La Nièce de l’oncle Sam/IV

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 25-30).
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IV

« 10 août, Aux Armées.
« Ma chère petite sœur,

« Tâche de déchiffrer ce griffonnage au crayon mal taillé. Mon stylo, comme tout stylo qui se respecte, ne marche plus. Nous voilà installés, aux environs de T… Je ne te nomme pas l’endroit, mais c’est un évêché fameux. Ce matin, temps radieux ; les réglages se précipitent ; on sent que le secteur s’agite. Quelques obus à gaz tombés près de notre cave nous avaient forcés à mettre nos masques une partie de la nuit. Trois morts, cinq blessés, depuis hier : c’est peu relativement ; mais c’est triste cette guerre… Trois ans que nous la faisons, sans autre arrêt que la mort pour ceux de nous qui sont malchanceux !… Ne montre pas cette lettre à maman, petite Laurence chérie ; ma seule consolation est de la savoir tranquille. Vous êtes en sécurité toutes les deux ; je reprends courage à me battre pour cela — pour votre repos, pour notre bonheur futur…

» Bons baisers,
François D’Hersac. »

« P.-S. — Depuis quelques jours, nous avons, dans le voisinage, les premiers soldats américains. Quels types ! Ils sont admirables, ils ont dressé leurs camps, comme Buffalo son cirque : en deux heures ! Je t’écrirai plus longuement demain. »

Laurence, toute remuée, lisait cette lettre de son frère, assise à sa caisse, chez Litynski. Autour d’elle, dans le magasin fermé aux clients, c’était le brouhaha de l’inventaire d’été en prévision des soldes.

Le tailleur ordonnait, de sa voix chantante de Slave :

— Nous collationnerons… puis, vous additionnerez.

La jeune fille, l’âme absente, travaillait machinalement ; un peu étourdie par les voix qui se haussaient pour annoncer les marchandises, par la gesticulation des bras des commis vidant les armoires, les cases, jetant sur le tapis des piles d’étoffes et de vêtements qui montaient jusqu’à la hauteur des comptoirs.

Tandis que sa plume active inscrivait des chiffres et des chiffres, sa pensée s’envolait vers les siens : François, qui les croyait tranquilles… Pauvre petit, s’il se doutait de l’effort héroïque qu’il avait fallu à Laurence, lorsqu’elle lui écrivait, pour retenir l’aveu, les douloureuses confidences qui l’auraient soulagée — mais qui l’auraient tant affligé, lui !… Et courageusement, elle refoulait son besoin d’épanchement ; faire partager sa souffrance, c’est l’alléger de moitié. Laurence s’imposait le devoir de porter seule son fardeau.

Et François continuait d’ignorer que leur mère, alitée, dépérissait lentement d’un mal inconnu, rongée de chagrin, minée par ses tourments. Il savait quelles étaient les difficultés de leur situation pécuniaire, mais il ne soupçonnait pas toutes les humiliations qu’elle avait values à Laurence.

Entre sa mère malade et son frère absent, la jeune fille sentait la nécessité de prendre les responsabilités et les servitudes d’un chef de famille. Poids terrible pour ses dix-huit ans. Accablée par ses malheurs, soutenue par sa fierté, Laurence, frêle cariatide s’arc-boutait pour maintenir sa pierre avec l’effroi d’être écrasée.

L’affection passionnée qui l’attachait à sa mère et à François l’imprégnait d’énergie pour protéger la malade et leurrer le combattant.

— Allons, mademoiselle Laurence, ne nous endormons pas !

À l’accent familier du patron, la jeune fille sursautait et recommençait de s’appliquer.

— Cinq manteaux homespun, doublés soie, deux cent vingt-cinq francs ! lançait la voix d’un commis.

Laurence, la tête basse, écrivait de nouveau.

Les chiffres ronflaient. Les paquets de vêtements tombaient aux pieds de Litynski qui s’absorbait, une préoccupation intense contractant sa figure de blond congestionné.

— Deux costumes, modèle Bérénice, garnis d’opossum, trois cents francs !

Soudain, un bruit inusité domina le vacarme de l’inventaire. Du dehors, on frappait violemment à la parte du magasin dont les vantaux étaient fermés.

M. Litynski leva la main d’un geste impérieux : tous les employés s’interrompirent. Ce fut le silence. Les coups redoublèrent.

— Qu’est-ce que c’est ? maugréa le tailleur. Allez ouvrir…

Une vendeuse s’empressa de tirer les verrous et de tourner le pêne. La porte s’écarta devant un gros homme en complet bleu de roi qui s’élança à l’intérieur de la boutique en balbutiant :

— Mademoiselle… Mademoiselle d’Hersac !

D’un bond, Laurence fut au milieu du magasin : elle avait reconnu le concierge de la rue Vaneau. On venait la chercher, de chez elle.

Elle eut un cri :

— Maman ?

Le concierge, embarrassé, regardait fixement M. Litynski, sans oser jeter les yeux sur Laurence. Il se décida à déclarer :

— Voilà… Madame la marquise ne va pas très fort… Alors, c’est Maria qui m’envoie quérir Mademoiselle.

Il se tut ; et, par contenance, s’hypnotisa dans la contemplation des pièces d’étoffe qui jonchaient le sol.

— Monsieur Litynski !

À la voix déchirante de Laurence, le tailleur eut un geste bienveillant pour lui prendre la main. Il connaissait l’histoire de son employée et s’intéressait à cette vaillante fille. Il la congédia doucement :

— Allez, allez vite, mon enfant…

Et, se tournant vers le concierge, il l’interrogea silencieusement. Les deux hommes échangèrent un regard apitoyé. Le concierge murmura entre ses dents :

— Fichue… crois bien.

Dehors, le concierge s’excusa en désignant une voiture arrêtée à la porte.

— J’ai pris un taxi et je l’ai gardé… J’ai cru bien faire.

— Mais naturellement, monsieur Philbert ! Laurence retint un haussement d’épaules. Nuance sensible entre ces deux pauvretés : le concierge, homme du peuple habitué aux petits calculs de l’indigence depuis sa naissance, savait qu’il faut compter, même devant la douleur. Laurence, malaisément pliée aux exigences de sa misère passagère, perdait la tête en face d’une catastrophe : songer au prix du taxi, quand sa mère était mourante peut-être !

Dieu ! Que le trajet lui sembla long jusqu’à la rue Vaneau ! Puérilement, de ses mains crispées sur les coussins, elle poussait en avant — comme dans l’illusion que la voiture avancerait plus vite.

Elle avait tenté de questionner le concierge :

— Monsieur Philbert, comment est maman ? Dans quel état ? Ce matin, elle n’allait pas plus mal !

Mais les réponses diffuses de Philbert l’avaient découragée. Comme tous les gens du peuple, il employait ce vocabulaire baroque aux comparaisons saugrenues pour parler de la maladie : le sang qui tourne en eau, les bêtes qui rongent les intestins… Excédée par ce verbiage inintelligible, Laurence se rencognait dans l’auto, exacerbée d’angoisse et d’impatience.

Enfin ! La rue Vaneau. Laurence s’élance dans l’escalier, grimpe quatre à quatre jusqu’à l’appartement, se précipita dans la chambre de la malade

— Maman !

(À suivre)JEANNE MARAIS

(illustrations de Suz, Sesouhé