La Norvège et l’Union avec la Suède/02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Gabriel Rouy.
Société d’édition et de publication (p. 14-22).

ii

le traité de kiel et la genèse de l’union


Le traité de Kiel cédait la Norvège au roi et non pas au royaume de Suède ; dans ce traité, il n’était nullement question de l’absorption de la Norvège par la Suède, qui ne devait pas non plus en faire sa vassale. La population norvégienne devait conserver le bénéfice de ses lois et de ses droits, de ses privilèges et de ses libertés : ce traité mettait fin à l’union existante entre les royaumes de Suède et de Norvège, et n’obligeait aucunement cette dernière à contracter une union avec la Suède.

Le roi de Norvège ayant abdiqué et renoncé à tous ses droits à la couronne de ce pays, la Norvège avait, il va sans dire, le droit qui appartient à tout état souverain de disposer lui-même de sa constitution et de son trône. En cédant à un étranger les droits à lui conférés par la constitution, le roi commettait un acte illégitime qui ne pouvait engager le peuple norvégien.

Cette manière de voir se propagea d’ailleurs rapidement dans tout le pays ; dès que la signature du traité fut connue, une réprobation unanime en fut le résultat. Le prince dano-norvégien, Christian-Frédéric, qui gouvernait alors la Norvège convoqua à Eidsvold, près de Christiania, une assemblée nationale, où le pays tout entier était représenté, et qui eut pour mission de décider pour l’avenir de la constitution et du gouvernement qui régiraient la Norvège. Le 17 mai 1814, cette assemblée vota une nouvelle constitution, et élut pour roi le prince Christian-Frédéric. En même temps, l’armée déjà échelonnée sur la frontière suédoise, fut mise entièrement sur le pied de guerre ; l’expérience avait en effet déjà précédemment montré aux Norvégiens qu’ils étaient capables de défendre contre les attaques de leurs voisins, leur pays si difficilement praticable.

Le roi de Suède ne voulait pourtant pas renoncer à conquérir la couronne de Norvège, et ses troupes envahirent le pays le 28 juillet 1814, Cette campagne, qui n’était à vrai dire qu’une simple démonstration, dura quinze jours à peine ; deux rencontres sérieuses seulement eurent lieu, à Lier et à Matrand, dans lesquelles les Norvégiens eurent le dessus, et rejetèrent par delà la frontière, l’aile nord de l’armée suédoise ; la citadelle de Fredriksten, située au sommet d’une montagne (c’est à cet endroit que Charles xii avait péri en 1718), ne put être prise par les Suédois ; ils s’emparèrent en revanche de Fredrikstad, autre citadelle dont l’abandon avait été décidé par le général norvégien, Christian-Frédéric, qui en avait fait enlever les plus gros canons.

Alors qu’aucune rencontre décisive n’avait encore eu lieu, quand il était sur le point d’atteindre la première ligne de défense de l’armée norvégienne, au moment où il allait avoir à surmonter de terribles difficultés, Charles-Jean engagea des négociations avec les Norvégiens.

Les historiens ont eu des opinions très partagées sur les motifs qui poussèrent Charles-Jean à adopter cette conduite.

Ses admirateurs enthousiastes et ses défenseurs les plus zélés, voyant surtout en lui l’homme d’État perspicace, sont d’avis, qu’en sa qualité de futur souverain, il crut préférable d’essayer d’amener la Norvège à consentir une union volontaire avec la Suède, plutôt que de la contraindre les armes à la main.

D’autres auteurs, dont la plupart appartiennent à l’armée, et principalement le Danois Sörensen[1] et le Suédois Mankell[2] ont insisté particulièrement sur ce fait que la continuation de la guerre eût été très défavorable au général français Bernadotte, à cause de son ignorance complète de notre pays, et de notre tactique de combat. Ils croient que Charles-Jean prit cette décision comme général, car il avait deviné les difficultés insurmontables qui allaient surgir lorsqu’il se heurterait à la véritable ligne de défense des Norvégiens ; d’après eux, il aurait craint de ne pouvoir jamais, dans ce pays de montagnes et de forêts, remporter une victoire décisive avec l’armée et les moyens matériels dont il disposait. Si l’on envisage les choses de cette manière, ce ne serait pas l’homme d’État Charles-Jean, mais le général Bernadotte qui aurait entamé des négociations après une campagne de quinze jours.

Il importerait peu, à l’heure actuelle, de savoir laquelle de ces deux opinions est conforme à la réalité, si la Suède, pour excuser sa conduite ultérieure, blessante pour la Norvège, n’avait souvent allégué qu’en 1814, si elle avait renoncé à conquérir sa voisine, c’était un effet de la générosité de Charles-Jean et de son peuple[3].

Ce qui est certain, c’est que le peuple suédois insista vivement auprès de Charles-Jean pour le décider à poursuivre la campagne, et à tenir la promesse qu’il avait faite de conquérir la Norvège pour la Suède ; mais il répondit que s’il avait 40,000 hommes et 6 millions pour lui permettre de continuer la campagne pendant six mois, il saurait bien obliger les Norvégiens à ne faire valoir d’autres droits que ceux d’une nation vaincue ; ces moyens malheureusement lui faisaient défaut[4].

De toutes façons, Charles-Jean joua son rôle avec une admirable souplesse, dans la situation difficile où il se trouvait à ce moment.

À beaucoup d’égards, l’armée suédoise était nettement supérieure à son ennemie, mais la Norvège, de par sa configuration naturelle, pouvait facilement se défendre, et l’histoire de l’Espagne lui avait appris jusqu’où peut aller la résistance d’un peuple de montagnards, lorsqu’on le pousse à ses dernières extrémités ; de plus, les finances de l’État suédois étaient dans un état si précaire qu’une campagne de quelques mois l’eût mis complètement à bout de ressources. Enfin, l’attitude adoptée par les grandes puissances n’était nullement aussi favorable à la Suède qu’il eût été désirable pour elle. À cet égard, les Norvégiens croyaient la situation plus mauvaise quelle ne l’était réellement ; ce qu’ils redoutaient par-dessus tout, c’était le blocus des côtes de Norvège par les Anglais, blocus qui eût immédiatement empêché toute importation ; et cependant lord Castlereagh avait, même avant le début de la guerre, décidé que rien de plus ne serait fait pour aider le prince Bernadotte.

Si les Norvégiens avaient été au courant de ce fait, s’ils avaient eu la certitude que le blocus n’était pas à craindre, ils n’auraient très certainement consenti à aucune suspension d’armes. Pour les grandes puissances, et surtout pour le congrès de Vienne, qui allait s’ouvrir, il était donc, comme Charles-Jean l’écrivait lui-même[5], « de toute nécessité que l’affaire de Norvège se terminât au plus tôt, et que l’union se fit librement et avec une parfaite unanimité ». Mais, pour la Suède, pour l’opinion dans le pays, il fallait faire tout son possible pour imprimer à l’union un caractère tout différent, et c’est pour cette raison que Charles-Jean, dans la même lettre, écrit que « pour faire plaisir au congrès de Vienne, il faut faire des sacrifices, que l’on pourra plus tard, à une autre Diète, modifier. C’est également en prenant pour base cette duplicité, qu’il convient de juger ce fait que Charles-Jean repoussa la tentative de conciliation faite par les commissaires envoyés auprès de lui, pour le seconder, par les grandes puissances, Angleterre, Russie, Autriche et Prusse.

Il est absolument hors de doute, qu’en dehors des difficultés qui auraient surgi si la campagne s’était prolongée, l’attitude des grandes puissances fut d’un grand poids dans les propositions d’union, et leur imprima le caractère d’une convention entre deux peuples indépendants et de droits égaux ; c’étaient là, d’ailleurs, les seules conditions que pouvaient accepter les Norvégiens.

Les négociations engagées aboutirent à une suspension d’armes, et à une convention signée à Moss, le 14 août 1814, entre le prince royal Charles-Jean, au nom du roi de Suède, et le gouvernement norvégien ; elle prescrivait, que des négociations seraient entamées pour établir une union entre les deux pays.

Le roi de Norvège, Christian-Frédéric, s’engageait aux termes de la convention, à convoquer immédiatement, dans les formes prescrites par la Constitution, le Storthing norvégien, qui devait négocier directement avec les commissaires du roi de Suède ; il se déclarait en outre prêt, aussitôt la réunion du Storthing terminée, à remettre le pouvoir exécutif dans les mains de la nation, et à quitter lui-même le pays. En revanche, le roi de Suède s’engageait à accepter la loi fondamentale votée par l’Assemblée constituante d’Eidsvold, et à ne pas proposer d’autres amendements à cette loi que ceux qui seraient nécessaires pour rendre possible l’union des deux royaumes.

Cette convention de Moss est un traité entre deux États. Elle implique, de la part de la Suède, la reconnaissance de la Norvège, comme État indépendant. En fait, le traité de Kiel se trouva dès lors abrogé par la Suède, on reconnut la nécessité du consentement de la Norvège en vue d’une union entre les deux pays. Certains historiens suédois ne s’en sont pas moins efforcés depuis lors de prétendre que le traité de Kiel est encore valable.

La majeure partie des troupes norvégiennes resta sous les armes pendant la durée de l’armistice ; le Storthing extraordinaire, réuni en octobre 1814, qui put, en toute liberté, délibérer avec les commissaires du roi de Suède sur l’union proposée, maintint ce principe : l’État norvégien est légalement libre de ses décisions, quant aux futurs rapports de la Norvège avec la Suède et au sujet de l’élection éventuelle d’un nouveau roi.

Le 20 octobre, le Storthing déclara provisoirement que « la Norvège serait à l’avenir, comme État indépendant, réunie à la Suède, sous un seul et même roi, mais en conservant sa Constitution, à laquelle, cependant, on apporterait les changements rendus nécessaires dans l’intérêt du royaume et à l’occasion de son union avec la Suède ». Les modifications qui furent apportées à la Constitution du 17 mai eurent pour but de rendre praticable, au point de vue constitutionnel, l’union avec la Suède, et de mettre les deux pays sur un pied de complète égalité. La loi fondamentale, dont quelques points seulement avaient été ainsi modifiés, fut enfin votée le 4 novembre 1814 ; le même jour, Charles xiii fut élu roi et Charles-Jean devint en même temps prince royal de Norvège.

L’élection du roi et l’acceptation à la Constitution norvégienne revisée, établirent une union pure et simple entre les deux trônes, et préparèrent, pour la Norvège, la réunion à l’État suédois, sur les bases indiquées par la Constitution. L’union entre les deux États ne fut complètement réalisée que par l’Acte d’Union (Rigsakt), en date du 6 août 1815, acte qui fut sanctionné par le roi après avoir été ratifié par les Assemblées nationales des deux pays.


  1. Sörensen, Kampen ont Norge, Copenhague, 1871.
  2. Mankell, Felttogeti, Norge, 1814.
  3. Un livre d’un grand intérêt à ce point de vue est la collection récemment publiée des lettres de la reine de Suède, femme de Charles xiii, Hedwig-Elisabeth-Charlotte de Holstein-Gottorp (voir « Sverige och Norge 1814 » Stockholm 1896, par le baron Carl Corllson Bonde). Le 28 août 1814, une quinzaine après la convention de Moss, elle écrit a la princesse Sophie-Albertine, sœur de Charles xiii voir Bonde, l. c., p. 128, note i). « C’est un bonheur pour la Suède que le courage fasse défaut au roi de Norvège Christian-Frédéric, qui aurait pu sans cela faire beaucoup de mal a la Suède, car on ne doit pas se faire d’illusions et le prince royal (Charles Jean) ne cherche pas à cacher qu’il lui eût été absolument impossible de rien gagner sur les Norvégiens contre leur volonté ; il serait en effet impossible de pénétrer chez eux entre leurs hautes montagnes et leurs défilés inexpugnables, s’ils avaient seulement un bon chef et la volonté de se défendre. Peut-être réussirait-on a les refouler sur Christiania, mais aucune armée ne serait à même de les poursuivre plus loin. »

    Ces lignes n’ont pas été écrites par sympathie pour les Norvégiens, que la reine de Suède qualifie de « rebelles et de contempteurs de traités », mais elles ont été très probablement inspirées par Charles-Jean en personne, comme, d’ailleurs, le contexte semble le prouver. Dans le journal qu’elle faisait à la même époque, la reine de Suède s’exprime avec plus de sincérité encore. Voulant, comme elle le dit elle-même, fournir quelques détails secrets, elle écrit (Bonde, l. c., p. 190, note 1) que « les districts de Bergen et de Trondhjem pourraient résister pendant très longtemps, et que si les Norvégiens se retiraient seulement dans leurs montagnes, ils pourraient facilement s’y défendre Pendant ce temps, la Suède finirait peu à peu par perdre toute son armée, et serait en outre forcée de dépenser beaucoup d’argent, attendu qu’elle serait obligée de faire tous les frais de la guerre, sans aucune espèce de subsides. » En outre, Charles-Jean ne désirait aucune intervention du dehors, ni aucune assistance étrangère. « Il préférait, dit-elle, chercher à en imposer lui-même à ses futurs sujets. » Quand on lit ces déclarations confidentielles et tout à fait précises de la reine de Suède, uniquement basées sur les paroles de Charles-Jean lui-même, on ne peut se défendre d’un certain étonnement vis-à-vis des Suédois, lorsqu’ils vantent leur générosité et affirment qu’à ce moment ils avaient des chances de conquérir la Norvège.

  4. Schinkel-Bergman : Minnen, vol. viii.
  5. Trolle Wachtmeister : Anteckninger och Minnen. Stockholm, vol. ii, p. 9.