La Neige et le feu/09

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. 125-131).


V

Un cas honteux


Tel a besoin de voir sa conscience sous les apparences d’un sombre imbécile, et tel autre sous celles d’un gredin ; et l’on peut juger de quelle mauvaise action l’un d’eux est coupable d’après le directeur qu’il s’est choisi.

Mais Boureil n’avait pas besoin d’un complice ni d’un épouvantail dérisoire ; par hasard, sur le boulevard Saint-Michel, il rencontra le P. Raymond Bondi, et l’accompagna jusque dans sa chambre à la Maison Canadienne. En chemin, il lui fit part de son bonheur.

Bondi avait l’air intelligent. Et, sous son front calme, son regard humain invitait la confidence. Une grande bouche aux lèvres minces, serrée par des muscles puissants faisant saillie de chaque côté, annonçaient aussi la plus parfaite réserve.

Obéissant de bonne heure à une vocation impérieuse, il avait renoncé au siècle ; depuis lors il s’était intéressé à tous les siècles, et pour occuper la chaire d’histoire de l’Université de Montréal, était venu étudier à l’École des Chartes. Pendant les vacances, il visitait les monuments historiques et furetait dans les boîtes de livres des quais. À l’instar des touristes, il parcourait la France ainsi qu’un cimetière ; mais, à leur différence, il vivait aussi comme un cadavre selon le précepte de sa société.

Tandis que Boureil lui révélait ses mœurs, Bondi se disait : « Nous soumettons notre jeunesse à des contraintes tout extérieures ; rien détonnant ensuite si, hors de son milieu, elle éclate comme des ballons dans les airs, comme des poissons tirés des profondeurs abyssales ! »

La chambre du P. Bondi était en bon ordre : les souliers noirs rangés près du lit, les livres sur les étagères, les cigarettes dans un pot à tabac en verre taillé et la machine à écrire sous une housse de toile cirée qui faisait l’effet d’une petite soutane usée. Pas la moindre ordure.

Boureil s’assit sur le sofa-lit, et Bondi sur une chaise. Boureil lui offrit une Gauloise ; il tendit son briquet et Bondi se pencha. Boureil lui dit :

— Mon cas doit vous paraître honteux. Car j’ai séduit une jeune fille et je couche avec elle régulièrement depuis une semaine. Mais je ne suis pas si mauvais qu’il semble. D’ailleurs, dans le mal comme dans le bien, j’ai été distrait…

— La jeune fille en question a-t-elle la foi ?

— Non. Elle se dit mieux inspirée que de croire. Elle n’était pas vierge, non plus. Simone est immorale autant que le comporte le fait d’être seulement naturelle.

— Votre faute s’en trouve diminuée de beaucoup.

— Mon cas vous apparaîtra encore assez honteux quand vous saurez que je suis marié et que j’ai abandonné ma femme au Canada.

— Ces dernières circonstances aggravent en effet le cas.

— À dire vrai, je suis un mari trompé. Du moins, à demi. J’ai épousé Thérèse tout en sachant bien qu’elle ne m’aimait pas. C’est même pour cela que j’ai demandé sa main. Je voulais vivre avec une autre… Aimer sans retour. Jouer au bon Dieu. Peut-être aussi Le jouer…

— Comme vous vous êtes compliqué l’existence !

— De ma personne, d’abord, je n’étais pas indifférent à Thérèse. Mais si un attrait tout physique motive une infidélité, il ne suffit point à assurer une fidélité. Le corps manque par trop de mystère. Seul un certain prestige impose d’une manière durable. Or, j’avais fait de ma femme mon camarade, le confident de mes doutes, le vase de mon amertume. Tant de nudité dégoûte. Il était probablement trop tard pour jouer au prince charmant quand on me rapporta qu’elle avait dit : « Mon mari est si bon ! »

— Auriez-vous préféré qu’elle dît le contraire ?

— Ç’aurait été plus rassurant. Dans ces conjonctures, je m’épris d’elle. Mais je ne pouvais plus la rendre heureuse. C’est bien la pire peine de ne pouvoir procurer de joie à l’être qui vous est le plus cher… À la fin, accablé par sa tristesse, je l’aurais moi-même jeté dans les bras du premier venu. Thérèse n’a guère choisi mieux… Un soir, pour me convaincre de sa perfidie, je me montrai ignoble devant elle. Thérèse perdit tout respect et dit les paroles impardonnables. Je recueillis les aveux les plus horribles. J’avais envie de m’humilier davantage en présence de son amant… Dans la nuit, elle s’en alla comme une voleuse…

Le P. Bondi ne répondit pas tout de suite. Les yeux baissés, les mains jointes, il priait ou attendait la suite.

Enfin il dit :

— Boureil, voulez-vous connaître ma pensée ? D’après votre confidence, vous avez bel et bien abandonné votre épouse. Vous partagez son crime si vous n’en êtes pas seul responsable. Je vous engage à réparer vos torts envers elle.

— Et la supplier à genoux de se remettre avec moi ? Il ne peut pas en être question. Je suis heureux avec Simone, et Thérèse sans doute l’est elle-même de son côté.

À l’étage supérieur, Varile se prit à jouer du violon, et les sons entrant par la fenêtre ouverte, mettaient, dans cette chambre proprette, comme une grosse mouche à vers.