La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p02/Ch05

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 231-242).


CHAPITRE V

Le Duel à coups de bottes, ou la situation politique


Vers une heure après-midi, de nombreux carrosses arrivèrent au château de Châtillon. Généraux, commissaires de la coalition au Congrès, représentants de la municipalité (ces derniers par ordre des envahisseurs) se rendaient à la grande représentation donnée par l’inimitable Bobèche et son camarade Galimafré II.

Le grand salon du manoir avait été transformé en salle de spectacle. Une scène minuscule était dressée à l’une des extrémités.

Déjà de nombreux spectateurs avaient pris place, mais on ne reconnaissait pas en eux l’impatience des badauds attendant le lever du rideau.

Une préoccupation pesait sur tous, et dans un groupe, d’Artin, les sourcils froncés pérorait :

— On la rejoindra sûrement.

— Je le souhaite de tout mon cœur, lui répondait Enrik Bilmsen, dont la face rose offrait les caractères d’un bouleversement extraordinaire.

— Et je la ferai enfermer si étroitement qu’elle ne pourra plus jamais se livrer à pareille incartade, ajoutait de Humboldt en grinçant des dents.

Un quatrième personnage s’approcha du groupe :

— Serais-je indiscret en vous demandant ce qui se passe ? D’Artin lui serra la main :

— Vous, de Lorcet, mais pas du tout.

— Alors, j’ouvre mes oreilles.

— Il s’agit de ma sœur.

Mlle Lucie de Rochegaule ?

— Précisément.

— Eh bien ?

— Elle s’est évadée cette nuit.

— Évadée ?

— De l’hôtel des Cloutiers où elle était cependant bien gardée. Et voyez le stupéfiant, le déconcertant de l’affaire. Aucun factionnaire n’a quitté son poste. La fille de chambre a dormi dans la pièce voisine de celle qu’occupait la captive.

— Elle n’a rien entendu ?

— Rien.

— C’est fort.

— Mais vrai. On a fouillé l’hôtel, le jardin, examiné les murailles. Aucune trace d’escalade, pas un indice. C’est à croire que la fugitive s’est dissoute en vapeur.

— Il faut lancer du monde à sa poursuite.

— Toute la cavalerie disponible bat les environs.

— Et vous ne soupçonnez personne.

— D’abord, j’ai pensé à ce petit Espérat.

— Ah oui !

— Mais le drôle est à côté, s’habillant pour la parade dont il va nous régaler avec Bobèche. S’il avait fait le coup, il ne serait pas resté là.

— Évidemment.

Le carillon d’une sonnette interrompit l’entretien.

Le pope Ivan Platzov, assis en avant de la scène et remplissant les fonctions de régisseur, annonçait ainsi que le spectacle allait commencer.

— Attention, chuchota le vicomte en regardant le baron de Vitrolles, qui occupait une chaise à proximité de lui.

Et le baron, se tournant vers les membres du Congrès rassemblés au premier rang, répéta :

— Attention ! Examinez bien le jeune Espérat, je vous en prie, Messieurs.

La sonnette tinta une dernière fois, une porte sise en arrière de la scène improvisée s’ouvrit. Bobèche et Milhuitcent parurent.

Le pitre avait repris son habit rouge, sa culotte jaune, sa perruque rousse, son chapeau sur lequel tremblotait au bout d’un fil de fer le papillon symbolique de la folie. Quant à son compagnon, revêtu de l’accoutrement classique de Galimafré, le nez barbouillé de rouge, la bouche élargie par le maquillage jusqu’au milieu des joues, il riait, semblant tout heureux de se présenter ainsi devant l’assistance.

Au fond, cette apparence n’était pas trompeuse.

Lucile en sûreté, la redoutable intrigue ourdie contre l’Empereur n’existait plus. Et le gamin, enveloppant d’un regard narquois diplomates et officiers de la coalition, se disait :

— On va vous amuser, braves gens. Je vous dois cela, car je me suis bien amusé de vous la nuit dernière.

— Y es-tu, murmura Bobèche à son oreille ?

— Oui, oui, va, ne crains rien.

— L’air bête… la parole un peu lourde, les mains tombant gauchement le long des cuisses.

— Comme ça ?

— Oui… mais éteins ton regard…, il est trop malin ton regard… défie-toi de d’Artin, il te dévore des yeux.

Satisfait enfin, le pitre s’avança vers la rampe :

— Nous allons distiller pour vos oreilles le nectar de l’esprit, enclos en une ravissante saynète du plus grand écrivain du moment. Je ne le désigne pas autrement, sa modestie s’y oppose.

L’annonce fit sourire tous ceux qui ignoraient le but caché de la représentation. Encouragé ainsi, Bobèche clama de sa voix la plus retentissante :

— Galimafré amoureux, idylle, ou le véritable Paul et Virginie[1].

La pièce commença.

Dialogue incohérent, cocasse, calembours, coq à l’âne, se succédant en fusées ; allusions politiques, médisances mondaines, se mêlaient à un texte « omnibus » emprunté aux parades du théâtre des Pygmées.

Imperturbable, Espérat débitait les énormes balourdises de Galimafré ; sans sourciller il émettait des répliques comme celle-ci :

— La France, cette fileuse inconsolable.

— Quoi ? Comment ? la France, une fileuse, interrompait Bobèche ?

— Oui, patron, et inconsolable aussi, car elle a perdu son roi (rouet). Ou bien les deux compères échangeaient ces phrases folles :

— Cette demoiselle est née à Berne ; alors elle est certaine de se marier.

— Vraiment ?

— Sans doute, puisque fille de Bernadotte (fille de Berne a dot).

La salle applaudissait.

— Bon, fit tout bas Milhuitcent, profitant d’un instant où les bravos l’obligeaient à suspendre son jeu ; la partie est gagnée.

Bobèche secoua la tête :

— Ne t’y fie pas, regarde le d’Artin, il fronce le sourcil, il te foudroierait si ses yeux étaient des pistolets. Je ne sais pas ce qu’il complote, mais j’ai de la défiance.

Puis changeant brusquement de ton :

— Garde à toi, j’enchaîne.

Et derechef, la comédie continua.

Au surplus, elle s’acheva sans encombre au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.

Les jeunes gens saluaient le public, prêts à quitter la scène, le cœur bondissant de joie à la pensée d’avoir évité le danger inconnu qui les menaçait, quand une voix, qu’ils reconnurent bien, les cloua sur place.

— Seigneur Bobèche, vous et votre jeune émule, avez été admirables de tout point. En ma qualité de Français, je désire vous assurer un nouveau triomphe, assurer à mes nobles amis, réunis pour vous écouter, un nouveau plaisir.

Puis avec une ironie aiguë :

— Un plaisir que je partagerai, car, exilé de France, je n’ai jamais assisté à vos parades.

— Voilà le coup, murmura le pitre… Mon vieil Espérat, ouvrons l’œil.

— Mais, poursuivait le vicomte, de tous vos succès, l’un surtout a fait du bruit dans le monde. C’est, si je ne m’abuse, une sorte d’improvisation sur l’actualité, sous un titre invariable.

Il parut chercher :

— J’y suis… Le duel à coups de botte ou la situation politique.

Des sourires accueillirent l’énoncé de cette annonce baroque.

— Eh bien, je crois exprimer le désir de tous, en vous priant de nous traduire en parade les événements de ce mois de février qui s’achève.

— Cela y est, chuchota Bobèche, il se souvient que tu es fanatique de l’Empereur, il veut t’obliger à le bafouer.

Mais la proposition du vicomte avait émoustillé le public.

— Oui, oui, criait-on de toutes parts. Le duel à coups de botte.

— La dernière lutte de l’ogre de Corse, clama l’organe de d’Artin, dominant le tumulte.

— C’est cela, c’est cela…

Le pitre essaya de se défendre :

— Nobles seigneurs, dit-il, nous sommes touchés plus que nous ne saurions le dire de votre flatteuse requête,… mais…

— Pas de mais, lui répondit-on, pas de mais… Le duel à coups de botte.

— Permettez, l’art dramatique a ses exigences.

— L’art doit s’incliner devant la volonté générale.

— Comme le disait plaisamment Molière, insista Bobèche, un bon impromptu doit être fait à loisir… Vous conter, au pied levé, les incidents actuels serait audacieux ; je craindrais de vous ennuyer.

— Non, non, gronda d’Artin, nous serons indulgents.

Soudain Milhuitcent tira son ami par la manche :

— Cède.

— Quoi, tu veux ?

— Railler l’Empereur… pour le servir, oui.

Dans les yeux du jeune garçon brillait une résolution telle que Bobèche n’hésita plus.

— Soit donc, Messieurs, je me rends à vos souhaits. Accordez-nous cinq minutes pour convenir des grandes lignes de la saynète, et nous serons tout à vos ordres.

— Accordé ! Accordé !

Cris, applaudissements se croisèrent ; les deux jeunes gens, après un dernier salut, disparurent par la porte d’accès à la scène.

Aussitôt de nombreuses conversations s’engagèrent entre les spectateurs.

— Vous vous êtes mépris, vicomte, dit M. de Humboldt assez haut pour être entendu de ses collègues au congrès. Ce petit Espérat est un histrion de profession.

— Il me semble, en effet, appuya lord Aberdeen.

— Ma foi, déclara le prince de Metternich ; j’hésitais à donner mon avis, de crainte d’être encore accusé de tiédeur ; mais puisque ce cher de Humboldt a exprimé ma pensée, je me décide à penser à haute voix.

Les lèvres serrées, d’Artin écoutait.

— Je ne me suis pas trompé, fit-il d’une voix dure.

— Pourtant !

— Eh ! Messieurs, qu’importe que ce drôle soit ou non comédien… Ce qu’il nous faut établir, c’est l’état de son esprit. Est-il ou n’est-il pas un fidèle du Corse ?

— Ah ! ça… c’est autre chose.

— Nous allons voir de quelle façon il daubera sur notre ennemi…, et si l’expérience ne nous paraît pas concluante…

— Que ferez-vous ?

— Je vous convierai à un spectacle, après lequel vous n’aurez plus aucun doute.

— Qu’est-ce ? Qu’est-ce ? demandèrent curieusement les auditeurs.

— Laissez-moi vous ménager la surprise.

Cependant Bobèche et Espérat se préparaient à rentrer en scène.

— Ainsi, questionnait le premier, tu as bien compris ?

— Parbleu. Le duel à coups de botte est un « passe-partout », comme tu dis en argot de théâtre. On prend l’événement important d’actualité. L’un des acteurs représente le gouvernement, l’autre son adversaire… ; de là, plaisanteries, critique du pouvoir…

— Oui, mais à cette heure, le gouvernement c’est…

— L’Empereur et son adversaire est la Sainte-Alliance. Il n’y a pas à discuter là-dessus. Au surplus d’Artin ne nous permettrait pas de tourner la difficulté.

— Hélas ! je le crains.

— Donc, va pour l’Empereur et la Sainte-Alliance.

Bobèche serra nerveusement les mains du jeune garçon :

— Tu songes bien que les coups de botte devront être donnés à l’Empereur…, sans cela ces gueux nous arrêteraient sûrement.

— Oui, j’y songe, grommela Espérat d’un ton sombre.

— Le rôle est dur pour nous… ; je ferai donc l’Empereur, comme cela je recevrai les horions.

Mais l’enfant lui étreignit le bras :

— Non, non, l’Empereur, ce sera moi…

— Toi… ?

Oui, oui, je t’en prie… ; j’aime mieux recevoir les coups que les donner… Frapper sur lui, même en folie, en pitrerie, je ne pourrais pas.

Des larmes roulaient dans les yeux d’Espérat, disant la souffrance de son cœur dévoué.

— Soit, consentit le comédien, tu seras l’Empereur, mais pas de nerfs, mon pauvre vieux, pas de nerfs… Napoléon se moque bien de cette petite exhibition, et quand il saura l’évasion de Mlle Lucile, sois certain qu’il rira de notre pantalonnade.

Le gamin avait relevé la tête :

— Tu as raison, serrons-nous la main et en scène.

Les doigts des braves garçons se nouèrent un instant, puis Bobèche marchant le premier, ouvrit la porte conduisant à l’estrade.

Un grand silence accueillit l’entrée des jeunes gens.

Avec l’aisance que donne l’habitude, le pitre s’avança, salua à trois reprises, et se cambrant, amenant un sourire de commande sur ses lèvres :

— À la demande générale, nous allons avoir l’honneur de représenter le duel à coups de botte ou la situation politique, impromptu.

Après quoi, avec l’inimitable accent qu’il savait prendre :

— Seulement, un impromptu se joue sans répétitions préalables, les rôles ne sont même pas distribués. Vous allez donc assister à notre petite cuisine.

Il se tourna vers Milhuitcent :

— Galimafré, mon ami.

— Patron Bobèche.

— Tu as entendu ce que veulent de toi… ?

— De vous aussi, patron.

— C’est juste, de nous, les honorables badauds rassemblés dans cette salle ?

— Attendez…, fit niaisement son compère en portant ses mains aux organes qu’il nommait. Est-ce que j’ai une oreille ?… Oui, très bien, j’en ai même deux, alors j’ai entendu.

— La situation politique, sais-tu ce que c’est ?

— Parfaitement… c’est comme qui dirait ma situation sur les toits.

— Sur les toits, abruti.

— C’est là qu’on place les girouettes, patron… Or, vous m’avez appris que politique ou girouette…

— M. Galimafré, ceux qui ont trop d’esprit meurent jeunes, vous ne deviendrez jamais grand-père.

— Dommage… j’aurais aimé être aïeul sans être père.

— Allons, allons, trêve de galimatias. La situation politique à cette heure, c’est la suprême lutte de Napoléon contre l’Europe.

Ce disant, Bobèche adressait un sourire à d’Artin ;

— … Ainsi que l’a décidé le plus aimable, mais non le plus aimé de nos spectateurs.

— Pourquoi n’est-il pas aimé… ?

— Je l’ignore, mais son front plissé, ses sourcils froncés indiquent que sa belle ne lui est point bonne.

Tous les regards s’étaient portés sur le vicomte, visiblement irrité des plaisanteries du pitre. Celui-ci profita de cette seconde d’inattention :

— Cela va bien… Es-tu prêt, Espérat ?

— Oui.

— Alors, je distribue les rôles.

Et élevant la voix :

— Napoléon et l’Europe sont en présence.

— Si vous voulez, patron.

— L’Europe ou la Sainte-Alliance, c’est moi.

— Une alliance, vous… Ah ! bien je voudrais voir la fiancée qui vous passera à son doigt.

— Vous êtes idiot, digne Galimafré. Cela ne me surprend pas, car vous passez votre existence à clouer…

— À clouer, patron… cela rend donc idiot ?

— Sans doute ! cela indique un coup de marteau chronique.

On rit dans la salle, et Bobèche retrouvant tous ses moyens avec la faveur du public, poursuivit :

— Donc, je suis la Sainte-Alliance, et vous Napoléon.

— Pas possible, patron.

— Et pourquoi, je vous prie.

— Parce qu’il me faudrait une figure on or… Sur toutes les pièces de 20 francs, Napoléon a une figure en or.

— Vous aurez une figure en peau, voilà tout, en attendant qu’on la mette en pot ainsi qu’un cornichon.

— Je veux bien.

— En ce cas, commençons.

Un salut au public, puis Bobèche d’un ton arrogant de matamore :

— Je suis l’Europe ; j’ai grande envie de corriger ce petit Napoléon, qui fait trop de bruit et me rompt les oreilles.

— Moi Napoléon, j’ai envie de couper les vôtres.

— Les couper…, misérable avorton…, attends, attends. Tu fais le brave parce que je suis loin, couché sur les reins… non sur le Rhin, mais j’accours. Tu es à Troyes.

— À trois, non je suis seul.

— À Troyes, la ville de Troyes.

— Bon ! bon ! M’y voici, jolie cité, des andouillettes exquises.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Je les mange.

Le pitre leva les bras au ciel en un geste d’éloquent désespoir ;

— Ce garçon est stupide, il a une stupidité royale… non, impériale veux-je dire, allons, Napoléon-Galimafré, je t’explique.

— Ce n’est pas la peine. Probablement que vous n’avez pas été dans le notariat, je ne vous comprends jamais.

— Qu’est-ce que le notariat a à voir là dedans.

— Dame, ayant passé par une étude, vous sauriez être clair (clerc).

Les assistants riaient à gorge déployée. Seul d’Artin restait sombre. Il reconnaissait, avec une rage croissante qu’Espérat tenait adroitement son rôle…

Ah ! son instinct ne le trompait pas… Non, non, ce n’était pas un paysan vulgaire, ce petit qui, sans préparation, s’improvisait comédien !

Et retrouvant, malgré le maquillage, la ressemblance qui l’avait si fort impressionnée lors de sa première rencontre avec Milhuitcent, cette ressemblance qui avait frappé le comte de Rochegaule, il murmurait :

— Ce sont les traits de la comtesse défunte, née de Mirel… Serait-ce donc l’enfant que, dans la nuit, j’ai jeté le long de la route… Le doute même est insupportable… Il faut que ce drôle disparaisse.

Mais la parade continuait, conduite par Bobèche :

— Moi, Sainte-Alliance, j’envoie contre toi, Blücher, Olsouvieff, Sacken par la Marne, Schwarzenberg par la Seine. Ils vont t’entourer, Napoléon-Galimafré, que fais-tu ?

— Je quitte Troyes.

— Tu fuis, grand lâche, tu remontes vers le nord, avec l’idée de t’échapper ; mais, à Champaubert, tu rencontres l’invincible Olsouvieff avec ses valeureux Russes.

— Je le rencontre.

Eh bien retourne-toi, que je t’administre la correction Olsouvieff.

Et Bobèche agitait le pied d’inquiétante façon.

Sous le rouge, Espérat avait pâli. L’instant critique était arrivé. Aurait-il le courage, devant cette assemblée d’ennemis de la France, de laisser houspiller l’Empereur en sa personne ?

Oui, la prudence le commandait… Cela d’ailleurs n’avait aucune importance.

— J’obéis, patron Bobèche, fit-il.

Mais sa voix s’étranglait dans sa gorge, rendue rauque par l’émotion.

Pourtant il exécuta le mouvement commandé.

Bobèche aussitôt lui allongea le coup de pied traditionnel, et les spectateurs éclatèrent en applaudissements, qui couvrirent le rugissement de colère qu’Espérat n’avait pu retenir.

Une minute, il resta immobile, les yeux fermés, pensant qu’il allait perdre connaissance. Le geste de son partenaire, la joie insultante de cette foule exotique insultant aux malheurs de la France, l’avaient atteint au cœur. Il avait l’impression d’avoir permis le sacrilège, d’avoir jeté une poignée de boue sur son idole, d’avoir été criminel vis-à-vis de l’Empereur.

Mais un chuchotement parvint à son oreille :

— Courage, Espérat, on leur rendra tout cela avec les intérêts.

C’était Bobèche qu’effrayait le trouble du jeune garçon.

Il fallait poursuivre la parade infâme. D’Artin, de sa place considérait les acteurs avec un sourire méchant. Galvanisé par la nécessité, l’enfant fit taire son courroux, il contraignit son cœur à reprendre sa palpitation normale, il se força au calme, et, faisant face à son partenaire :

— Après ça, patron Bobèche, je m’en vais au désert.

— Au désert, Napoléon-Galimafré, quelle idée avez-vous là ?

— Une idée sage ! Un désert n’est pas habité, en général.

— Parbleu !

— Et s’il n’y a personne, je ne risque plus de rencontrer quelqu’un…

— Vous avez donc horreur de la société ?

— De la société, non… mais de ses sièges.

— De ses sièges ?

— Dame ! on m’oblige toujours à m’asseoir sur un coup de botte.

La satisfaction du public touchait au délire. Bobèche jugea le moment opportun.

— Du calme, souffla-t-il rapidement… il n’y a que le premier pied qui coûte.

Et d’une voix éclatante :

— Après Champaubert, tu t’enfuis vers Montmirail. Le noble Sacken, l’admirable York, sont là, avec les inoubliables phalanges de Prusse, de Russie, d’Angleterre… Volte-face, Galimafré, et plus vite que cela.

Milhuitcent pivota sur lui-même, reçut le coup de botte, gronda, mais moins fort que la première fois, l’habitude venait.

Par malheur, au milieu de la foule surexcitée, un spectateur, emporté par l’enthousiasme sans doute, cria :

— Voilà comment nous traitons Napoléon !

L’exclamation n’avait pas plus de portée que la parade… Mais une goutte d’eau fait déborder un vase plein, un rien détermine la bouffée de colère qu’aucune volonté humaine ne peut réfréner.

Le cri d’un imbécile traversa comme un fer ardent le cerveau du jeune homme. Espérât vit rouge, il oublia l’endroit où il se trouvait, le public qui l’écoutait, il oublia le regard perfide du vicomte pesant sur lui. Il ne songea même plus que Bobèche était son ami, qu’il courait les mêmes dangers.

D’un bond il fut auprès du pitre et lui administra une série de coups de botte, en rugissant :

— Tiens, Sainte-Alliance, voilà pour Champaubert, et pour Montmirail, pour Vauchamps, Étoges, Meaux, Mormant, Villeneuve, Montereau, Méry et pour mon retour à Troyes.

Le gamin était fou de rage. Soudain Bobèche réussit à l’empoigner

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dans ses bras ; du regard il désigna les spectateurs debout, furieux, invectivant les acteurs et il murmura :

— Tu nous perds, malheureux… Laisse-toi faire, que je répare ton emportement.

Et comme Espérat subitement apaisé s’abandonnait, il le renversa à terre et lui appuyant le genou sur la poitrine, clama d’une voix de stentor :

— Bobèche et Galimafré ne mentent jamais… Après la vérité d’hier, voici la vérité de demain… Napoléon renversé par la Sainte-Alliance.

Ah ! il connaissait bien, le public, ce pitre ; comme par enchantement, la salle redevint favorable… ; les bravos retentirent…, et les deux protagonistes de la saynète purent venir saluer à l’avant-scène sans qu’un cri malveillant se mêlât à l’expression de la satisfaction générale.

  1. Pièce du répertoire de Bobèche-Galimafré.