions les accusateurs ! » Et nous composerions le tribunal de juges à nous ! — Il dit cela posément, entre deux verres de bière ou deux flûtes de Champagne, et pourtant, cinq minutes après, il dira du même ton : « Ce général (Boyer) est un de ces hommes qui maigrissent subitement sous le coup d’une émotion quelconque. De plus, il a une qualité : il peut encore rougir [31]. » Alors, de pouvoir rougir, c’est une qualité ? Mais lui, l’Homme fort, il n’est pas d’émotion qui le fasse subitement maigrir : il a appris à ne point s’émouvoir ; une seule fois, dans tout son fatras de confidences, Maurice Busch nous le montre humainement ému. C’était à Varzin, un soir de l’automne de 1877. M. de Bismarck, assis au coin de la cheminée, se taisait, contrairement à ses habitudes, et comme absorbé en de secrètes pensées, tout en tisonnant machinalement. Ses amis, autour de lui, respectaient sa méditation, et, eux aussi, se taisaient ; quand, tout à coup, le prince rompit le silence et commença une longue lamentation, se plaignant de n’avoir tiré que peu de joie de toute son orageuse activité d’homme d’État et d’avoir tant travaillé sans réussir à faire un heureux : ni lui-même, ni sa famille, ni les autres ! Quelques-unes des personnes présentes se prêtèrent à l’office de contradicteurs et lui répondirent qu’au contraire il avait fait le bonheur de toute une nation : « Non ! non ! répliqua-t-il : j’ai fait beaucoup de malheureux. Sans moi, trois grandes guerres n’auraient pas eu lieu ; 80 000 hommes ne seraient pas morts : et pères, frères, sœurs, veuves ne pleureraient pas encore. C’est ce dont, — il est vrai, — j’aurai à rendre compte à Dieu ; mais, en tout cas, de tout ce que j’ai fait, je n’ai retiré que peu ou point de joie ; je n’ai eu que désillusions, que soucis et que peines ! »

S’il faut prendre à la lettre ce récit de Maurice Busch [32], n’en rien retrancher ni atténuer — et, malgré la véracité ordinaire de ce témoin, garantie par l’indigence même de son imagination et l’absence, totale chez lui, d’esprit critique, un doute peut bien s’élever, — si ce récit est exact, n’est pas arrangé après coup, et comme sensibilisé pour l’effet, voilà un Bismarck qui ne ressemble guère au Bismarck de 1864, de 1866, de 1870, et qui ne ressemble plus au Bismarck de la dépêche d’Ems. Mais ne perdez pas de vue les circonstances : c’est à Varzin, en famille, avec des hôtes, le soir d’une grise journée d’automne, à la campagne, et en cette campagne, toujours un peu inoccupée. Surtout, c’est sept ans après, en 1877 : depuis sept ans, l’Allemagne est faite, et depuis sept ans, la haine, la dureté, la force, pour cette partie au moins de l’œuvre, est inutile et sans emploi : le second Bismarck reparaît, qui avait disparu en 1864, et n’avait reparu ni en 1866, ni en 1870, tant que la force, la dureté, ou la haine a été utile. En Bismarck, ce n’est pas l’homme d’État qui se repent et que visite le remords, d’ailleurs tardif ; ce n’est pas sa morale politique qui se désavoue et se condamne elle-même ; mais c’est l’homme privé qu’effraient les responsabilités de l’homme d’Etat, et c’est la morale privée que trouble la morale politique.

Cherchez mieux, et vous trouverez peut-être que ce soir de l’automne de 1877 correspond à quelque période de lassitude, de malaise ou d’affaissement physique ; si bien qu’alors on pourrait dire que M. de Bismarck a eu, ce soir-là, une défaillance, une syncope de la volonté. Mais de ces syncopes, ou de ces défaillances, l’homme d’Etat, en lui, n’en a jamais qu’au repos, il n’en a jamais dans l’action. Que, le lendemain, il faille agir encore, et ces responsabilités, — dont s’épouvante le Bismarck de Varzin, — le Bismarck de la Wilhemstrasse, le Chancelier de l’Empire les reprendrait de nouveau. Cette douleur humaine, qui du fond du passé crie vers lui, que lui veut-elle ? Que lui veulent les 80 000 victimes de ses trois grandes guerres, et leurs pères, leurs frères, leurs sœurs, leurs veuves ? « Ces gens-là, — car il le dit de tout le monde, — ont vraiment une idée fort peu juste de ce que c’est que la guerre [33] ! »

Il sait bien, lui, l’homme d’Etat qu’il est sait bien qu’il fallait ces trois guerres, et, puisqu’il les fallait, qu’il fallait ces victimes et qu’il fallait toute cette douleur. La preuve qu’il le sait, et qu’il ne se renie pas, c’est que, s’il le fallait encore, il recommencerait. La preuve, c’est que, malgré tout ce qu’il souffre (et il souffre presque dans sa chair des soupçons qui le rongent et des rancunes qu’il nourrit, rancunes et soupçons contre la Reine et la Princesse royale, contre les militaires, contre les parlementaires) [34], malgré tout, il reste au pouvoir, il a besoin d’y rester ; il ne souffre même que de craindre qu’on le lui dispute et de se souvenir qu’on le lui a mesuré, qu’il y a rencontré des résistances et, trop proches à son gré, des limites ; il ne peut se passer du pouvoir, de pouvoir au sens absolu, d’être sûr de toujours pouvoir ; et il doit enfin mourir lentement de la torture, du déchirement intime de vouloir toujours et de ne pouvoir plus. D’autres, dans le pouvoir, aiment quelquefois autre chose ; dans le pouvoir, ce que Bismarck aime, c’est de pouvoir.

Content de lui, à l’ordinaire, il n’est de rien plus content et de rien il ne triomphe tant que d’avoir l’esprit positif et pratique ; ou plutôt, comptant sur la force et conscient de sa force, il la fait résider en ceci, qu’il a l’esprit éminemment pratique et positif. Aussi Napoléon III, qui est à l’autre bout du monde, après l’avoir quelque temps attiré et comme charmé, l’étonné : du reste, tous les Français, en général : « Les Français sont un peuple particulier avec leurs superstitions politiques ; ils sont enfoncés dans ces idées, ils en sont enlacés, elles sont pour eux quelque chose de sacré, tandis qu’elles ne sont réellement que des mots vides de sens [35]. » Ce n’est pas un Prussien de la Vieille-Marche, ce n’est pas un Bismarck qui se nourrirait de ces viandes creuses ! Mais quel beau sujet d’études, — et quel beau sujet d’expériences, — qu’un peuple qui s’en nourrit ! Il n’est, au surplus, nullement certain que parmi ces « superstitions politiques » Bismarck ne range pas jusqu’au respect de choses pourtant infiniment respectables, et que lui-même affecte de respecter chez lui ; mais il n’importe : ces choses-là, le Chancelier allemand ne veut pas que ses voisins les respectent également chez eux, s’il lui est utile qu’ils ne les respectent point.

L’utilité, son utilité : tout ce qui n’est pas le culte de l’utile en politique, est de la superstition politique. Et certes les Français en entretiennent depuis un siècle toute une théorie, de ces idées où ils mettent on ne sait quoi de sacré et « qui ne sont réellement que des mots vides de sens ; » mais, pour Bismarck, s’ils sont peut-être le seul peuple, ils ne sont pas les seuls hommes dans ce cas : de pareils hommes, comme il y en a en tout pays, il se méfie et il s’écarte : est une superstition, pour lui, et n’est qu’un mot vide de sens, toute idée vide d’un contenu positif, vide d’une utilité pratique. En politique, l’utile est le critérium, la règle et la mesure de tout. Bismarck ne peut se passer du pouvoir, de pouvoir au sens absolu, parce qu’il est utile qu’au moment donné, au moment propice, il puisse absolument tout le possible ; mais de ce pouvoir absolu il ne sera pas toujours utile qu’il fasse usage, et, quand il arrivera qu’il soit plus utile d’être modéré dans ses exigences que d’épuiser tout le possible, c’est encore par la considération de l’utile qu’il se décidera, c’est elle qui l’arrêtera, et c’est elle qui sera la borne infranchissable.

Par exemple, après Sadowa, s’il eût voulu épuiser tout le possible, il en était à peu près le maître (sauf l’hypothèse douteuse d’une intervention de la France) ; le roi Guillaume le désirait ; l’état-major l’y poussait ; et cependant, il ne l’a pas voulu. Les troupes prussiennes eussent pu marcher sur Vienne, y entrer triomphalement, donner à la défaite de l’Autriche une forme saisissante, une de ces formes visibles et tangibles, pour ainsi parler, qui se perpétuent dans la pensée des peuples. M. de Bismarck eût pu arracher à l’Autriche vaincue quelques lambeaux, et peut-être des morceaux assez importans de son territoire, des provinces ou des moitiés de province ; mais il s’est bien gardé de le faire, et, plutôt que de le faire, il a sciemment et volontairement encouru le courroux du roi, le ressentiment national, l’inimitié des généraux [36]. Jusque-là, jusqu’à l’entrée dans Vienne, jusqu’au démembrement de l’Autriche allait le possible : mais jusque-là Bismarck a refusé d’aller, jugeant plus utile de ne point mettre, comme on l’a dit, l’irréparable entre la Prusse et l’Autriche, du silence complaisant de laquelle il prévoyait qu’il aurait besoin pour la suite de ses desseins.

De même, en pleine guerre de France, lorsqu’il négociait avec la Bavière, en vue de la création de l’Empire allemand : « Des journaux sont mécontens du traité avec la Bavière… Avant de l’approuver, ils aiment mieux attendre qu’ils aient obtenu l’unité dans la forme qui leur est agréable. Alors, ils pourront attendre longtemps… tandis qu’il s’agit d’arriver vite. Si nous temporisons, l’ennemi, le mauvais ennemi, le diable, aura le temps de semer l’ivraie dans le champ. Le traité nous assure beaucoup : celui qui veut tout peut être cause qu’on n’obtienne rien. » Et il y revient : « J’ai la plus grande inquiétude, dit-il. Ces gens-là (il aime ce tour) n’ont aucune idée de la situation. Nous sommes assis sur la pointe d’un paratonnerre ; si nous perdons l’équilibre, que j’ai eu tant de peine à établir, nous dégringolons immédiatement [37]. » Ainsi, comme mesure du pouvoir, tout le possible, et comme dose dans l’usage du pouvoir, l’utile. Mais, pour bien discerner l’utile, il faut ne laisser troubler ni obscurcir par rien la notion indispensable du pratique et du positif. Et, pour qu’elle ne soit jamais par rien troublée ni obscurcie, il faut tâcher d’entrer et de rester « dans les dispositions d’un naturaliste qui observe [38]. » Evidemment ce naturaliste n’a pas le moindre intérêt à ce que le phénomène qu’il observe se produise de telle ou telle manière ; avant qu’il se produise, il n’a pas à hasarder de conjectures sur la manière dont il se produira ; et, quand il s’est produit, il n’a pas à lui être reconnaissant de s’être produit de cette manière, et non pas d’une autre. Tout de même en doit-il être de l’homme politique, au moins dans de certaines heures et en de certains postes. Ses deux grands ennemis, les mauvais ennemis, les diables qui ensemencent le champ d’ivraie, c’est l’imagination et le sentiment, la politique conjecturale et la politique sentimentale. Ses trois grandes qualités, celles qu’il doit s’efforcer d’acquérir et de développer, c’est d’y voir clair, d’y voir juste, et d’y voir loin s’il se peut, mais de voir en perspective, c’est-à-dire de voir d’abord et de voir le plus gros ce qui est le plus près.

La vue claire, juste et directe, sans laquelle on est impropre à conduire la machine de l’Etat, c’est celle de l’immédiat. « On apporte un télégramme relatif aux assertions de Granville au sujet de la déclaration russe sur le traité de Paris, et le Chef le lit à haute voix. Le sens de ce télégramme est que la Russie a la prétention de s’affranchir d’une partie du traité de 1856 ;… que l’Angleterre ne peut tolérer un tel arbitraire ;… qu’il y a pour l’avenir des complications à craindre. Le Ministre sourit et dit : — Des complications à l’avenir ! Phraseurs de parlement ! Ces gens-là n’osent rien faire. L’accent est sur le mot à l’avenir. Voilà comme on parle, quand on ne veut rien faire [39]. » Mais au contraire, quand on veut faire quelque chose, on ne parle pas ainsi, on supprime le mot « à l’avenir, » et l’on voit à tout instant le présent, puisque aussi bien l’avenir sort atout instant de l’enchaînement des présens successifs qui, à tout instant, retombent au passé ; quand on veut agir, on « série » les temps de l’action, qui se tiennent d’ailleurs et s’engrènent sans solution de continuité, mais dont le premier est le présent immédiat, tout de suite.

Non seulement il faut voir au plus près et comme toucher de l’œil et de la main une situation, mais il faut la voir du même coup sous tous ses aspects, il faut promener dans un champ soigneusement circonscrit un regard à la fois vaste et pénétrant, et, si je l’osais, je dirais un regard analytique, qui perçoive chaque objet à sa place, en sa valeur, et en ses proportions ; il faut s’attacher à n’omettre aucun élément d’appréciation, même ceux qui tout d’abord paraîtraient le plus insignifians ou le plus étrangers à l’affaire. Lorsqu’on discute sur le bombardement de Paris, Bismarck recommande de diriger les obus d’un certain côté : « C’est par là, dit-il, que sont les quartiers distingués… Quant aux gens de Belle ville, ça leur est bien égal si ces beaux quartiers sont détruits : ça leur fait même plaisir de nous voir renverser les hôtels des riches [40]. » Et c’est, donné par la psychologie populaire, un élément de la situation dont peut-être M. de Bismarck force un peu l’importance, mais qu’un homme politique médiocre eût totalement négligé, auquel un faux homme d’Etat n’eût jamais songé, et qu’il n’oublie pas.

Mais, pour n’oublier ni cet élément d’appréciation ni d’autres, il faut être assuré de conserver toujours intact, toujours éveillé, le sens du pratique et du positif. Bismarck en est sûr et ce sens, chez lui, aucune émotion morale, aucune commotion physique ne l’abolit. « Jadis, raconte-t-il, j’eus un accident étrange, qui démontre bien que l’intelligence de l’homme dépend de sa cervelle. Un soir, je revenais chez moi avec mon frère, et nous allions aussi vite que le pouvaient nos chevaux. Mon frère, qui me devançait, entendit soudain un terrible craquement ; c’était ma tête qui se cognait contre le sol… Je m’évanouis et, lorsque je revins à moi, je n’avais qu’une moitié de ma connaissance. Je veux dire qu’une partie de ma raison était bonne, tandis que l’autre ne l’était pas. En examinant mon cheval, je vis que la sangle était rompue. J’appelai mon valet, il me donna son cheval et je revins chez moi. Lorsque mes chiens vinrent à ma rencontre en aboyant, je pensai que c’étaient des chiens étrangers, je me fâchai, et grondai les chiens. Je dis que mon valet était tombé en route et qu’on devait aller le chercher sur un brancard… Je me couchai ensuite après avoir demandé à manger. Le lendemain, quand je m’éveillai, tout allait bien. Cette aventure est singulière. J’avais examiné la selle, je m’étais fait donner un autre cheval, et autres choses semblables. J’avais compris le côté pratique et non le reste. La chute n’avait amené sur ce point aucun trouble [41]. » M. de Bismarck ajoute qu’il ne croit pas exagérer en disant qu’il est tombé de cheval plus de cinquante fois, et il en cite encore divers exemples ; pas une seule fois il ne lui est arrivé de ne plus comprendre « le côté pratique ; » pas une seule fois le sens pratique n’a été en lui suspendu ; et pas une seule fois il n’a cessé de voir nettement ce qu’il fallait faire.

Voir ce qu’il faut faire et le faire, tout est là. Ne pas le voir ou ne pas le faire, c’est cela qui engage vraiment, et c’est cela seul qui engage la responsabilité de l’homme d’État. Telle est, du moins, la conception particulière que Bismarck se fait de l’homme d’État et de ses responsabilités : la pire faute qu’il puisse commettre, c’est de perdre les occasions. « On n’est pas tous les jours en mesure de remédier à une situation dangereuse, et l’homme d’État que les événemens mettent en posture de le faire, et qui n’en profite pas, assume une grande responsabilité [42]. » Mais une faute à peine moins grave serait de prendre pour une occasion ce qui n’en est pas une : autrement dit, il faut n’agir qu’à coup sûr et ne partir qu’à temps : « J’avais la conviction qu’on ne peut prendre la responsabilité de guerres même heureuses que si elles sont imposées, et qu’on ne peut essayer de deviner le jeu de la Providence pour devancer l’évolution historique d’après des calculs personnels [43]. »

Juger de l’occasion, choisir l’heure, décider que l’évolution est accomplie, n’est du reste pas chose aisée : « Examiner si une détermination est juste, s’il est juste de maintenir et d’exécuter ce que, en se fondant sur de faibles prémisses, on a reconnu comme utile, cet examen vous use et vous anéantit, quand on est consciencieux et loyal. La fatigue augmente encore par ce fait qu’en politique il se passe un temps fort long, souvent plusieurs années, avant qu’on soit convaincu soi-même que ce qu’on voulait et ce qui est arrivé était juste ou non. Ce n’est pas le travail qui use, ce sont les doutes et les préoccupations, et aussi le point d’honneur, la responsabilité, alors que, pour la soutenir, on ne peut invoquer autre chose que sa conviction et sa volonté [44]. »

Et cependant, il faut vaincre ses préoccupations et ses doutes : il faut avoir la hardiesse d’invoquer sa volonté et sa conviction ; il faut mettre son point d’honneur à savoir prendre à temps la responsabilité, laquelle consiste également à faire ou à ne pas faire et peut être aussi lourde et plus lourde pour n’avoir pas fait que pour avoir fait : « Ne laisse point passer, après une si longue attente, ce jour de rédemption. Tu ne saurais trouver une meilleure occasion que celle-ci… Ce sera la guerre, mais une grande justice est avec toi ; car la guerre est juste, quand elle est nécessaire… »

Si maintenant une guerre est nécessaire, et si par suite une grande justice est avec l’homme d’Etat ; s’il ne saurait trouver une occasion meilleure ; si le jour qui se lève est un jour de rédemption, et si par conséquent il doit agir, parce que la plus lourde responsabilité consisterait alors à ne pas agir, c’est encore le sens pratique et positif, le sens de l’utile qui lui permet d’en décider, en élargissant, en étendant jusqu’aux extrêmes limites de l’intérêt national sa notion de l’utile : « Pendant que j’étais au pouvoir, j’ai conseillé trois guerres : celle avec le Danemark, celle de Bohême, et celle avec la France ; mais, chaque fois, je me suis bien demandé si, en cas de victoire, le prix de la lutte compenserait les sacrifices que toute guerre impose… Si, pour l’une ou l’autre de ces guerres, j’avais eu un doute sur les avantages que nous pourrions tirer des conditions de paix après la victoire, je n’aurais guère consenti de si grands sacrifices pour arriver à un résultat si peu important. Quant aux querelles internationales qui ne peuvent être vidées que par une guerre de peuple à peuple, je ne les ai jamais envisagées au point de vue des statuts corporatifs de Gœttingue ou du code du duel dans les questions d’honneur privé ; mais j’ai toujours considéré si de pareilles guerres servaient ou compromettaient le droit qu’a le peuple allemand d’avoir, comme les autres grandes puissances de l’Europe, une vie politique autonome, fondée sur les ressources et les moyens dont notre nation dispose [45]. » En dépit donc des hésitations, des doutes, et de la fatigue d’âme qu’il confesse et qu’il déplore, si Bismarck s’interroge, il ne se demande jamais : Suis-je bien sûr ? Ai-je bien le droit ? mais : Est-ce bien utile ? Cela servira-t-il sûrement le droit du peuple allemand ? Cela est-il en rapport avec ses ressources ? En ai-je le moyen, — par tous les moyens ? — Car, posée en ces termes, la question peut être douloureuse et angoissante encore, et celui qui se la pose peut redouter de se tromper ; mais, quand il la résout par l’affirmative, rien du moins ne le retient, ne le lie ni ne le paralyse plus : il n’a qu’à aller droit devant lui, jusqu’au bout, au bout de sa force, au bout des forces de la nation, au bout de ce qui est utile à la nation.


III

La responsabilité de l’homme d’État réside ainsi, selon M. de Bismarck, dans le discernement du plus grand utile possible et de l’utile le plus général, et quant au choix des moyens, il n’y a guère pour lui de responsabilité. De ce point de vue pratique et positif, l’homme d’État s’étant professionnellement placé dans une position d’amoralité systématique par rapport à la commune morale, les pires choses peuvent être les « meilleures, » puisqu’il se peut que ce soit d’elles qu’il tire le plus grand utile d’État. — « C’est plus qu’un crime, disait l’autre, c’est une faute. » — En morale, il y a des crimes, qui s’expient ; en politique, il y a des fautes, qui se payent ; mais c’est l’homme privé qui expie son crime, et ce sont les nations qui payent les fautes de l’homme d’État. Dans la morale ordinaire, ou tout simplement en morale, il est bien de dire la vérité, il est mal de mentir. Dans la morale politique, ou, simplement, en politique, il peut être bien aussi de dire la vérité, mais il peut être mieux de mentir ; le mot mieux est un contenant dont le contenu n’est pas le même en politique et en morale. « N. N. vient avec l’Empereur, qui est attendu le 2 ; il va me raconter que le mensonge est le malheur de ce monde [46]. » Complétons la pensée de Bismarck ; c’est sûrement : « Après quoi, il va mentir. » Lui-même réprouve donc et déteste le mensonge ; après quoi, il en use. Il flétrit la duplicité ; après quoi, il y recourt. La dépêche d’Ems, tronquée par lui, les papiers relatifs aux prétendues visées de la France sur la Belgique, par lui jetés à l’Europe dont il voulait enchaîner les sympathies, en sont les témoignages ensanglantés. Et ce sont les plus accablans, mais ce ne sont pas les seuls [47].

Que, sans sourciller, Bismarck plaide le faux pour savoir le vrai, ce n’est que le jeu traditionnel et classique de la diplomatie, ce n’en serait même que « le petit jeu, » si Bismarck ne l’amplifiait de toute l’énergie de son geste et n’y carrait tout à son aise, en écrasant ce qui se trouve là, sa robuste et pesante personne : « Au commencement de mon entretien d’aujourd’hui avec Thiers, je lui ai brusquement demandé s’il avait encore les pouvoirs nécessaires pour conférer avec moi. Il m’a regardé avec étonnement. Je lui ai dit ensuite qu’on avait répandu le bruit qu’une révolution avait eu lieu à Paris, après son départ, et que l’on avait proclamé un nouveau gouvernement. Il m’a paru visiblement frappé, et j’en conclus qu’il ne considérait pas comme impossible la victoire des rouges et qu’il pensait que Jules Favre et Trochu étaient peu solides sur leurs bases [48]. »

On donne un coup et l’on attend : voilà, dans l’opinion de M. de Bismarck, comme on fait de la diplomatie, et voilà comme on est un diplomate. M. Thiers, qui « paraît visiblement frappé, » n’en est pas un. « C’est un homme intelligent et aimable, malin et spirituel. Mais, chez lui, pas trace de diplomate ; trop sentimental pour le métier. C’est certainement une nature beaucoup plus distinguée que celle de Jules Favre, mais ce n’est pas l’homme qu’il faut pour discuter une affaire, pas même un achat de chevaux. Il se laisse facilement impressionner ; il trahit ce qu’il éprouve, et il se laisse sonder. C’est ainsi que j’ai pu tirer de lui une foule de choses ; entre autres, qu’ils n’ont plus que pour trois ou quatre semaines de vivres [49]. »

Néanmoins, le Chancelier garde à Thiers une estime qu’il refuse à Jules Favre. De celui-ci il ne parle qu’avec une rigueur en vérité trop dédaigneuse. Aux mots de « cession de territoire, » Jules Favre a-t-il ou non « versé quelques larmes patriotiques ? » — « Il avait l’air d’avoir pleuré, explique M. de Bismarck, mais il n’en avait que l’air… Je l’observais, en effet, fort attentivement, tout en tâchant de le consoler, et je pus me convaincre qu’il n’avait pas versé une seule larme. Il jouait la comédie tout simplement. Il croyait me faire de l’effet, comme les avocats du barreau de Paris en font sur le jury. Bien mieux, j’ai la conviction absolue que, à Ferrières, il s’était maquillé… Oui, je vous jure qu’il s’était maquillé ! Le matin de notre deuxième entrevue, il était tout gris et il s’était mis du vert sous les yeux afin de se donner l’apparence d’un homme qui avait cruellement souffert. Je ne dis pas qu’il n’avait pas souffert ; mais, quand on souffre, on n’est pas un homme politique. En politique, il n’y a pas de place pour la pitié ! » Et, après une pause, il ajouta : « Lorsque je lui parlais de Metz ou de Strasbourg, il me regardait sans cesse avec l’air de croire que je plaisantais. J’avais toujours envie de lui faire la réponse que me fit un jour, à moi, le grand marchand de fourrures d’Unter den Linden, à Berlin. J’avais été le voir pour choisir une pelisse, et, comme il m’en demandait un prix très élevé, je lui dis en riant : « Allons ! vous plaisantez ! — Non, me répondit-il, je ne plaisante jamais en affaires [50] ! »

Napoléon III ne lui inspire pas d’ailleurs plus de commisération : « Dans l’été de 1866, l’Empereur n’a pas eu le courage de faire ce qui était juste (c’est-à-dire ce qui était utile, ce qu’il fallait faire). Il aurait dû… eh bien ! oui, il aurait dû occuper… l’objet de la proposition de Benedetti (la Belgique), tandis que nous attaquions l’Autriche, et provisoirement il aurait dû garder cet objet comme une garantie contre les éventualités. Nous ne pouvions pas l’en empêcher. L’Angleterre l’aurait-elle attaqué ? C’est peu probable ; en tout cas, il pouvait la regarder venir. En cas de victoire de notre côté, il devait essayer de se mettre avec nous et nous encourager à commettre des excès… Mais… c’est un tiefenbacher [51] ! » Objet de mépris, ou tout au moins de stupeur et presque de scandale pour M. de Bismarck : « C’est pourtant une chose étonnante qu’il y ait des gens très habiles, qui n’entendent absolument rien à la politique ! »

On n’est pas un homme politique, quand « on trahit ce qu’on éprouve, » quand « on se laisse bluffer trop aisément, » quand l’adversaire « vous tire, comme il veut, les vers du nez ; » quand on a « la regrettable manie de faire durer les négociations dont on est chargé en y introduisant des questions qui n’ont rien à y voir, quand on se met à raconter ce qui s’est passé ou ce qui aurait pu se passer dans telle ou telle circonstance, quand on s’informe de l’attitude de telle ou telle personne, et qu’on s’enquiert des résultats de telle ou telle mesure ; » quand on se disperse, quand on ne se concentre pas uniquement sur un point, qui est le seul point, quand on ne tend pas de tous ses moyens, et par tous les moyens, à sa fin ; en d’autres termes, on n’est pas un homme politique, quand on a la coquetterie de paraître un homme universel [52]. Et quand on pérore, quand on verse de fausses larmes, ou même — et peut-être surtout — de vraies ; quand on souffre, on n’est pas un homme politique. On n’en est pas un, quand on fait une place à la pitié, quand on n’est pas capable de mener la chasse jusqu’à la curée et de distribuer soi-même, joyeusement, leur part à tous les chiens de la meute qui ont aboyé ou mordu. « Le Chancelier, qui s’était rendu chez l’Empereur, est rentré au bout de trois quarts d’heure. Sa figure était rayonnante… Il s’assit près de moi, avala quelques bouchées de pain, puis, se tournant vers son cousin : — Sais-tu ce que c’est que cela ? demanda-t-il. Et il se mit à siffler un air, l’air du chasseur quand il a abattu son cerf. — Oui, fit Bohlen : c’est le signal de la mort. — Non, pas tout à fait… Et il siffla de nouveau. — C’est l’hallali ! Je crois bien que cette fois nous y sommes [53]. » Mais on n’est pas non plus un homme politique quand on rêve, quand on se berce de cette illusion que le monde se gouverne par des sentimens ou par des idées : cela, c’est proprement « plaisanter en affaires. »

Par quoi le monde se gouverne ? — Tu ne le gouverneras que si tu as le mépris des hommes, et tu ne les mépriseras jamais trop, si tu les connais bien. — Bismarck connaît les hommes et les institutions de son temps ; et, comme il les connaît, il les gouverne, avec les instrumens et les procédés de son temps. Le Prince n’a plus à ses ordres ces serviteurs expéditifs et discrets : le poignard et le poison ; mais il a l’argent et il a une certaine presse [54] ; il a « le fonds guelfe » pour la pâture des « reptiles. » Les armes seules ont changé, et non pas les hommes : sicaires ou folliculaires, des bravi viennent encore s’offrir ; la plume fait la besogne du stylet ; l’or corrode, et dissout, et débarrasse aussi bien que l’acqua tofana. La politique s’est modernisée et c’est tout ; tout est donc de moderniser le machiavélisme, en en gardant l’essence, qui est un réalisme imperturbable.

Imperturbable réaliste, M. de Bismarck connut à fond les faiblesses, les vices du régime parlementaire [55], et, plutôt que de s’en indigner ou de s’user à les corriger, il en joua, comme il joua, les connaissant à fond, des entraînemens et des crédulités de ce qu’on nomme l’opinion publique [56] : ce Prussien de la vieille Prusse fut un machiavéliste si moderne, que plus que tout autre il fit de l’imprimerie et du télégraphe des moyens de la politique. Il vit que, pour un homme d’Etat de ce temps, l’art souverain était d’apprendre à manier les masses, de savoir jouer du populaire, et il l’apprit, et il le sut, et il en joua. Il comprit que, si l’homme d’Etat d’autrefois, dans la monarchie absolue, n’avait qu’un point d’appui : la confiance ou la faveur du roi, dans la monarchie constitutionnelle, l’homme d’État de ce temps en a deux : la confiance du roi et la faveur du peuple ; qu’il y a action et réaction de l’une sur l’autre, que le problème est de les combiner, de se servir de l’une pour faire mouvoir l’autre ; et que, tandis que l’une donne le point d’application, l’autre peut fournir le levier. Ni avec l’une ni avec l’autre, tant qu’il fut au pouvoir, il n’entra jamais en conflit direct ; il ne fronda jamais contre le Roi, mais seulement contre la Reine, les princesses et les courtisans ; ni jamais contre le peuple, mais seulement contre les Chambres. Les vivacités que parfois peut-être il se permit à leur égard furent elles-mêmes voulues et calculées ; car il se rappelait que « la fortune est femme, qu’on ne la soumet pas sans la secouer et la battre, qu’elle aime mieux ceux qui lui manquent de respect que ceux qui la respectent trop [57], » et, d’instinct, il avait deviné que, dans les rois et dans les peuples, de qui dépend la fortune des hommes d’Etat, il y a toujours sous ce rapport on ne sait quoi de féminin.

Il en sentit pourtant le double joug. Tant de comptes à rendre ! tant de raisons à donner ! Cette contrainte, cet assujettissement lui fut insupportable. « Si seulement, durant cinq minutes, je pouvais dire : Je veux ceci ! et le dire sans avoir à redouter quelque empêchement ! Que je voudrais n’être plus obligé d’expliquer, même dans les choses les plus simples, le pourquoi et le but de mes actions ! Mais je dois parler et implorer continuellement [58] ! » Ainsi gémissait sur lui-même l’homme qui, durant plus d’un quart de siècle, a été le maître des hommes ; oui, Bismarck, lui qui, pendant vingt-cinq ans, tint sous son genou et à ses pieds l’Europe, il demandait amèrement à être libre pendant cinq minutes ; » et lui qui mettait sa gloire à mener en troupeau les nations par la force, d’être mené par une force invisible, insaisissable et inéluctable, par la force fatale des : Il faut, l’irritait. « Le mot : Il faut ! revient si souvent dans ma vie que j’en viens rarement à dire : Je veux [59] ! »

Mais quelle erreur, et comme l’homme qui se connaît le mieux se connaît mal ! Il se peut en effet que Bismarck n’ait pas pu dire : Je veux ! autant qu’il l’eût voulu, mais il a pu vouloir autant qu’il a voulu, et vouloir tout ce qu’il a fallu : il est, toute sa personne fut et toute sa vie fut un triomphe de la volonté. Pour le voir à n’en pas douter, il suffit de rapprocher, de ce qu’il a voulu être, ce qu’il était naturellement ; de l’homme d’Etat, l’homme privé ; et du Bismarck historique, le Bismarck d’avant l’histoire ou d’à côté de l’histoire. Celui-ci, le second, qui est le Bismarck primitif, ne cesse de s’affirmer en bon chrétien ; son perpétuel souci est de décorer toujours de mobiles religieux jusqu’aux actes qu’on dirait, par eux-mêmes, étrangers ou même contraires à tout sentiment religieux : il paraît bien que ce fut chez lui plus qu’un faux semblant et que dans sa foi, comme ailleurs, il conservait sincèrement et solidement la tradition prussienne. Par-dessus tout, ce Bismarck-là tint à passer pour bon époux, bon père, bon frère, et ne négligea rien pour l’être. Il goûta vivement et ressentit profondément la douleur des siens. Envers sa femme, il se montra le plus aimant, le plus galant, le plus empressé des maris et (quoiqu’il abominât toutes celles, princesses ou non, qui se mêlaient de politique et qu’il ne se gênât pas pour le dire crûment), le plus poli des hommes envers les femmes, mais d’une politesse à lui, qu’il qualifiait de « politesse du cœur, » la déclarant spécifiquement allemande et, comme telle, supérieure, fût-elle moins élégante dans ses manières ou moins raffinée dans ses expressions.

Toute sa vanité fut d’être un exact, sévère et parfait économe, toute sa distraction et tout son plaisir d’administrer ses terres et défaire prospérer sa maison. A même de spéculer sûrement, il ne se laissa ni toucher ni tenter seulement par la spéculation. Intéressé et personnel, il prit bien garde, dans les affaires publiques, d’être effleuré par un soupçon d’intérêt personnel. L’existence officielle lui était à charge, il le dit du moins, l’écrivit, et le crut. Très vite et de très haut, il avait jugé le métier ; il ne se laissa point piper aux titres, prit de bonne heure en haine les flatteurs et les sots, tous ces gens « mous, changeans et sans ressort » qui bourdonnent dans les bureaux et dans les antichambres, fuit avec horreur les curiosités indiscrètes, détesta la phrase et la « pose, » l’ostentation et la représentation, la forfanterie et le cabotinage, ne se vanta jamais au-delà de ce qu’il pouvait, et ne se mentit point en se persuadant qu’il ne restait aux affaires que « par une funeste habitude du travail, » puisque le pouvoir, pour lui, se confondait avec le plus incessant, le plus exigeant, le plus absorbant travail, et un travail « assis, » qu’il faisait profession de ne pas aimer. Grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand campagnard et grand forestier, pour abattre à force de fatigue ses nerfs trop comprimés qui de temps en temps se rebellent, ce géant — qui le croirait ? — a des faiblesses de femme et des détentes d’enfant. Il est impressionnable, susceptible, ultra-sensible, et — qui le croirait encore ? — enclin à de toutes petites superstitions, bien qu’il se moque des superstitions d’autrui.

Homme de famille, homme de mouvement, homme de plein air, homme d’allures libres et de libre fantaisie, on est donc fondé à dire de Bismarck qu’il s’est conquis sur lui-même, qu’il a imposé à l’homme privé l’homme d’Etat, et que son caractère, celui sous lequel il demeurera dans l’histoire, fut pour une large part l’œuvre de sa volonté. Il fut ce Bismarck parce qu’il voulut l’être, et il le voulut parce qu’il le fallut. Il le devint sous l’influence et en quelque façon par l’avertissement de ce sens pratique et réaliste qui lui découvrait, au fond de ses solitudes de Kniephof et de Jarchelin, l’État prussien comme il était et la patrie allemande comme elle devait être.

C’est dans ses : Il faut ! et dans les : Je veux ! qui y répondent en secret qu’il convient de chercher la conciliation de ses contradictions et le secret de la fusion de ces deux Bismarcks différens ou même opposés, à présent rejoints, reliés, unifiés et qui font type. C’est parce qu’il le fallait, et parce qu’il l’a voulu, que, ministre à ses propres yeux par la grâce de Dieu, et par elle, par une sorte de décret providentiel, voué à la politique, Bismarck s’est modelé sur les nécessités nationales l’âme, — on serait tenté de dire la conscience qu’il fallait, — pour réussir dans la politique, où le succès, quand il est le bien de l’Etat réalisé, peut ne pas endormir encore tous les scrupules de la morale privée, mais, devant la morale d’État, est plus que l’absolution de l’homme d’État, plus que sa justification, où il est comme la consécration et comme la démonstration même du droit. — Ce que Bismarck était de par la nature, et comment il s’est transformé pour la politique, c’est maintenant ce qu’il s’agit de montrer.


CHARLES BENOIST

  1. A Mme de Bismarck. De Saint-Pétersbourg, 2 juillet 1859. — Voyez A. Proust, le Prince de Bismarck, sa correspondance, p. 122.
  2. A M***, à Francfort. De Saint-Pétersbourg, 22 août 1860. Ibid., p. 132-133.
  3. Proust, p. 5.
  4. Dans la séance même du 27 janvier 1863, Bismarck, nia, en effet, qu’il ait prononcé ce mot. — Voyez Proust, Le Prince de Bismarck, p. 168.
  5. Pensées, édition Havet, art. VI, 8, t. Ier, p. 72.
  6. Discours du 27 janvier 1863, dans la discussion de l’Adresse. — Voyez Fürst Bismarcks gesammelte Reden, 1894. Berlin, Cronbach, Band 1, p. 62. — Cf. Proust. Le Prince de Bismarck, p. 165.
  7. Maurice Busch, Bismarck et sa suite, p. 201, lundi 31 octobre 1870 — Cf. du même, les Mémoires de Bismarck, t. I er, p. 177.
  8. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 178, mercredi 19 octobre.
  9. De Berlin, 16 mai 1864. — Voyez A. Proust, Le Prince de Bismarck, p. 173.
  10. Voyez M. Busch, Le comte de Bismarck, p. 309, dimanche 4 décembre 1870.
  11. Ibid., p. 178, mercredi 19 octobre.
  12. Ibid., p. 202, mardi 1er novembre.
  13. Ibid., p. 190, mardi 25 octobre.
  14. Ibid., p. 275, mardi 22 novembre.
  15. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 201, lundi 31 octobre.
  16. Ibid., p. 262, jeudi 17 novembre.
  17. Ibid., p. 282, dimanche 27 novembre.
  18. Ibid., p. 292, mardi 29 novembre.
  19. Ibid., p. 297, mercredi 30 novembre.
  20. Ibid., p. 186, samedi 22 octobre.
  21. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 173, vendredi 14 octobre.
  22. Ibid., p. 273, mardi 22 novembre.
  23. Ibid., P. 274.
  24. Ibid., p. 115, dimanche 18 septembre.
  25. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 284, lundi 28 novembre.
  26. Ibid., p. 216, dimanche 6 novembre.
  27. Ibid., p. 233, vendredi 11 novembre. Il est juste d’ajouter que Maurice Busch lui-même, en rapportant cette anecdote, a soin de noter que ses compagnons et lui soupçonnent Bohlen (Bismarck-Bohlen, le cousin du chancelier) de « l’avoir accommodée à ses propres sentimens. »
  28. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 179, jeudi 20 octobre.
  29. Ibid., p. 190, lundi 24 octobre.
  30. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 170, vendredi 14 octobre.
  31. Ibid., p. 172.
  32. Traduit, — il n’est peut-être pas inutile de le dire, — par M. Guglielmo Ferrero. C’est la première page du livre si justement remarqué : l’Europa giovane.
  33. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 188, samedi 22 octobre.
  34. Ibid., p. 272, mardi 22 novembre. — Cf. Souvenirs et Pensées, passim.
  35. Ibid., p. 207, jeudi 3 novembre.
  36. Pensées et Souvenirs, t. II.
  37. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 300, 303, mercredi 30 novembre, vendredi 2 décembre.
  38. A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 130. A Mme d’Arnim. De Péterhof, 1er-3 juillet 1860.
  39. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 263, jeudi 17 novembre.
  40. Ibid., p. 285, lundi 28 novembre.
  41. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 223, mercredi 9 novembre.
  42. Pensées et Souvenirs, trad. Ernest Jaeglé, t. II, p. 84.
  43. Pensées et Souvenirs, t. II, p. 110.
  44. Ibid., p. 186.
  45. Pensées et Souvenirs, I. Il, p. 316-317.
  46. A. Proust, Le prince de Bismarck, p. 179 ; de Gastein, 28 juillet 1863.
  47. Pensées et Souvenirs, t. II, p. 93 et suiv. ; et Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 264, jeudi 17 novembre.
  48. Maurice Busch, p. 207, jeudi 3 novembre. — Cf. du même, les Mémoires de Bismarck, t. Ier, p. 182.
  49. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 204, mercredi 2 novembre.
  50. Les Mémoires de Bismarck, recueillis par Maurice Busch, t. I er, p. 129-130.
  51. A peu près : songe-creux, expression berlinoise. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 210, samedi 5 novembre.
  52. Les Mémoires de Bismarck, recueillis par Maurice Busch, t. I er, p. 182.
  53. Les Mémoires de Bismarck, recueillis par Maurice Busch, t. Ier, p. 272.
  54. Voyez Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 340, lundi 12 décembre. — Cf. Ibid., passim, et aussi Pensées et Souvenirs.
  55. Voyez, par exemple, Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 341, mardi 13 décembre, et comparez avec plusieurs passages des Pensées et Souvenirs.
  56. Ibid. (Busch), p. 287, mardi 29 novembre.
  57. « Perché la fortuna è donna, ed è necessario, volendola tenere sotto, batterla ed urtarta… » Le Prince, ch. XXV.
  58. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 221, mardi 8 novembre.
  59. A sa femme, pendant un voyage en France. Octobre 1864. A. Proust, Le prince de Bismarck, p. 176.