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La Mort de la Terre - Contes/La Mort de la Terre/VIII

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VIII

Et seules survivent les Terres-Rouges

Dans les années qui suivirent, la terre n’eut que de faibles secousses. Mais la dernière catastrophe avait suffi pour frapper de mort les oasis. Celles qui avaient vu disparaître toute leur eau ne l’avaient point reconquise. Aux Hautes-Sources, elle avait tari pendant dix-huit mois, puis s’était évanouie dans les gouffres insondables. Seules, les Terres-Rouges avaient connu de vastes espérances. La nappe trouvée par Targ donnait une eau abondante et moins impure que celle des sources disparues. Non seulement elle suffisait à l’entretien des survivants, mais on avait pu recueillir le faible groupe qui s’était sauvé à la Dévastation et beaucoup d’habitants des Hautes-Sources.

Là, s’arrêtait le secours possible. Une hérédité de cinquante millénaires les ayant adaptés aux lois inexorables, les Derniers Hommes acceptaient sans révolte le jugement du destin. Il n’y eut donc aucune guerre ; à peine si quelques individus tentèrent de fléchir la règle et vinrent en suppliants aux Terres-Rouges. On ne pouvait que les rejeter : la pitié eût été une suprême injustice et une forfaiture.

À mesure que s’épuisaient les provisions, chaque oasis désignait les habitants qui devaient périr. On sacrifia d’abord les vieillards, puis les enfants, sauf un petit nombre qui furent réservés dans l’hypothèse d’un revirement possible de la planète, puis tous ceux dont la structure était vicieuse ou chétive.

L’euthanasie était d’une extrême douceur. Dès que les condamnés avaient absorbé les merveilleux poisons, toute crainte s’abolissait. Leurs veilles étaient une extase permanente, leurs sommeils profonds comme la mort. L’idée du néant les ravissait, leur joie croissait jusqu’à la torpeur finale.

Beaucoup devançaient l’heure. Peu à peu, ce fut une contagion. Dans les oasis équatoriales, on n’attendit pas la fin des provisions ; il restait encore de l’eau dans quelques réservoirs, et déjà les derniers habitants avaient disparu.

Il fallut quatre ans pour anéantir le peuple des Hautes-Sources.

Alors, les oasis furent saisies par l’immense désert, les ferromagnétaux occupèrent la place des hommes.

Après la découverte de Targ, les Terres-Rouges prospérèrent. On avait reconstitué l’oasis vers l’Est, dans un territoire où la rareté des ferromagnétaux rendait leur destruction facile. Les constructions, le défrichement, le captage des eaux se firent en six mois. La première récolte fut belle, la seconde merveilleuse.

Malgré la mort successive des autres communautés, les hommes de l’Oasis Rouge vivaient dans une sorte d’espérance. N’étaient-ils pas la peuplade élue, celle en faveur de qui, pour la première fois depuis cent siècles, la loi implacable avait fléchi ? Targ entretenait cet état des âmes. Son influence était grande ; il avait l’attrait des créatures triomphantes et leur prestige symbolique.

Cependant, sa victoire n’avait impressionné personne autant que lui-même. Il y voyait une obscure récompense et, plus encore, une confirmation de sa foi. Son esprit d’aventure s’épanouissait ; il eut des aspirations presque comparables à celles des ancêtres héroïques. Et l’amour qu’il ressentait pour Érê et les deux enfants nés d’elle se mêlait de rêves dont il n’osait parler à personne, hormis sa femme ou sa sœur, car il les savait incompréhensibles aux Derniers Hommes.

Manô ignorait ces fièvres. Sa vie restait directe. Il ne songeait guère au passé, moins encore à l’avenir. Il goûtait la douceur uniforme des jours ; il vivait auprès de sa femme, Arva, une existence aussi insoucieuse que celle des oiseaux argentés dont les groupes, chaque matin, planaient sur l’oasis. Comme ses premiers enfants, à cause de leur belle structure, avaient été parmi les émigrants accueillis aux Terres-Rouges, à peine si une mélancolie fugitive le saisissait en songeant au dépérissement des Hautes-Sources.

Au rebours, ce dépérissement tourmentait Targ : maintes fois, son planeur le conduisit à l’oasis natale. Il cherchait l’eau avec acharnement, il s’éloignait des routes protectrices, il visitait des étendues terribles où les ferromagnétaux vivent la vie des jeunes règnes. Avec quelques hommes de l’oasis, il avait sondé cent gouffres. Quoique les recherches demeurassent vaines, Targ ne se décourageait point : il enseignait qu’il faut mériter les découvertes par des efforts opiniâtres et de longues patiences.