La Neige et le feu/04

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. 63-78).


IV

Rapt


Madeleine Blanc ne sourit pas quand Boureil lui dit qu’il se livrait à l’étude.

Mais que ce voisin de table grison fût étudiant comme elle, certes, elle ne l’aurait pas deviné, quoiqu’il eût l’air bien grave et qu’il fixât de tout le repas le réveille-matin.

Cependant, Boureil avait remarqué la nouvelle pensionnaire qui occupait pour l’été la chambre du théologien en vacances. C’etait Ophélie après Hamlet. Dans la lumière rose de la salle, ses traits semblaient tracés par des fils d’or tant ils étaient purs et tant sa chair était blonde. Dommage qu elle causât toujours avec ce vieux bavard de Berlital !

Or, un bon matin, Madeleine lui demanda s’il était comme elle sujet à l’heure.

— Non. Pourquoi me faites-vous cette question ?

— C’est que je vous vois souvent consulter le cadran.

— Tiens !

— Vous attendez peut-être quelque chose ?

— Peut-être bien. Dites-moi encore ce que j’attends.

— Je ne sais pas lire cela sur votre visage, répondit Madeleine en riant.

— Il vous en a déjà dit plus long que n’en livre la plus longue introspection…

La conversation amorcée, Boureil apprit d’elle que, de son état professeur en Louisiane, elle était venue suivre des cours d’été à l’Université McGill. Il se souvint alors qu’il avait à consulter un certain ouvrage qui s’y trouvait.

— Nos bibliothèques sont pauvres. Comme une plante en terrain sec qui pousse loin ses racines dans toutes les directions, je dois puiser à Ottawa, à Québec et à toutes les collections de Montréal.

Chemin faisant, Boureil apprit à son tour à la jeune étudiante qu’il s’était remis au grec et au latin pour l’amour du grec et du latin ; et, comme cela paraissait maigre, il ajouta qu’il préparait une thèse sur la traduction : « Au Canada, deux langues sont officielles : la bonne entente dépend de l’exactitude de la traduction. De là, entre autres raisons, que la bonne entente ressemble souvent ici à un malentendu ; d’ailleurs, elle ne peut être qu’un à peu près. Dans la traduction, il n’y a pas plus d’expressions justes qu’il n’existe de purs synonymes. Il serait donc fort important de cerner au plus près la marge d’indétermination de la traduction de l’anglais au français et vice versa. C’est à quoi je travaille pour me reposer des Pères grecs et de Cicéron. »

Madeleine lui dit tout l’intérêt qu’elle trouvait à sa thèse, et lui fit promettre de lui en reparler. De son côté, Boureil l’invita à venir toutes les fois qu’elle désirait choisir des livres sur son étagère.

Madeleine ne se fit pas prier deux fois. Le soir même, elle frappait à sa porte. Boureil lui montra ses livres : c’étaient les meilleurs textes classiques. Madeleine prit quelques romans du dix-huitième siècle, et le remercia beaucoup en lui serrant la main.

Désormais, tous les matins, au petit déjeuner, ils causaient ensemble. La littérature faisait l’objet de leurs entretiens. C’est un commencement qui en vaut un autre. Madeleine notait dans un petit calepin les jugements de Boureil. Cette mauvaise manière lui coupait le fil ; mais il s’y habitua. Même, pour mâcher la besogne à Madeleine, il en vint à parler par brèves sentences qu’il tournait et retournait dans sa tête entre leurs entrevues. « Où donc trouvez-vous toutes ces choses ? » disait-elle en regardant sa petite tête ronde. Et elle regrettait qu’il n’enseignât point lui-même.

— Vous devriez, monsieur Boureil !

— Laissez-moi croire que je n’ai plus de devoirs. Dix longues années durant, j’ai aspiré de toutes mes forces à être quitte !

Madeleine dit encore :

— Au moins, publiez.

Boureil sourit. C’était la première fois qu’on exprimait devant lui ce vœu.

— Vous écrivez pour moi.

En effet, elle avait déjà rempli de ses mots un petit cahier. Cela flattait Boureil. (Une chose, cependant, lui gâchait ce plaisir de vanité : Madeleine notait aussi les mots de Berlital.) D’ailleurs, pour la première fois, cette méthode de prendre des notes ne lui semblait pas nécessairement le fait d’un pion. Le discours de Madeleine, tout en questions, lui faisait l’effet d’une gentille petite couleuvre qui s’avance en traçant sur le chemin une série de points d’interrogation.

Dans l’après-midi il prenait le thé chez elle. Il ne reconnaissait pas la chambre, bien que Madeleine en eût respecté l’ordre. Pour la transformer à ses yeux, il avait suffi de peu de chose. Sur la grosse bible du théologien luisait un bibelot, et sur la table d’ébène où s’étaient nouées deux grandes mains osseuses à propos des choses fluentes et des permanentes, un bol de faïence jaune offrait pour un délice éphémère une lourde grappe de raisins qu’ils égrenaient ensemble distraitement. Madeleine versait à boire dans une tasse de porcelaine irisée comme une bulle de savon qu’elle touchait à peine, enchanteresse.

Boureil oublia de répondre à Auguste Saint-Ours. Quand il y repensa, il n’eut pas beaucoup de mal à rejeter sa proposition. Un soir, comme Madeleine et lui allaient par la rue, ils rencontrèrent Saint-Ours bras dessus bras dessous avec Chiron. « Je parie qu’Alain, lui, a accepte », se dit Boureil, et de voir l’affaire échoir à un autre lui fit au cœur un petit pincement. Il n’était pas au bout de ses peines. Ce même soir, Madeleine l’invita à l’accompagner au concert que donnaient Berlital et ses élèves. Boureil voulut la dissuader d’y assister en montant en épingle les ridicules du mæstro. Madeleine les admit tous, mais soutenait qu’ailleurs résidait la valeur de cet homme.

— Vous ne me ferez jamais croire que le père Berlital…

— Nous avons tous nos ridicules, coupa Madeleine.

— J’irai.

— Et puis, Berlital est mon oncle.

*

Dans le studio plus long que large aux murs couverts de peintures sombres, comme endommagés par un incendie, on avait dressé plusieurs rangées de pliants devant un piano à queue qui faisait la roue. Un autre piano, fermé, semblait se recueillir à l’écart de l’auditoire debout et babillant. Quelques lampes basses laissaient dans la pénombre les têtes, parties que Berlital jugeaient indécentes.

Quand Boureil et Madeleine arrivèrent, il y avait là une centaine de personnes : élèves, parents, amis d’élèves ou de Berlital. Ce dernier allait d’un groupe à l’autre en exécutant des gambades et des révérences, pareil à une grosse toupie ronflante évoluant sur une surface inégale. Pour se mettre de niveau avec l’assemblée, il ne savait faire que le pitre. Il voulait aussi lui faire croire, par une détente exagérée à dessein, qu’il avait fourni un grand effort, durant l’année, à la préparation du concert. Madeleine regardait Boureil : patientez vous serez surpris.

Berlital vint à eux :

— Enfin, vieux Boureil, te voici dans ma boîte à musique ! Je te garantis que, ce soir, vieille bourrique, tu ne le regretteras pas. Le programme parle assez de lui-même : Bach, Beethoven, Wagner, Medtner !

« Et toi, petite pecque américaine, comment as-tu pu te faire escorter par un monsieur aussi sérieux ? L’autre jour, elle m’a soutenu qu’on peut écouter du Prokofieff après Beethoven ! Comme si l’on devait se reposer de la bonne musique par la méchante.

— Il n’y a pas que du bifteck, dit Madeleine. Des bonbons, c’est bon après le repas.

— Si je te tordais le nez, petite fille, il en sortirait du lait.

Derrière lui, quelqu’un émit une opinion qui le choqua :

— Visage à deux fesses !

et Berlital continua à l’apostropher de la sorte à la joie de tous.

Boureil s’assit. Une petite femme en noir se pencha vers lui :

— On lui passe tout : c’est un si grand artiste !

Maintenant il n’était plus question que d’un violent article de Berlital dirigé contre un autre musicien et paru juste avant la mort accidentelle de ce dernier. La petite femme en noir apprit à Boureil que, dans les milieux musicaux de Montréal, cet article avait fait scandale : on blâmait partout l’inconvenance du procédé.

— Pouvais-je prévoir seulement que l’imbécile se ferait tuer ? disait Berlital. Dire qu’il n’en aura pas pris connaissance avant de mourir ! Mais ce qui me chagrine le plus c’est que je ne pourrai pas publier la suite : c’était le meilleur !

— Lisez-la ! Lisez-la !

Berlital récita de mémoire, avec une complaisance infinie, une cruelle diatribe contre sa bête noire à qui il en voulait surtout de lui manquer. Les querelles entre musiciens canadiens, comme entre peintres et écrivains canadiens, sont impitoyables : le public dont ils se disputent la faveur compte un petit nombre de clients. D’ailleurs, où l’on produit encore peu, la polémique va bon train. On prouve tout ce que l’on veut plutôt que de faire ses preuves.

Boureil remarqua particulièrement deux admirateurs du maître. Le visage de l’un exprimait la plus grande obstination : on avait plissé entre deux étaux ses traits en accordéon. L’autre avait un grand front courbe fuyant à partir du bout du nez. C’est à eux que Berlital s’adressait le plus volontiers. Madeleine leur jetait des regards contempteurs que Boureil interprétait à envie.

Puis le silence s’établit, le concert commença. Les élèves, une vingtaine, jouèrent à tour de rôle. Ce fut bruyant et lamentable. Une équipe de fourmis besognant à remettre sur pied un monument en marbre. Et l’auditoire applaudissait beaucoup, parce qu’il lui pesait de garder le silence.

Madeleine retint son compagnon et, les autres partis, demanda à son oncle de jouer lui-même. Berlital se fit un peu prier, puis il s’assit sur le banc. D’abord il se racla la gorge comme un chanteur, et posant ses deux paumes sur le clavier comme sur le bord d’une fenêtre, la tête en avant, il cligna plusieurs fois les yeux pour percer la brume étendue sur son monde intérieur. Il sourit enfin à une vision paradisiaque. De ses deux mains épaisses aux doigts velus, Berlital attaqua, et comme un sculpteur en délire aurait modelé à coups de pouces des figurines d’argile, joua pour commencer des airs de Mozart qui ravirent Boureil. Puis, morceau sur morceau, le concert de tout à l’heure s’éleva puissamment, léger. Berlital chantait à tue-tête les mélodies, et comme si les fantômes des compositeurs l’avaient accompagné doucement dans l’ombre, au fond du studio, le piano fermé résonnait…

Philippe et Madeleine, pour se remettre de leur émotion, revinrent à pied, aspirant l’air frais de la nuit. Les rues étaient désertes, les maisons obscures. Et de ce fait, il leur sembla revenir d’un monde encore plus loin du leur. Jusqu’au parc, ils ne dirent mot. Madeleine rompit le silence :

— Jamais l’incompréhension des autres ne m’a paru si nécessaire à l’artiste. Il faut que l’artiste essaie de percer le mur qui nous sépare de lui, jusqu’à se broyer tous les os dans son effort. Après sa mort, on admirera ses œuvres comme des travaux de creusage de mines et de terrassements pour parvenir à nous enfoncés dans la matière.

« Mon oncle a eu le malheur d’être compris trop tôt, comme à demi-mot, et sur crédit. La vanité satisfaite a endormi chez lui l’ambition. Ses admirateurs béats ne devinent point tout le tort qu’ils lui causent. Il leur fait entrevoir un monde merveilleux qu’il n’habite plus. Paresseusement il recueille sur le seuil leurs petits oh ! et leurs petits ah ! »

Boureil continua en lui-même : « Ce que Berlital fait en grand, toi, pauvre imbécile, tu le fais en petit. Depuis une semaine, tu t’amuses à développer des paradoxes devant Madeleine au lieu de chercher la vérité, de produire des œuvres. »

— J’étais sûre que vous changeriez d’opinion sur mon oncle. C’est un grand artiste, n’est-ce pas ?

— Oui. Un grand trompeur, par conséquent. Boureil s’approcha de la vasque où le vent traçait des écritures mystérieuses, et s’étant appuyé sur le rebord, comme Berlital avait fait un peu plus tôt, il cligna des yeux.

*

Le lendemain, Boureil passait devant une agence de voyages. Il y entra et se fit retenir une place à bord de l’Aquitania. Sans plus de préméditation que pour pénétrer, un dimanche, dans une salle de cinéma, il partirait pour la France.

Il revint en hâte à la pension faire ses préparatifs. Quand il apprit son intention à l’hôtesse, celle-ci lui répondit sans surprise : « You’ll have to pay for the whole month just the same.  » Deux heures plus tard, Boureil était installé sur une banquette de wagon ; et le jour suivant, après une flânerie par les rues de New-York, cette grande ville sans grandeur, il s’embarquait.

Vint le moment du départ. Boureil assista froidement aux adieux des autres passagers. On démarra. Des mouchoirs s’agitèrent sur le quai. Soudain la gorge serrée, Boureil monta sur le pont supérieur cacher son émotion. De voir s’éloigner la terre, il avait l’impression de quitter Thérèse, à son tour. De grosses larmes se mirent à couler sur ses joues. Ainsi donc sa tête avait disposé de tout à sa guise et il était encore une fois sa victime. Maintenant le cœur avait beau protester, il était trop tard. C’était comme un enlèvement… Au loin, de plus en plus lents, les mouchoirs s’agitaient, qui n’étaient peut-être plus que des mouettes.