La Nièce de l’oncle Sam/V

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 31-38).
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V

La marquise d’Hersac est couchée dans le grand lit où sont nés François et Laurence, où va mourir leur mère. Ce qui fut drap nuptial doit finir en linceul.

Dans la ruelle, Maria, la vieille femme de chambre demeurée seule en service par dévouement, veille sa maîtresse en retenant ses larmes d’un reniflement rauque. Ce bruit seul trouble le silence ; et Laurence s’étonne de sentir, dans un pareil moment, ses nerfs agacés par ce petit détail.

La jeune fille est terrifiée par le changement subit survenu chez la malade. Depuis quelque temps, sa mère déclinait ; mais c’est en quelques heures seulement qu’elle a pris ce masque insensible au regard fixe, aux traits tirés, au teint d’un jaune accentué. Le Mal — le Mal affreux — a déjà jeté son empreinte à tel point sur cette figure que Laurence a peine à y retrouver le visage familier. Et devant cette pauvre créature méconnaissable qui fut la maman alerte au bon sourire aimant, Laurence est prise d’une défaillance affreuse ; elle suffoque, incapable de réprimer la crise nerveuse proche…

En entendant sa fille, Mme d’Hersac s’est ranimée ; de sa main tendue vers la tête brune qui s’incline, elle esquisse la caresse accoutumée des doigts qui effleurent les cheveux… Laurence éclate en sanglots, atrocement émue par ce geste ébauché qui lui rappelle les heures d’intimité tendre de sa petite enfance choyée. Elle balbutie :

— Oh ! maman, maman…

Et sa prière achève mentalement : « Tu ne vas pas mourir, dis ? Je ne veux pas que tu meures. »

D’un sursaut d’énergie, elle est debout, réagissant déjà — car, il faut agir. Elle questionne d’une voix brève :

— Le médecin ?

La vieille Maria s’épanche en lamentations. Madame refuse de recevoir un médecin quelconque. Elle demande son docteur habituel.

— Mais le docteur Martin est mobilisé, maman…

Laurence n’insiste pas devant le regard obstiné de la malade, ce regard d’enfant têtu où l’intelligence s’éteint, atrophiée par la souffrance. À quoi bon raisonner ?

Elle dit simplement :

— C’est bon. Je vais le chercher.

Une sorte de fièvre s’empare de Laurence. Elle hésite, entre le désir de demeurer auprès de sa malade et le besoin d’aller n’importe où, de courir, de tenter les plus folles entreprises, d’échapper par l’action à ce sentiment d’irréparable qui l’étreint en face de ce lit !

Elle redescend avec une sorte de résolution farouche. Ses pas la conduisent au domicile du docteur Martin. Elle questionne le concierge pour connaître la destination actuelle du médecin. Elle apprend qu’il dirige une ambulance militaire au Perray. Le Perray ?… Seine-et-Oise… Elle écoute à peine le concierge qui lui indique des heures de train et parle de la gare Saint-Lazare. Sa fébrilité la pousse vers la première station d’autos.

Elle aborde un chauffeur :

— Voulez-vous me conduire au Perray… c’est sur la route de Rambouillet.

L’homme examine avec stupeur cette jeune fille qui pleure à chaudes larmes.

Alors, Laurence explique en balbutiant :

— C’est maman… elle est mourante… Je vais chercher notre docteur qui est médecin-chef de l’hôpital… Je vous donnerai ce que vous voudrez.

— Ce sera le prix que marquera le compteur… Attendez un peu que je voie si j’ai de l’essence.

Le chauffeur s’empresse : vieux Parisien : avide de faits divers, de feuilletons dramatiques et de cinéma pathétique, il s’attendrit aussitôt sur cette détresse qu’il va conduire. Un intérêt de curiosité le gagne à Laurence : il apporte autant d’envie qu’elle à parvenir au but. Il démarre, après avoir averti :

— Ayez pas peur : on ira rondement. Le Perray, je ne sais pas où c’est, mais ça ne fait rien… Faut toujours passer par Versailles : après on se renseignera.

Et, fier de l’importance de sa mission, il file à toute vitesse sur l’avenue du Bois.

Laurence évoque la vision de tout à l’heure : cette face exsangue d’agonisante… Elle gémit :

— Oh ! maman… Ma pauvre petite maman qui ne pensait qu’à nous !

Car on regrette surtout la perte d’un être cher par un retour d’inconscient égoïsme sur soi-même. On dit toujours, d’un mort qu’on pleure : « Il m’aimait tant ! »

Le chauffeur, qui l’entend sangloter, penche vers elle une bonne figure :

— Ayez crainte, je vous dis… On va rouler ferme.

Dans l’hyperesthésie que lui communique la douleur, Laurence est extrêmement frappée des témoignages de sensibilité qu’on lui donne. Elle qui vient de souffrir trois années d’injustice, de cruauté et d’indifférence humaines qui l’avaient rendue misanthrope, la voilà touchée de ce revirement : tout le monde est bon pour elle depuis qu’elle a ce chagrin fou. M. Litynski, tout à l’heure, qui lui rendait sa liberté en plein inventaire ; ce chauffeur inconnu qui lui marque une brave sympathie peuple… Elle s’exagère la générosité d’autrui en ce moment, comme elle en exagérait hier la noirceur.

À présent, l’auto, quittant les allées connues des snobs, file à travers bois, prend au plus court par des sentiers si étroits que ses roues écrasent de chaque côté les herbes folles en bordure. L’été finissant verdoie encore, allumant quelques lueurs d’émeraude parmi les arbres ensoleillés. Les premières rouilles d’automne ne sont qu’une tache d’or neuf à la pointe des feuilles. De temps en temps, les rangées effilées de longs bouleaux fragiles s’espacent ; et c’est une clairière où fuit, en bonds prestes, l’ombre fauve d’un chevreuil. L’odeur pénétrante de l’herbe se mêle à la tiédeur de l’air.

Laurence est oppressée d’angoisse : il lui semble que la vie ardente de l’été forestier insulte à sa douleur.

Changement de décor. L’auto roule comme une trombe à travers un dédale de rues noires, mal pavées : elle traverse Sèvres ; son bruit caverneux donne à Laurence l’impression d’avancer au milieu d’une tempête dans des grondements d’orage. Des bouffées d’air vif lui cinglent le visage, lui coupant la respiration.

Versailles.

— Nom d’un chien ! jure le chauffeur.

Versailles, la Versailles de 1917 n’est plus qu’un vaste dépôt de guerre gardé par des sentinelles vigilantes. Des centaines d’autos et de fourgons militaires s’alignent sur ses longues avenues ; et, partout, de grands écriteaux s’élèvent : Allez au pas !

Allez au pas, afin qu’au passage les factionnaires échelonnés vous contrôlent d’un regard soupçonneux.

Le chauffeur grogne ; Laurence trépigne, au point qu’une légère poussière s’élève du paillasson de la voiture. Et l’auto gronde, comme exaspérée elle aussi, par cette lenteur obligatoire.

Enfin ! C’est de nouveau la pleine campagne. Le chauffeur, qui a consulté sa carte, file à une vitesse folle sur la route de Saint-Cyr. De chaque côté de Laurence, les arbres semblent courir les uns après les autres, les champs de blé coulent comme un fleuve d’or, les champs de luzerne comme une mer glauque. Étourdie par cette allure vertigineuse et par cet air pur qui la fait suffoquer, Laurence s’abandonne sur les coussins de la voiture, anéantie, annihilée, grisée : elle n’a rien mangé depuis le matin et l’air de la campagne l’enivre ainsi qu’un vin trop généreux. Mais la jeune fille éprouve une certaine douceur de ce malaise qui va jusqu’à la nausée : car sa faiblesse et son engourdissement lui font perdre la notion du temps.

Tout à coup :

— Eh bien ! Nous y sommes au Perray… Ousqu’il est votre hôpital ?

Laurence tressaille et domine sa faiblesse pour se concerter avec le chauffeur sur la direction probable. Ils s’orientent, aperçoivent à un demi-kilomètre un bâtiment gris où flotte la Croix-Rouge. C’est là.

Laurence descend, les jambes fauchées. Elle cherche à courir vers l’ambulance ; ses pieds ont un mal infini à soulever le poids soudain alourdi des muscles affaissés. Elle parvient enfin aux fenêtres grillées du rez-de-chaussée d’où s’échappe une odeur de cuisine indiquant la salle à manger. Il est une heure et demie. À travers les barreaux, Laurence aperçoit une table desservie d’où se lèvent deux infirmières toutes blanches et trois uniformes.

— Docteur ! appelle Laurence d’une voix qui s’étrangle.

Les uniformes se retournent tous les trois : deux aides-major et le docteur Martin qui ébauche un geste de surprise à la vue de Mlle d’Hersac et s’empresse de la rejoindre.

— Docteur, balbutie Laurence. Maman va mourir…

Éperdue, elle chancelle presque. Le médecin lui prend les mains et la regarde, apitoyé, sans parler : il a le tact de lui épargner la consolation banale des encouragements trompeurs.

— Venez ! supplie Laurence. J’ai une voiture…

— Je ne peux pas.

Les quatre mots, détachés d’une voix nette, la frappent comme un coup. Elle crie douloureusement :

— Vous ne pouvez pas ?… Ce n’est pas possible… Vous n’allez pas nous abandonner ?

Le docteur fait un geste pour la calmer :

— Je viendrai ce soir même à Paris… Je vous le promets. Mais je ne peux pas maintenant. C’est l’heure de ma visite. J’ai des blessés qui réclament des soins plus urgents que madame votre mère.

— Oh ! vos blessés…

Le docteur arrête l’exclamation impie en observant :

— Mes blessés… Ce pourrait être votre frère… Quand François a failli mourir, l’année passée, qu’auriez-vous pensé du major qui l’eût délaissé pour soigner des clients en ville ?

Il ajoute, plus ému :

— J’ai examiné votre mère, à mon dernier passage à Paris… Je la suppose atteinte d’une tumeur… Les symptômes que vous me décrivez confirment dans cette opinion. Dans ce cas, les soins que je puis lui prodiguer ne pressent pas, à quelques heures près…

Les yeux agrandis, Laurence questionne d’une voix blanche :

— Si je vous comprends bien… c’est qu’il n’y a plus d’espoir ?

— Soyez courageuse.

— Et vous me laissez repartir toute seule !

— Elle n’est pas en péril imminent… Elle vivra encore quelque temps, répond le médecin avec une involontaire cruauté. Vous pouvez m’attendre sans crainte.

Il ne comprend pas, il ne peut pas comprendre l’atroce déception de Laurence qui vient de faire trois heures d’auto dans l’espoir de le ramener et qui doit revenir seule… Elle n’insiste plus. Elle connaît son médecin depuis de longues années et lui sait la fermeté invincible des hommes doux. Il n’élève jamais la voix, mais ne revient jamais sur sa décision.

Elle s’affale plutôt qu’elle ne remonte dans l’auto, en disant au chauffeur :

— Ramenez-moi à Paris, rue Vaneau… le plus vite possible !

La course folle recommence. Cahotée par les secousses de la voiture, Laurence se cramponne aux embrasses des portières. Soudain, un arrêt brusque la jette contre la vitre.

Elle crie anxieusement :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Le chauffeur est déjà à quatre pattes sous le véhicule et fourgonne armé d’un trousseau d’instruments. Ça dure quelques minutes. À la fin, il se relève et grommelle :

— Nom de nom… quelle déveine !… C’est une réparation qui demande au moins deux heures et je n’ai même pas les outils nécessaires !

Autour d’eux, la campagne s’étend à perte de vue, désespérément vide.