La Morale de Bismarck/02

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La Morale de Bismarck
Revue des Deux Mondes4e période, tome 159 (p. 72-108).
La morale de Bismarck


L’HOMME


I

Si le Bismarck de l’histoire était le seul Bismarck, sa vie politique serait toute sa vie, et sa morale d’Etat toute sa morale ; mais on sait que ce ne fut point le seul, ni peut-être le vrai, et, en tout cas, ce ne saurait être le seul vrai, puisque ce ne fut pas le seul. Voici donc l’autre, le double, celui qui vécut en marge de l’histoire, qui se déroba ou se reprit à l’Etat, que de loin on ne connut pas, que ceux qui le soupçonnèrent connurent imparfaitement, et qui ne fut visible que de tout près, chez lui, et à ses intimes.

Le premier, l’homme d’Etat, ne voudrait pour rien être déchargé des affaires d’Etat, et pourtant au second elles pèsent. De ce second Bismarck on peut dire, sans forcer les termes, que c’est le Bismarck de la nature. Ainsi la nature l’avait fait ; elle l’avait fait pour courir la forêt à cheval des journées entières, y mener des chasses enragées, et, au retour, se remettre de ses fatigues seigneuriales par de seigneuriales ripailles : elle lui avait donné le corps puissant, les puissans appétits, le goût des puissans plaisirs d’un gentilhomme d’autrefois ; et ce n’était pas l’étudiant de la Georgia-Augusta, fier de n’avoir suivi qu’une heure de cours en deux ans, de n’avoir lu que quatre auteurs, de ne s’être montré à l’Université qu’en bottes à l’écuyère et avec ses dogues, ce n’était pas l’apprenti fonctionnaire tout de suite las de l’administration, ni l’apprenti magistrat tôt dégoûté de la magistrature, ce n’était pas le patron des villages et le propriétaire des terres nobles de Kulz, Kniephof, Jarchelin, et autres landes brandebourgeoises ou poméraniennes, qui avait pu fléchir, dompter et briser la nature.

Imaginez quelque haut et farouche baron, dans son armure colossale, installé devant une table à dépouiller et à expédier bourgeoisement son courrier : comme ses jambes, en leur gaine de fer, se plient mal ; combien de fois sa main gantée de fer laissera tomber la plume trop légère pour elle ! Pendant les huit années de Francfort, les trois ans de Saint-Pétersbourg et les quelques mois de Paris, M. de Bismarck avait certainement eu des heures — et de très lourdes heures — d’ennui révolté ; mais alors, du moins, il avait la ressource de se lever et de marcher. Quand il étouffait dans la Diète, il s’en allait respirer au dehors. Ici, au ministère, il fallait rester. Quelques pieds carrés de parquet entre quatre murs, un fauteuil et un bureau : des dossiers et des huissiers ; des rapports à lire et des rapports à faire ; la sédentaire et immobile assiduité d’occupations ou d’obligations toujours les mêmes, et fastidieuses, et vaines pour une grande part ; la tyrannie bonasse et déprimante, mais opprimante aussi, de tant de futilités solennelles et d’inutilités indispensables : la meule de la routine à tourner : tout ce qu’en sa jeunesse il avait haï et il avait fui, il le retrouvait en son âge mûr, et il le haïssait encore, mais tout ensemble il eût voulu et il ne voulait pas le fuir. Car rejeter l’écorce insipide du pouvoir, c’eût été rejeter le pouvoir même, et Bismarck, quand il disait : « Funeste habitude du travail ! » eût en réalité dû dire : « Fatal besoin du pouvoir ! » puisque, dans cette habitude du travail, ce qui lui était cher, c’était certainement le pouvoir, et ce qui lui était odieux, c’était non la peine, mais « la besogne. »

Où qu’il aille, la maudite besogne le suit, et il est comme enveloppé de paperasses. Il s’en explique à maintes reprises. — De Bade, le 28 août 1863 : « J’ai une sérieuse envie de passer une journée dans la paresse au milieu de vous ; ici, quelque beau que soit le temps, je ne cesse d’avoir de l’encre aux doigts. Je voudrais qu’une intrigue quelconque fît nommer un autre cabinet, afin que je puisse tourner honorablement le dos à ce continuel déluge d’encre, et aller vivre tranquillement à la campagne ; le manque de calme de mon existence est insupportable ; voici déjà dix semaines que je remplis les fonctions de scribe à l’hôtel, et cela recommencera à Berlin : ce n’est pas là la vie qu’il faut à un honnête gentilhomme campagnard, et je considère comme un bienfaiteur quiconque cherche à me renverser. Et puis, les mouches bourdonnent, chatouillent et piquent tellement dans cette chambre, que je désire vivement un changement de situation, qui me sera procuré, il est vrai, dans dix minutes, par un courrier de cabinet qui va arriver, porteur de cinquante dépêches complètement vides [1]. » — Quelques jours après, de Berlin : « Je trouve enfin un moment pour t’écrire… C’est toujours la même histoire : j’ai travaillé cette nuit jusqu’à une heure ; puis, j’ai versé sur mon papier, au lieu de poussière, un ruisseau d’encre qui m’a coulé sur les genoux [2]. »

Un an ne lui suffit pas à s’y accoutumer. — De Gastein, 6 août 1864 : « Ma besogne empire tous les jours, et ici, où je ne fais rien après le bain, je ne sais pas où prendre le temps nécessaire pour suffire à tout. Arrivé le 2, voici la première fois que j’ai trouvé le loisir de faire une promenade par un soleil magnifique. Rentré chez moi, j’ai voulu profiter d’une demi-heure de liberté pour t’écrire. Mais voici que A… m’arrive, chargé de projets et de télégrammes, et maintenant il faut que j’aille voir le Roi. Avec tout ce tracas, je me porte encore bien, ce qui est un vrai miracle de Dieu… J’espère pouvoir gagner un peu de liberté et faire une fugue dans ma tranquille Poméranie. Mais à quoi bon former des plans ? Il vient toujours quelque chose à la traverse. Je n’ai pas apporté de fusil, et chaque jour on fait la chasse aux chamois. Il est vrai que, jusqu’à présent, je n’aurais pas eu le temps de me mettre de la partie. Aujourd’hui, on a abattu dix-sept chamois, et je n’y étais pas ! Ma vie est comme celle de Leporello : point de repos ni la nuit, ni le jour, ni rien qui me fasse plaisir [3] ! »

Et l’encre ne cesse pas de couler en ruisseau, la paperasse s’entasse, la besogne l’écrase et le cloue sur sa chaise, en cette chambre d’hôtel où « l’honnête gentilhomme campagnard » est condamné, pour son malheur, à de machinales « fonctions de scribe, » prisonnier des gens et des choses, tandis que dehors, à deux pas, est la paisible et libre solitude : « L’infatigable activité de A… maccable de nouveaux projets à mesure que j’ai achevé l’examen des anciens… De Vienne jusqu’ici, je n’ai pas eu une seule minute pour me recueillir… Je comptais sur deux jours de far niente, mais je n’ai pu que me donner, hier matin, deux heures de promenade dans le bois ! Les ordonnances, la plume et l’encrier, les audiences, les visites, je ne sors pas de tout ce tintouin [4]. » Cela aux eaux, mais à Berlin, c’est pis encore : « Une véritable existence de forçat [5]. » Pour exprimer la lassitude et l’aversion qu’il en éprouve, Bismarck appelle à son aide tout ce que, dans sa mémoire de vieil étudiant batailleur et bursche, il raccroche de comparaisons classiques, de bribes de mythologie : le rocher de Sisyphe, la roue d’Ixion : « J’ai passé la journée tout entière à écrire, à dicter, à lire, à descendre, puis à remonter mon rocher de Sisyphe [6]… » — « La roue de travail accomplit chaque jour son évolution, et je ressemble assez exactement à un cheval de manège qui va, qui va toujours sans avancer d’un pas. Chaque jour une ordonnance arrive, chaque jour une ordonnance part, sans compter les dépêches de Vienne, de Munich et de Rome. Les dossiers s’accumulent, les ministres ne savent où donner de la tête ; et moi, du centre où je suis, il faut que j’écrive à chacun en particulier [7]. »

Point de lettres de la même date qui ne soient pleines du même dégoût et comme de la même colère rentrée, où ne perce l’insurrection de tout l’homme contre « la besogne » à laquelle il est attaché. Peu à peu, pourtant, il s’y fait ; dès le mois d’octobre 1864, étant de loisir et hors de l’atteinte des fâcheux, à Biarritz, il confesse : « La funeste habitude du travail a déjà jeté en moi de si profondes racines que ma conscience s’inquiète de ma fainéantise et que j’ai presque la nostalgie de la Wilhelmstrasse [8]. » Vers la fin de 1863, il semble que le pli soit pris et que, selon le proverbe, l’habitude soit devenue une autre nature ; à partir de 1866, plus de plaintes ni de récriminations de ce genre : Bismarck est saisi par son œuvre, entraîné par l’action ; le chaos des premiers temps s’est débrouillé, et l’Allemagne se crée.

De plus en plus, il va se réserver l’impulsion, la direction ; sans se désintéresser de l’exécution, il n’en gardera que le contrôle, la surveillance : il ne signera point de confiance et reverra tout ce qu’on soumet à la signature ; mais il ne fera plus lui-même le métier « de scribe ; » des scribes, il en aura tout un atelier, officiels et officieux, en uniforme et sans uniforme, de chancellerie et de presse, de tous les styles et pour tous les usages, des Bücher et des Busch. C’est lui qui les inspirera, qui leur tracera le canevas, qui leur donnera l’intonation ; mais plus d’encre aux doigts ; sauf dans les graves, très graves circonstances où il faut bâtir de sa main, rien que quelques traits, sabrés en marge, de ce gros crayon sur lequel il s’appuie à la tribune comme sur un bâton de commandement. Plus de « besogne, » plus de « travail assis ; » le grand travail debout de l’unité allemande en marche. Celui-là, ce n’est point un rocher de Sisyphe, ce n’est point une roue d’Ixion ; et quand le « rocher de bronze » des Hohenzollern sera monté là-haut, il n’en redescendra plus ; quand la roue de leur fortune aura accompli ce dernier tour, elle se fixera ; celui-là, c’est, entre tous, l’ouvrage national, qui est éminemment utile, qui ne saurait être perdu, qu’on ne fait pas pour qu’il se défasse, qui a une raison, un but et une fin : Bismarck l’entreprend avec joie et le conduit avec persévérance.

Pour l’achever à son honneur, il s’entoure de bons compagnons. S’il ne les veut pas trop forts, trop indépendans, trop hardis et prêts à parler plus haut que le maître, — ce qui pourrait compromettre le succès, — il leur demande ce qui doit contribuer au succès : de la foi, du courage, de l’ardeur même ; de l’esprit de suite, de la ténacité et même de l’obstination ; de l’intelligence dans l’obéissance, du ressort, et même, dans les limites de leur activité, de l’initiative, une sorte d’initiative secondaire et comme réflexe, subordonnée au mouvement général auquel lui seul imprime le branle, et qui se règle sur ce mouvement.

A propos de l’ancien ministre, Arnim-Boilzenburg, « le Chef dit : — Arnim a été mon supérieur à Aix-la-Chapelle. Je le considère comme un homme aimable, habile, mais non disposé à agir avec constance et énergie ; il ressemblée une balle de caoutchouc qui rebondit et rebondit, mais qui perd à la longue son élasticité. Il a d’abord une opinion, que fait-il ? il la réfute lui-même, puis on lui prouve que sa réfutation est mauvaise, et ainsi de suite. — Delbrück fait des éloges du gendre d’Arnim ; il le dit fort instruit et fort spirituel, mais peu sympathique et sans aucune ambition. Le Chef répond : « Il n’a pas de fusée dans le derrière !… » Puis il ajoute : « Du reste, ce n’est pas une tête mal faite, mais les rapports qu’il nous envoie sont aujourd’hui de cette façon, demain de cette autre, et parfois, dans le même jour, il a des idées diamétralement opposées. On ne peut compter sur lui [9]. »

Or, il lui faut, dans tous les postes et à tous les degrés, des collaborateurs sur qui il puisse compter, qui fassent bien ce qu’il attend d’eux, qui fassent tout ce qu’il en attend, et un peu plus qu’il n’en attend. Il le lui faut, parce qu’il le faut à son œuvre ; de même, lorsqu’on dit que Bismarck aima le pouvoir pour lui-même, c’est-à-dire qu’il l’aima parce qu’il lui fallait le pouvoir pour pouvoir. Sa forme d’ambition fut haute et rare ; son péché d’orgueil fut noble et superbe, très loin, très au-dessus des misérables vanités d’un ambitieux vulgaire : sincèrement il se crut nécessaire à l’Allemagne, et c’est elle qu’il adora en lui, d’une passion qui revêtit l’apparence et prit souvent le ton d’un égoïsme féroce. Mais se trompait-il, et en effet ne lui était-il pas nécessaire ? Il crut en son infaillibilité, et ne put tolérer que d’autres n’y crussent pas. Mais est-on un homme d’Etat, marqué pour une tache nationale, peut-on être un meneur, ose-t-on se faire un sacrificateur d’hommes, — et de quel droit l’oser, — lorsqu’on n’y croit point ?

Quant au reste, les oripeaux, les panaches, les dorures, les fêtes, les banquets avec orchestre, ce qu’on appelle « les pompes du pouvoir, » et ce qu’à Francfort, déjà, Bismarck appelait « le régime des truffes et des décorations, » il le méprise du mépris coupant et tranchant de l’Homme fort qui, dans le pouvoir, ne cherche que la force, de l’homme d’État qui vit pour l’État. En cela encore il est d’un réalisme imperturbable, en cela encore il a le regard droit, aigu, perçant ; il voit à travers les gens jusqu’au fond des gens, et à travers les choses jusqu’à l’envers des choses. A meilleur droit que tout autre, il eût pu dire : « Ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l’homme [10]. » C’est un foyer jamais brouillé de rayons lumineux qui déshabillent, pénètrent et photographient ; c’est un miroir d’acier poli sur lequel tous les souffles de la flatterie peuvent passer sans le ternir, tous les coups de l’envie peuvent tomber sans le fausser, et pour lequel l’objet réfléchi n’est jamais que l’objet à réfléchir.

Aux grâces sonores des titres, aux savantes caresses du protocole, Bismarck oppose une insensibilité de pierre : il laisse dire, mais il n’entend pas. « En 1861, je devins Excellence, à Kœnigsberg. J’étais sans doute Excellence à Francfort, mais Excellence de la Confédération et non Excellence de la Prusse. Les princes avaient décidé que tout député à la Dicte de la Confédération aurait le titre d’Excellence. Je n’ai pas fait beaucoup d’efforts pour obtenir ce titre et je n’y ai jamais attaché grande importance. J’étais sans cela un homme distingué [11]. » Sans cela, sans le titre, il était Bismarck. Certes il ne lui a pas déplu d’être fait d’abord comte, et puis prince, parce que, par là et en lui, l’histoire de sa maison se soudait à l’histoire d’Allemagne, et que deux dates de sa généalogie devaient à l’avenir marquer pour ses descendans deux époques de la genèse nationale, attestant solennellement sa part dans l’œuvre de création. Mais ni le comte de Bismarck ni le prince de Bismarck n’étaient, devant Bismarck, plus grands d’une ligne que Bismarck ; et, à l’heure de sa retraite involontaire, il lui sembla, très justement, que le duc de Lauenbourg serait plus petit. Comte ou prince, et chancelier de l’Empire, il garda cette façon de se présenter lui-même, sans introducteur chamarré et gourmé, en ces deux mots qui disaient tout : « Ich, Bismarck. Moi, Bismarck : Je suis Bismarck. »

L’espèce de curiosité badaude qu’éveillent autour d’eux les personnages officiels ou les personnages célèbres, et qui pousse sur leur passage les foules obstinées à de longues attentes au bout desquelles il n’y a que quelques voitures filant entre des gendarmes, cette exposition perpétuelle lui était une gêne : « Je me trouve on ne peut mieux du voyage ; mais il est très désagréable d’être regardé à chaque station comme un Japonais ; c’en est fait de l’incognito et de ses agrémens, jusqu’à ce que je disparaisse un jour comme tant d’autres avant moi, et qu’un autre ail l’avantage d’être l’objet de la malveillance générale [12]. » Si ce n’était encore que comme un Japonais que l’on vous regarde et s’il n’y avait que l’inconvénient d’être regardé ! « J’ai passé deux heures dans le jardin public à voir la pluie tomber et à écouter de la musique, tandis que les gens me considéraient comme un hippopotame d’un nouveau genre, destiné au jardin zoologique, ce dont je me suis consolé, du reste, en buvant d’excellente bière [13]. » Mais le pis est que ce stupide empressement des citadins oisifs et désœuvrés vous enlève parfois jusqu’à la consolation même : « Je viens de passer une heure dans le jardin public ; malheureusement je n’y étais pas incognito,… j’étais l’objet des regards étonnés de tout le monde. Cette existence constamment exposée à tous les yeux est très gênante lorsqu’on veut savourer une chope en paix [14].

Bismarck enrage de « se montrer » sans le vouloir dès qu’il sort, et de soupçonner surtout qu’il puisse « être montré, » — montré pour de l’argent ! L’avoir montré pour de l’argent, c’est ce dont il accuse, quand il veut s’en débarrasser, le portier du ministère des Affaires étrangères à Berlin ; c’est de ce prétexte qu’il couvre une révocation dont il juge bon de taire le vrai motif : il n’y a donc pas, contre lui, de délit plus impardonnable, — quoique, d’ailleurs, il y en ait beaucoup d’autres qu’il ne pardonne pas davantage. — « Le portier de l’hôtel, qui était là depuis de longues années, un vieil ivrogne, était considéré comme fonctionnaire, et comme tel, on ne pouvait pas le renvoyer sans autre forme de procès. Je le décidai à prendre sa retraite en le menaçant d’une instruction judiciaire sous l’inculpation de me montrer pour de l’argent, laissant tout le monde approcher de moi moyennant un pourboire. Il protesta, mais je le réduisis au silence par la simple observation que voici : « Lorsque j’étais ambassadeur, ne m’avez-vous pas toujours montré M. de Manteuffel pour un thaler, et, quand la porte était condamnée plus rigoureusement, pour deux thalers ? [15] »

Le chancelier ne peut supporter ce qui de près ou de loin touche ou ressemble à du cabotinage, chez les militaires la fanfaronnade, la phrase chez les parlementaires, chez qui que ce soit la morgue et la « pose. » Que chacun fasse ce qu’il a à faire, ni plus ni moins : pas de zèle, surtout pas d’affectation de zèle, pas de ronflement ni de bourdonnement ; pas d’effets de voix ni d’effets de torse ; pas de mise au point pour la galerie. « Le chef désapprouva le général Budritzki de s’être mêlé aux soldats qui montaient à l’assaut et d’avoir saisi le drapeau. — « La place du général n’est pas au milieu des troupes, mais derrière elles, pour les surveiller. Ce qu’il a fait n’est qu’une imitation du Schwerin de la Wilhelmplatz, une action à effet [16]. »

Mais, si c’est ainsi que Bismarck apprécie de telles actions dans les rangs allemands, — dans son propre camp, — avec combien plus d’âpreté encore, quand elles viennent du camp ennemi, du côté français : alors l’injustice l’aveugle, et tout, à l’en croire, se réduit à des gasconnades : « Quelques-uns des héroïques exploits de ces défenseurs de Paris sont d’une nature si commune que les généraux prussiens ne les jugeraient pas dignes de mention ; d’autres sont de pures bravades, les autres enfin de complètes impossibilités… Tout cela serait parfaitement à sa place sur un théâtre des boulevards de Paris, ou bien dans un cirque, mais dans la réalité !… En vérité, cette liste d’ordres du jour fait bien le pendant des récits de bataille parus sous le titre de Toutes les gloires de la France, où le moindre tambour de Sébastopol et de Magenta a son portrait destiné à passer à la postérité, parce qu’il a battu le tambour [17]. » On a peine à reproduire cette page, qu’un Français ne peut d’ailleurs transcrire tout entière ; mais, de sang-froid, M. de Bismarck lui-même eût-il pu la relire, ou, s’il l’avait relue, l’aurait-il conservée ? Car, en battant le tambour, « le moindre tambour de Sébastopol et de Magenta » ne faisait-il pas précisément ce qu’il avait à faire ; n’y mettait-il pas, sans le marquer, et peut-être sans le savoir, cette part d’héroïsme qui est toujours dans le devoir bien et difficilement rempli ; quel cabotinage y avait-il dans le geste rapide, dans le mouvement commandé de ses bras remuant les baguettes ; et pourquoi n’eût-il point passé à la postérité, comme les autres, avec les autres, la seule condition qui doive être observée étant que chacun y passe à son rang, un Bismarck au sien, et au sien aussi le petit tambour ?

C’est, en somme, l’opinion du chancelier. Le jour d’une distribution de Croix de Fer : « Les médecins, dit-il, devraient l’avoir avec le ruban noir et blanc ; ils vont au feu, et il faut beaucoup plus décourage et de sang-froid pour s’exposer tranquillement à recevoir des balles et des boulets que pour charger l’ennemi. Blumenthal m’a dit qu’il ne pouvait pas la mériter, parce que c’était son devoir de se tenir loin du danger ; c’est pourquoi, dans les batailles, il choisissait toujours une position d’où il pût bien voir sans pouvoir être atteint, et en cela il avait parfaitement raison : un général qui s’expose sans nécessité doit être mis aux arrêts, »

Ainsi le vrai devoir et l’héroïsme vrai pour un général peut consister à « se tenir loin du danger, » et, passant à ce rang à la postérité, il y passera donc à son rang et ne subira ni déchéance ni diminution. De tout quoi M. de Bismarck conclut, puisque jamais il ne manque de conclure : « Il n’y a que l’humilité qui mène à la victoire ; la suffisance, la présomption conduisent à un résultat tout contraire [18]. » Mais donnez bien au mot humilité le seul sens qui soit dans la pensée et dans le caractère de Bismarck, celui-ci : pas de cabotinage.

Cabotinage chez les militaires, l’inutile ostentation du courage ; et chez les parlementaires, cabotinage, l’inutile recherche de la forme et de l’attitude. Ces derniers surtout, les jongleurs du verbe, les capitans de la parole, les tranche-montagne du vent, ah ! l’exécrable engeance ! L’ancien ministre de l’Empire, l’ancien président de la Diète, Gagern, en était un type : « C’est Gagern que vous auriez dû entendre ! Il prenait son air de Jupiter, relevait ses sourcils, hérissait ses cheveux, roulait ses yeux dans leur orbite et les levait vers le ciel en les écarquillant ; en même temps, il débitait ses grandes phrases, comme il l’aurait fait dans une assemblée populaire ; naturellement, avec moi, cela ne prenait pas. Je répondis froidement, et nous restâmes séparés comme auparavant. Quand Manteuffel revint ensuite, et que le Jupiter se fut éloigné à son tour, il me demanda : « Eh bien ! qu’avez-vous fait ensemble ? — Ah ! lui répondis-je, nous n’avons pu arriver à aucun résultat : c’est un sot personnage ; il me prend pour une Assemblée… C’est un vrai moulin à paroles ; avec lui, il n’y a pas moyen de s’entendre [19]. »

A de pareils bavards, essayez d’exposer des idées de la seule manière qui convienne à la politique, « d’une manière sobre et positive ! » Or, ils pullulent dans les Chambres ; et c’est pourquoi il est si difficile de faire une bonne politique sous ce régime parlementaire où, par définition, tout le monde « parle » tout le temps. Vous avez beau être prévenu : en tournant de plus en plus vite, une aile du moulin à paroles finira par vous accrocher, et vous tournerez avec elle ; avec elle vous moudrez le vide ; et tout cela est parfaitement vain, tout cela est parfaitement sot : « Il y a vingt-cinq ans aujourd’hui, dit Bismarck, que j’entrai au Landtag de Poméranie. Je me souviens que c’était furieusement ennuyeux. Mon premier sujet d’études y fut la consommation excessive du suif à l’Assistance publique… Quand on songe comme j’ai souvent, là et dans le Landtag général, entendu, et — ajouta-t-il avec un sourire — prononcé de sots discours [20] ! » Mais, naturellement j avec lui, cela n’a pas pris, et de ces sots discours, si, par hasard, il en a prononcé, il n’en a point été la dupe.

Pas davantage il n’est la dupe des flatteurs qui s’escriment à le circonvenir et lui brûlent sous les narines un encens quelquefois de qualité médiocre : cela non plus ne prend pas avec lui. Quoiqu’il ne repousse pas toujours la flatterie, — parce qu’enfin il est homme et que même l’Homme fort n’échappe pas tout à fait à l’humaine faiblesse, — il évente toujours le flatteur, s’amuse de son manège, le regarde venir, mais le tient à distance et ne se laisse pas enfermer dans le cercle d’investissement. L’imperturbable réalisme de Bismarck l’avertit : « Qu’est-ce que celui-là peut bien vouloir de moi ? » se demande-t-il, mais il sait que sûrement on veut de lui quelque chose, et il ne pense plus qu’à ce qu’on peut vouloir ; — ce qui le sauve.

Peut-être ne dirait-il pas avec le grand orateur chrétien : « Tout flatteur, quel qu’il soit, est un animal traître et odieux, » mais il dirait : « Un animal traître et charmant ; » et le charme ne lui ferait pas oublier la traîtrise, caresse qui peut se changer en morsure et déposer sur la main léchée doucement comme une bave empoisonnée : depuis son enfance, Bismarck est habitué à jouer avec dos chiens. Lorsque le flatteur appuie trop, il l’arrête à temps d’un coup soc. Le chancelier vient de conclure avec les plénipotentiaires bavarois le traité qui fonde l’unité allemande et l’Empire. Maurice Busch se précipite : « Je sollicitai de lui la permission d’aller m’emparer de la plume avec laquelle il avait signé. — Au nom du Ciel, prenez-les toutes les trois, répondit-il ; mais la plume d’or (un cadeau qu’avait fait récemment au ministre un bijoutier patriote) la plume d’or ne s’y trouve pas [21] ! » L’admiration du « petit Busch » était pourtant très désintéressée, et Bismarck le savait, mais elle était un peu pataude, un peu encombrante, et Bismarck l’eût préférée plus discrète : « le petit Busch, » d’ailleurs, a dû en entendre bien d’autres, qu’il eut la bonté rare de transcrire honnêtement. Par le nombre de fois que ce qualificatif de sot, ou même mieux, revient dans les conversations et dans les lettres du chancelier, — sots discours, sot personnage, — on peut sentir combien la sottise l’agaçait ; d’elle non plus il n’était pas la dupe, mais il n’ignorait pas qu’une force est en elle, parce que le nombre des sots est infini ; et, parce qu’une force est en elle, il ne l’écartait point de parti pris, et au besoin il l’employait.


II

L’homme politique, possédé de « la funeste habitude du travail, » et, quand il n’est pas en action, toujours en représentation, obligé de livrer, bon gré mal gré, chaque jour quelque part de son temps et comme quelque chose de lui-même aux sots, aux importuns et aux intrigans, s’est donc, en Bismarck, lentement et avec peine, conquis sur l’homme privé, qui abhorrait les sots, les importuns et les intrigans, n’avait de goût que pour l’indépendante simplicité, et n’aimait que le mouvement affranchi de toute contrainte. L’État l’a pris à lui-même et à sa famille ; l’État l’a fait tout différent de ce qu’il était et devait être.

En un point, pourtant, il serait dangereux de pousser trop à fond la comparaison avec le Prince, de soutenir que Bismarck a « modelé son à me » sur les nécessités nationales, et que, dans son langage, le ton de la piété, par exemple, n’est qu’une apparence et un faux semblant. Non ; lame de Bismarck était vraiment pénétrée et comme pétrie d’un vif sentiment religieux : spontanément il fermentait en elle et devenait le levain de sa parole, qui invoquait sans cesse, en les unissant, les deux noms également sacrés de Dieu et de la Patrie, Gott und Vaterland ; c’était une âme à la fois prussienne et chrétienne. Si ce sentiment religieux s’est révélé surtout dans sa parole, et si, dans ses actes, du moins dans les actes décisifs de sa politique, il s’est conduit souvent comme s’il n’était pas chrétien, n’est-ce pas d’abord que son christianisme même était prussien et luthérien, le plus combatif et le plus exclusif, le plus militariste et le plus particulariste qui pût être ; n’est-ce pas ensuite que de très bonne heure, tout en se proclamant et en se croyant sans doute le collaborateur ou l’agent de la Providence, Bismarck avait procédé à la séparation, en sa personne, du rôle de la Providence et des fonctions de l’homme d’État ? A « la Providence divine, et à Celui qui est l’arbitre des batailles » il « laisse le soin de châtier les souverains et les peuples qui ont failli à la loi morale ; » — et, quant aux autres, et devant Dieu, voilà de nouveau la morale et la politique mêlées ; — mais, quant à lui et devant les hommes, elles demeurent distinctes : « il n’a qu’à se demander, dans toutes circonstances : — Où est ici l’avantage de mon pays ? De quelle manière cet avantage serait-il le plus grand pour mon pays [22] ? » Bismarck ne se demande donc que cela dans toutes circonstances, quoique, dans toutes aussi, il invoque Dieu ; et, à cause de ce désaccord entre ce qu’il fait et ce qu’il dit, en certains cas et au bout de certains raisonnemens, sa piété peut bien sonner creux ; néanmoins on ne saurait sans injure crier à l’hypocrisie.

Nulle hypocrisie, mais, au contraire, l’accent de la vérité, dans ces déclarations : « Ce n’est pas réflexion, dit Bismarck, c’est sentiment, c’est disposition, c’est instinct, si vous voulez. Et quand les Allemands se mettent à y réfléchir, ils cessent d’y croire. Je ne comprends pas comment, sans foi en une religion révélée, on peut croire en Dieu, en un Dieu voulant le bien, en un juge suprême, et en une vie future ; comment on peut faire son devoir, donner à chacun son dû. Si je n’étais pas chrétien, je ne resterais pas une heure de plus à mon poste. Si je ne comptais pas sur mon Dieu, je ne tiendrais aucun compte des maîtres de ce monde. N’aurais-je pas de quoi vivre ? Ne serais-je pas assez grand seigneur ? Pourquoi m’épuiserais-je, m’exposerais-je à des ennuis, à des embarras, si je n’avais pas le sentiment d’avoir à faire mon devoir pour Dieu ? Si je ne croyais en un ordre divin qui a destiné la nation allemande à quelque chose de bon et de grand, je renoncerais sur-le-champ au métier de diplomate, ou je ne me serais jamais chargé de pareilles affaires. Les grades et les titres ne me séduisent pas… C’est uniquement dans une foi inébranlable que j’ai puisé la fermeté ; j’ai résisté pendant dix ans aux plus absurdes attaques. Si vous m’ôtez cette foi, vous m’ôtez la patrie. Si je n’étais un chrétien convaincu, si je n’avais pour soutien cette base merveilleuse, la religion, vous n’auriez jamais eu en moi le chancelier que j’aurai été. Procurez-moi un successeur ayant les mêmes principes, et je m’en vais tout de suite[23]… »

De semblables déclarations, Bismarck les a renouvelées souvent ; et celles-ci sont de 1870, mais, dès son entrée dans la vie publique, il avait tenu le même langage ; et celles-ci sont faites dans l’intimité, mais il en avait fait d’aussi catégoriques, et de plus catégoriques encore, à la tribune du Landtag prussien : on sait que sa conception même de l’Etat en était tout entière inspirée, et que, comme son christianisme était luthérien et prussien, l’Etat prussien, selon lui, devait être chrétien et évangélique : évangélique, c’est-à-dire que la législation y devait être conforme à la volonté de Dieu exprimée par les Evangiles : « A mon sens, les mots : Par la grâce de Dieu, que les souverains chrétiens joignent à leur nom, ne sont pas une vaine formule. J’y vois la promesse de leur part de porter, conformément à la volonté de Dieu, le sceptre qu’ils ont reçu de lui. Mais je ne puis considérer comme étant l’expression de la volonté divine que les Evangiles, et je me crois permis de ne considérer comme Etat chrétien que celui qui se propose de réaliser les doctrines du christianisme. » C’est là, et là seulement, que, pour Bismarck, résident tout ensemble la force et le droit de tout Etat, cette espèce de droit supérieur et de force supérieure qui est dans l’union de la force et du droit. « Si nous ôtons aux Etats ce fondement religieux, ils ne deviennent plus qu’un agrégat fortuit de droits, une sorte de rempart pour la guerre de tous contre tous… La législation n’ira plus se régénérer à la source de l’éternelle vérité, mais dépendra de notions d’humanité vagues et variables, telles qu’elles germent dans l’esprit de ceux qui gouvernent. Je ne sais pas comment, en de pareils Etats, on peut contester le droit de se faire valoir, si elles en ont la force, à des idées telles par exemple que celles des communistes sur la moralité de la propriété, ou sur la haute valeur morale du vol, en tant que moyen de reconquérir les droits naturels de l’homme, car ces idées aussi sont tenues par leurs promoteurs pour humaines et sont à leurs yeux comme la propre floraison de l’humanité [24]. » Rapprochez maintenant ce que M. de Bismarck dit de l’Etat prussien et ce qu’il dit de lui-même. « Si nous ôtons aux Etats ce fondement religieux, ils ne sont plus qu’un agrégat fortuit de droits… » Il n’y a plus de droit. La propriété peut n’être plus légitime, mais le vol peut l’être, si la force est du côté des voleurs. Et elle y serait : la force serait contre l’Etat, car, sans « ce fondement religieux, » sans « ce droit chrétien, » l’État serait sans force. Ni force, ni droit, plus d’État. Quant à Bismarck personnellement : « Si je n’étais pas chrétien, je ne resterais pas une heure à mon poste ; .. si je ne l’étais pas, vous n’auriez jamais eu en moi le Chancelier… » Mais ce n’est pas tout, et, au lieu d’être le Chancelier, il eût peut-être été ce révolutionnaire qu’il portait en puissance et auquel, un moment, il s’est cru sur le point de lâcher la bride ; révolutionnaire, au lieu de l’être seulement dans la diplomatie et à l’extérieur, contre l’équilibre européen, il l’eût peut-être été à l’intérieur, en sa nation et contre l’ordre établi ; au lieu de faire un empereur, il eût peut-être défait un roi : qui sait alors où serait allé, et jusqu’où, l’ami de Lassalle et de Lothar Bücher ? « Si je ne comptais pas sur mon Dieu, les maîtres de ce monde ne me seraient de rien. » Et rien ne lui serait de rien, ni l’Etat, ni le Roi, ni la Prusse, ni l’Allemagne : « Si vous m’ôtez cette foi, vous m’ôtez la patrie ! » Ainsi, c’est une piété luthérienne et prussienne, c’est un piétisme, loyaliste et royaliste, militaire et fonctionnaire ; de ce chef, il n’y a chez Bismarck pas plus d’hypocrisie qu’il n’y a d’inconséquence ; et il est dans le secret de son âme ce qu’il veut être à la face de son peuple. Il semble même qu’il le soit ou qu’il le devienne davantage, à mesure qu’il entreprend de plus grands desseins, que le temps passe et que la tâche presse, que sa collaboration avec la Providence à une nouvelle histoire et à une nouvelle géographie du monde lui apparaît plus certaine et s’étend en durée et en importance : à mesure que l’âge le rapproche de Dieu, que s’allonge la liste des comptes qu’il aura à lui rendre, et que s’alourdit la charge de ses responsabilités, — entendues comme il les entend, et placées où il les place. — Pendant la campagne de Bohême, il lisait encore, pour abréger ses veilles et tromper ses préoccupations, des romans français, dont il avait fait provision. En 1870, au terme des années de sang et de fer, au fort de sa troisième guerre, — terrible chose que de se dire à soi-même : ma guerre ! et celle-là est celle qui décidera et qui accomplira ! — ce ne sont plus alors des romans que la comtesse de Bismarck lui envoie : sa pensée a pris un tout autre cours, et, aux heures recueillies, lorsqu’il dépose l’armure et qu’il se retrouve dans l’humaine nudité du dernier jour, ne va plus à présent que de lui à la justice divine, au juge de toutes les justices, — qui juge l’homme privé selon la morale vulgaire et l’homme d’Etat suivant une morale d’Etat, laquelle a ses obligations et ses exigences supérieures, — mais qui juge, et qui le jugera. Un matin qu’il s’est habillé à la hâte, et, sans déjeuner, est sauté à cheval et parti au galop, Maurice Busch entre dans la chambre que le ministre venait de quitter : « Tout était en désordre ; plusieurs livres traînaient sur le plancher, entre autres : Lectures journalières et textes bibliques de la Congrégation fraternelle pour l’année 1870 ; sur la table de nuit, un autre livre religieux : Récréations journalières pour les fidèles chrétiens. C’étaient, remarque Busch, des livres que le chancelier lisait d’ordinaire pendant la nuit, comme me l’assura Engel [25]. » Or, cette nuit, au matin de laquelle Bismarck se levait si précipitamment, était la nuit même de la capitulation de Sedan ; et c’est pour courir à la rencontre de Napoléon III, qui venait se rendre, qu’il laissait là les Lectures de la Congrégation fraternelle ! Mais, quoique sincèrement pieux, et si l’on veut piétiste, M. de Bismarck n’aime pas les exagérations du rigorisme protestant. « Je me souviens, raconte-t-il, d’avoir, en arrivant en Angleterre, sifflé dans les rues de Hull. Un Anglais, dont j’avais fait la connaissance à bord, me dit qu’il ne fallait pas siffler et ajouta textuellement : Pray, sir, do not whistle. Je lui dis : « Pourquoi ? Serait-ce défendu ? » — « Non, mais c’est dimanche aujourd’hui. » Cela fit sur moi une impression si désagréable que je pris tout de suite un billet pour Edimbourg, car il ne me plaisait pas de ne pouvoir siffler quand l’envie m’en prenait [26]. » Il a d’ailleurs soin d’ajouter qu’il « n’est pas du tout contre l’observation du dimanche. » Mais point de contrainte. Aussi bien il y a des cas et des métiers, deux métiers au moins, pour qui cette stricte observation n’est pas toujours possible, et il se trouve que ce sont les deux métiers de M. de Bismarck, la diplomatie et l’agriculture. Il faut un peu de tolérance, c’est lui qui le dit, et qui ne se contente pas de le dire, qui « le proclame énergiquement. » Mais une tolérance vraie et sage ne peut sortir du choc de deux intolérances ; et pourtant nous en sommes là : intolérance sectaire contre intolérance bigote : « Les gens qui se prétendent éclairés ne sont pas plus tolérans ; ils persécutent les fidèles, non pas en les menaçant du bûcher, — ce n’est plus la mode, — mais en répandant dans le peuple le sarcasme et la calomnie, de sorte que les libres-penseurs font tout à fait comme faisaient les orthodoxes d’autrefois. On ne saurait s’imaginer quel plaisir on causerait en pendant le docteur Knak ! Au reste, le protestantisme, autrefois, n’était guère tolérant non plus. » Bucher remarque, d’après Buckle, « que les Huguenots avaient été des réactionnaires zélés, ainsi que tous les protestans de l’époque. Chaque pasteur était un petit pape. — Pas précisément des réactionnaires, répondit le Chef, mais de petits tyrans. — Il cita la conduite de Calvin envers Servet. Et Luther était comme Calvin [27]. » Oui, Luther lui-même : tous, de petits tyrans ; ce qui signifie pour Bismarck des tyrans en petit, en de petites choses : et non point sur le salut, mais sur la manière d’assurer son salut et tel ou tel détail de telle ou toile manière.

Car, le salut éternel, grande affaire : affaire personnelle pourtant à chaque homme : la tyrannie ici serait criante : elle ne se justifie ou ne s’explique qu’en grand, dans les affaires non personnelles et communes à toute une nation, dans les affaires d’Etat. Alors il est nécessaire, il est juste que ce soit l’homme d’Etat qui prenne en mains le salut de l’État, lequel ne se ferait pas tout seul et se ferait moins encore par des initiatives privées tirant en des voies divergentes vers des lins opposées. Le salut de l’Etat : affaire de l’homme d’État ; le salut de l’homme : affaire de l’homme et de Dieu. Comme chancelier, et dans les choses de ce monde, où l’État est intéressé, Bismarck est très intolérant ; en revanche, il est très tolérant dans les choses de l’autre monde, qui sont de l’âme, et ne regardent ni l’État ni l’homme d’État. Bien que luthérien, il ne se fût jamais jeté dans le Culturkampf pour affirmer la supériorité de l’Église réformée sur l’Église catholique ; il ne s’y jeta que parce qu’il crut un jour, à tort ou à raison, que l’Église romaine menaçait ou contestait en Allemagne la suprématie de l’État prussien.


III

Otez à Bismarck la foi en son œuvre, qui lui vient de sa foi en son roi et de sa foi en sa patrie, lesquelles lui viennent de sa foi en son Dieu, et « il ne restait pas une heure de plus à son poste. » Il quittait Berlin, il s’en retournait à Varzin « voir comment pousse une rave » et « greffer ses arbres fruitiers, ainsi que faisait son vieil oncle, à Templin près Potsdam. » N’aurait-il pas eu « de quoi y vivre, » et même y vivre en « assez grand seigneur, » avec chasses, chiens et chevaux ? S’il n’eût plus gouverné l’Empire, il eût gouverné sa maison, car, avant d’être le type du chancelier allemand, il est le modèle de « l’économe » allemand. Il est le propriétaire foncier prussien, en tout ce que comporte le personnage, à la fois féodal et moderne, patriarcal et pratique, mettant on ne sait quelle rigidité du moyen âge dans le jeu compliqué des tarifs de douane, porté par atavisme à considérer le fermier comme un perfectionnement du vassal et à le traiter en conséquence, non sans bonté, mais sans complaisance ; s’il n’eût pas été le Chancelier de fer, il eût été — faut-il risquer le mot pour ce qu’il a de si vrai, malgré ce qu’on sent bien qu’il a de forcé, et peut-être d’un peu ridicule ? — il eût été le propriétaire, le patron de village, le hobereau, le maître de fer. Dans un tout autre sens que son éphémère ami Lassalle, il a découvert, lui aussi, et il s’applique, une loi d’airain : — Je le donne ceci, tu me dois cela. Mon blé vaut tant, mon bois vaut tant, ma terre représente tant. C’est mon droit et c’est mon devoir, c’est mon honneur de n’en pas tirer un pfennig de moins. — En termes de formule : La rente d’une terre noble brandebourgeoise ou poméranienne représente toujours le minimum nécessaire à l’existence décente d’un gentilhomme, surtout si ce gentilhomme est comte ou prince et chancelier de l’Empire. — « Autrefois, avant d’être chancelier de la Confédération, j’étais plus riche que je ne le suis maintenant. On m’a ruiné par la dotation. Depuis lors, je suis dans la gêne. Autrefois, je me regardais comme un simple gentilhomme campagnard ; maintenant que j’appartiens en quelque manière à la pairie, les exigences croissent, et mes biens n’y suffisent pas [28]. »

Pour en augmenter le revenu, il les exploite industriellement. « Il avait établi à Varzin une fabrique de pâte à papier en bois de pin et en bois ordinaire, dont il se promettait de grands avantages. » Il avait fourni le capital (de 40 à 50 000 thalers) et il en touchait l’intérêt. La combinaison n’était pas mauvaise : « Le fermier me paye, dit-il, pour la force hydraulique, qui jusque-là était sans emploi, 2 000 thalers par an ; il m’achète tous mes troncs de pins, dont je pourrais difficilement me défaire, et, dans trente ans, il devra me rendre tous les moulins en bon état. Pour le moment, il n’y en a qu’un, mais on va en construire un second dans un endroit où la chute d’eau a plus de force, et plus tard un troisième. » Maurice Busch, devant qui il parle de « pâte à carton pour reliures, papiers d’emballages, boîtes, etc., à destination de Berlin » et de « tablettes de bois de pin en pâtes à destination de l’Angleterre, » en reste stupéfait. « Il nous expliqua tout cela comme un homme du métier ! » s’écrie-t-il. Ce n’est pas seulement en politique que M. de Bismarck fut un éminent réaliste. Mais il sut n’estimer et n’aimer que son argent ; il n’aima point ni ne rechercha l’argent. Il n’admit que les accroissemens qui se justifiaient d’eux-mêmes à tous les yeux ; il voulut que la source de sa fortune fût très claire, très pure, en un coin de sa forêt, que tout le monde pût la connaître et que pas un seul ruisseau, pas un filet d’eau étrangère vînt s’y mêler : sa rivière seule devait faire tourner ses moulins ; comme un de ses chênes du Sachsenwald, il est inébranlablement enraciné à la terre, à sa terre. A propos des facilités que donne la politique pour les opérations de Bourse : « Ce sont, dit-il, des manœuvres ignobles. Un ministre français a fait comme cela, à ce que R… m’a raconté dernièrement. Par-là, il a doublé sa fortune. Si l’on veut profiter de sa situation, on peut s’arranger de manière à se faire envoyer par des employés complaisans dans les légations, en même temps que les dépêches diplomatiques, les télégrammes de toutes les Bourses. Les dépêches de service sont toujours expédiées avant les autres par le télégraphe : on a donc ainsi vingt ou trente minutes d’avance dont on peut profiter. Il faut avoir ensuite un juif qui coure bien et qui exploite cette faculté dans votre intérêt. Il y a des gens qui ont fait comme cela. De cette façon, on peut gagner ses 1 500 ou ses 15 000 thalers par jour, et, au bout de quelques années, cela fait une jolie somme. Mais il ne faut pas que mon fils dise un jour de son père qu’il l’a rendu riche par ce moyen-là ou par tout autre moyen semblable. Il peut s’enrichir autrement, s’il veut jamais être riche [29] ! »

Une fois pourtant, au début de sa carrière, il avait eu l’idée d’utiliser financièrement les renseignemens que ses fonctions lui permettaient d’avoir : « J’avais reçu à Berlin l’ordre de parler à Napoléon III au sujet de Neuchâtel. Ce devait être au printemps de 1857. J’étais chargé de lui demander quelle attitude il comptait prendre. Or, je savais qu’il s’expliquerait d’une manière favorable, et que cela présageait une guerre avec la Suisse. En passant à Francfort, où je résidais alors, j’allai donc chez Rothschild, que je connaissais, et je lui dis de vendre une valeur qu’il avait en dépôt, parce qu’il n’y avait pas de chances de hausse. — Pour cela, dit Rothschild, ce n’est pas mon avis ; cette valeur est bonne, vous le verrez. — Oui, dis- je, mais, si vous saviez ce que je sais, vous penseriez différemment. — Il répondit que, quoi qu’il en fût, il ne pouvait pas me conseiller de vendre. Pour moi, qui étais mieux informé, je vendis mes titres et continuai mon voyage… Mais, à Berlin, on s’était ravisé : le projet fut abandonné, la guerre ne fut pas déclarée. Mes titres montèrent de plus en plus à partir de ce moment, et il ne me resta que le regret qu’ils ne fussent plus à moi [30]. »

Depuis lors, M. de Bismarck n’y fut pas repris ; et il n’eût pas fait bon lui proposer rien de ce genre, à plus forte raison rien de moins correct. Le banquier Levinstein faillit en faire l’épreuve à ses dépens. C’était, paraît-il, un homme très apprécié des ministres prussiens d’alors, qui souvent l’avaient chargé de missions confidentielles ; mais il servait aussi les ministres autrichiens, et sans doute d’autres ministres encore : son obligeance était internationale ; seulement on va voir que, pour un messager d’État, il était parfois maladroit et inconsidéré. La scène est toujours à Francfort, ville de banque, en ce temps-là ville de Diète et ville de tentations ; vieille histoire : « Ils ont publiquement et en particulier empoisonné avec de l’argent tout ce pays [31]. » Bismarck venait d’être nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; le matin même du jour où il allait partir, il reçut de M. Levinstein une lettre dont le moins qu’on puisse dire est que la forme, comme le fond, en était singulière [32].

« Je ne répondis pas à cette lettre, et dans la journée, peu avant de me rendre à la gare, on m’annonça, à l’Hôtel Royal où je demeurais, la visite de M. Levinstein. » Un mot de la propre main du comte Buol, le premier ministre autrichien, l’introduisait ; tout de suite et sans circonlocutions, il offrit à M. de Bismarck une part dans une spéculation financière qui devait, en toute sécurité, lui rapporter annuellement 20 000 thalers. « Je répliquai que je n’avais pas de capitaux à placer, mais le banquier me fit observer qu’aucune avance n’était nécessaire pour cette entreprise, et que ma mise consisterait à patronner à la cour de Russie la politique autrichienne en même temps que la politique prussienne, parce que l’affaire en question ne pourrait réussir que si les relations de la Russie et de l’Autriche étaient bonnes. » Ici, une lutte intéressante entre l’ambassadeur et le financier, l’ambassadeur s’efforçant d’avoir de la démarche une preuve écrite que le financier se défend de donner. Puis le dénouement : « Quand je me fus bien convaincu que je n’obtiendrais pas cette preuve, j’invitai Levinstein à se retirer et me préparai à sortir. Il me suivit dans l’escalier en débitant des phrases à effet, où revenait cette ritournelle : « Prenez garde, il n’est pas agréable d’avoir le gouvernement impérial pour ennemi. » Ce n’est que lorsque je lui eus fait remarquer que l’escalier était très raide et que j’étais plus fort que lui, qu’il descendit quatre à quatre devant moi et me quitta [33]. »

Exact en tous ses comptes et très rigoureux pour lui-même, Bismarck l’est autant et plus encore pour les autres. A Saint-Pétersbourg, le désordre de la cour le scandalise : du haut en bas, le gaspillage y touche au pillage. Vins et provisions de bouche coulent et roulent au point qu’on finit par s’étonner de « la capacité stomacale » des hôtes de marque aux besoins desquels ils sont destinés ; on s’informe, et on découvre de grandes réserves dans des placards insoupçonnés. Il y a surtout une certaine légende qui, peut-être parce qu’elle réveille ses souvenirs du Landtag de Poméranie, a le don de mettre Bismarck en gaieté : « Un jour, l’Empereur fut surpris de voir figurer dans ses dépenses une quantité extraordinaire de suif, toutes les fois que le prince de Prusse venait en visite ; on s’aperçut alors qu’à son premier séjour, celui-ci s’était blessé à cheval et que, le soir, il s’était fait donner un peu de suif. Dans le cours de ses visites successives, la demi-once était devenue un poud (le pond pèse plus de 16 kilos) ! » L’Empereur en personne en parla au prince : ils rirent, ils furent désarmés [34].

Mais si, en Russie, Bismarck se scandalise et s’amuse, de retour en Prusse, quand il aura de tels sujets de scandale, il se fâchera. Il nettoiera jusqu’en ses recoins les plus obscurs, — jusqu’à la loge du concierge, — le ministère des Affaires étrangères, où s’étaient installés de fâcheux usages de pourboires exagérés [35]. Sa vigilance en cette matière sera infatigable, de tous les instans, et de plus en plus intransigeante. Pendant la guerre, à Versailles : « Aujourd’hui, me trouvant chez Roon, j’ai fait une démarche qui ne sera pas inutile. Je me suis fait montrer les appartemens de Marie-Antoinette au château, et je me suis dit ensuite : Il faudrait pourtant aller voir ce que deviiennent les blessés. J’ai demandé à l’un des infirmiers : « — Vos gens ont-ils de quoi manger ? — Oh ! pas trop ; un peu de soupe qui a la prétention d’être du bouillon, avec des tranches de pain, et du riz qui n’est qu’à moitié cuit. Pour de la graisse, il n’y en a guère. — Et le vin ? — demandai-je, — vous donne-t-on de la bière ? — On leur a donné à peu près un demi-verre de vin par jour, » répondit-il. Je me suis informé près d’un autre, qui n’avait rien reçu du tout… Je me suis fait alors conduire chez le médecin en chef : Eh bien ! où en sommes-nous avec nos malades ? — lui demandai-je. Les nourrit-on convenablement ? — Voici le règlement des rations. — Ça ne me dit rien, ce n’est pas avec du papier qu’on nourrit les hommes… Ont-ils du vin ? — Tous les jours un demi-litre. — Pardon, mais les hommes disent que ce n’est pas vrai… J’aurai soin que la chose soit éclaircie officiellement, et vite [36]. » Le « bon économe allemand » administre l’Allemagne avec la même sévérité que Varzin ou Schœnhausen ; de longtemps il est persuadé que les grandes nations se font comme les bonnes maisons ; et la moindre force de cet Homme fort n’est pas de savoir se contenter de ce qu’il a, de n’avoir point de besoins d’argent, dans un temps oh tant d’autres ont des besoins d’argent et en tirent n’importe comment de n’importe où.


IV

Dans sa famille comme dans sa maison, comme dans l’État, Bismarck est « un homme d’ordre : » sa vie morale est aussi régulière, aussi rangée que sa vie économique ou sa vie politique. Il ne laisse point passer une fôte sans la célébrer par quelque cadeau à sa femme. Absent de Berlin, il charge de ses emplettes sa sœur Malvina, Mme d’Arnim-Kröchlendorff, en des instructions qui n’omettent aucun détail : « Ton cœur dévoué de sœur s’est offert si gracieusement pour mes achats de Noël que, sans plus de cérémonie, je viens de nouveau t’exposer aux séductions de Gerson et des autres scélérats de son espèce, et que je te charge — sans phrases — des achats suivans pour Jeanne : 1° Une bijouterie. Elle désire un cœur d’opale comme celui que tu as. Or, tu sais que l’ambition est pour l’être humain le royaume céleste. J’entends payer cela environ deux cents thalers. Si, pour le même prix, on peut avoir deux pendans d’oroilles ayant chacun un brillant enchâssé à jour, je trouverais cela plus coquet. Tu en as de pareils, mais ils reviendraient apparemment beaucoup plus cher, et si tu préfères le cœur d’opale comme médaillon, je chercherai plus tard les deux pendans convenables avec perle assortie. 2° Une robe d’environ cent thalers, pas davantage. Elle la désire d’un blanc très clair, à deux passes, et moderne, ou quelque chose d’analogue. Il lui faut environ vingt aunes. 3° Si tu trouves à bon marché un joli éventail doré, qui fasse froufrou, achète-le aussi. N’y mets pas plus de dix thalers, je ne peux pas supporter ces inutilités. 4° Une grande couverture bien chaude, pour se mettre sur les genoux quand on voyage en voiture, avec un tigre dessiné dessus, tête et œil de verre compris. A défaut de tigre, tu pourras prendre soit un renard ou un hippopotame, soit un carnassier quelconque. J’en ai vu une semblable chez ***, de laine très douce. Cela ne doit pas coûter plus de dix thalers [37]. »

A une autre Noël, deux ans après : « Je voudrais faire cadeau à Jeanne d’un bracelet ; le genre que j’imagine est large, uni, massif, flexible, composé de petites pièces d’or carrées en forme d’échiquier, sans pierreries, pur or, d’un poids pouvant valoir environ 200 thalers. Si tu trouves une autre forme qui te plaise davantage, j’ai une entière confiance dans ton goût. Ce n’est pas précisément parce qu’un bijou serait de mode que je le préférerais ; ces choses-là durent plus que la mode [38]. » Deux ans après, encore : « L approche de Noël me met en souci. Je ne trouve rien ici pour Jeanne, à moins d’y mettre un prix fou. Sois assez bonne pour lui acheter chez Friedberg de douze à vingt perles qui puissent cadrer avec son collier. Je veux consacrer environ trois cents thalers à cet objet [39]. » Quelques mois s’écoulent, et arrive avril : » Tu sais que c’est le 11 avril qu’ont été jetés les fondemens de mon bonheur domestique ; mais ce que tu sais moins peut-être, c’est que j’avais, l’an dernier, témoigné ma satisfaction du retour de cette journée par le présent de deux pendans d’oreille achetés chez Vagner, Sous les Tilleuls, et que naguère mon aimable donataire a perdu ces pendans, qui lui auront sans doute été volés. Pour adoucir, dans une certaine mesure, l’amertume de cette perte, je voudrais bien avoir, pour le 11, une paire de pendans semblables destinés à orner l’appareil auriculaire de ma femme. Wagner doit savoir encore comment ils étaient et combien ils ont coûté. Je les voudrais autant que possible pareils aux anciens : monture simple, dans le genre de la tienne. Je me résignerai volontiers à les payer, s’il le faut, un peu plus cher que ceux de l’an dernier. L’équilibre de mon budget ne tient pas à une centaine de thalers en plus ou en moins [40]. »

Mais l’affection, les attentions conjugales de Bismarck ne se bornent pas à la commémoration en quelque sorte mécanique des anniversaires heureux. Sa tendresse, — oui, la tendresse de ce dur Landgrave, et c’est à dessein que j’écris trois fois un mot qui semblait n’être point fait pour un tel homme, — sa tendresse n’est pas seulement dans son calendrier : il en a la tête et le cœur tout pleins ; mais oui, le cœur, et c’est encore un mot qui, à la première rencontre, détonne dans un portrait du prince, et qui pourtant est le mot fondamental de la langue parlée par le Bismarck intime, et qui sans cesse reviendra.

« Mon cœur aimé, soupire-t-il à sa femme, Mein geliebtes Herz [41]. » Et voici ce qui éveille en lui ce murmure de syllabes caressantes : — Vienne, 11 juin 1852 : « Je ne me plais pas ici, comme dit Schenk. Et cependant, il y faisait si bon, en l’an 1847, avec toi !… Hier, j’ai été à Schœnbrunn, et j’ai songé à notre aventureuse expédition par le clair de lune, à la vue des haies gigantesques et des statues blanches blotties dans les verts bosquets. J’ai visité aussi le petit jardin privé, où nous sommes arrivés d’abord. C’est un fruit défendu, à tel point que la sentinelle qui fait faction à la porte ne permet même pas au curieux de jeter du dehors un regard indiscret [42]. » Le doux souvenir n’est vieux alors que de cinq ans, mais on le retrouve, dans une autre lettre, vieux de dix-sept ans, et aussi vif, aussi frais, aussi jeune. — Schœnbrunn, 20 août 1864 : « Par une singulière coïncidence, mon cher cœur, j’habite à présent les appartemens du rez-de-chaussée, qui sont contigus au jardin réservé dans lequel, il y a juste dix-sept ans, nous nous sommes introduits par un beau clair de lune. Lorsque je porte mes regards à droite, j’aperçois, à travers une porte vitrée, précisément cette sombre avenue de hêtres où, savourant la joie profonde du fruit défendu, nous nous sommes promenés jusqu’aux fenêtres derrière lesquelles je suis en ce moment [43]… »

Au reste, partout où il va et toujours, quand ils y sont allés, il refait comme en pèlerinage leur voyage de noces ; il le refait jusque dans la marche qui vient de conduire l’armée prussienne à Sadowa. Passant en voiture près de Hohenmauth, en Bohême, il se rappelle que jadis, il y a maintenant dix-neuf ans, ils y sont passés : « Te souviens-tu encore, mon cœur, qu’il y a dix-neuf ans, nous passâmes ici en chemin de fer, dans notre voyage de Prague à Vienne [44] ? » Ce n’est pas sentimentalité banale, et comme prédisposition ou inclination de race. Jusque dans les blés couchés sous l’amoncellement des cadavres, toute l’Allemagne, il est vrai, plus ou moins innocemment cueille ainsi le bleuet qui charme le roi Guillaume ; mais lui, en la haute et épaisse futaie de ses pensées et de ses volontés, il a son « petit jardin privé » où il a planté et cultive la petite fleur bleue. A la porte de ce jardin, aussi, veille une sentinelle intraitable : nul n’y entre, et en toute sincérité, il peut signer : ton fidèle, ton très fidèle : Dein treuer, dein treuester Bismarck. Ce qu’on a appelé, en effet, « l’aventure avec la Lucca » n’a été qu’une étourderie sans conséquence, une espièglerie où réapparaissait le bursche qu’on ne tue jamais tout à fait quand il a vécu en vous les années de jeunesse ; rien qu’une visite ensemble chez le photographe et un portrait en groupe, auquel on a voulu en faire dire infiniment plus qu’il n’y avait à dire : ce ne serait pas la peiue de la relever, si elle ne nous avait valu la fameuse lettre au pasteur André de Roman, qui avait cru devoir, à ce sujet, interpeller Bismarck au nom de Jésus-Christ :

« Je suis vraiment affligé de contrister de bons chrétiens ; mais je suis certain que, dans ma situation, il n’en peut être autrement… Ne le dites-vous pas vous-même : « Rien ne reste caché de ce que l’on fait ou l’on ne fait pas sur un vaste théâtre ? » Quel est donc l’homme qui, ainsi en vue, ne causerait à tort ou à raison de chagrin à personne ? Je vais plus loin ; vous vous trompez sur ce qui reste ou ne peut rester caché ; et plût à Dieu que je n’eusse pas commis, en dehors de ce que le monde connaît, d’autres péchés que celui que l’on m’a reproché ! Ceux qui me traitent d’homme d’Etat sans conscience sont bien osés : ils devraient d’abord essayer eux-mêmes leur conscience sur ce champ de bataille… Malgré tout, si j’avais pesé, au moment du : « Ne bougeons plus ! » le chagrin que cette plaisanterie allait causera beaucoup d’amis véritables, je me serais retiré hors du champ de l’objectif braqué sur nous… Mais j’attends de votre amitié et de votre charité en Jésus-Christ que vous recommandiez à ceux qui me jugent de montrer à l’avenir quelque circonspection et quelque indulgence, car nous en avons tous besoin [45]. »

Cette prétendue « aventure, » lui-même, en l’avouant, la réduit à sa juste mesure : un badinage ; et quant à certaines accusations, à certaines insinuations, qui, aux jours de lutte violente, coururent dans la basse presse, il n’est pas besoin d’y regarder à deux fois pour s’apercevoir que ce n’est qu’un tissu d’inepties [46]. Les femmes tiennent peu de place dans l’histoire d’un homme comme Bismarck, et ce peu de place est pris entièrement et pour jamais par sa femme. C’est un chaste, et là encore est, non pas tout le secret, mais un des secrets de sa force. Sa sentimentalité, — car il faut bien que nous touchions cette contradiction entre les deux Bismarck, et lui qui rejette loin de la politique toute sentimentalité est néanmoins, sous un autre aspect, un sentimental, — sa sentimentalité n’est pas diffuse, mais concentrée sur un unique objet ; elle n’est pas galante, et ne papillonne pas ; mais, au contraire, elle a on ne sait quoi de grave et comme de repenti. On serait tenté de dire, parodiant le vers fameux, qu’elle est « nuptiale, auguste et solennelle. » Il est une page du chancelier que je ne puis m’empêcher de citer sans en retrancher une ligne, d’abord parce que c’est la plus belle que je connaisse de lui, ensuite et surtout parce que, de « sa perception distincte et rapide », traversant vite le fait et l’homme, il y regarde et il y découvre jusqu’au fond de son âme :

« Avant-hier, j’ai été dans l’après-midi chez ***, à Wiesbaden, et j’y ai contemplé avec un mélange de mélancolie et de sagesse à l’antique les traces de mes précédentes folies. Plaise à Dieu d’emplir de son vin clair et généreux ce vase dans lequel le Champagne de la vingt-et-unième année fermenta inutilement et ne laissa qu’un dépôt insipide ! Où et comment vivent en ce moment *** et miss *** ? Combien sont morts avec qui j’ai eu des amourettes, avec qui j’ai bu, avec qui j’ai joué ! Combien mes jugemens sur le monde ont, depuis quatorze ans, subi de transformations ! Combien de choses me paraissent petites qui me semblaient grandes autrefois, et combien de choses j’honore aujourd’hui que je méprisais naguère ! Que de feuilles, dans notre for intérieur, peuvent encore verdir, croître, frémir et se flétrir pendant les quatorze années qui viennent, c’est-à-dire jusqu’en 1865, si nous vivions jusque-là ? Je ne conçois pas comment un homme qui médite sur lui-même et qui ne sait rien ou ne veut rien savoir de Dieu peut accepter le mépris et l’ennui de la vie ! Je ne sais pas comment j’aurais supporté cela autrefois. Si je devais vivre comme alors, sans croire ni à Dieu ni à toi, ni aux enfans, en vérité je ne sais pas pourquoi je n’abandonnerais pas cette vie comme une chemise sale ; et cependant la plupart de mes connaissances en sont là, et elles vivent. Lorsque je me demande à moi-même quel motif on a de vivre davantage ainsi, de se fatiguer, de s’irriter, d’intriguer, d’espionner, je ne sais vraiment pas pourquoi. Ne va pas en conclure que je sois devenu tout à fait sombre : loin de là, il en est de moi comme du feuillage jaunissant que l’on contemple par un beau jour de septembre ; bien portant et plus vif, mais avec un peu de mélancolie, de nostalgie, de regret de la forêt, de la mer, des déserts, de toi et des enfans, le tout mêlé de soleil couchant et de Beethoven [47]. »

Mais lisez, après cette méditation sur la vie, cette non moins belle méditation ou élévation sur la mort. La sœur de M. de Bismarck, Malvina, et son beau-frère Oscar d’Arnim viennent de perdre un de leurs enfans : « J’apprends, écrit-il à M. d’Arnim, l’affreux malheur qui vous frappe, toi et Malvina… Un pareil coup ne saurait être atténué par aucune consolation humaine, et pourtant on éprouve naturellement le désir d’être près de ceux qu’on aime lorsqu’ils souffrent, et de mêler ses plaintes aux leurs. C’est là tout ce que nous pouvons faire. Tu ne pouvais guère être atteint d’une plus grande douleur : perdre de cette façon un enfant si aimable et qui prospérait si bien, et enterrer avec lui toutes les espérances qui devaient faire la joie de tes vieux jours, c’est là une peine dont tu ne guériras pas, tant que tu seras sur cette terre ; je le sens à la compassion profonde et douloureuse que tu m’inspires… Nous sommes complètement abandonnés à nous-mêmes dans la main puissante de Dieu, s’il ne daigne pas nous aider, et nous ne pouvons que nous incliner humblement devant sa volonté. Il peut nous reprendre tout ce qu’il nous a donné, nous isoler entièrement, et l’affliction que nous en ressentons ne devient que plus amère lorsque nous la laissons dégénérer en reproches et en révolte contre sa toute-puissance. Ne mêle à ta juste douleur aucune récrimination ni aucun murmure : mais souviens-toi qu’il te reste un fils et une fille, et que tu peux avec eux te considérer comme heureux, même en songeant à l’enfant chéri que tu as possédé pendant quinze ans, du moment où tu te compares avec ceux qui n’ont jamais eu d’enfans et n’ont jamais connu les joies paternelles. Je ne veux pas t’importuner de mes faibles consolations, mais seulement te dire que je sens, comme ton ami et ton frère, ta douleur aussi vivement et aussi profondément que si elle était la mienne propre… Nous ne devons pas nous attacher à cette vie et nous y croire chez nous ; dans vingt ou trente ans au plus, nous serons tous deux débarrassés des soucis de ce monde, et nos enfans, arrivés au même point où nous en sommes maintenant, constateront avec étonnement que leur vie, si nouvelle et si joyeuse encore, est déjà à son déclin. Cela ne vaudrait pas la peine de s’habiller et de se déshabiller, si tout finissait avec la vie… Le cercle de ceux que nous aimons se resserre et ne s’agrandit plus tant que nous n’avons pas de petits-enfans. A notre âge, on ne contracte plus de nœuds qui puissent remplacer ceux qui se sont rompus. Restons donc unis par une amitié d’autant plus étroite, jusqu’à ce que la mort nous sépare aussi l’un de l’autre comme elle nous a séparés de ton fils. Qui sait si ce ne sera pas bientôt [48] ? »

« La forêt, la mer, les déserts, toi et les enfans, » sa sœur et Isa enfans de sa sœur, tout ce qu’il aime et dont il a le désir, le besoin d’être aimé, est rassemblé en une phrase. Il aime certainement : « Lorsque j’entends crier dans la rue un de ces êtres pleins d’espérances, mon cœur se remplit de sentimens paternels et de maximes pédagogiques [49]. » De la paternité, il ne repousse ni aucune des joies, ni aucun des menus tracas : « Jeanne, qui repose encore entre les bras du lieutenant Morphée, t’aura écrit ce qui m’attend : le garçon beuglant en majeur, la fille en mineur, deux marmots chantant au milieu de langes trempés, et moi m’occupant de tout en bon père de famille [50]. » Il a sa théorie chrétienne de la famille, ainsi que sa théorie chrétienne de l’Etat : pour Bismarck, la famille, ainsi que l’Etat, est d’ordre divin ; Dieu a voulu qu’elle eût sa hiérarchie naturelle, dont l’homme, l’époux, le père, ainsi que le roi dans l’Etat, est le chef mer la grâce de Dieu. A M"* d’Arnim : « Je t’écris une lettre officielle de congratulation pour ta fête, qui est, je pense la vingt-quatrième (je n’en dis pas davantage). Tu es à présent majeure de fait, ou tu le serais, si tu n’avais le bonheur d’appartenir au sexe féminin, dont les membres, de l’avis des juristes eux-mêmes, ne sortent jamais de la condition de mineures, même quand elles sont mariées à d’épais imbéciles. Je t’expliquerai pourquoi, malgré son apparente injustice, c’est une très sage institution [51]. »

Au fond de cette conception de la famille, ainsi qu’au fond de cette conception de l’Etat, se retrouve la marque d’une ambition ou d’un égoïsme supérieurs : de son petit monde, autant que du vaste monde, Bismarck entend être le Moi central ; il veut avoir à Schœnhausen ou à Varzin son microcosme, image de l’univers, soumis et adulant son maître. Plus certainement encore qu’il n’aime, il veut être aimé. Lui, dans la solitude, avec beaucoup d’amour autour de lui : — « Ich bin verwöhnt mit viel Liebe um mich [52], » — comme un grand sphinx parmi les sables inondés de soleil et d’où monte une vapeur d’encens. En cette solitude, il ne saurait supporter d’être seul : « Où donc ai-je entendu ce chant qui aujourd’hui tinte constamment à mon oreille : Over the blue mountain, — over the white sea-foam, — come thou, beloved one, — come to thy lonely home ? (Par-dessus la montagne bleue, par-dessus le brouillard blanchâtre de la mer, viens, ô toi, ma bien-aimée, viens rejoindre ton foyer solitaire ! Je ne sais plus qui peut bien m’avoir chanté cela pour la première fois, in old long syne [53] ! » Et plus il s’élève, et plus il grandit, et plus il vieillit, plus il éprouve ce désir, ce besoin d’avoir « beaucoup d’amour autour de lui, » de « s’enraciner » dans une terre à lui, et dans des cœurs à lui.

C’est donc surtout sa nature, ses champs, ses guérets, ses bois qu’il aime, par cette même raison qu’il y est chez lui, qu’ils sont à lui, mais d’une manière générale, on peut dire qu’il sent, qu’il admire et qu’il aime la nature. De Norderney sur la mer du Nord, des bords du Rhin, de Gastein, de Carlsbad, des environs de Vienne, de Hongrie, de Danemark et de Suède, dé Russie, de Hollande, du Midi de la France, de Biarritz et des Pyrénées, de tout lieu où l’emporte le cours d’une vie pendant dix ans errante, il adresse à ses proches, à sa femme, à sa sœur, des lettres qui sont toute une galerie de paysages.

Ouvrons-en le recueil au hasard. De Szolnok par Szegedin en Hongrie, 27 juin 1852 : « Représente-toi un sol de gazon, uni comme une table, et sur lequel, à plusieurs milles de distance, on n’aperçoit rien à l’horizon, si ce n’est les grandes tiges nues des bascules qui servent à tirer l’eau des puits creusés pour les chevaux à demi sauvages et pour les bœufs ; des milliers de bœufs bruns et blancs, pourvus de cornes longues comme le bras, sauvages comme le gibier ; des troupeaux de chevaux rabougris, à longs poils, que gardaient des bergers à demi nus, armés de bâtons en forme de lances ; d’immenses troupeaux de porcs, dont chacun était accompagné d’un âne ayant pour mission de porter la pelisse du berger et éventuellement le berger lui-même ; puis de grandes bandes d’outardes, des lièvres, des hamsters ; puis encore, çà et là, au bord d’un étang d’eau salée, dos oies sauvages, des canards, des vanneaux [54]… »

De Moscou, symphonie en vert : « Après m’être plaint vivement en ces derniers temps de la chaleur excessive, je me suis réveillé aujourd’hui entre Twer et Moscou, et j’ai cru rêver en voyant la fraîche verdure de ce pays couverte partout d’une couche de neige. Je ne m’étonne plus de rien ; et, ne pouvant douter plus longtemps du fait, je me suis aussitôt retourné de l’autre côté pour continuer de dormir et de rouler, bien que ce mélange de vert et de blanc, éclairé par les lueurs de l’aurore, ne fût pas dépourvu de charme. Je ne sais pas si la neige tient encore à Twer ; ici, elle a disparu, et une pluie fraîche et grise tombe avec bruit sur les toits de tôle verte. Le vert est à juste titre la couleur favorite des Russes. Sur les cent milles que j’ai dû faire pour me rendre ici, j’en ai traversé environ quarante en dormant ; mais les soixante autres présentaient partout les différentes nuances du vert… Moscou vu d’en haut à l’air d’un champ nouvellement ensemencé : les soldats sont verts, les coupoles sont vertes, et je ne doute pas que les œufs qui sont sur ma table n’aient été pondus par des poules vertes [55]. »

Petit croquis de Chambord : « Dans les vastes galeries et les magnifiques salles, où les rois tenaient leur cour avec leurs maîtresses et leur vénerie, il n’y a plus d’autre mobilier que les jouets du duc de Bordeaux. La femme qui me servait de guide m’a pris pour un légitimiste français, et a essuyé une larme en me montrant le petit canon de son maître. J’ai payé, conformément au tarif, un franc de plus pour cette goutte d’eau, bien que je ne me sente aucunement la vocation de subventionner le carlisme. Les cours du château étaient aussi tranquilles que des cimetières abandonnés. Du haut des tours, on a une vue très étendue ; mais on n’aperçoit de tous côtés que des bois silencieux et des bruyères aussi loin que l’on peut voir ; point de villes, point de villages, point de fermes, ni près du château, ni dans les environs. Je joins à ma lettre quelques échantillons de la bruyère qui y pousse ; mais tu ne reconnaîtras pas combien cette plante, pour moi si chère, y est pourprée ; c’est la seule fleur des jardins royaux, et l’hirondelle est presque le seul être vivant du château, qui est trop solitaire pour les moineaux [56]. »

La nature vide ne suffit pas à ce peintre accoutumé à dévisager des hommes ; il la peuple de figures, et souvent l’aquarelle s’achève en tableau de genre : « De la chambre où j’habitais, j’entendais résonner à mon oreille les mélodies bohémiennes les plus sauvages et les plus insensées. Note que ces gens chantent sur un ton nasillard, avec la bouche toute grande ouverte, des airs maladifs et plaintifs dont les paroles retracent soit les tourmens causés par de certains yeux noirs, soit la mort vaillante de quelque brigand illustre. On jurerait entendre le vent chanter en s’engouffrant dans une cheminée [57]. » Souvent Bismarck, — comme il avait à la tribune des trouvailles d’expression auxquelles pour ainsi dire tout le discours s’accrochait, — a de ces coups de crayon qui parfois balafrent le papier, mais dont l’œil ne se détache plus. Par-ci par-là, il s’amuse à la caricature, et sa gaieté, sa verve un peu grosse, s’y donnent librement carrière : Mésaventures d’un voyage entrepris un jour néfaste (dies nefastus. N. N. te dira ce que cela signifie.) « A Giessen, je suis tombé sur une chambre où il faisait un froid de chien : trois fenêtres qui ne fermaient point, un lit trop court et trop étroit, des murs sales, des punaises ; un café atroce, je n’en avais jamais pris d’aussi mauvais. A Guntershausen, des dames sont montées, et il a fallu cesser de fumer : c’était une dame d’affaires de haut étage (N. N. te dira ce que c’est), avec deux chambrières et une pelisse de zibeline. Elle parlait tour à tour, avec un accent anglo-russe, l’allemand, un très bon français, un peu d’anglais ; mais c’était, à mon avis, une naturelle de la Reitzengasse de Berlin, et l’une des chambrières était sa mère, ou une ancienne associée dans sa profession (N. N. te dira… etc.) » Et la série noire continue : accident de locomotive, rencontre d’un fâcheux, retard, et correspondance manquée ; pour finir, mauvais gîte et souper détestable : « Un gendarme se promène de long en large dans la salle et d’un air soupçonneux toise ma barbe, tandis que je m’ingurgite un beefsteak moisi. Je joue vraiment de malheur, mais j’avalerai encore un reste d’oie, je boirai un peu de porto par-dessus, puis j’irai me mettre dans les draps [58]. »

Et ce ne sont que quatre citations entre cent qui s’offrent d’elles-mêmes ; mais n’en est-ce pas assez pour faire ressortir ce trait encore de la physionomie de Bismarck : il sent la nature, il l’aime, il a le goût de la décrire ? — C’est un trait de sa physionomie, et non peut-être le moins original ou le moins caractéristique. Qu’on nous montre, en effet, parmi les politiques et les diplomates, parmi ceux-là surtout qui ont ou qui eurent à la fois le mal de l’action et la passion de la force, qu’on nous en montre un autre qui ne soit point passé indifférent dans la nature sans la regarder et sans songer à rendre une impression qu’il n’a d’ailleurs pas subie. Ce n’est point un Talleyrand ou un Metternich ; c’est encore moins un Richelieu, et encore bien moins un Napoléon. Quel est donc celui qui disait : « Je ne ferais point un pas pour voir un site ou un monument, mais je ferais des lieues pour voir un homme ? » Mais Bismarck, au contraire d’eux tous ou presque tous, regarde la nature, en subit des impressions, et se plaît à les traduire.

L’expliquera-t-on par la race et le milieu, et se contentera-t-on de répondre que c’est, en lui, le dépôt ou le fond allemand ? Il faudrait nous montrer alors un autre grand politique allemand, Allemand de Prusse ou de Poméranie, stockprenssich, chez qui ce fond ou ce dépôt remonte aussi souvent à la surface et s’épanche aussi largement ; et, nous l’eût-on montré, qu’il faudrait nous montrer après pour combien, dans cet amour de la nature, chez Bismarck, entre le fond, allemand, et pour combien le coefficient personnel. Il nous suffit, quant à nous, de constater que, dans sa correspondance familière, M. de Bismarck fut « un descriptif ; » et s’il ne le fut pas dans sa correspondance diplomatique, si celle-ci est d’une précision sèche, froide, brève, raide, qui ne s’égare ni ne s’attarde pas, c’est donc tout simplement qu’il eut deux styles. Mais si le style, c’est l’homme, et s’il eut deux styles, nous voilà ramenés par là aussi à la conclusion où tout nous ramène, et c’est donc qu’il fut deux hommes : l’un qui eut toutes les sentimentalités, — y compris le sentiment de la nature, — et l’autre qui n’en eut aucune, ou plutôt qui volontairement, en vue d’une œuvre plus grande que lui, pour travailler avec l’insensibilité des forces qui refont le monde, les étouffa toutes en lui, — y compris, à ce qu’on put croire, le sentiment de l’humanité.


V

Sans doute, pour que la figure du second de ces deux hommes, de l’homme privé, fût complète, poussée jusqu’à ses tics et jusqu’à ses verrues, s’il est permis d’ainsi parler, on y devrait encore mettre quelques touches. Car, avec tout cela, ce fut, par exemple, un chasseur intrépide et, malgré des chutes nombreuses, un incorrigible cavalier. Il aima la nature, moins pour jouir de sa beauté que pour y agir : il ne la vit jamais sans s’y incorporer ; toujours il s’ajouta lui-même, et lui en mouvement, à la nature. De ses trophées de chasse, des ramures et fourrures de bêtes abattues par lui, il eût pu faire à tous ses manoirs, comme c’est l’usage en certains châteaux de Russie et de Bohême, une étrange et sauvage décoration : les bulletins de ses journées sont rédigés comme des bulletins de victoire [59]. Grand chasseur et grand cavalier, par une sorte de conséquence, il fut également grand mangeur, très occupé de cuisine, même quand il avait bien d’autres et de bien autres occupations : de goûts, pour tout dire, assez paysans, plus sensible à la quantité qu’à la délicatesse des mets ; traitant, dit sa légende d’étudiant, un accès de fièvre par deux livres de saucisson [60] ; gourmand par-dessus tout de jambon, d’œufs durs et de brustkern, de poitrine de bœuf fumée ; et, de même que, chez Bismarck, le gentilhomme fermier, le junker, survit au ministre d’Etat, de même, chez lui, au « régime des truffes » de Francfort, survivait le « régime des pommes de terre » de Kniephof et de Jarchelin. Grand buveur autant que grand mangeur, son verre est un hanap, une de ces cornes de cerf qui tiennent trois quarts de litre et qui se doivent vider d’un trait.

Il s’est fait faire une coupe, dans le pied de laquelle l’orfèvre a serti les insignes des ordres russes, qu’il a tous ; pour s’assurer de sa capacité, il y verse deux bouteilles de Champagne : « Le boiriez-vous. Altesse ? lui demande un de ses hôtes ? — Plus maintenant ! » répond-il, après l’avoir comme mesurée de l’œil, et sur un ton de regret. Toute affaire se discute et se conclut en buvant : pour un peu, M. de Bismarck dirait que savoir boire est un devoir professionnel du parfait diplomate [61]. Bien qu’une espèce de gageure s’y soit mêlée, et que d’ailleurs l’on ait exagéré là-dessus, il a des facultés et des habitudes d’un autre âge ; il y a en lui quelque chose d’énorme, qui évoque l’ancienne Allemagne, et qui ne s’affaisse pas avec la vieillesse. Voyez le portrait casqué que Lenbach a fait du prince à soixante-dix-huit ans, en 1893 ; il surgit en quelque manière du cadre qu’il emplit et déborde, droit comme s’il était maintenu par un corselet d’acier, et comme taillé dans un bloc. C’est de la force encore jaillissante, c’est la force encore épanouie, et vainement on cherche : il semble qu’on ne trouve pas, dans cette cariatide qui, un quart de siècle, a porté une nation et un empire, où l’on pourrait relever la trace d’une de nos communes fatigues, de nos communes faiblesses, de nos communes misères. Et cependant elles ne l’épargnèrent pas : la maladie le visita souvent, et ce Barberousse eut des nerfs de petite femme. Qui croirait que ces yeux clairs, ces yeux d’un très pur et très dur métal, restés, à soixante-dix-huit ans, aiguisés, affilés comme des pointes d’épées, — ces yeux obsédans du portrait de Lenbach, — qui penserait qu’ils aient jamais pleuré ? Et cependant nous savons de Bismarck lui-même qu’à chaque tournant de sa vie, il eut de vraies crises de larmes ; il en eut à la veille du « Fürstentag » de Francfort et au lendemain de Sadowa [62]. Il eut des détentes de tout l’être, aussi profondes que haute avait été la tension de cet être gigantesque.

Colères et dépressions soudaines, sans raison, sans motif ou pour le plus futile motif : de mauvais papier, une mauvaise plume l’agacent au point de lui donner des crampes [63]. De longues insomnies le surexcitent tour à tour et le prosternent ; il s’irrite alors ou se désole, et on ne le calme qu’avec une musique, — du piano ! — qu’il accompagne en chantonnant [64]. Comme il a ses faiblesses physiques, il a aussi ses faiblesses morales : car nul n’échappe à la commune loi. Il raille la superstition, mais il est très superstitieux : « Affaires faites le vendredi, décisions prises le vendredi. » Ne rien faire le 14 octobre, c’est le jour de Iéna et de Hochkirchen ; de plus, en 1870, c’est un vendredi. Il est gêné quand on est treize à table. Il annonce gravement la date de sa mort, et si l’on n’a pas l’air d’y croire : « Je le sais, affirme-t-il, c’est un nombre mystique [65]. » Et, parce que l’homme fort a ses faiblesses, l’homme terrible a ses terreurs. Parce qu’il y a beaucoup d’amour autour de lui, il y a autour de lui beaucoup d’inquiétudes, plus d’une fois beaucoup d’angoisses. Mais, les unes et les autres, il les endort par sa volonté, dans sa foi : « Aie confiance en Dieu, mon cœur, tous les chiens qui aboient ne mordent pas [66]. »

« Si je n’avais pas eu confiance en Dieu, vous n’auriez pas eu en moi le chancelier que j’aurai été. Si je n’avais pas eu la foi, je n’aurais pas eu la volonté, et vous n’auriez pas l’Allemagne. » Mit Golt für Kœnig und Vaterland, telle est la devise que Bismarck a adoptée dès son entrée au Landtag, dès 1848, et à laquelle il rapporte et raccorde sa devise héraldique même : In trinitate robur. Il faut, Dieu veut, et Bismarck veut avec Dieu, pour le Roi et pour la Patrie. Mais quel est donc ce Dieu de Bismarck ? C’est le Dieu « qui est avec nous, » le Dieu prussien et luthérien de la nation allemande : « un ferme rempart est notre Dieu ; » — le Dieu des belles occasions, des grandes guerres et des grandes œuvres, qui tire de la puissance un droit, de la nécessité une morale, du succès une justice ; le Dieu de fer et de sang, qui veut le bien de l’Etat, interprété et réalisé à tout prix par un homme d’Etat, qui est « Moi. » Et ce n’est certes pas le Dieu de tous les hommes, mais c’est celui du Prince, le Dieu fort de l’Homme fort.

Or, Bismarck est le Prince, l’Homme fort. Ses faiblesses, sans doute, il les eut, et il eut ses misères, nous ne les avons pas cachées : les crises de larmes, les emportemens, les attendrissemens, les désirs, les regrets, les envies, les dégoûts, les alternatives rapides de fièvre et d’abattement, les désespoirs subits, les folles pensées de fuite ou de suicide, et comme ces démissions de toute la personne physique et de toute la personne morale ; mais ce sont justement les misères et les faiblesses de l’Homme fort, les mêmes que connurent un Richelieu, un Cromwell, un Napoléon. C’est, dans tout homme, la part de l’humanité et presque de l’animalité ; mais justement celui-là est l’Homme fort entre les autres, celui-là est Napoléon, Cromwell, Richelieu, — ou Bismarck, — qui domine le mieux ces faiblesses et réduit le plus cette part, qui réussit davantage à se faire, selon le point de vue, plus qu’humain ou moins qu’humain, en tout cas extra-humain. — Et néanmoins, que nul n’y réussisse absolument, qu’il reste de l’homme dans l’Homme fort, et qu’il en souffre, et qu’il souffre, c’est peut-être la revanche, la vengeance de l’humanité. Le Prince, oui ; l’Homme fort, oui ; mais toujours et tout de même un homme.


CHARLES BENOIST

  1. A Mme de Bismarck. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 182-183.
  2. A la même. — Ibid., p. 183.
  3. A la même. — Ibid.. p. 188-189.
  4. A Mme de Bismarck. — De Bade, 1er sept. 1864. — A. Proust, p. 191.
  5. A la même. De Bordeaux, 6 octobre 1864. — Ibid., p. 192.
  6. A la même. De Carlsbad, dans la soirée du 13 juillet 1865. — Ibid., p. 197.
  7. A la même. 12 juillet. — Ibid., p. 196.
  8. A la même. De Biarritz, 12 octobre 1864. — Ibid., p. 194.
  9. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 235, samedi 12 novembre 1870.
  10. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, édit. Edmond Biré, t. II, p. 147.
  11. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 235, samedi 12 novembre.
  12. A Mme de Bismarck. De Nuremberg, 19 juillet 1863. — Voyer A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 118.
  13. A Mme de Bismarck. De Vienne, 22 juillet 1864. — A Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 181.
  14. A la même. De Vienne. 27 juillet 1864. — Ibid., p. 188.
  15. Pensées et Souvenirs, traduction Ernest Jaeglé, t. Ier, p. 275.
  16. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 216, dimanche 6 novembre. — Cf. Ibid., p. 37 : Steinmetz au Reichstag.
  17. Ibid., p. 279-280, samedi 26 novembre.
  18. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 287, mardi 29 novembre.
  19. Ibid., p. 268, dimanche 20 novembre.
  20. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 185, vendredi 21 octobre.
  21. Ibid., p. 276, mercredi 23 novembre.
  22. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 112-113, samedi 17 septembre.
  23. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 142-143, mercredi 28 septembre.
  24. « Für mich sind die Worte : Von Gottes Gnaden, welche christliche Herrscher ihrem Namen beifügen, kein leerer Schall, sondern ich sehe darin das Bekenntniss, dass die Fürsten das Szepfer, was ihnen Gott verliehen hat, nach Gottes Willen auf Erden fükren wollen. Als Galles Wille kann ich aber iiur erkennen, was in den christlichen Evangelien offenburt worden ist, und ich glaube in meinem Rechte zu seln, wenn ich einen solchen Staat einen christlichen nenne, welcher sich die Aufgabe gestellt hat, die Lehre des Christentums zu realisiren, zu verwirklichen… Entziehen wir diese religiöse Grundlage dem Staate, so behatten wir als Staat nichts als ein zufülliges Aggregat von Rechten, eine Art Bollwerk gegen den Krieg aller gegen alle… Seine Gesetzgebung wird sich dann nicht mehr aus dem Urquell der ewigen Wahrheit regenerieren, sondern aus den vagen und wandelbaren Begriffen von Humanität, wie sie sich gerade in den Köpfen derjenigen, welche an der Spitze stehen, gestalten. Wie mun in solchen Staaten den Ideen, z. B. der Kommunisten über die Immoralität des Eigenlums, über den hohen sittlichen Wert des Diebsluhls, als eines Versuchs, die angeborenen Rechte der Menschen hetzuslellen, das Recht, sich geltend zu machen, bestreilen will, wenn sie die Kraft dazu in sich fühlen, ist mir nicht klar ; denn auch diese Ideen werden von ihren Trägern für human gehallen und zwar als die rechte Blüte der Humanität angesehen. — Discours du 15 juin 1847, Ueber Preussen als christlicher Staat. — Voyez Fürst Bismarcks gesammelte Reden, t. I, p. 9 ; Berlin, 1894 ; Cronbach.
    Nous citons ici le texte même, d’abord à cause de son importance en ce qui louche le fond des idées politiques de M. de Bismarck, et puis parce que la traduction française du livre de Maurice Busch (Le comte de Bismarck et sa suite ; Paris. 1879 ; Dentu) est sur ce point assez imparfaite. Une phrase est complètement défigurée, probablement par une simple faute d’impression. La traduction dit : « la haute valeur morale du sol, » ce qui est une chose ; mais le texte dit : « la haute voleur morale du vol, » — des Diebstahls — ce qui est une tout autre chose.
  25. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 79.
  26. Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 165. vendredi 7 octobre.
  27. Ibid., p. 164-165.
  28.  ?
  29. Maurice Busch. Le comte de Bismarck et sa suite, p. 304-305, vendredi 2 décembre.
  30. Ibid., p. 292-293. mercredi 30 novembre.
  31. Hanno con denari in public e in private arvelenato tutto quello paese. » Machiavel, sur les Cantons suisses et leur Diète. Legazione XXIV, All’ Imperatore Massmiliano in Germania. — Voyez le legazioni e comminsarie di Niccolo Machiavelli, édition Passerini et Milanesi, t. III, p. 255.
  32. Voyez cette lettre tout au long dans les Pensées et Souvenirs, t. Ier, p. 273-274.
  33. Pensées et Souvenirs, t. Ier, p. 274-275.
  34. Ibid., p. 289.
  35. Ibid., t. Ier, p. 275-276.
  36. La chose fut en effet éclaircie, et l’enquête ne démontra que quelques négligence ou quelque incurie, mais tourna plutôt à la justification des fonctionnaires mis en cause.
  37. A Mme d’Arnim. De Francfort, 19 décembre 1856. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 86.
  38. A la même. De Francfort, 10 décembre 1858. — Ibid., p. 102.
  39. A la même. De Saint-Pétersbourg, 9 décembre 1860. — Ibid., p. 136.
  40. A Mme de Bismarck, 14-26 mars 1861. — Voyez A. Proust, Le Prince de Bismarck, sa correspondance, p. 137.
  41. Voyez Schœhausen und die Familie von Bismarck, bearbeitet im Auflrage der Familie von Dr Georg Schmidt, 1 vol. in-8°. Berlin, 1897 ; Mittler und Sohn. — C’est surtout un recueil de recherches historiques sur l’histoire de la famille de Bismarck, mais les deux derniers chapitres contiennent sur le prince lui-même et sur son entourage des renseignemens intéressans et d’un caractère authentique.
  42. A Mme de Bismarck. De Vienne, 11 Juin 1852. — Voyez A. Proust, p. 54.
  43. A la même. De Schœnbrunn, 20 août 1864. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 190.
  44. Voyez Adolphe Kohut, Bismarck et les femmes, p. 71.
  45. A M. André de Roman. De Berlin, 26 décembre 1865. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 200. — Adolphe Kohut, Bismarck et les femmes, p. 231-232. — Cf. Julian Klaczko, Deux Chanceliers.
  46. Voyez Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 231, vendredi 11 novembre.
  47. A Mme de Bismarck. De Francfort, 3 juillet 1851. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 39-40.
  48. A M. Oscar d’Arnim, De Reinfield, 16 août 1861. — Voyez cette lettre tout entière, dans A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 139-140.
  49. A Mme d’Arnim. De Francfort, 28 juin 1854. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 72.
  50. A la même. De Schœnhausen, 28 juillet 1850. — Ibid., p. 72.
  51. A la même. — Ibid., p. 72.
  52. Il écrivait cela dès 1851. — Voyez Charles Andler, Le prince de Bismarck, p. 11.
  53. A Mme de Bismarck, D’Ofen, 23 juin 1852. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 56.
  54. A la même. De Szolnok, 27 juin 1852. — Ibid., p. 59-60.
  55. A Mme de Bismarck. De Moscou, 6 juin 1859. — Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 113-114.
  56. A la même. De Bordeaux. 21 juillet 1862. — Ibid., p. 153-154.
  57. A Mme de Bismarck. De Szolnok, 27 Juin 1852. — Voyez A. Proust. Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 61.
  58. A Mme de Bismarck. De Halle. 7 Janvier 1852. Ibid., p. 49-50.
  59. Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 91. 92. 94, etc.
  60. Voyez Maurice Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 176, 177, 202, 288.
  61. Ibid., p. 228-229, 276.
  62. Pensées et Mémoires, t. Ier, p. 423, t. II, p. 51.
  63. Voyez A. Proust, Le prince de Bismarck, sa correspondance, p. 178.
  64. Voyez M. Busch, Le comte de Bismarck et sa suite, p. 103, 176, 202.
  65. Ibid., p. 171, 277. 280.
  66. A Mme de Bismarck. De Berlin, 27 octobre 1863. — Voyez A. Proust, p. 185.