La Neige et le feu/00

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. 9-15).


PROLOGUE



LE jour commençait. Le grand lac lisse et le ciel pâle ressemblaient à deux pages d’un gros livre qu’on entr’ouvre.

Sans bruit, une femme poussa la porte du chalet, descendit le petit escalier et se dirigea vers la grève, n’emportant qu’un sac à main.

Au bout de quelques minutes, un homme sortit à son tour, on aurait dit encore subrepticement. Il s’approcha du talus qui domine le lac. Planté devant la fourche d’un bouleau, les bras étendus le long des deux grosses branches, il regarda un canoë qui s’éloignait, laissant pour sillage un long fil d’argent. Une araignée avec sa victime.

Quand Philippe Boureil ne distingua plus sa femme, il quitta son poste et se prit à marcher dans l’île, d’un pas pesant. À une lagune solitaire, il s’arrêta, malgré l’odeur fétide qui s’exhalait du lieu et les pizzicatis énervants des crapauds cachés parmi les quenouilles. Rêvait-il ?

*

Le ciel était pur. Les feuilles du bouleau clignotaient dans le soleil. Réveillé par les écureuils qui prenaient leurs ébats sur le toit, Boureil restait étendu sur son lit, tout oreille, les yeux fixés au plafond en pente. Le vent entrait par une fenêtre et sortait par l’autre, comme un joueur maladroit qui souffle dans les trous d’une flûte. « J’ai faim », se dit-il. Il se leva et cria :

— À déjeuner !

On répondit d’une voix rauque :

— Prêt, m’sieur !

En buvant son bol de café amer, Boureil parcourait le journal. C’était l’édition finale de la veille, et les dernières nouvelles lui semblaient bien celles d’un monde condamné sans retour. La servante, en peignoir, vint pour lui demander s’il désirait autre chose.

Boureil se mit à la considérer. Marthe, une blonde un peu forte et rougeaude, était propre à un amour frugal.

— Ma femme prétendait qu’une belle fille comme toi travaille mal.

— Madame a dû changer d’avis.

— Non. Elle est partie.

— Partie ?

Et devinant tout de suite l’avantage à prendre des circonstances :

— Mais je ne peux rester ici. On parlerait.

— Tant mieux ! D’habitude, on n’a rien à dire.

— Et puis la tâche serait plus lourde. C’est que madame m’aidait. Tandis que maintenant je devrais tout faire.

— Combien gagnes-tu ? Je t’offre le double.

Il y eut un moment de silence. Cramoisie, Marthe répondit :

— Alors je reste.

— Seule ? Boureil l’attira vers lui.

Heureusement, comme il allait faire une sottise, le curé Langnan entr’ouvrit la porte, frappa. Son visage plein de rides semblait grimacer de tous ses muscles.

— Quelle scène aimable je viens de surprendre ! fit-il. On dirait des amoureux !

— Il faut le dire, monsieur le curé. Il faut le dire.

Marthe s’enfuit dehors.

— Votre femme est gênée, peut-être ?

— J’en, doute ! Et Boureil s’expliqua.

— Vous avez raison de ne pas regretter une infidèle. Cependant… Je vous mets en garde, mon fils, contre un certain genre de consolations.

— Monsieur le curé, je me sens un nouvel homme.

Langnan trouva que ce nouvel homme ressemblait fort au vieil homme. Il était bien fâché d’être venu si mal à propos, car d’autres affaires l’amenaient :

— Je passais pour la dîme.

— Je paierai ma dîme. Et je paierai aussi la dîme de ma femme.

— Je n’aurais pas osé vous la demander.

— Et je vous donnerai quelque chose pour vos bonnes œuvres. Asseyez-vous donc.

Boureil alla chercher de l’argent. Quand il revint dans la salle à manger, le curé lui dit en se levant :

— Monsieur, vous me voyez navré du malheur qui vous frappe…

— Mais qui ne m’étonne pas. Tout cœur n’est pas capable de beaucoup d’amour à la fois : Thérèse devait souvent remplir et vider le sien !

— Peut-être n’auriez-vous pas dû demander sa main ?

Boureil fit la moue :

— Pure application de la loi de l’offre et de la demande : je ne sais plus qui de nous a fait les avances.

Bientôt le curé pressait le pas dans le chemin, et sa toute petite soutane avait l’aspect triste d’un crêpe dans le vent.

*

Le vent était tombé, et des oiseaux rasaient l’eau près du bord, faisant des ricochets. Marthe devait être rentrée : Boureil ne la voyait nulle part. Il ferait une promenade, comme d’habitude le soir.

S’étant arrêté pour reprendre souffle, il aperçut un nid où gisaient deux œufs d’un bleu qui lui rappela les yeux de Thérèse. Il repartit, ému à l’excès par le spectacle qu’il quittait.

Il enfila un sentier où des couleuvres, fuyant à son approche, mettaient des éclairs. Aucun souffle n’agitait l’air chaud. Au milieu d’un pré, l’ombre d’un nuage somnolait avec un troupeau de vaches. Un chien couché sur un perron ne leva point la tête…

Plus loin, Boureil se laissa tomber près d’un camérisier en fleurs. Il fondit en larmes.