La Normandie romanesque et merveilleuse/12

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J. Techener & A. Le Brument (p. 223-243).

CHAPITRE DOUZIÈME.

Loups-Garous[1].


La Lycanthropie au moyen-âge, Folie des Lycanthropes ; Croyance
aux Loups-Garous conservée en Normandie ; Procès des Sorcières de Ver-
non ; origine présumée de la Lycanthropie ; Moratoires contrai-
gnant un coupable à courir le Loup-Garou ; Moyens employés
pour la délivrance des Loups-Garous ; Expéditions noc-
turnes ; Vampires Loups-Garous, Jean Sans-Terre ;
Lai du Bisclavaret.


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Généraliser l’examen de nos traditions populaires, c’est se convaincre qu’elles recèlent, dans leur ensemble, deux causes puissantes d’intérêt philosophique : la diversité de leur origine et la variété de leur caractère. Ces traditions signalent, pour ainsi dire, toutes les phases de notre nationalité, toutes les transformations de nos croyances religieuses ; elles nous découvrent cette route pleine de déviation et d’embûches qu’a suivie l’intelligence humaine, guidée, tour à tour, par les faux prestiges de la superstition et les vives illuminations de la foi. Cependant, le principal enseignement de l’homme, c’est celui de ses fautes et de ses erreurs, dont le principe est toujours persistant au sein des imperfections inhérentes à notre nature. Ainsi, le siècle actuel, malgré l’orgueil de ses lumières, aurait tort de prétendre qu’il n’a rien à démêler avec les aberrations grossières des siècles, ses prédécesseurs. Notre civilisation est souvent trop prompte à se voter des actions de grâces, et à se glorifier de ses propres triomphes. Depuis que les lycanthropes ne dévorent plus les petits enfants, faut-il croire, par exemple, que toutes les maladies farouches de l’imagination soient radicalement guéries, et que le délire du crime ait cessé d’engendrer des effets monstrueux ? Non ; il est bon, au contraire, de donner au précepte évangélique toute l’étendue de son application. S’il est vrai que nous ayons constaté une poutre dans l’œil du prochain, cela ne saurait nous empêcher de vérifier la paille qui est dans le nôtre ; et, pour que le but philosophique de la tradition se trouve rempli, il ne faut pas que les formes barbares du passé nous dérobent les analogies morales que celui-ci conserve avec le présent.

Puisse le lecteur abonder dans le sens intime de ces réflexions ! Et puisse surtout ce retour sur lui-même susciter dans son esprit quelque disposition tolérante qui lui permette de supporter les répugnantes absurdités dont notre sujet nous condamne à l’entretenir !

Les croyances relatives à la lycanthropie ne sont point particulières au moyen-âge ; l’antiquité en présente aussi des exemples nombreux. Saint Augustin[2] cite Varron, qui raconte qu’un nommé Déménétius, ayant goûté d’un sacrifice que les Arcadiens avaient coutume d’offrir à Jupiter-Lyceus, fut changé en loup, et, dix ans après, recouvra sa première forme. Pline cite également Evanthès, auteur grec, qui raconte aussi que, en Arcadie, les descendants d’un nommé Autacus, en passant à travers certain fleuve, se trouvaient aussitôt changés en loups, et, quelque temps après, repassant par le même fleuve, reprenaient leur figure naturelle[3].

On trouve aussi, dans plusieurs médecins grecs, et entre autres dans Marcellus de Sida, qui vivait sous Adrien et Antonin, la description de la lycanthropie[4]. L’Edda fait également mention d’hommes transformés par les mauvais esprits en loups ou en chiens. Toutes les croyances relatives à ce sujet se renouvelèrent pendant le moyen-âge. La plupart des démonographes du xvie siècle n’admettaient pas même le doute sur la réalité de la transformation des hommes en animaux, opérée par puissance magique. Ils référaient leur opinion au témoignage de l’antiquité ; mais leur critique, plus pressante que judicieuse, ne se contentait pas des affirmations qu’elle pouvait présenter en preuve ; pour grossir le faisceau de ses démonstrations victorieuses, elle argumentait sur les plus fausses interprétations. Nabuchodonosor changé en bœuf, et Lycaon en loup, les compagnons d’Ulysse transformés en pourceaux, Lucien et Apulée métamorphosés en ânes, étaient considérés comme des exemples irréfragables de la possibilité du fait des transformations humaines. La métempsycose de Pythagore aidait à en systématiser la croyance. Enfin, le miracle de l’opération s’expliquait par l’analogie des prodiges naturels de la transformation des plantes, et des merveilles chimériques de la transmutation des métaux. Venait ensuite la série des preuves journalières dont l’énumération était plus que surabondante. Tout exemple faisait autorité, jusqu’à l’âne savant que le misérable bateleur dressait aux jongleries de son charlatanisme. L’intelligente soumission du pauvre animal était suspecte au démonographe, qui n’avait expérimenté que des doctrines anti-progressives ; aussi celui-ci ne doutait-il pas qu’une figure humaine ne fût traîtreusement cachée sous la peau du docteur aux longues oreilles[5].

À l’aide d’une argumentation aussi puissante, il fallait bien que les esprits les plus incrédules fussent convaincus. D’ailleurs, n’avait-on pas, pour faire taire toute réplique, le jugement des savants, des théologiens, des inquisiteurs, et autres gens experts en matière de sorcellerie ? Le savant Gaspard Peucer avait long-temps douté de la métamorphose des loups-garous, mais il s’était converti de son incrédulité sur le rapport de certains marchands livoniens qui lui avaient débité une fable tout-à-fait analogue à celle que Pline raconte d’après Evanthès. Suivant l’affirmation de ces marchands, c’était une croyance générale en Livonie que, tous les ans, à la fin du mois d’octobre, il se trouve quelque vaurien de bas étage qui va sommer les sorciers de se rendre à un endroit désigné. S’ils refusent d’obéir à cet ordre, le diable les y contraint à coups de verge de fer. Lorsqu’ils sont réunis au jour marqué, le capitaine passe à la tête de la bande, et traverse un fleuve à la nage, suivi de quelques milliers de sorciers. Ce trajet accompli, ils se trouvent tous changés en loups, qui, se jetant alors sur les hommes et les troupeaux, causent des désastres infinis. Douze jours après, ils reviennent au même endroit, où ils reprennent leur première forme en traversant de nouveau le fleuve[6]. Quand le savant Peucer donnait tête baissée dans de semblables chimères, il fallait bien que la multitude des ignorants, non moins docile que la bande des sorciers, se soumit à son capitaine, et s’égarât résolument sur ses traces.

L’empereur Sigismond avait voulu pénétrer aussi le mystère de la lycanthropie. Les plus doctes théologiens furent chargés de débattre, en sa présence, ce qu’on devait penser sur la réalité de la transformation des hommes en loups-garous. Après que la discussion eut été éclairée par mille preuves lumineuses, il fut unanimement reconnu que la transformation des loups-garous était un fait constant et avéré, et que soutenir une opinion contraire, c’était incliner à l’hérésie, et se déclarer partisan d’une incrédulité damnable[7]. Cependant, plusieurs démonographes, moins prompts à ravaler la dignité humaine, prétendaient que la transformation des loups-garous, sinon réelle, au moins apparente, n’était qu’une fascination du démon, au moyen de laquelle il abusait à la fois les sens et la vue des témoins, ainsi que l’esprit de ceux qui s’étaient abandonnés à lui[8]. Au reste, cette dissidence importait peu ; on pouvait la considérer comme une variante très orthodoxe de l’opinion établie, puisqu’elle n’attaquait pas les faits en eux-mêmes ; qu’elle laissait les lycanthropes entachés de sorcellerie, c’est-à-dire en butte à un système d’accusations non moins intolérantes qu’absurdes. Mais, qu’était-ce encore que les opinions des démonographes, les arguments des théologiens, les rapports des témoins oculaires, le verdict des inquisiteurs et des juges ; qu’était-ce, pour établir l’évidence des faits, auprès des aveux et de la confession des accusés eux-mêmes, aveux qu’ils soutenaient avec une opiniâtreté stupide, et dans lesquels ils persévéraient jusqu’à la mort ? En proie à un délire atroce, de pauvres insensés, de misérables fous croyaient, en effet, avoir abandonné la figure humaine pour revêtir celle d’une bête sauvage ! Ils imitaient les allures du loup, et contractaient ses appétits voraces, au point d’égorger de petits enfants dont ils suçaient le sang et déchiquetaient les cadavres, s’efforçant de dévorer leurs chairs palpitantes. Quand ils s’étaient gorgés de cette abominable pâture, les lycanthropes tombaient dans un état de torpeur, d’engourdissement, qui ne leur permettait pas de se mettre à l’abri des poursuites : on les trouvait gisant à terre, auprès des restes sanglants de leurs victimes. Quelquefois aussi, on se mettait à leur poursuite avant que leur atroce frénésie fût satisfaite ; lorsqu’ils étaient en quête de leur proie, on les reconnaissait à leur démarche, ainsi qu’à la peau de loup dont quelques-uns s’affublaient. Il y a maint exemple de loups-garous qui eurent une patte coupée dans le combat où ces poursuites les exposaient ; la patte du loup-garou se trouvait être une main d’homme. Cependant, cette circonstance n’éveillait aucun soupçon contre la réalité de la transformation ; elle paraissait, au contraire, un moyen ménagé par la Providence pour constater l’identité du coupable[9].

Autant la folie des lycanthropes était monstrueuse et cruelle, autant était fanatique et violente la répression qui s’exerçait contre eux. Mais le bourreau n’a jamais été un ministre de perfectionnement moral : ceci est un fait dont l’humanité ne doit pas perdre l’expérience. Les loups-garous, aussi bien que les sorciers, n’ont abjuré leurs égarements que depuis l’ordonnance promulguée par Louis XIV, qui porte que les sorciers ne seront poursuivis que comme trompeurs, profanateurs, empoisonneurs, c’est-à-dire pour leurs véritables crimes[10]. Jusqu’à cette réaction indulgente, l’intensité du mal s’était aggravée en proportion de l’énergie désespérée des remèdes. N’est-ce pas le caractère de certaines aliénations mentales, aussi contagieuses que les maladies pestilentielles, de trouver un véhicule puissant dans l’épouvante même que causent leurs ravages ? D’ailleurs, la solennité des jugements, l’appareil des supplices, la violence des anathèmes, tout ce qui met le crime en évidence, en rehausse aussi l’horrible prestige, dont s’enflamment les imaginations dépravées. C’est surtout dans l’état d’avilissement occasionné par l’excès de la misère et de l’ignorance, dans l’isolement de tout lien social, que ces influences pernicieuses ont le plus d’action. Les archives de nos cours de justice nous fourniraient, même à l’époque actuelle, des témoignages nombreux à l’appui de notre remarque ; mais, en nous en tenant aux exemples relatifs à la lycanthropie, cités par les démonographes, nous acquerrons la preuve que les lycanthropes étaient, pour la plupart, des misérables placés aux derniers degrés de la société. En présence de ces infortunés, le juge n’avait à exercer qu’un ministère de mansuétude et de miséricorde, car il est des occasions où le coupable doit être mis hors la loi, non pour son extermination, mais pour sa sauve-garde Nous avons un trait à citer, qui prouve que cette belle mission du magistrat, comme médiateur entre l’individu et la société, fut du moins comprise par un des hommes les plus illustres dont la magistrature s’honore. Un arrêt rendu par le Parlement de Paris, assemblé sous la présidence du célèbre De Thou, formule, dans les termes suivants, la condamnation de Jacques Roulet, lycanthrope, convaincu d’avoir égorgé plusieurs enfants : Le lieutenant-criminel d’Angers l’avait condamné à mort, sentence dont il était appelant. La cause ayant été portée au Parlement de Paris, la cour jugea : qu’il y avoit plus de folie en ce pauvre idiot que de malice et de sortilège. Tellement que, par arrest, elle mist l’appellation et la sentence dont il avoit esté appel au néant, et, néantmoins, ordonna que ledit Roulet seroit mis à l’hospital Saint-Germain-des-Prez, où on a accoustumé de mettre les folz, pour y demeurer l’espace de deux ans, affin d’y estre instruict et redressé tant de son esprit, que ramené à la cognoissance de Dieu que l’extresme pauvreté lui avoit fait mescognoistre. L’arrêt fut donné sur la fin de novembre mil cinq cens nonante huit (1598), au rapport de M. de Cogneux ; président, M. de Thou, sieur d’Émery[11].

On ne saurait assez proclamer cet exemple de haute commisération, qui devra rencontrer encore des applications journalières, tant que la folie, la misère, l’ignorance n’auront pas entièrement disparu parmi nous, mais qui, au siècle auquel il appartient, tranchait d’une manière si remarquable avec la puérilité fanatique de certains jugements rendus en semblable matière. La Cour de Dôle, en 1573, condamna au feu Gilles Garnier, lyonnais, pour avoir, en forme de loup-garou, dévoré plusieurs enfants et commis d’autres crimes. Le réquisitoire portait : « qu’estant en forme de loup, il avoit tué et dévoré un jeune garçon…, et qu’il avoit démembré une jambe d’icelui pour son déjeûner du lendemain. Qu’estant sous la forme d’homme, et non de loup, il avoit pris un autre jeune garçon de l’âge de douze à treize ans, et qu’il l’avoit emporté dans le bois pour l’étrangler, et que, non-obstant qu’il fust jour de vendredi, il auroit mangé de la chair de cet enfant, s’il n’en eust esté empesché…[12] »

Nous aurions voulu compléter nos citations des arrêts rendus à l’égard des lycanthropes, en offrant au lecteur quelque texte de nos annales judiciaires, qui mit en évidence la sagesse des magistrats de notre province ; mais toutes nos recherches dans ce but ont été infructueuses. Nous tenons de notre judicieux et savant compatriote M. Floquet, si persévérant scrutateur de l’Histoire du Parlement de Normandie, qu’il ne subsiste point de trace qu’aucun loup-garou ait jamais été jugé et condamné, ou même incarcéré à Rouen. Et, cependant, il n’y a guère plus de vingt-cinq ans que les derniers vestiges des croyances relatives à la lycanthropie se sont effacés dans l’esprit de nos compatriotes. À cette dernière époque, on s’entretenait encore des loups-garous et de leurs promenades nocturnes, de leurs travestissements, du bruit effrayant des longues chaînes de fer qu’ils traînaient à leur suite, voire même des attaques galantes qu’ils risquaient vis-à-vis des femmes. Mais ce dernier trait, nous n’en doutons pas, est pure calomnie : les loups-garous de notre province se sont toujours fait rogner les ongles par le beau sexe, et, ce qui leur mérite plus d’éloges encore, nul d’entr’eux ne s’est identifié sérieusement avec les abominables extravagances des véritables lycanthropes.

Bodin raconte cependant que, en 1566, un procès fut intenté à des sorcières de Vernon, département de l’Eure, qui avaient coutume de s’assembler dans les ruines d’un ancien château. Quatre ou cinq hommes déterminés résolurent de passer la nuit en cet endroit ; mais leur témérité reçut un rude échec. Ils se trouvèrent assaillis par une légion de chats qui s’escrimèrent sur eux de telle façon, que l’un de ces hommes fut tué, et les autres cruellement marqués. Plusieurs chats furent aussi atteints en retour, et se trouvèrent après muez en femmes, et bien blessés. Mais, d’autant que cela semblait incroyable, ajoute l’auteur du récit, la poursuite fut délaissée.

La défiance des juges normands, en cette occasion, ne laisse pas d’avoir son mérite, car ce conte n’en était pas à sa première édition ; il avait trouvé ailleurs des crédules, et Bodin, qui le tient pour vraisemblable, l’appuie d’un autre exemple de même nature, confirmé du témoignage de cinq inquisiteurs expérimentés[13].

Il est plus aisé d’indiquer les causes qui ont contribué à la propagation de la lycanthropie, que celles qui lui ont donné naissance. Peut-être les premières semences de ces idées bizarres furent-elles répandues par quelques hardis thaumaturges qui voulaient s’assimiler aux héros et aux dieux, en s’attribuant la faculté d’une métamorphose[14]. Ils choisirent la figure du loup, soit parce qu’un déguisement sous cette forme offrait moins de difficultés, soit parce que leur pouvoir devait paraître d’autant plus formidable, que les véritables loups, à cause de leurs ravages fréquents, inspiraient plus d’effroi.

Il y a lieu de douter si les loups-garous furent jamais l’objet d’une terreur respectueuse ; mais il est certain qu’ils tombèrent par la suite aux derniers degrés de l’exécration. Les anciennes lois normandes, parlant de certains crimes et de leur punition, ajoutent : Que le coupable soit loup, « Wargus habeatur[15] » ; c’est-à-dire, qu’il soit mis hors la loi, qu’il soit traité comme un loup. Nos paysans normands étaient persuadés aussi que, au moyen de certains anathèmes, on pouvait vouer un coupable au diable, et l’obliger de courir le loup-garou[16]. Il était d’usage, avant la révolution, lorsqu’un crime avait été commis, et qu’on en ignorait l’auteur, de publier, dans les églises, des monitoires dans le but de contraindre le coupable à se déclarer lui-même, ou ceux qui le connaissaient à le dénoncer. La publication des monitoires se faisait d’une manière imposante, et capable d’imprimer à un esprit agité une profonde terreur. Le coupable était sommé de confesser son crime, par tout ce qu’il y avait de plus sacré pour lui dans les articles de sa foi religieuse, et par le salut éternel de son ame. On l’exhortait et on le menaçait tour à tour, avec un zèle qui ne permettait pas le doute sur les terribles conséquences de l’anathème qui allait être prononcé. Les monitoires, publiés au prône de la grand’messe, se renouvelaient pendant trois dimanches consécutifs ; mais, après la troisième publication, si une mauvaise honte retenait encore la langue du coupable, s’il refusait d’adhérer aux pathétiques exhortations de son pasteur, celui-ci procédait, à l’instant même, aux cérémonies de l’excommunication, au milieu des muets témoignages de la douleur des fidèles. On imagine sans peine quelle impression sinistre résultait de la solennité de ces anathèmes : le coupable, abandonné au trouble de ses remords, aux vertiges de son désespoir, provoquait l’accomplissement des menaces dont il venait d’être l’objet. La violence de ses tourments intérieurs lui faisait croire qu’il était déjà devenu la proie du démon ; et peut-être est-il arrivé que quelques-uns de ces malheureux excommuniés, par suite de leur exaltation funeste, aient contracté la monomanie des lycanthropes. La supposition que nous émettons explique, d’une manière plausible, la croyance de nos paysans. Au reste, leurs préjugés ne sont pas implacables, et la pénitence du loup-garou a son terme fixé. Elle doit durer sept ans ; cependant, il est possible de l’abréger par un effort de courage et d’adresse, que doivent tenter tous ceux qui font la rencontre du loup-garou, s’ils ont pour lui quelqu’intention charitable. Voici de quoi il s’agit : Lorsque le loup-garou se met en route, après le soleil couché, il se revêt d’une peau de loup, de chèvre ou de mouton ; cette peau s’appelle une hure. L’homme courageux qui rencontre un loup-garou ainsi affublé, marche droit à lui, et, sans hésiter, le perce au front de trois coups de couteau portés d’une main ferme. Si le sang coule, le loup-garou est sauvé ; sa délivrance est accomplie ; il retourne à son état naturel. Mais si les bienveillantes intentions du libérateur sont trompées, si les coups timides n’ont pas provoqué l’effusion du sang, si la main tremblante a manqué la place indiquée, par une recrudescence fatale, le diable reprend son empire sur le pauvre loup-garou, et il faut que la pénitence recommence à compter sept années du jour de cette malheureuse tentative. Dans quelques cantons, on prétend qu’il est de rigueur de tirer au moins trois gouttes de sang des blessures du loup-garou, et qu’il n’est condamné à courir que pendant quatre années[17].

Quoi qu’il en soit, il n’y a guère de pire condition que celle des loups-garous de notre province ; car, outre que l’histoire ne leur attribue aucun des bons tours du métier, pas même le moindre déjeûner de chair humaine, fût-ce un vendredi, il faut avouer aussi que le diable les traite plus durement que leurs confrères des autres pays : ils jeûnent comme des anachorètes ; ils sont flagellés comme des martyrs ; ils sont contraints, les infortunés, pendant leur promenade nocturne, de faire une station au pied de toutes les croix, au milieu de tous les carrefours, pour y être fustigés par un martinet invisible dont Satan lui-même dirige les coups avec une ardeur infatigable[18]. Il arrive aussi que le diable fait sa monture du loup-garou, et que, pour satisfaire quelque caprice vagabond, il force la piteuse bête à passer sans détours à travers champs, fossés, épines, broussailles, etc. Le lendemain, lorsque le patient a repris sa figure habituelle, il conserve encore les traces sanglantes de sa périlleuse excursion ; et, d’après ces stigmates accusateurs, il se trouve honteusement signalé pour avoir porté le varou[19].

Dans la partie du département de la Manche, la plus voisine de la Bretagne, on croit qu’il faut avoir été excommunié jusqu’à sept fois, ou avoir vendu son ame à Satan, dans le but de s’enrichir, pour devenir loup-garou. Les loups-garous de cette contrée empruntent toutes sortes de formes d’animaux à leur fantaisie ; ils font leurs expéditions depuis Noël jusqu’à la Chandeleur[20]. Un proverbe du Bessin fait aussi allusion à ce prodige :

À la Chandeleur
Toutes bêtes sont en horreur.

Dans l’arrondissement de Pont-Audemer, les loups-garous courent seulement pendant l’Avent. Les individus qui sont devenus loups-garous, par suite d’un pacte fait avec le diable, ont le privilège de se pourvoir de telle figure d’animal qui leur convient ; c’est le plus souvent la figure d’un chien, d’un chat ou d’un cheval. Le loup-garou est désigné fréquemment sous le nom de Varou, et, quelquefois, sous celui de Haire ; on dit : courir le varou, courir la haire[21].

C’est un besoin impérieux, lorsqu’on est loup-garou, que de remplir, à l’époque favorable, les obligations du métier, au moins en ce qui concerne les promenades nocturnes. Est-ce Satan qui l’exige ainsi, ou n’est-ce pas que les clartés douteuses du ciel, l’aridité des champs dépouillés, la sonorité de l’espace désert, ont des appels sympathiques pour les instincts farouches du loup-garou ? Toujours est-il que, à l’heure dite, il brave tout, jusqu’à la crainte de se trahir, pour accomplir sa mission vagabonde.

Dans le canton de Cormeilles, un fermier courait le varou ; ses gens en eurent le soupçon et complotèrent de s’assurer du fait. Un soir, ils prolongèrent la veillée, à dessein, ayant soin, sous divers prétextes, d’empêcher le maître de gagner la porte. Cependant, l’heure fatale était arrivée ; ce malheureux, ne pouvant plus se contenir, s’élança sur un manche à balai, l’enfourcha, et disparut par la cheminée.

Un loup-garou qui est reconnu, a un grand risque à courir, outre la perte de sa bonne renommée et les attaques violentes dont il peut être l’objet : si la personne qui le rencontre s’avise de le nommer par son nom d’homme, sa pénitence de sept années doit recommencer de ce jour, comme dans le cas où l’on manque l’épreuve nécessaire pour le délivrer. Le diable est fin, dit-on ; aussi l’on voit que, avec les loups-garous, il n’a pas engagé la partie sans s’y ménager plusieurs chances favorables.

Un loup-garou peut être tué, mais c’est à certaines conditions, dont les unes lui servent de défense, et dont les autres, au contraire, lui présentent de nouvelles embûches. Pour réussir à tuer un loup-garou, il est de nécessité de se servir de balles bénites, et il ne faut avoir confié à personne son dessein. Ces précautions prises, il n’est pas utile d’ajuster le loup-garou, il suffit de tirer sur son ombre. Quelques personnes prétendent même que c’est à l’ombre seule qu’il faut s’attaquer. Lorsqu’il a été atteint ainsi, le loup-garou doit inévitablement périr. Cependant, il n’expire pas sur-le-champ, mais il ne regagne jamais sa demeure. Il va tomber quelques pas plus loin, presque toujours auprès d’un bâtiment inhabité. En mourant, le loup-garou reprend sa forme humaine ; seulement, sa taille a grandi d’une manière remarquable, et l’une de ses jambes s’est allongée de manière à dépasser beaucoup l’autre[22].

Dans le Bessin, on croit que les sorciers ont le pouvoir de transformer les hommes sur lesquels ils jettent leur dévolu. Ils affectent, pour ces métamorphoses, la forme d’un chien, plutôt que celle d’un loup. On appelle Rongeur d’os un homme ainsi transformé, qui se promène la nuit dans les rues de Bayeux, en rongeant des os et en traînant des chaînes. Pour qu’il puisse reprendre sa forme naturelle, il faut le frapper aussi de manière à lui faire répandre quelques gouttes de sang, mais il est indispensable que la blessure soit faite au moyen d’une clef[23].

L’efficacité de ces différentes recettes, pour la délivrance des loups-garous, a-t-elle été jamais mise à l’épreuve ? C’est de quoi nous doutons fort ; le zèle de la vengeance l’emportant trop souvent, dans l’ame de nos villageois, sur celui de la charité Toutes les historiettes qui circulent dans nos campagnes, au sujet des loups-garous, se formulent de deux manières, à peu près invariables : Si le paysan, qui a fait la rencontre du loup-garou, est d’un naturel peureux, d’une imagination crédule, il vous représentera l’ennemi, qu’il lui a fallu combattre, comme un être fantastique, insaisissable, échappant à toutes les poursuites et à toutes les représailles ; se montrant ici, puis là, sans qu’on sache ni d’où il vient, ni comment il est venu ; tantôt se grandissant à vue d’œil, tantôt s’évanouissant tout-à-coup, et, lorsqu’il se donne la peine de marcher, enjambant plus lestement sous la haire que le meilleur coureur du canton ; en un mot, ressemblant, malgré sa qualité de vivant, à tous les fantômes imaginables. Si, au contraire, le héros du récit est un villageois courageux, robuste et quelque peu sceptique, avec deux mots de menace fermement accentués, il aura fait fuir le pauvre loup-garou, plus traînard et plus mal empêtré qu’un conscrit faisant une étape forcée. Même, le cas échéant où notre villageois aurait à se venger de quelque méchante plaisanterie, il se pourrait que le loup-garou n’en fût pas quitte à si bon marché. On parle de corrections exemplaires, si vigoureusement administrées que la mort s’en est suivie ; et c’est là, peut-on croire, le genre d’épreuve le plus libéralement offert aux loups-garous pour assurer leur délivrance.

Suivant l’opinion de nos paysans, le loup-garou serait quelquefois la métamorphose du corps d’un damné qui, après s’être tourmenté long-temps au fond de son tombeau, est parvenu à briser ses funèbres entraves et à s’échapper. Cette superstition, comme on le voit, a beaucoup d’analogie avec celle des vampires de la Hongrie et de l’Orient.

Lorsqu’un damné, qui doit devenir un loup-garou, commence à éprouver les instincts de sa nature farouche, il dévore le suaire qui lui couvre le visage. Le suaire est un mouchoir plié en triangle, et trempé, par ses trois pointes, dans de la cire vierge qu’on a fait fondre. Alors, on entend sortir de la tombe de ce malheureux des lamentations sourdes et prolongées ; il soulève avec effort la terre dont sa bière est recouverte, et les flammes infernales, attisées dans les os de son cadavre, font éruption en lueurs phosphorescentes. Mais les curés, disent les paysans, ont grand soin de surveiller leurs morts, et de visiter, pendant la nuit, les cimetières. Quand ils entendent pousser des cris, quand ils voient voltiger des flammes, quand ils remarquent qu’une tombe reste toujours aussi élevée qu’à l’époque de l’inhumation ; en un mot, quand ils s’aperçoivent, par quelque symptôme effrayant, qu’un mort ne dort pas paisiblement son sommeil béni, ils déterrent ce cadavre impur, qui deviendrait infailliblement un loup-garou. Pour cette opération, le curé se sert d’une bêche neuve, et réclame d’ordinaire l’aide du sacriste. Lorsqu’il a exhumé le mort, il lui coupe la tête, qu’il ne peut emporter sans la disputer à des chiens voraces qui ne sont autres que des diables accourus pour réclamer la proie qui leur est dévolue. Le curé se hâte d’échapper à leur poursuite, et va jeter la tête du cadavre dans une rivière. Cette tête redoutable, pesante comme le crime, creuse un précipice à l’endroit où elle tombe, et, sans doute, par cette issue profonde, elle descend jusque dans l’enfer, asile désormais inviolable de son éternel supplice[24].

Jean Sans-Terre, ce prince lâche et cruel, dont les crimes et les félonies méritaient, à coup sûr, une punition exemplaire, fut très véhémentement soupçonné d’avoir été transformé, après sa mort, en loup-garou. Un ancien historien normand nous apprend que les religieux de Worcester, à cause des bruits effrayants qui s’entendaient autour de son tombeau, se virent obligés de déterrer son corps et de le jeter hors de la terre consacrée. Ainsi se trouva complètement réalisé le funeste présage attaché à son surnom de Sans-Terre, puisqu’il perdit de son vivant presque tous les domaines soumis à sa suzeraineté, et que, même après sa mort, il ne put conserver la paisible possession de son tombeau[25].

Nous regrettons de n’avoir découvert, malgré nos recherches, aucune histoire, aucune légende normande vraiment curieuse, qui se rattache aux traditions des loups-garous. Pour suppléer, d’une manière intéressante, à cette lacune de nos contes populaires, nous allons donner une analyse du Lai du Bisclavaret, de Marie de France. Ce lai, ainsi que l’indique son titre, est d’origine bretonne ; mais, outre que la fable en repose sur un fonds de superstitions analogues à celles que nous avons décrites, il a quelque droit à être intercalé dans ce recueil, à cause de la qualité de son auteur, que les biographes considèrent comme un des poètes anglo-normands les plus remarquables du xiiie siècle[26].

Marie de France, dans un court prologue de son récit, nous explique ce qu’il faut entendre par ce mot Bisclavaret :

Bisclaveret ad nun en Bretan,
Garwall Fapelent li Norman.
............
Humes plusurs garwall devindrent
E es boscages meisun tindrent.
Garwall si est beste salvage ;
Tant cum il est en cele rage,
Humes dévure, grant mal fait,
Es granz forest converse è vait.

Après ces préliminaires, voici ce que Marie raconte de l’histoire du Bisclavaret : Il y avait en Bretagne un noble seigneur, si beau de sa personne et si bon que c’était merveille ; il était aimé et respecté de ses voisins, et considéré de son prince. Il avait épousé une noble dame, qui semblait aussi lui porter beaucoup d’amour. Celle-ci se serait, en effet, trouvée fort heureuse de son union avec lui, sans une circonstance qui excitait ses inquiétudes : ce seigneur avait coutume de s’absenter trois jours de la semaine, et personne ne savait ce qu’il devenait pendant ce temps. Un jour, cependant, qu’il rentrait chez lui dans une humeur tendre et joyeuse, la dame, après force circonlocutions, se hasarda à l’interroger sur le point qu’elle avait tant à cœur d’éclaircir. Touché des façons gracieuses de sa femme, le seigneur consentit à la satisfaire : il lui avoua que, durant les trois jours qu’il la quittait, il devenait Bisclavaret.

« Dame, jeo deviens Bisclaveret,
En cele grant forest me met,
Al plus epès de la gaudine,
Si vif de preie è de racine. »

La dame, le pressant de questions, voulut savoir s’il gardait ses habits, et, sur sa réponse qu’il se mettait nu, elle insista encore pour connaître en quel endroit il déposait ses vêtements. Cette fois, le seigneur refusa absolument de contenter la curiosité de sa femme. « Si je venais à perdre mes vêtements, dit-il, ou même à être aperçu lorsque je les quitte, je serais condamné à rester Bisclavaret jusqu’au moment où ils me seraient rendus. » La dame se récria sur le peu de confiance de son mari : qu’avait-elle fait pour démériter de son estime, et qu’avait-il à craindre en lui révélant son secret ? Attendri encore une fois, le pauvre Bisclavaret répondit, en toute sincérité : « Près d’un carrefour de la forêt, sur le bord du chemin, est une vieille chapelle dont l’abri m’est favorable. Là, sous un buisson, se trouve une pierre creuse où je cache mes habits jusqu’à ce que je revienne à la maison. » La dame fut fort effrayée de cette confidence ; elle trouvait que son intimité avec un Bisclavaret était beaucoup plus grande qu’elle ne l’eût désiré ; aussi forma-t-elle le projet de se séparer de lui. À la vérité, elle s’y prit traîtreusement pour réussir, mais en femme qui connaît toutes les ruses de son sexe.

Il y avait, dans le voisinage, un autre chevalier qui était passionnément amoureux d’elle ; jusqu’alors elle lui avait montré beaucoup de sévérité ; le temps était venu de changer de conduite. Elle lui envoya un message pour l’inviter à se rendre auprès d’elle, et lui apprendre qu’elle était prête à accepter son amour et ses services. Le chevalier accourut avec empressement. L’entrevue fut décisive : ils échangèrent grand nombre de serments, et, l’intimité se trouvant suffisamment établie, la dame enjoignit au chevalier d’aller chercher les vêtements de son mari, à l’endroit où ils étaient déposés ; en même temps, elle lui fit connaître ce qu’il adviendrait de cette démarche. Depuis ce jour, le noble seigneur ne reparut plus : ses amis et ses parents le cherchèrent en vain ; mais, quelque temps après la perte de son mari, la dame épousa le chevalier dont elle était aimée.

Sur ces entrefaites, le roi, qui, depuis un an, n’avait pas été à la chasse, fut désireux de prendre ce divertissement. Il se rendit dans la forêt où se cachait le Bisclavaret, que les chiens découvrirent aussitôt qu’ils furent découplés. On poursuivit tout le jour le pauvre animal ; déjà il avait reçu plusieurs blessures ; les chiens l’attaquaient avec acharnement, et les chasseurs allaient lui faire un mauvais parti, lorsqu’il aperçut le roi. Sans tarder, le Bisclavaret courut demander protection au prince :

Desi qu’il ad le Roi choisi ;
Vers li curut querre merci,
Il l’aveit pris par l’estrié,
La jambe li baise è le pié.

Le roi eut d’abord une grande frayeur, mais bientôt, ayant repris son sang-froid, il fut émerveillé de sa capture ; il ordonna qu’on revînt au château, disant que la journée avait été assez favorable, qu’il n’était pas besoin de chasser davantage. Le Bisclavaret devint le favori de toute la cour ; il passait le jour au milieu des chevaliers, et ne couchait jamais qu’aux pieds du monarque.

Or, voici ce qui arriva pendant une cour plénière tenue par le roi, à laquelle, pour plus de solennité, il avait invité tous ses barons et ses vassaux. Le chevalier, qui avait épousé la femme du Bisclavaret, y vint comme les autres ; mais notre loup ne l’eut pas plutôt aperçu, qu’il s’élança sur lui, le mordit et lui fit une blessure très profonde. Chacun s’étonna de cet accès de fureur, qui n’était pas dans les habitudes du Bisclavaret ; aussi fut-on persuadé qu’il n’avait agi de la sorte que par une raison de vengeance qu’on ne pouvait pénétrer.

À quelque temps de là, le roi retourna chasser dans la forêt où il avait rencontré le Bisclavaret. Instruite du passage de la cour, l’épouse infidèle réclama une audience, pour offrir un présent au monarque ; sa demande lui fut octroyée. Mais à peine cette méchante femme entrait-elle dans la chambre royale, que le Bisclavaret se jeta sur elle, comme il avait fait sur son mari, et lui arracha le nez du visage.

Quand Bisclaveret la veit venir
Nul hum nel’poeit retenir,
Vers li curut cum enragiez,
Oiez cum il est bien vengiez.
Le neis li esracha del’vis ;
Quei li peust-il faire pis ?

Le Bisclavaret fut menacé de toutes parts ; on l’aurait infailliblement mis en pièces, si un sage n’eût pris sa défense. Sur les représentations de cet homme prudent, le roi fit emprisonner la femme du Bisclavaret, afin qu’elle fût contrainte, si elle le savait, d’avouer quel motif de haine cette bête avait contre elle. La dame effrayée confessa la traîtrise dont elle s’était rendue coupable, et dit qu’elle supposait que le Bisclavaret n’était autre que son premier mari. Alors le roi exigea qu’elle fit apporter les vêtements qu’elle avait soustraits. On mit ces habits devant le Bisclavaret, qui ne sembla pas d’abord y donner attention, et, comme chacun s’en étonnait, le sage, qui s’était constitué son protecteur, fit observer qu’il était probable que le Bisclavaret ne voulait pas remettre ses habits en public, afin de n’être pas vu pendant sa métamorphose.

Le roi écouta les prudentes observations de son conseiller ; il conduisit lui-même le Bisclavaret dans ses appartements, où il le laissa en paix. Quelques heures après, étant rentré dans sa chambre, accompagné de deux autres barons, il aperçut le chevalier endormi sur le lit royal. À cette vue, le roi ne fut pas maître de sa joie, il courut embrasser son favori, et il ne pouvait se lasser de lui témoigner combien il était heureux de le revoir. Il lui rendit toutes les terres qu’il avait possédées avant sa métamorphose, et ajouta encore à cette restitution de magnifiques présents. La femme infidèle fut chassée du pays, ainsi que celui qui l’avait aidée dans l’accomplissement de sa trahison. Ils eurent depuis plusieurs enfants, qu’il n’était pas difficile de reconnaître, car toutes les femmes de ce lignage naissaient sans nez, et, par suite de cette étrange circonstance, portaient le surnom d’Enasées.

Enfanz en ad asez éuz,
Puis unt esté bien cunéuz,
Del’semblant è de le visage :
Plusurs femmes de cel lignage,
C’est vérité, senz nés sunt néies,
E si sovienent Esnasèies[27].



  1. Les savants se sont beaucoup exercés sur l’étymologie du mot Loup-garou. Dans le latin barbare du moyen-âge, l’équivalent de ce mot était Gerulphus, qui a beaucoup d’analogie avec le Wer-wolf des Allemands, et le Were-wolf des Anglais, tous deux ayant la même signification. Gervais de Tilbury, dans ses Oisivetés impériales, donne l’explication de ces deux derniers mots : « Nous avons fréquemment vu en Angleterre, dit-il, sous l’influence de certaines lunaisons, des hommes transformés en loups, espèce d’hommes que les Français appellent Garous (Gerulphos), et les Anglais Were-wolf ; or, Were, en anglais, signifie homme, et Wolf, loup. » Marie de France, dans le Lai de Bisclavaret, nous apprend que le mot primitivement employé en Normandie était celui de Garvall, dans lequel on peut, à la rigueur, retrouver l’origine directe du mot de Garou. Mais, s’il est vrai que Garou, Garwall, et leur forme latinisée Gerulphus, ne sont que des contractions de Were-wolf, qui signifie Homme-loup, on voit que l’usage nous fait commettre un singulier pléonasme, en associant le mot loup au mot garou, qui veut déjà dire homme-loup.
  2. Cité de Dieu, liv. xviii, c. 17.
  3. Cl. Prieur, Dialogue de la Lycanthropie ; Louvain, 1596, p. 36 et suiv.
  4. Littré, Hist. des grandes Épidémies (Revue des Deux-Mondes ; 15 janvier 1836.)
  5. Bodin, De la Démonomanie des Sorciers, liv. ii, chap. 6.
  6. Cl. Prieur, Dialogue de la Lycanthropie ; Louvain, 1596, p. 36.
  7. Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, t. III, p. 492.
  8. Le Loyer, Disc. des Spectres, liv. ii, chap. 7.
  9. Delancre, Tableau de l’inconstance des mauvais Anges et des Démons.
  10. Eusèbe Salverte, Des Sciences occultes, t. II, p. 24.
  11. Cité par M. Le Roux de Lincy ; Livre des Légendes, Introduction, p. 195.
  12. Jules Garinet, Hist. de la Magie en France, p. 130.
  13. Bodin, De la Démonomanie des Sorciers, liv. ii, chap. 6.
  14. Dunlop, The History of Fiction, t. III, p. 419.
  15. Leges regis Henrici primi, art. LXXXIII, § 5. (Ancient Laws and Institutes of England, in-f°, 1840, p. 258.)
  16. L.-J. Chrétien, Usages, Préjugés, Superstitions de l’arrondissement d’Argentan, p. 29.
  17. Odolant Desnos, Descript. du dép. de l’Orne.
  18. L. Dubois, Annuaire statistique de l’Orne, 1809.
  19. P. Fillastre, Superst. du canton de Briquebec ; (Annuaire de la Manche, 1832, p. 212.)
  20. L’Hermelin, Voyage hist. et descriptif sur les confins des départem. de la Manche, de l’Ille-et-Villaine et de la Mayenne. Paris, 1837, in-18.
  21. En Basse-Normandie, aux deux appellations que nous venons de citer, on ajoute aussi celle de Guérou.
  22. Notes communiquées par M. A. Canel.
  23. Pluquet, Contes populaires de l’arrond. de Bayeux.
  24. L. Dubois, Annuaire statistique de l’Orne, 1809.
  25. Gabr. Dumoulin, Histoire de Normandie, liv. xiv, p. 259.
  26. Poésies de Marie de France, publiées par B. De Roquefort, t. I, Notice, p. 2.
  27. Poésies de Marie de France, publiées par B. de Roquefort, t. I, p. 177 et suiv.