La Mort d’Ivan Ilitch/12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 102-105).


XII

Dès ce moment, commencèrent ces cris effrayants, qui continuèrent pendant trois jours, qu’on entendait à travers deux pièces, et qui remplissaient l’âme de terreur. Au moment même où il répondait à sa femme il avait compris qu’il était perdu, qu’il n’y avait plus d’espoir, que cette fois c’était la fin, et que le problème de la vie restait insoluble.

— Ah ! Ah ! Ah ! criait-il sur toutes sortes d’intonations. Il commençait par crier : Je ne veux pas ! et son cri : ah ! ah ! continuait le son final de cette phrase.

Pendant trois jours il cria ainsi. Il se débattait dans ce sac noir où le poussait une force invisible et invincible. Il se débattait comme se débat un condamné à mort entre les mains du bourreau, bien qu’il sache qu’il ne peut échapper au supplice ; et, en dépit de ses efforts désespérés, il se sentait emporté de plus en plus vers ce qui le terrifiait. Il sentait que ses souffrances provenaient de ce qu’il s’enfonçait dans ce trou noir et n’y pouvait pénétrer tout entier. Ce qui l’empêchait d’y entrer, c’est l’idée que sa vie n’avait pas été mauvaise. Cette justification de sa vie le retenait, le tirait en arrière, et le tourmentait le plus. Tout à coup une force quelconque le frappa dans la poitrine et le côté. Il suffoqua. Il était précipité dans le trou noir et là, au fond, quelque chose brillait. Il éprouvait ce qu’on éprouve parfois en chemin de fer, quand on croit avancer tandis qu’on recule et que, tout à coup, on s’aperçoit de son erreur. « Oui, ce n’était pas cela ! » se dit-il. « Mais cela ne fait rien. On peut encore réparer cela. » Quoi « cela » ? » se demanda-t-il et, soudain, il se calma.

C’était à la fin de la troisième journée, deux heures avant sa mort. À ce moment le petit collégien se glissa doucement dans la chambre de son père et s’approcha du lit. Le mourant continuait à crier en agitant les bras. Sa main rencontra par hasard la tête de son fils. Le petit collégien la saisit et la baisa en sanglotant.

C’était juste au moment où Ivan Ilitch, précipité dans le trou noir, voyait le point lumineux et comprenait que sa vie n’avait pas été ce qu’elle devait être, mais qu’il pouvait encore réparer cela. Il se demandait : Quoi, « cela » ? et attendait quand il se sentit baiser la main. Il ouvrit les yeux et aperçut son fils. Il s’attendrit. À ce moment sa femme s’approcha. Il jeta les yeux sur elle. La bouche ouverte, le visage couvert de larmes, elle le regardait. Il eut pitié d’elle. « Oui, je les torture, pensa-t-il. Cela leur fait de la peine. Il vaut mieux pour eux que je parte. »

Il voulut leur dire cela, mais il n’en eut pas la force.

« À quoi bon parler. Il faut mieux le faire », pensa-t-il. Il montra des yeux son fils à sa femme et dit :

— Va… J’ai pitié… et de toi aussi…

Il voulut ajouter : « Pardonne » (Prosti), mais dit « Passé » (Propousti) ; mais n’ayant pas la force de se reprendre, il laissa tomber sa main avec découragement, sûr d’être compris par qui de droit. Soudain, le problème qui l’obsédait s’éclaira de deux côtés, de dix côtés, sous toutes ses faces.

« J’ai pitié d’eux. Je voudrais les voir moins souffrir, les délivrer de moi, me délivrer moi-même de ces souffrances. Comme c’est bien et comme c’est simple, pensa-t-il. Et mon mal, où est-il ?… Où es-tu, mon mal ?… »

Il devint tout attention. « Ah ! le voilà ! Eh bien, tant pis ! Et la mort ! où est-elle ? » Il chercha sa peur accoutumée et ne la trouva pas. « Où est-elle la mort ? » Il n’avait plus peur, car il n’y avait plus de mort. Au lieu de la mort il voyait la lumière. « Ah ! voilà donc ce que c’est », prononça-t-il à haute voix. « Quelle joie ! »

Tout cela ne dura qu’un instant. Mais l’importance de cet instant fut définitive. Pour son entourage son agonie se prolongea encore deux heures. Quelque chose râlait dans sa poitrine, son corps ruiné tressautait. Puis, peu à peu, le râle et les secousses diminuèrent.

— C’est fini ! dit quelqu’un derrière son chevet.

Il entendit ces paroles et se les répéta : « Finie la mort… La mort n’existe plus ! » se dit-il.

Il fit un mouvement d’aspiration, qui demeura inachevé, se raidit et mourut.


22 Mars 1886.