La Nièce de l’oncle Sam/XX

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 141-145).
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XX

Pensive, préoccupée, harcelée de souvenirs et de réflexions, Bessie songeait à Jack. Sous le coup de la révélation qui l’avait éclairée sur les sentiments de Laurence, voici qu’elle remarquait seulement mille petits détails négligés qui lui signalaient l’indifférence et la froideur de son fiancé depuis qu’elle était revenue.

Jack ne recherchait plus sa société. Il était toujours occupé à l’ambulance. Il se montrait scrupuleusement amical envers elle, mais il n’avait jamais d’élan. Nombre d’indices à peine remarqués sur le moment l’assaillaient à cette minute. Un instinct infaillible l’avertissait.

Elle pensa : « Lui rendrait-il son inclination ? Sait-il qu’elle l’aime ? »

À cette idée, l’angoisse particulièrement douloureuse de la jalousie lui broyait le cœur.

Toute sa rancune allait vers le chirurgien ; mais, chose étrange, elle n’éprouvait pas diversion pour Laurence. Son premier pressentiment de l’inconstance masculine lui causait une souffrance intolérable ; cependant, cette souffrance même la désarmait, l’amollissait. Une solidarité innée rapproche sympathiquement les femmes en face de la trahison de l’homme. Surexcitée contre Warton, Bessie était animée d’une certaine pitié à l’égard de son innocente et malheureuse rivale. Cette sensation s’explique : une femme est toujours flattée qu’une autre s’éprenne de celui qu’elle a choisi ; ce qu’elle ne pardonne pas, c’est que cet amour soit payé de retour : c’est donc à l’homme que s’adresse son ressentiment.

Elle résolut de préciser ses doutes. L’occasion lui en était offerte par ce prétexte : la santé de Laurence. Elle se rendit à Neuilly.

On l’avait déjà introduite nombre de fois dans ce petit bureau où se tenait habituellement le chirurgien ; et, cependant, aujourd’hui, Bessie se sentait comme intimidée en y entrant, émue d’avance par l’épreuve qu’elle allait tenter. Puisque ses soupçons, en somme, n’étaient fondés que sur une intuition, pourquoi en chercher une preuve aussi pénible ? Pourquoi provoquer volontairement un événement qui se pouvait ajourner indéfiniment ? Mais Bessie n’hésita pas longtemps : sa nature courageuse et déterminée préférait l’affliction à l’incertitude.

Jack Warton, assis devant sa table, lisait et annotait des revues médicales ; à la vue de Bessie, il s’interrompit ; et la jeune fille, aux aguets, surprit sur son visage une fugace expression de contrariété qu’il réprima promptement pour dire le banal :

How d’ye do ?

D’une voix brève et distraite qui prononçait à peine les mots de bienvenue.

Bessie, rêveuse, l’étudiait passionnément. Son instinct jaloux l’avait affinée, lui donnant une subtilité et une lucidité plus aiguisées. Peu à peu, elle pénétrait la pensée intime de Warton :

« Il ne m’aime plus, mais il obéit à un scrupule de conscience qui lui interdit de me reprendre sa parole. »

Cette idée l’irritait singulièrement : intransigeante, Bessie n’était pas de celles qui pardonnent une défection. Elle eût préféré une rupture catégorique à cette fidélité si humiliante où l’amour n’entrait pour rien.

Délibérément, elle s’assit en face du chirurgien ; puis, le scrutant d’un regard attentif, elle commença, en s’efforçant de prendre un ton dégagé :

— Je suis bien. Ce n’est pas ma santé qui est non satisfaisante… Jack, je suis venue peur vous parler de mademoiselle d’Hersac.

Le chirurgien fronça imperceptiblement les sourcils ; son visage s’inclina ; et il parut prodigieusement intéressé par le coupe-papier d’argent ciselé que ses doigts tripotaient nerveusement. Bessie suivait tous ces signes avec une anxieuse lucidité. Elle poursuivit :

— Je crois miss Laurence très atteinte…

La figure de Jack se redressait brusquement ; dans ses clairs yeux gris passait une lueur d’inquiétude interrogative.

Miss Arnott regarda fixement son fiancé ; et déclara :

— Je pense, vous devez allez l’examiner… car j’ai peur qu’elle ne tombe malade…

Le même geste de dénégation chez Warton


que celui de Laurence, à l’idée de se retrouver face à face… Bessie se sentit pâlir.

Le chirurgien murmura d’un ton embarrassé :

— Je ne vois pas la nécessité de me déranger pour soigner miss d’Hersac… Il y a des médecins à Paris.

Miss Arnott insista :

— Vous vous dérangiez bien pour aller voir sa mère ?

Warton répondit, toujours gêné :

— Ce n’était pas la même chose… La situation était critique…

Bessie retorqua :

— Elle l’est encore… Miss Laurence se néglige et change à vue d’œil ; elle a maigri, jauni, enlaidi…

Jack chuchota, comme pour lui-même :

— Elle ne peut pas devenir laide.

Miss Arnott soupira profondément ; puis, tendant son énergie :

— Jack !… Soyez complaisant. Miss d’Hersac sera si déçue : elle m’a priée de vous appeler auprès d’elle…

— Oh ! ce n’est pas possible ! s’exclama étourdiment Warton.

Sa phrase frappa Bessie comme le coup attendu : son piège avait trop bien pris l’adversaire.

Elle s’écria douloureusement :

— Ah ! comme vous avez peur de vous revoir l’un et l’autre… Vous l’aimez donc autant qu’elle vous aime ?

Le chirurgien considéra Bessie avec surprise ; puis, il se contenta de répliquer froidement :

— Je ne comprends pas… Je suis engagé avec vous.

Miss Arnott déclara, au hasard :

— Ne protestez pas, Jack… vous savez bien que je suis renseignée… Miss Laurence m’a tout avoué.

Warton dit simplement :

— Eh bien ! puisque c’est elle-même qui a jugé que je ne pouvais rompre sans déloyauté mes fiançailles avec vous ?

Cette phrase atteignit Bessie en plein cœur : ainsi, elle avait deviné la vérité ; une explication avait eu lieu entre Laurence et Jack ; ils s’étaient confié leur amour réciproque ; ils avaient résolu, d’un commun accord, de le sacrifier à la parole donnée.

Bessie exprima tout haut sa pensée :

— Ah ! je ne ni étais méfiée que de la perversité supposée des Françaises… et c’est par sa vertu que celle-là vous a pris à moi !

— Pardon… je suis… Je n’ai pas l’intention de manquer à l’honneur…

— Et vous croyez que j’accepterais d’être épousée par charité ? interrompit furieusement Bessie.

D’un geste de colère, elle jetait rageusement quelque chose à terre et sortait en claquant la porte. Jack se baissa vers l’objet qui avait roulé jusqu’à lui et ramassa un mince anneau de platine où brillaient deux diamants : betrothal ring… la bague de fiançailles.

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz. Sesboué).