La Neige et le feu/03

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. 45-61).


III

Tout cela, si…


Vers la fin de l’avant-midi, Me Auguste Saint-Ours avait frappé en vain à sa porte, et quand Boureil était descendu de sa chambre, on lui avait remis la carte du visiteur. Que pouvait-il bien vouloir de lui après tant d’années ? Maintenant Boureil s’armait de patience dans une salle d’attente, assis devant un ecclésiastique à large visage pâle qui agitait ses jambes, tambourinait des doigts. De son côté, il se prit à compter les boutons de la soutane : « Qu’on doit perdre de temps à la boutonner et à la déboutonner ! Celui-ci s’habille et se déshabille comme on égrène un chapelet… »

— J’attends depuis une heure et demie ! Oh ces avocats !… Ils oublient que le temps de leurs clients c’est de l’argent tout comme le leur. Que dis-je, de l’argent, ici il me pèse à la fin comme de l’or !

Boureil hocha la tête. L’autre reprit :

— Je voudrais bien pouvoir faire mes affaires sans aide. Hélas ! certains craignent plus l’homme de loi que l’homme d’Église !

— Malheur à celui contre lequel ils s’unissent ! fit Boureil. Vous êtes les maîtres ès épouvante de la terre. À vous appartiennent les clefs de la geôle et de la géhenne. Et la peur de l’enfer demeure si grande qu’on s’arrange encore pour vivre sans pécher, dans une demi-conscience. On va à confesse comme on se rend à la salle d’opération : on sera ouvert, mais l’on ne ressentira rien…

— Détrompez-vous, mon bon monsieur. La peur diminue, c’est effrayant !

— Alors tant mieux !

— Vous parlez comme un homme instruit. La masse ignorante se sauve pour fuir la fourche et les griffes du diable, foi de curé.

— Je n’aime pas trop l’expérience. Ce n’est, d’ordinaire, que routine et préjugés, paresse de l’esprit.

— Vous n’êtes pas un anticlérical, j’espère ? Le curé tambourinait de nouveau.

— Non. Au contraire. Je cherche le clergé. Où est le clergé ? Le malheur de notre clergé, c’est d’être retardataire. Il croit dominer le siècle quand il n’y est même pas arrivé ! Il n’est pas même séculier !

Le curé leva les yeux au ciel :

— C’est-y pas triste de penser des choses pareilles ! Si nos gens sont encore si bons, s’ils donnent tant qu’on leur demande, c’est que le clergé est ici plus près du peuple que nulle part ailleurs.

Il y eut un silence. Le curé reprit encore :

— Comme disait Mgr Bégin : « Arrachez-en, arrachez-en : ce sera autant que n’aura pas le diable ! »

Et il refit deux fois le geste d’agripper des sous de sa petite main potelée.

Boureil sourcillait.

— Vous me trouvez peut-être bien terre à terre ?

— Il y a tellement de terre ici ! fit Boureil en soupirant.

— N’allez pas croire surtout que le clergé soit riche. Ce qu’il prend d’une main, il le donne de l’autre. Et la main qui donne s’arrête moins souvent que l’autre.

Sur quoi on vint le prier.

— Quant à moi, dit-il en se levant, je tire le diable par la queue.

— Remerciez le ciel de ne pas intervertir les rôles !

Boureil attendit encore une demi-heure, admirant la sagesse des ordres qui imposent à leurs membres le vœu de pauvreté. Comme il se demandait : Qu’est-ce qui appartient à César ? Saint-Ours lui-même ouvrit la porte de son bureau : vaste pièce tendue de cuir rouge au milieu de laquelle se dressait une très grande table en arc de cercle. Boureil, enfonçant dans un tapis sombre, avança vers la chaise que lui indiquait le maître de céans. Derrière le fauteuil où ce dernier s’installa montait en volutes comme une fumée bleue une fresque, qui prêta aux premiers moments de cette entrevue une apparence de cauchemar. Se découpant sur ce fond, la tête d’Auguste, cernée de cheveux et de barbes gris, ne présentait pour traits que des bouffissures et des plis de chair, d’où giclaient de fois à autre postillons et verts regards : on aurait dit d’un crapaud rose accroupi sur un galet couronné d’écume.

D’abord, Auguste s’enquit de leurs amis communs. Boureil lui fit part de la résignation extraordinaire qu’il venait de constater chez Alain Chiron.

— Un raté, trancha l’avocat.

— Peut-être pas. Alain ne prétendait ni aux honneurs ni à la puissance… Je voudrais bien connaître le fond de cet homme.

— Tu cherches trop bas. Alain manquait d’ambition, voilà tout.

— Ce n’est pas ce qui te manque, à toi !

— Moi j’en ai pour deux. Et je te le prouve sur-le-champ. Tu te demandes sans doute la raison de ma réapparition dans ta vie ? Oh ! tu peux dire que je tombe du ciel. Il s’agit d’une affaire importante, mais délicate. Tu es homme à la mener à bien. Avant d’aller plus loin, dis-moi : as-tu de l’argent ?

— Un petit capital hérité de ma mère. Rien pour investir dans une affaire.

— Et ton occupation ?

— L’étude.

Auguste sourit :

— Je t’offre le moyen de t’y livrer le reste de tes jours, libre de tout souci matériel.

— Seulement ! Quelle est donc cette belle affaire ?

— Eh bien, voici. Comme tu sais, j’appartiens à un parti. Or, le parti…

— Lequel ?

— Le parti au pouvoir, naturellement. D’ailleurs, entre nous, c’est tout ce qui le distingue de l’autre. Quant à moi, je suis opportuniste. Je préfère le pouvoir au devoir. C’est public. Et ma réputation me sert. On aime à m’avoir de son côté comme on aime avoir le vent en poupe. Quel que soit donc le parti qui gouverne, j’en suis. Ça le rassure. À tant faire que de choisir, te confierai-je, je me rallierais au communiste ; mais je perdrais les récompenses que je suis en droit d’attendre des partis que j’ai servis.

« Or donc, tandis que l’opposition rêve par désœuvrement régie des tabacs, établissement de lois sociales et autres sornettes, certains membres influents de mon parti songent à des choses plus pratiques. Ainsi, l’autre jour, il a été question de fonder un journal ; j’ai proposé ton nom comme directeur possible. Ton travail consisterait à donner du ton à la rédaction. »

— L’écrivain qui a connu la joie de créer ne peut plus s’astreindre à un travail. Lui, travaille comme le bon Dieu ; il fait quelque chose de rien, pour rien : personne ne le lui a commandé ; et il ne sait pas davantage ce qu’il fera. En littérature, l’offre précède la demande.

— La commande a du bon. Elle vous met devant la page blanche aussi pur qu’elle, comme deux miroirs parallèles… Il est toujours à craindre de faire ce qu’on voulait d’abord.

Et comme Boureil ne répondait rien :

— Pour t’assurer une retraite, mon cher, il t’aurait fallu commettre un crime ou prononcer des vœux. Le cloître ou la prison. Tu étais trop honnête et trop claude pour commettre l’une ou l’autre chose. Je t’offre un moyen terme inespéré, un vrai métier coquin. Tu n’as pas assez de biens pour le dédaigner, et tu as assez de ressources pour t’acquitter facilement de la tâche qui t’incomberait. Tu as beau être libre maintenant, tu es à l’étroit dans ta vie, avoue-le. Être à son aise, l’expression est-elle assez forte !

— Voyons le but du journal en question, car je suppose qu’il en aura un.

— J’y venais. Le parti perd l’appui du clergé. Il est temps de mettre fin à ses empiètements dans le domaine politique. Je suis d’avis qu’il faut aussi lui arracher son fief de l’enseignement. Enfin, pour une foule d’autres raisons, il s’impose de publier une feuille qui prépare l’opinion… Je ne veux pas cependant supprimer le clergé. Loin de moi cette mauvaise pensée !

En riant, il ajouta :

— Ne fût-ce que pour empêcher tous les curés de revenir dans le monde. On sait tout le mal qu’y font déjà nos quelques défroqués !

— Tu me déçois encore.

— Tout simplement : circonscrire dans de justes limites l’influence cléricale. Tel serait le but caché du journal. Il faudrait procéder avec la plus grande prudence. Donner des faits plutôt que des raisons et laisser le lecteur tirer les conclusions. « Ce que la populace a appris à croire sans raison, qui pourrait le renverser auprès d’elle par des raisons ? » Le serpent de la Bible et le masque de Descartes !…

Boureil fixait sa montre-bracelet.

— Tu es libre, ce soir ? Bon. Je t’emmène voir ma nouvelle maison de campagne. Elle est assez coquette. J’ai acheté une montagne pour ne pas avoir de voisins fâcheux, et je me suis juché tout au haut où jouir du plus vaste paysage.

Auguste Saint-Ours au volant, un cigare à la bouche, et Boureil à ses côtés, l’auto fila à une grande vitesse, retournant vivement les terres de chaque côté. La route enfonçait son coin dans le paysage. Des villages en bois peint s’ouvraient et se refermaient, pareils à des volets battant au vent. Puis l’auto ralentit. Quelques arbres claquèrent encore : derniers coups de fouet du voyage.

Perchée sur un mont altier, la maison dominait les environs. Elle tirait son eau d’une source lointaine, son électricité de la ville voisine et sa sérénité du spectacle grandiose qui là-haut partout s’offrait au regard. Auguste Saint-Ours était radieux. Il n’avait pas de conscience, mais il avait ce qu’on appelle un bon moral.

— Si tu veux, Philippe, dit-il, tout cela est à toi.

*

Il l’introduisit dans la villa et lui présenta sa femme venue au-devant d’eux en pantalons.

Elizabeth Saint-Ours avait de très grands yeux noirs, un long nez pointu et un menton en galoche, le tout fait pour capter l’attention et la retenir. En entrant aussi, on s’y accrochait comme à une patère, et on regardait encore la maîtresse de la maison que depuis longtemps déjà l’on ne pensait plus à elle. Non seulement on la regardait toujours, mais on l’écoutait sans plus la suivre. Il faut dire qu’Elizabeth s’embarbouillait souvent et ne s’arrêtait que pour continuer par des gestes d’une incohérence à l’avenant de ses propos. Au demeurant, ses coq-à-l’âne ne manquaient ni de coquetterie ni d’entêtement : elle aurait plutôt dit des énormités que de rester court. Il arriva cependant que, devant le nouveau venu, elle eut plus de suite que de coutume, sans doute parce que les redites s’arrangent mieux :

— À gens blasés, comme Auguste et moi, des plaines, du bord de la mer et de tous les autres paysages, seule l’âpreté sauvage de celui-ci peut être encore sensible. Ici seulement nous nous sentons près de la nature. On dirait que la campagne a été ramenée sur nous comme on tire une couverture. On en a par-dessus la tête ! Et la montagne se mêle à nous. Elle est un peu de la maison : elle se glisse dessous, regarde à toutes les fenêtres. Là-bas, le torrent saute de roche en roche en riant aux éclats. Ça vaut mieux, n’est-ce pas, qu’une plate nappe d’eau ? Un lac, ça dort. Mais venez que je vous montre mon jardin. C’est le chef-d’œuvre.

Et elle entraîna Boureil derrière la maison, où croissaient toutes sortes de fleurs. Puis elle lui fit voir le reste du domaine non avec l’ostentation de la parvenue, mais avec la condescendance envers un pauvre d’une bonne personne favorisée par le sort. Elizabeth ne voulait pas montrer aux autres combien elle était riche, mais comme elle était digne de l’être par son tact et son originalité.

Quand ils rejoignirent Auguste, la pluie commençait de tomber. On invita Boureil à passer la fin de semaine à l’air vif.

Occasion de connaître mieux ses hôtes. Les Saint-Ours étaient heureux comme était honnête l’honnête homme, c’est-à-dire qu’ils avaient du bien. Ils étaient sans cœur. Ils ne savaient pas vraiment recevoir les autres, ils ne savaient que recevoir d’eux. Toutefois, ils se vantaient de se suffire, de n’être point mondains. Sur les simagrées de la société, Elizabeth ne tarissait pas de plaisanteries ; de son côté, Auguste méprisait la sottise humaine. Tous leurs bons mouvements, les paroles tendres, leurs caresses, ils les réservaient à un petit épagneul roux à l’air éploré. C’étaient des bêtises bonnes pour une bête seulement. Pour tout dire, ils faisaient bien la charité aux misérables de la région, mais ils leur reprochaient de ne pas savoir être pauvres comme eux qui ne l’étaient point. Eux, avaient cet esprit de pauvreté qui permet de vivre chichement au milieu de l’abondance.

Bientôt Boureil se retira dans sa chambre, et il n’en sortit guère. Malgré l’intempérie, d’autres invités affluèrent, et l’on ne remarqua point son absence. D’ailleurs, Elizabeth jugeait qu’elle avait dû lui paraître d’abord spirituelle, et, satisfaite ainsi, préférait lui laisser cette première impression.

La fenêtre que Boureil ne quittait pas, donnait sur un mont. Ici et là, le roc perçait ; des moutons paissaient. La laine avait pris la couleur du grès. Soudain un troupeau dégringolait sur la pente ; c’était peut-être une avalanche. Plus bas, quelques vaches assises semblaient être, comme Boureil, dans l’expectative. Un cheval broutait, la tête entre les pattes. Qu’est-ce qu’il attendait donc pour faire la culbute ? Des poules vinrent manger près du mur.

À la veille de son départ, profitant d’une éclaircie, Boureil marcha un peu sur le chemin. Une simple visite de politesse à la campagne. Il tenait à garder encore ses distances. On aurait bien le temps de faire amitiés, si… Et puis, ils n’auraient trop su quoi se dire au bout d’une heure, la campagne et lui. Les monts l’agaçaient comme des forts du village qui auraient passé leur temps à faire devant lui pour l’épate des effets de biceps. Il pencha la tête et descendit au fond du val. La rivière l’arrêta.

Boureil s’assit au pied d’un tremble, et se prit à regarder l’eau écumeuse. Il s’attachait à ce qui passait si rapidement. Son impatience disparut. Plutôt, elle n’eut plus rien de pénible. Là, le temps paraissait accéléré.