La Nouvelle Atala/Chapitre VII

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Le Propagateur catholique (p. 57-67).

CHAPITRE VII


Parmi des droits incontestables et imprescriptibles de l’homme, il faut mettre en première ligne le droit d’émigrer ; le droit de changer de patrie, lorsque l’honneur le commande, ou qu’une grande infortune en fait un devoir et une nécessité. La patrie de l’apôtre est partout où il y a des âmes à sauver.

C’est encore un des droits incontestables de l’homme, de se détacher d’une société quelconque, où il ne trouve plus que des sujets d’affliction, de dégoût et de honte.

Il est aussi des circonstances où il peut et doit s’éloigner de sa famille et de ses amis.

L’exil est souvent le seul refuge et la seule sauve-garde du malheur et de la dignité, du génie et de la sainteté.

Atala ne s’est pas détachée de la société, elle n’a pas fui la famille ; mais elle en a été détachée par un événement providentiel, qu’elle a toujours regardé comme un bonheur, et qui l’a placée en dehors des froides convenances, des humiliantes contraintes, et des fastidieux détails d’une étiquette exigeante, qui rapetisse les grands et qui grandit les petits. Dans le monde, on donne la plus sérieuse attention aux choses les plus insignifiantes, et aux choses les plus importantes on accorde à peine une attention distraite. On y est ensorcelé par le prestige de la bagatelle. Dans le monde, se taire, c’est presque toujours une impolitesse ; et, le plus souvent, parler, c’est une impertinence. On y est condamné à entendre répéter mille fois les mêmes bons mots, qui ont le triste avantage d’être beaucoup plus méchants qu’ils ne sont spirituels. Moins on a de cœur, plus on a d’esprit. Avoir et faire de l’esprit, c’est manquer de bon sens ; c’est manquer surtout du sens intérieur et mystique des choses élevées ; c’est manquer de charité. Faire de l’esprit, c’est fausser les relations des choses. L’esprit n’est rien ; les démons ont beaucoup d’esprit. C’est l’amour qui est tout. Il y a un esprit qui est aussi fin que charitable, c’est celui des saints. St-François de Sales avait cet esprit. Dans le monde, il faut faire de l’esprit ; il faut rire et faire rire, s’amuser et amuser les autres. Il faut y supporter la superbe outrecuidance, l’impertinente fatuité et l’étourdissant bavardage de ces essaims parfumés d’imberbes papillons, qui voltigent autour de leurs vaines idoles, dans les salons lambrissés des vulgaires parvenus d’une aristocratie d’argent et de serre-chaude.

Qu’aurait fait Atala, dans cette tiède et fade atmosphère du bas-empire des médiocrités envieuses et intolérantes qui y règlent la mode et y gouvernent l’opinion, avec une imperturbable suffisance ? Aurait-elle pu respirer dans cette énervante atmosphère de luxe extravagant, d’affèterie étudiée et d’indignes futilités, qui dénaturent le cœur et suffoquent la pensée ? Qu’aurait-elle fait dans le monde ? —Dans le monde, on se prive du nécessaire ; et cela, pour acheter les plus folles superfluités du caprice. L’artifice y prend tous les masques de la séduction. Le monde, avec ses modes indécentes et ridicules, ses bals délirants, ses cyniques et sacrilèges théâtres, avec ses danses impures et ses hideuses mascarades,—le monde est le vestibule du séjour de l’éternel désespoir ! … Malheur au monde ! C’est le démon qui lui inspire sa froide malice, sa noire méchanceté et ses impitoyables vengeances !

Entre sa sortie du Couvent et l’époque où elle se perdit dans les bois, Atala passa plusieurs années dans la maison paternelle ; elle y éprouvait une gêne, un malaise, une inquiétude indéfinissable, un vague besoin de quelque chose d’inconnu, après lequel son âme soupirait sans cesse. Pourquoi regardait-elle si souvent du côté de la forêt ? Pourquoi allait-elle, rêveuse, s’asseoir au bord du fleuve qui passait devant l’habitation de son père ? Pourquoi suivait-elle le vol des oiseaux, en disant avec tristesse : « Oh ! si j’avais des ailes ! » Pourquoi enviait-elle le sort de l’Indienne, lorsqu’elle avait tout ce qu’elle pouvait désirer ? Ah ! ne me demandez pas, pourquoi ? Le cœur humain est un mystère ; il a des élans qui atteignent les hauteurs de l’infini ; et on ne satisfait pas ce cœur avec ce qui germe de la poussière et doit retourner à la poussière ? Plus l’âme d’Atala se rapprochait du Centre Eternel de son amour, plus le mouvement qui l’y précipitait, plus l’attraction qui la sollicitait devenait puissante et irrésistible : Elle y gravitait de tout le poids de cet amour, toujours croissant, et toujours plus violemment attiré par son Objet Divin.

Mais il est temps de parler d’un personnage, qui, ne se plaisant plus dans la société des civilisés de l’Europe, était venu demander aux Sauvages de l’Amérique de le recevoir parmi eux. Au lieu de chercher à civiliser les Sauvages, il avait cru plus sage et plus facile de se faire Sauvage. Après s’être fait Sauvage, il avait conservé assez du civilisé pour être distingué du Sauvage, et assez pris du Sauvage pour n’être plus regardé comme civilisé : C’est était le trait-d’union des deux extrêmes. Il appartenait à une des grandes familles de la noblesse bretonne ; il aurait pu prétendre aux plus hautes charges ; il en avait rempli de très-importantes ; il renonça à tout, et aima mieux descendre jusqu’à se faire Sauvage : Selon lui, c’était monter. A ce demi-sauvage, à ce demi-civilisé, à ce nouveau Daniel Boone, ses frères du désert avaient donné le nom de Hopoyouksa, l’Homme-Sage : C’était, en effet, un grand sage ; c’était un vrai philosophe ; c’était Chateaubriand ne retournant plus en Europe pour se mettre à la suite d’une royauté qui tombait, et résister à un empire qui s’élevait ; c’était un héroïque transfuge de l’Ancien-Monde, et un sublime réfugié dans le Monde-Nouveau. Il venait demander aux déserts incultes ce que les sociétés dégénérées ne pouvaient plus lui donner. Les grandes infortunes recherchent la solitude. L’Exil est une solitude propice à la dignité du malheur. La patrie est là où la vérité est reconnue, la vertu honorée, la Religion mise au-dessus de tout.

Hopoyouksa était l’ami d’Issabé. L’un ne quittait pas l’autre. Ils chassaient ensemble, allumaient le même feu, dormaient sous le même arbre, et la maladie de l’un entraînait presque toujours la maladie de l’autre. Les populeuses cités de la civilisation n’ont jamais vu une amitié plus sincère, une union plus fraternelle, un plus chevaleresque échange de délicates courtoisies : C’était l’esprit de la grande noblesse transporté dans le désert pour y faire revivre les traditions d’honneur et inspirer l’héroïsme des anciens jours. L’extrême aristocratie de la civilisation s’était rencontrée avec l’extrême aristocratie de la nature.

Ce noble exilé de la Bretagne ne pouvait entendre parler de l’ignoble démocratie, de la prosaïque bourgeoisie marchande, et de cette vulgaire aristocratie qui s’appuie sur l’argent. Dans son imposante indignation, il se promenait en tout sens, frappant du talon le sol retentissant, les bras croisés sur la poitrine, comme Napoléon à la veille d’une grande bataille. Parfois, cette indignation éclatait aussi terrible que la foudre qui déchire le nuage. Il aurait volontiers appelé un second déluge, pour laver les souillures plébéiennes, et nettoyer les étables des Augias de la démagogie. Il aimait Dieu d’un amour assez intense, pour avoir la haine de l’erreur et du mal ; la haine qui n’épargne pas, mais qui foudroie et terrasse le vice audacieux et l’impiété révolutionnaire : « Lorsque j’ai vu, disait-il, le noble abandonner son grand domaine seigneurial de la campagne pour l’enceinte étroite des villes bourgeoises ; lorsque je l’ai vu abandonner l’épée, la charrue et le fusil, pour la plume mercenaire du littérateur, pour les tortueuses chicanes du barreau, la polémique furieuse de la tribune, et l’agressive audace du journalisme ; lorsque je l’ai vu abandonner le sacerdoce et la haute magistrature pour embrasser des professions équivoques et compromettantes : Ah ! j’ai abandonné la noblesse qui dérogeait de tant de manières, et je suis venu demander aux déserts d’Amérique de cacher ma honte et de sauver ma dignité ! Je n’ai pu supporter le spectacle du trône des grands rois usurpé par Louis-Philippe, la bourgeoisie et la marchandise ! » D’autres fois, et avec encore plus d’indignation, il s’écriait : « Quoi ! vous prétendez, ô hypocrites déclamateurs, ô sophistes utilitaires, ô niveleurs impitoyables, ô hommes de la vile prose et du froid calcul, économistes de la matière, vous prétendez que la théorie ne domine pas la pratique ; la pensée, l’action ; l’Idéal, le réel ; l’Absolu, le relatif ; Dieu, toute la création et toutes les sociétés ; vous appelez rêveurs et idéologues ceux qui disent que l’ordre supérieur doit gouverner l’ordre inférieur ; la tête, les bras et les pieds ; l’unité, le nombre ; —ceux qui disent qu’il y a, dans toute société, une classe privilégiée ; une classe intelligente, honorable, formée par l’éducation, et qui doit gouverner la multitude le peuple, les masses ignorantes et marchandes, ouvrières et matérielles : Et cependant, tous les astres tournent autour du soleil, leur centre commun ; il n’y a qu’un seul Pape dans l’Église ; un seul général en chef dans l’armée ; un seul capitaine sur le navire ; partout et toujours, le nombre tumultueux est soumis à l’unité tranquille, qui concentre les volontés et les forces diverses en elle seule, afin d’agir avec une vigueur souveraine et une souveraine majesté ; à la force centrifuge et désordonnée, il faut opposer la force centralisante, l’unité de volonté et d’action. Ah ! que Fénélon,—ce cygne en qui il y avait de l’aigle,—disait vrai, lorsqu’il disait : « Quelle folie de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison, et suivant la justice ! … Mais pourquoi prendre plaisir à les gouverner malgré eux ? Heureux celui qui n’est pas obligé de commander ! Heureux, qui n’étant point l’esclave d’autrui, n’a point la folle ambition de faire d’autrui son esclave ! » Et qu’il avait raison aussi, le savant évêque d’Avranches, lorsqu’il disait : « Pour les conquêtes et le gouvernement des États, en bonne politique, la brutalité est nécessaire. » Ce n’est pas par la douceur, ce n’est pas par la bonté, ce n’est pas par l’amour que l’en obtient quelque chose des hommes ; non ! C’est par la crainte qu’inspire la force ; l’autorité sans la force, et sans la force qui est aussi prompte qu’irrésistible, n’est qu’un rêve d’utopiste. On ne fait valoir la raison, on ne fait régner la justice, on ne maintient l’ordre que par la force ! … La force du droit est dans le droit de la force. La raison du glaive et du sabre, c’est la folie ingouvernable des hommes. Régner, gouverner, c’est diviser, classifier, ordonner, tout rapporter et soumettre à l’unité, qui se rapporte elle-même et se soumet à Dieu. La révolution appelle, nécessite, et justifie la dictature ! Si les rois ne s’entendent pas pour étouffer la révolution appelle, nécessite, et justifie la dictature ! Si les rois ne s’entendent pas pour étouffer la révolution, nous aurons bientôt l’invasion des barbares, le despotisme militaire, et la boue, et le sang, et l’anarchie, et le chaos ; nous aurons le désordre ténébreux et l’horrible confusion de l’enfer ! Les foudres du Vatican ne suffisent pas pour faire taire et terrasser l’Esprit du mal, le monstre impie ; il faut encore la voix suprême et les fulminantes brutalités du canon : Il faut l’invincible Hercule du Pouvoir pour assommer de sa massue les bêtes féroces du Voltairianisme, et nettoyer les écuries infectes des bandes noires de l’aveugle et sauvage révolution ! Il faut le boulet rouge pour crever la trombe qui obscurcit le ciel et menace la terre. Ah ! si je faisais partie du Conseil des rois, la société serait bientôt purgée de cette monstrueuse engeance qui lui rouge les entrailles ! … « Etre ou ne pas être, » gouverner ou être gouverné, voilà la question ! Question de vie ou de mort ! Vaincre ou être vaincu, régner ou mourir, voilà l’alternative ! Si le pouvoir n’use pas de la force contre les révoltés abuseront de la force contre le pouvoir ! Il n’y a que la force de l’unité qui puisse contenir dans l’ordre les turbulentes majorités ! »

S’animant de plus en plus, et de plus en plus indigné, il disait avec autant de tristesse que d’étonnement : « On m’a blâmé de quitter la France ; on aurait voulu m’y retenir : Comment se soumettre à un gouvernement qui s’affranchit de Dieu, et à une société qui contredit la nature ? Devais-je rester au milieu d’elle, pour faire naufrage avec elle ? Devais-je demeurer sur le navire qui allait sombrer ? N’est-il pas permis à celui qui voit le danger,—lorsqu’il est sans remède,—de chercher un moyen de salut ? Rester sur le navire qui va périr, ce n’est pas montrer du courage ; c’est partager l’aveugle obstination de l’équipage insensé. Quand un édifice vermoulu s’affaisse et s’écroule, l’oiseau prend son vol  : Fuyons comme l’oiseau, pour n’être pas ensevelis sous un amas de débris et de poussière ! Faut-il se croiser les bras, et contempler l’incendie, qui avance et gronde ; le torrent, qui déborde et menace de tout ravager ; la marée, qui monte avec ses flots mugissants ? Faut-il rester, pour être la victime insensée d’une mort inutile et inglorieuse ? Non ! non ! Tout homme a le droit d’abandonner une société, qui tombe en dissolution ; un cadavre, qui exhale la peste ; une sentine d’infection contagieuse ! Il faut mettre entre soi et cette société, qui tombe en dissolution ; un cadavre, qui exhale la peste ; une sentine d’infection contagieuse ! Il faut mettre entre soi et cette société gangrenée un cordon sanitaire ; entre soi et ce cadavre, et cette sentine, la distance que commande l’hygiène : Oui, fuyons assez loin de cette pourriture sociale, pour que rien d’elle ne nous arrive et contamine ! Dieu fit les déserts pour nous servir d’asiles, quand tous les autres asiles ont été détruits ou fermés : Allons là où se trouve Dieu ! A quoi sert de donner à ceux que l’on quitte l’explication de sa résolution, quand cette résolution est une inspiration. On ne discute point les grandes résolutions… Il vaut mieux ne pas chercher à définir l’indéfinissable. Ce qui s’explique clairement n’est guère profond. L’inexplicable touche au mystère et à l’infini ! … O ombrages des grands arbres séculaires, sombres profondeurs des forêts primitives, berceaux de lianes, sanctuaire de l’âme, solitude, silence, tranquillité, ô vierge nature, que tu as de charmes pour celui qui s’est séparé de cette prétendue civilisation, qui n’est au fond qu’une barbarie raffinée, qu’un sauvage paganisme ! Ô vierge nature, que tu compenses magnifiquement tout ce qu’il a laissé derrière lui ; tout ce que les autres achètent au prix de la simplicité, de l’honneur et de la dignité ! Que tu le dédommages de toutes les pertes qu’il a pu faire pour te posséder, et s’enivrer de ta beauté ! — Ô nature ! tu m’as donné une cabane ; et cette cabane est plus qu’un château, plus qu’un palais ! Tu m’as donné la liberté ; et la liberté est le suprême objet de toutes les aspirations, qui tourmentent et bouleversent tant d’âmes opprimées ! Tu m’as donné Dieu ; et, avec Dieu, tout le reste par surcroît ! Posséder Dieu seul, c’est tout posséder, dans la joie la plus pure et la paix la plus profonde ! »