La Mort d’Ivan Ilitch/11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 97-101).
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XI

Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Pendant ce temps s’accomplit l’évènement désiré par Ivan Ilitch et sa femme : Petristchev se déclara. Cela eut lieu un soir. Le lendemain, Prascovie Fédorovna entra chez son mari en cherchant le moyen de lui annoncer cette nouvelle. Mais précisément cette nuit, l’état du malade avait empiré. Sa femme le trouva comme toujours sur le divan, mais dans une nouvelle position. Il était étendu sur le dos, le regard fixe, et gémissait. Elle essaya de lui parler de ses médicaments ; il porta son regard sur elle. Elle n’acheva pas, tant ce regard était chargé de haine.

— Au nom du Christ, laisse-moi mourir en paix ! dit-il.

Elle voulut sortir, mais à ce moment entra leur fille qui venait dire bonjour à son père. Il la regarda avec la même haine, et quand elle lui demanda des nouvelles de sa santé, il lui répondit d’un ton sec que bientôt il les débarrasserait de sa présence. Elles se turent, restèrent encore un peu et s’en allèrent.

— Mais, en quoi sommes-nous coupables ? dit Lise à sa mère. Ce n’est pourtant pas nous qui l’avons rendu malade ! Je plains beaucoup papa, mais pourquoi nous tourmente-t-il ainsi ?

Le médecin vint à l’heure habituelle. Ivan Ilitch s’obstina à ne lui répondre que par oui et non, et en gardant son expression de haine. À la fin, ne pouvant plus se maîtriser, il lui dit :

— Vous savez bien vous-même que vous ne pouvez rien faire pour moi. Laissez-moi donc tranquille au moins.

— Nous pouvons soulager vos souffrances, dit le médecin.

— Vous ne pouvez pas me soulager. Laissez-moi.

Le médecin sortit, alla au salon et déclara à Prascovie Fédorovna que son mari allait très mal, et que le seul moyen d’apaiser ses souffrances, qui devaient être atroces, c’était de lui administrer de l’opium. Le docteur avait raison de dire que les souffrances physiques d’Ivan Ilitch étaient intolérables. C’était vrai. Mais ses souffrances morales étaient bien plus terribles encore. Et elles étaient sa principale torture.

Ces souffrances morales provenaient d’une idée qu’il avait eue cette nuit, en examinant le visage ensommeillé, bonasse, aux pommettes saillantes, de Guérassim : « Qu’arrivera-t-il si toute ma vie, ma vie consciente, n’a pas été ce qu’elle devait être ? » Il se mit à songer que cette hypothèse, jugée d’abord par lui inadmissible, pouvait bien être la vérité et que sa vie n’était peut-être pas exempte de reproches. Il se rappela ses rares moments de révolte contre ce que la haute société approuvait. Ces moments de révolte, qu’il refrénait bien vite, étaient peut-être les seuls bons moments de sa vie, alors que tout le reste était vilenie. Et son service, et l’organisation de sa vie, sa famille, ses intérêts mondains et professionnels, qu’y avait-il eu de bon dans tout cela ? Il essaya de défendre son existence passée. Mais il sentit lui-même la faiblesse de ses arguments. Il n’avait rien à défendre. « Et si c’est ainsi, se dit-il, si je m’en vais avec la ferme conviction d’avoir perdu sans aucun recours tout ce qui m’avait été donné, alors que faire ? » Il se mit sur le dos et se remémora sa vie entière. Le lendemain matin, quand il vit son domestique, puis sa femme, sa fille, le médecin, chacun de leurs mouvements, chacune de leurs paroles, le confirma dans cette terrible réalité qui lui était apparue cette nuit. Il se reconnut en eux. Il vit clairement que tout ce qui avait composé sa vie n’était qu’un effroyable, un énorme mensonge, qui dissimulait et la vie et la mort. Cette conviction ne fit qu’augmenter, décupler ses souffrances physiques. Il se mit à gémir, à s’agiter, à arracher ses vêtements qui l’étouffaient. Voila donc pourquoi il les haïssait tous.

On lui administra une forte dose d’opium. Il se calma. Mais à l’heure du dîner, les douleurs recommencèrent. Il ne permettait à personne de s’approcher de lui, et se démenait furieusement.

Cependant sa femme s’approcha et lui dit :

— Jean, mon ami, fais cela pour moi (pour moi).

Cela ne peut te faire de mal, et cela soulage souvent. C’est peu de chose… les personnes bien portantes le font aussi.

Il ouvrit les yeux démesurément.

— Quoi ? L’extrême-onction ? Mais pourquoi ?… Non, je ne veux pas… Cependant.

Elle fondit en larmes.

— Oui, mon ami. Je vais appeler notre prêtre. Il est si charmant !

— C’est parfait ; c’est bien ! fit-il.

Le prêtre vint, administra le malade qui se calma, sentit diminuer ses doutes, et, par suite, ses souffrances. Il eut même une lueur d’espoir. Il se mit de nouveau à songer à son intestin et à la possibilité de guérir. Il communia avec des larmes dans les yeux.

Lorsqu’après la cérémonie on le recoucha, au premier moment il se sentit mieux et se reprit à espérer. Il se mit entrevoir la possibilité de l’opération qu’on lui proposait. « Je veux vivre ! Je veux vivre ! » se disait-il.

Sa femme vint le féliciter ; elle prononça les paroles d’usage en pareil cas et ajouta :

— N’est-ce pas que tu te sens mieux ?

Sans la regarder il lui répondit :

— Oui.

Son costume, son attitude, l’expression de son visage, tout lui criait : « Ce n’est pas cela ! Tout ce qui remplissait ta vie d’autrefois et ta vie présente n’est que mensonge, que dissimulation, qui cachent à tes yeux la vie et la mort. » À cette pensée, sa haine se ranima, et, avec elle, ses souffrances physiques et la certitude d’une mort prochaine inévitable. Quelque chose de nouveau se produisit en lui ; c’était comme si une vis lui eût troué le corps, comme si des coups de fusil lui eussent déchiqueté les entrailles. La respiration lui manqua.

L’expression de son visage lorsqu’il avait répondu oui à sa femme était vraiment terrible. Aussitôt qu’il eut prononcé ce oui, en regardant sa femme bien en face, il se retourna avec une force extraordinaire pour un homme aussi faible et il s’écria :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Laissez-moi !