La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p02/Ch04

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 227-230).


CHAPITRE IV

Évasion et parade


Minuit !

Selon les ordres des généraux alliés, le couvre-feu est sonné depuis deux heures. Des patrouilles circulent lentement par la ville, s’assurant que nulle lumière ne brille dans les logis, qu’aucun habitant n’est debout.

À l’auberge du Cheval Blanc tout dort ou semble dormir. Les volets sont clos. La place du Saint-Voile est déserte, aucun bruit. De temps à autre un craquement se fait entendre. Ce sont les charpentes qui gémissent sous l’action du froid.

Car la gelée redouble. On dirait que l’hiver veut tuer le pays, déjà ravagé par la guerre.

Une patrouille de cavalerie traverse la place ; les sabots des chevaux résonnent sur la terre ; dans l’ombre vibrent des froissements d’acier ;

Puis les cavaliers s’éloignent, évoluent devant la ferme Éclotte qui fait face à l’hôtellerie et s’engouffrent dans une rue latérale.

Le silence règne de nouveau ; un silence morne, désolé, qui fait songer au mutisme sacré des nécropoles.

Alors les volets d’une fenêtre du rez-de-chaussée tournent doucement, s’appliquant sur la façade de l’auberge du Cheval Blanc ; une silhouette humaine saute sur la place, paraît prêter l’oreille :

— Tiens.

L’ombre fit quelques pas :

— Personne.

Elle se rapproche de sa croisée, et susurre d’une voix légère comme un souffle.

— Venez, Mademoiselle, profitons de ce moment.

Une seconde ombre bondit hors de la croisée ouverte.

La première la saisit par la main, murmure :

— Veille, Bobèche, guette mon retour.

Puis les deux nocturnes promeneurs, qui ne sont autres qu’Espérat et Mlle de Rochegaule s’élancent en courant à travers la place.

Lui, n’a point lâché la main de la jeune fille.

Il l’entraîne dans une course éperdue.

Les voici devant l’église du Saint-Voile ; dans l’obscurité plus profonde au pied de ses murailles vieilles de neuf siècles, les fugitifs se glissent, atteignent le presbytère.

— La porte est seulement poussée, remarque le jeune homme… Le curé a tenu parole.

Tous deux entrent.

Ils sont dans le vestibule. Comment se diriger au milieu des ténèbres ?

Un moment ils hésitent.

Mais une voix douce résonne à leurs oreilles :

— Est-ce vous, mes enfants ?

— Monsieur le curé, dit Milhuitcent… Oui, c’est nous.

— Attendez… ne bougez pas, vous vous heurteriez contre le coffre à bois… je viens à vous…

Et tout en se rapprochant :

— Je n’ai pu laisser aucune lumière ; les ennemis de la France le défendent.

Il y a dans ces paroles toute la douleur d’une âme patriote. Les jeunes gens en sont émus, et Lucile, d’un ton assourdi :

— Je vous remercie, Monsieur le curé.

— Non, non, mon enfant, je ne mérite pas de reconnaissance… C’est le devoir de tout Français de venir en aide à ses frères persécutés… Le vieux prêtre regrette de ne pouvoir faire davantage.

Il est parvenu auprès d’elle :

— Donnez-moi votre main… je vous guiderai jusqu’à la chambre que je vous ai fait préparer.

Et avec une nuance de gaieté :

— Singulière présentation. On ne se voit pas. C’est à présent que les adversaires de la religion auraient beau jeu à m’appeler : l’homme noir.

Puis la voix changée :

— Et le brave garçon, où est-il ?

— Ici, près de la porte, Monsieur le curé, répond Espérat.

— Que je te presse la main ; tu es un brave, mon enfant. Tu seras un homme dans la plus haute acception du mot. Maintenant, sauve-toi ;… je refermerai la porte… Va.

— Au revoir, Mademoiselle… Au revoir, Monsieur le curé, susurre le gamin d’une voix faible comme un souffle.

Il ouvre la porte par laquelle entre un flot de vent glacial.

— Rien sur la place, bonsoir.

Sur lui le battant se referma sans bruit.

Deux minutes plus tard, Espérat est de retour, devant la croisée de l’hôtellerie par laquelle il est sorti tout à l’heure.

Il frappe légèrement.

— C’est fait, dit-il.

Les volets s’entr’ouvrent.

Il se glisse par l’ouverture.

Les volets se closent.

Plus de traces de l’aventure.

Lucile est en sûreté.

Et dans la chambre où le fils adoptif de M. Tercelin vient de rentrer, on entend une sorte de murmure.

Le curieux qui eût appliqué son oreille aux contrevents, eût été surpris de percevoir ce singulier dialogue :

— Vous dites donc, Galimafré, que toutes les peaux peuvent servir à faire des gants ou des chaussures ?

— Toutes, sauf une, patron Bobèche.

— Quelle est donc celle-là ?

— La politique (peau litique).

— Galimafré, vous êtes un âne.

— Alors, patron, vous n’êtes pas Bobèche, mais Baptiste.

— Hein ? Pourquoi ?

— Parce que l’on dit toujours l’anabaptiste.

— Animal !

— Mon esprit ne vous plaît pas. Essayons d’autre chose. Un peu de géographie.

— Allez-y, Galimafré.

— Quelle est la rivière détestée des paresseux ?

— Je l’ignore.

— Eh bien c’est l’Aube, parce qu’à l’aube il faut se lever. Et celle que les paresseux préfèrent ? Vous ne devinez pas. C’est la Loire, car on dit : dormir comme un loir.

— Assez, assez.

— Non, une question encore. Quel est le département le plus heureux.

— Ne vous gênez pas, parlez.

— C’est l’Ardèche.

— L’Ardèche, pourquoi ?

— Parce qu’il a les Cévennes (les sept veines)[1].

Cette conversation bizarre était une répétition dramatique ; tout simplement.

Espérat apprenait son rôle pour le lendemain.

  1. Extrait d’une parade du temps. (Manuel de Galimafré.)