La Nièce de l’oncle Sam/XXI

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 146-151).
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XXI

Des sifflements d’obus déchiraient l’air. La tranchée était repérée par l’ennemi.

Suivi de ses hommes, François d’Hersac se rendait à son nouveau poste d’observation.

Ils marchaient à la file indienne dans un boyau étroit et boueux où l’on enfonçait jusqu’aux genoux dans une chose gluante : terre humide, fraîchement remuée, qui servait de sépulture aux cadavres de la dernière attaque.

François avait l’impression d’être enserré par la mort.

Jusqu’à présent, il avait assisté à ce spectacle sans effroi, de même que les camarades. Depuis qu’il avait vu sa mère sur son lit d’éternel repos et sa sœur avide de mourir, il était assailli de visions lugubres, et l’aspect quotidien du carnage l’épouvantait intérieurement.

La fragilité, l’inutilité de l’existence humaine lui apparaissaient dans toute leur désolation.

Il s’étonnait qu’on fît des projets d’avenir, qu’on se donnât du mal pour l’illusion d’un bonheur durable, qu’on s’attachât à des créatures périssables.

Les trappistes, que sa jeune espérance avait traités de fous, devenaient à ses yeux les apôtres de la grande sagesse.

« Frère, il faut mourir. »

L’homme naît avec cette fatalité attachée à son corps. Sa chair en lente désagrégation est la tunique de Nessus qui vaincra le plus fort. La mort est le seul but, la seule réalisation, la seule vérité. Et les hommes vivent presque tous comme s’ils possédaient l’éternité.

Après des détours, des piétinements, des arrêts sous la pluie des projectiles, François rejoignit l’endroit désigné.

Ses hommes, placides, échangeaient des propos gaillards avec les soldats du poste.

Pendant trois ans, François s’était cru endurci. Aujourd’hui, la mort lui apparaissait dans toute sa hideur parce qu’elle avait touché sa mère. Et, frappé de terreur, il enviait l’insouciance de ses compagnons, cette insouciance qu’il partageait encore hier.

Il pensait, suivant cette superstition militaire qui veut que le soldat ait un avertissement précurseur du jour où il y restera :

— Suis-je marqué ? Sera-ce mon tour, demain ?…

Subitement, une gerbe de détonations le rappelaient à la réalité. Les projectiles se multipliaient ; les obus explosaient avec un roulement qui se répercutait.

François, attentif et impassible, transmettait les ordres du capitaine :

— Répondez… Déclenchez le tir.

Un obus éclatait au milieu d’eux, en pleine tranchée. Des cris. Une bouillie d’hommes. D’autres tombaient, atteints par des éclats.

— Mon lieutenant, vous êtes blessé !

François avait senti un choc à l’épaule gauche. Il ne se croyait pas grièvement touché ; une bouffée de chaleur emplissait sa poitrine ; et il chancelait, sans s’en apercevoir.

Un soldat s’élança vers lui et le prit dans ses bras. On le porta jusqu’au poste de secours. Là, seulement, François d’Hersac devina qu’il s’en allait ; il ne souffrait pas, il avait la sensation de fondre peu à peu comme une chose qui se vide.

François reprenait conscience, couché au milieu d’autres blessés, à l’ambulance du front.

La récente attaque avait été meurtrière. On avait évacué vers l’arrière les hommes transportables. Ceux qui restaient là étaient dans un état désespéré. Les uns, rouges et fiévreux, s’agitaient, déliraient. Les autres, immobiles, livides, à moitié chemin du sombre voyage, détachés déjà du monde terrestre, gardaient la sinistre indifférence des mourants.

François, dans sa faiblesse, éprouvait une sorte de bien-être. Ses membres allégés lui semblaient devenus impondérables ; son esprit, ravivé, était sous l’empire, à la fois, d’une douce béatitude et d’une agréable surexcitation. Autour de lui, les choses tournoyaient lentement : les lits voisins, une table au milieu de la salle, paraissaient glisser vers lui ; puis, tout se retirait, les formes s’effaçaient dans un éloignement qui les diminuait…

François se souvint de son temps d’hôpital, après sa première blessure reçue à Verdun : il comprit qu’il était sous l’influence d’une forte dose de morphine qui l’empêchait de souffrir.

Mais cette buée, devant ses yeux, ce brouillard qui, peu à peu, obscurcissait sa vue, était-ce un effet de l’opium ?… Non.

Mais cet infirmier qui s’arrêtait près de son lit, pourquoi — cet homme endurci pourtant à d’autres tristesses — avait-il dans le regard cette pitié émue ?

« Je vais mourir, pensa François. Pauvre sœurette… »

Le jeune homme repassait son existence avec cette acuité, cette perception surnaturelle où l’être semble se résumer en une fois, d’un suprême effort, avant le grand anéantissement.

Des faits oubliés, des circonstances plus ou moins récentes se représentaient à son esprit dans un tumultueux va et vient de souvenirs.

Et, tout à coup — pourquoi cette réminiscence ? — François se revit par un clair matin d’avril dans ce camp de la belle Bretagne où il instruisait les recrues, durant la période de repos qui avait suivi sa convalescence à la suite du coup de Verdun.

Dans son zèle patriotique, il lui était venu l’idée d’imprégner ces jeunes esprits de la beauté du devoir qui les attendait. Et, par bribes, ces phrases qu’il avait prononcées alors chantaient dans sa mémoire :

« Quand vous serez au feu, à votre tour, quand vous endurerez des souffrances multiples, que vous subirez des dangers, songez à ceux que vous aimez, à vos sœurs, à vos parents qui vous suivront en pensée. Acceptez vos douleurs comme une rançon de leur bonheur. Car, c’est pour eux que vous serez peut-être blessés et que vous vous battrez… Pour que vos vieux parents soient protégés contre l’invasion et ignorent les horreurs de la guerre… »

François se souleva imperceptiblement sur son lit : il voyait sa mère poursuivie, humiliée, condamnée au nom de la guerre : « Votre fils est mobilisé ?… peu importe. La créance qu’on vous réclame n’est pas à son nom : donc, vous devez payer… mourez de faim ensuite, ce n’est plus notre affaire. »

De nouveau, les petites phrases ironiques ses propres phrases de jadis — venaient tourmenter son agonie. Il s’entendait, disant d’un ton convaincu.

« Vous partirez pour sauvegarder vos biens, » votre bonheur ; pour retrouver à la fin de la guerre votre foyer épargné, accueillant et réconfortant. C’est pour cela que vous vous battez ! »

François voyait sa mère morte, sa sœur désemparée, la maison dénudée de ses meubles vendus : foyer épargné !…

Alors, rassemblant ses dernières forces, le jeune homme tendit les bras en avant et cria d’une voix haletante :

— Non !… Ce n’est pas pour ça qu’on se bat : on se bat tout simplement parce qu’on est de braves bougres !

Puis, il retomba sur son traversin. On accourut.

Le sous-lieutenant François d’Hersac venait d’expirer.