La Mystification fatale/Première Partie/XIII

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Texte établi par Léandre d’André, Imprimerie André Coromilas (p. 47-53).
§ XIII. — Nicolas Ier et Photius.


Après Léon III se sont succédé divers papes qui ont maintenu son engagement avec les légats de Charlemagne, jusqu’à Benoît VIII qui le premier le viola. D’autres encore se sont tenus à la doctrine de l’Orthodoxie jusqu’à Léon IX. Parmi les premiers, on compte Benoît III, dont parle Photius, dans sa divine Mystagogie (§ 88). Il y dit que Benoît III ordonna qu’on devait réciter le symbole de la foi non seulement en latin, mais aussi en langue hellénique, et qu’en même temps, par des lettres adressées aux patriarches d’Orient, il leur recommanda chaleureusement, de ne recevoir dans leur communion aucun pape qui dans ses lettres d’avénement n’aurait pas professé le symbole de Nicée et de Constantinople, sans aucune altération.[1]

À Benoît III succéda Nicolas Ier. Mais sur son compte il faut nous étendre un peu, car le sujet a besoin d’une élucidation attentive. Après le concile que Nicolas tint à Rome, au commencement de l’an 863, pour lui faire prononcer la condamnation et déposition de Photius, — événement dont les détails nous mèneraient trop loin, si nous nous en occupions actuellement, — celui-ci ne répondit que par ce que peut signifier le silence hautain d’un homme supérieur. Photius occupé, non seulement de l’administration de son diocèse, mais encore, ce qui était bien plus important, de l’édification de ses nouveaux convertis en Perse, en Arménie, en Mésopotamie, en Russie, en Bulgarie, se souciait peu des agissements du compère d’Isidore le Pécheur prince des faussaires et des falsificateurs,[2] il le laissait faire et dire ce que son ambition effrénée lui suggérait.

Ce ne fut que lorsque Nicolas étendit une main rapace sur ce dernier pays, ce n’est que lorsqu’il se mit à y lancer ses émissaires, pour y introduire des usages et des pratiques contraires à la tradition générale, et à la discipline particulière de l’Église d’Orient, afin de pouvoir par ces moyens détacher le peuple de l’obédience due à ses pasteurs légitimes et canoniques, ce ne fut qu’alors que Photius, pour éclairer ces convertis et pour repousser les tentatives ultérieures de Nicolas, se décida à se produire. Il fit assembler un concile à Constantinople au mois de janvier 866, lequel prononça la condamnation et la déposition de Nicolas. Il est donc radicalement faux que Photius ait pris cette voie comme espèce de revanche contre Nicolas ; car trois années complètes s’étaient écoulées depuis l’agression de Nicolas ; les plaintes s’étaient accumulées contre sa conduite ; elles venaient de la Bulgarie, et de l’Italie et même des Gaules et des Pays-Bas. Je ne peux pas tout rapporter ici,[3] mais ce qui regarde particulièrement le sujet dont je m’occupe ici, c’est que dans ce concile Nicolas ne fut ni condamné ni même accusé d’avoir adopté l’addition, ou d’avoir professé la doctrine qui s’y rapporte.

Hergenrother fait lui aussi la même remarque, dans ses annotations sur la Divine Mystagogie du Saint-Esprit de Photius, et il s’appuie sur Allatius et sur Baronius, dont il rapporte des extraits. (Voir Migne, Patrologie grecque, tome 120, pag. 378, note 70).

C’est après la tenue de ce concile, que Photius adressa son encyclique aux patriarches d’Orient, pour leur signaler toutes les transgressions contre les canons, qu’enseignaient et commettaient les divers perturbateurs, qui arrivaient d’Occident en Bulgarie. Il arrive ensuite à la question de l’interpolation du Filioque, qu’il combat et qu’il flétrit de toute l’énergie de sa conviction. Il n’y dit rien de Nicolas. Et en effet Nicolas, dans ses Responsa ad consulta Bulgarorum, qui sont au nombre de 106, ne touche nullement à cette question. (Migne, Opera Nicol., epist. 97, pag. 978—1115.)

Il est vrai que, dans les consultations demandées par les Bulgares, une telle question ne figure point ; mais questions et réponses ne nous viennent que de sources latines, de la chancellerie romaine. Les Bulgares ont sans doute demandé des éclaircissements sur ce sujet, mais Nicolas doit leur avoir répondu dans le sens des Orientaux ; car il ne se souciait pas tant de dogmes, que d’étendre sur eux sa juridiction, ce qui l’intéressait surtout. Il est donc à présumer, que cela fut supprimé dans la suite. Quoiqu’il en soit, pouvait-il faire autrement, lorsque la réprobation d’Adrien Ier était toute récente, et que les écussons de Léon se trouvaient encore là ? En effet, ses légats, qui prirent part au concile qui prononça la déposition de Photius, dont nous allons nous occuper à l’instant, ont dû assister à la récitation solennelle du symbole (comme on le faisait régulièrement à toute ouverture de concile), pur de toute addition, sans aucune protestation, sans aucune réserve ou remarque de leur part, sur une question qui était la question prédominante de cette époque. Plus tard nous toucherons de nouveau à ce sujet.

Tous ces envieux photiomaques dévoués à Nicolas : Métrophane, Stylien, Nicétas, se sont exprimés catégoriquement contre ce dogme, dans leurs divers ouvrages. Est-il donc possible, qu’ils eussent persisté à s’attacher à Nicolas, si celui-ci se fût jamais exprimé ou compromis personnellement, au soutien de l’addition ? Au contraire, ils accusaient Photius d’avoir calomnié Nicolas, en lui attribuant l’adoption de cette hérésie. Mais ceci n’est pas exact ; Photius reprochait à Nicolas, non de l’avoir adoptée, mais de la tolérer dans divers pays de son obédience patriarcale, et de ce que, au lieu de se mêler de choses qui ne le regardaient pas directement, son devoir le plus urgent était de s’occuper de son extirpation. (Voir Ελεγχ. παπιστ. τομ. Α. σελ. μη. Zernicav. pag. 176.) Ffoulkes est d’opinion, que Nicolas n’a point recommandé à ses émissaires en Bulgarie d’enseigner la double procession, mais que ceux-ci ont transgressé ses instructions. (Christ. divis., pag. 13—15, 401—2, et 413, note 1274.)

  1. Voir pour plus de détails dans le Monumenta graeca ad Photium pertinentia, par Hergenrother (Ratisbonne 1869), au chapitre contenu sous le titre De origine schismatis. Là on voit diverses narrations ayant trait à ces questions. Elles sont pour la plupart imitées ou copiées les unes des autres. Divers extraits s’en trouvent chez Allatius dans son De perpetuo consensu.
  2. Le docteur Doellinger s’exprime à ce sujet dans les termes suivants :

    Au commencement du neuvième siècle, aucun changement ne s’était encore introduit dans les rapports exposés ci-dessus, notamment en ce qui concernait l’autorité ecclésiastique en matière de foi. — Léon III assurait encore les évêques francs, envoyés vers lui, que loin de préférer son opinion à celle des Pères du synode de 381, auteurs des additions au Credo, il n’avait pas même la présomption de se comparer à eux. Il refusa en conséquence d’approuver, suivant le désir de ces évêques, l’intercalation du Filioque dans la confession de foi.

    Mais alors vint à surgir, vers le milieu de ce siècle (845), la monstrueuse fabrication des décrétales d’Isidore, dont l’effet atteignit bien au delà des intentions de l’auteur. Cette fourberie amena lentement, mais progressivement, la transformation complète de la constitution et du gouvernement de l’Église.

    Nous ne croyons pas qu’on puisse trouver dans l’histoire entière un second exemple d’une fiction qui ait aussi parfaitement réussi, et qui cependant ait été concertée d’une façon plus grossière. — Voilà trois cents ans qu’elle est dévoilée — mais les principes qu’elle devait vulgariser et réaliser en pratique, ont poussé de si profondes racines dans le sol de l’Église, se sont si bien identifiés avec le développement de la vie ecclésiastique, que la découverte de la fraude n’a point produit d’ébranlement durable dans le système en vigueur.

    Environ cent prétendues décrétales des plus anciens papes — conjointement avec les écrits d’autres chefs de l’Église, et les actes de quelques synodes — furent à cette époque fabriquées dans les pays francs de la rive gauche du Rhin. Le pape Nicolas Ier à Rome s’en empara aussitôt avec avidité, et les fit servir de base, comme documents authentiques, aux nouvelles prétentions élevées par lui et ses successeurs. — Le seul but des auteurs de ces pièces fausses, était d’assurer aux évêques l’indépendance vis-à-vis de leurs métropolitains et autres pouvoirs ; de leur procurer l’impunité absolue, et d’exclure toute influence temporelle. Mais ils cherchaient à atteindre ce but à l’aide d’un accroissement si considérable de la puissance papale, que si l’Église se pénétrait de ces principes et les suivait jusque dans leurs conséquences, elle devait nécessairement prendre la forme d’une monarchie soumise au bon plaisir et à l’absolutisme d’un seul. La pierre angulaire de l’édifice de l’infaillibilité papale était déjà posée.

    Ce qui devait surtout agir était ce principe que les décrets de tout synode avaient besoin de l’approbation ou de la confirmation du pape ; en second lieu : la déclaration que la plénitude de la puissance (ce qui comprenait par conséquent les questions de foi), appartenait au seul pontife de Rome, et enfin que les évêques n’étaient que les aides-servants de ce dernier, tandis qu’il était, lui, l’évêque de l’Église universelle.

    Si l’évêque de Rome est donc vraiment du même coup celui de l’Église entière, si chaque évêque individuellement n’est que son vicaire, s’il est le seul et légitime organe de l’Église, il doit évidemment jouir de la prérogative de l’infaillibilité. On ne peut nier que, les décrets dogmatiques des conciles sans la confirmation du pape étant sans vertu, la marque divine d’une doctrine dépend de cet oracle unique : la supposition de la puissance illimitée de ce seul personnage sur l’Église entière renferme la pensée de son infaillibilité, comme l’épi renferme le grain. Aussi Pseudo-Isidore fait-il dire très logiquement à ses anciens papes : l’Église romaine demeurera immaculée et à l’abri de toute erreur, jusqu’à la fin des siècles.

    Jadis, les savants versés dans la connaissance de l’antiquité ecclésiastique et du droit canon, des hommes, comme de Marca, Baluze, Constant, Gibert, Berardi, Zallwein, etc., s’accordaient unanimement à considérer comme radicale la transformation introduite dans la constitution de l’Église par Pseudo-Isidore : le nouveau droit avait, grâce à lui, remplacé l’ancienne législation de l’Église. Depuis lors des modernes ont affirmé, au contraire, que l’auteur n’avait voulu, à l’aide de sa fabrication, que codifier l’état de la constitution déjà existante, et lui donner une base écrite : même sans sa fraude, ajoutent-ils, le développement des institutions ecclésiastiques eût suivi la même voie.

  3. Voir en attendant Valetas, pag. 44 — Ffoulkes, Christ. Divis., pag. 15 — Hypomnema Chardii ex Aventino, pag. 180. — Il faut encore chercher un ouvrage intitulé « Capitula diabolica, » dont j’ai rencontré des citations dans mes lectures, mais que je n’ai pu avoir à ma disposition. — À d’autres époques mêmes recours à Constantinople adressés de l’extrême Occident : de l’Irlande. « Les Irlandais, dit Aug. Thierry, dans leurs cruels embarras, s’adressèrent à Constantinople, qui n’a pu rien faire évidemment à cause des distances, et des difficultés sans nombre, que les envoyés devaient rencontrer dans les pays intermédiaires. Ainsi un de leurs prêtres, qui s’occupait de poésie, lance dans un poëme des imprécations contre les pasteurs de Constantinople, qui négligent le troupeau de Dieu à la merci du Loup de Rome. » Histoire de la Conquête d’Angleterre, tom. Ier, pag. 122—3.