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La Nouvelle Defaitte des Croquans en Quercy, par M. le mareschal de Themines

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La nouvelle defaitte des Croquans en Quercy, par Monsieur le mareschal de Themines.

1624



La Nouvelle defaitte des Croquans en Quercy, par Monsieur le mareschal de Themines.
À Paris, chez Jean de Bordeaux, rue Daufine, au bout du pont Neuf, à la fleur de Lys1.
In-8.

La Defaicte des Croquans en Quercy, le vij juin 1624,
par Monsieur le mareschal de Themines
.

Le Roy ayant estably une eslection au pays du haut et bas Quercy, qui auparavant procedoient à l’assiette des tailles et département d’icelles sur les parroisses de la dite province par assemblée des Estats et aussi pour tout ce qui concernoit les affaires dudit païs particulierement, quelques esprits de discorde, ennemis du repos public, firent passer secrettement des avis de paroisse en paroisse, figurant au pauvre peuple des chimères en l’air, disant que le clergé, la noblesse et tiers estat leur tiendroient la main si l’on vouloit prendre les armes et s’assembler pour abolir ceste eslection, qu’on leur representoit estre la ruine du pays [comme si c’estoit à ceste canaille de se devoir opposer aux volontez de Sa Majesté, qui pour éviter tant de foulle qui se fait à l’imposition des taxes desdites assemblées, et ce qui s’en ensuit, par l’advis de son conseil, et pour soulager son pauvre peuple de la dite province, qui a par cy devant receu assez d’incommoditez durant les derniers troubles de la rebellion, avoit doncques creé et estably cette eslection2].

Là dessus, après que les offices furent levés, et qu’on se vouloit instaler3, un nommé Doüat, natif de Quercy, autrement Anniac, homme aagé de cinquante cinq ans ou plus, qui se mesloit de faire des horoscopes, grand physionomiste et chiromancien, qui a tousjours dit qu’il mourroit entre deux airs, après avoir commandé 5,000 hommes, practiqué secrettement beaucoup de feneans qui avoient esté congédiez des compagnies depuis la paix, et ceux cy d’autres, qu’en moins de quatre jours, sur la fin du mois de may, ils furent en nombre de huict mille hommes de pied. Leur pretexte estoit (bien que faux) que le païs seroit chargé de nouveau des tailles, pour les gages, esmolumens, signature de roolles et autres droits de ceste nouvelle eslection ; et en outre, que les plus riches de la dite province, qui ont les plus grands taux, jusqu’à trois ou quatre cens livres, achepteroient des offices pour estre exempts, et que pour cela on n’osteroit cette taille du païs, ains qu’on la cottiseroit sur le menu peuple, avec les cruës tant vieilles que nouvelles à l’équipolent, et autres semblables raisons irraisonnables, de point de valeur et d’effect ; ces pauvres gens ne considerans pas qu’il leur faut aller baiser le baboïn tout le long de l’année à ces estats, faire de grands presens, payer leurs frais, et de leur train, la plus part y amenant toute leur maison, donner des pierreries à leurs femmes, des estoffes, des chevaux à d’autres, et enfin de l’argent pour la taxe de chacun de ceux qui y ont sceance, et tant d’autres incommoditez au prejudice des habitans de ceste province, etc4. Ces huict mille hommes5 (portans chacun vivres pour trois jours et de l’argent pour en achepter d’autres après avoir despendu leur provision), sans autrement fouler ny faire aucun ravage au peuple, s’acheminent vers les maisons de quelques particuliers qui avoient achepté des dits offices6, les pensans surprendre en personne pour en faire leur volonté ; mais ne les trouvant point, ils ont abatu leurs maisons, arraché les fondemens, bruslé leurs meubles et leurs métairies ou domaines, arraché les vignes, labouré les prés, couppé les bleds estans encore en fleur, enfin exercé tout ce qui se pouvoit imaginer d’indignité sur les biens de ces messieurs les esleuz. Sur ce commencement, un nommé Barrau, natif de Cramat en Quercy, qui a esté nourry et eslevé parmy la noblesse du dit païs, et qui a porté les armes à ces derniers troubles dans les regimens devant Montauban et ailleurs, s’en allant pour certains affaires d’un de ses amis hors la province7, ayant rencontré ces supprimeurs d’eslection, renvoye ses memoires et depesches, se joinct à eux, qu’enfin les voila en nombre de seize mille hommes armez la plus grand’part de faux, manchées à rebours, bastons à deux bouts, et autres longs bois ; quelques-uns avoient des mousquets et des picques, desquels ils avoient dressé des compagnies assés bien rangées pour l’offensive et deffensive ; ils envoyent à Cahors8, demandent deux de ces nouveaux esleuz pour leur estre baillez entre leurs mains et en faire leur volonté, autrement qu’on leur ouvrist la porte pour y entrer et les prendre ; ils en mandent autant à Figeac, au refus de quoy l’on menace de se venir loger ès environs et y faire le degast. Le menu peuple de ces villes commence à gronder, se resout de prendre les armes pour faire ouvrir les portes, aymant mieux perdre ce qu’on demandoit que souffrir le dégast de leurs domaines et deperition de leurs maisons champestres ; le conseil de la maison de ville9 delègue des habitans pour advertir en diligence monsieur le mareschal de Themines, gouverneur pour le roy dans le pays, qui tout aussi tost s’achemine à Cahors avec le peu de monde qu’il avoit, prend une cinquantaine de soldats de la dite ville10, employe bien peu de noblesse ; enfin tout ce qu’il avoit ne faisoit pas deux cens hommes à pied ou à cheval ; employe entre autres monsieur le vicomte d’Arpajon son gendre11, qui en deffit trois compagnies en chemin, venant se joindre avec mon dit sieur le mareschal, lequel cognoissant ceste formillière de reformateurs, indigne de voir le lustre de son espée, qu’il ne vouloit aussi profaner avec le sang de ces misérables, alla au combat avec ce qui est dit, un baston à la main, les charge, les met en desordre et en route12. Dieu, qui favorise les justes querelles, donne une telle espouvante à ces croquans, que si monsieur le mareschal de Themines n’eust crié qu’on ne tue plus, toute leur armée y eust demeuré sur la place ; il se contente des chefs Doüat et Barrau, qui furent ses prisonniers, et désarme le reste. C’estoit le septiesme juin dernier.

Tout le dommage qui fust de son costé fut un coup de mousquet par une espaule à l’un de ses gentilshommes nommé Bousquet, qui a esté à monsieur le comte de Clermont, et un gendarme de la compagnie de monsieur de Limiers eust un coup de picque dans une cuisse, de quoy ils ne sont point en danger de plus grand mal13. Le lendemain huictiesme juin, monsieur le mareschal fait conduire les prisonniers à Figeac, les met entre les mains du prevost, qui ce jour même fait exécuter Doüat par la main du bourreau, auquel l’on coupa la teste, et après luy avoir sorti le ventre fust mis à quatre quartiers ; la teste est sur un poteau à Figeac, le reste dispersé par les villes de Quercy. Et le lundy dixiesme du dit mois, Barrau fut pendu à Gramat lieu de sa naissance. Il y en a quelques autres de prisonniers, ausquels l’on faisoit le procez. Voilà comment il fait bon se jouer avec son maistre et manger des cerises avec son seigneur : c’est cracher vers le ciel ; qui s’oppose au roy, s’oppose à Dieu, car c’est son oingt qu’il nous a donné pour estre nostre Dieu en terre, lequel (après Dieu) nous devons craindre, honorer et luy obeyr avec toute fidelité. Ceux de Montauban commencèrent à lever l’oreille, et donnoient des advis secrettement à leurs voisins, car ils pensoient que ce fust un pretexte pour leur venir faire le desgast, tant ils se cognoissent coulpables14. Doüat dit sur l’échafaut que, si on l’eust laissé faire, il alloit commander à soixante mille hommes. Il avoit de pernicieux desseins, que Dieu luy a estouffez ; car il pensoit entrer dans Cahors et en amener le canon pour faire de plus grandes executions ; mais l’on a mis le cerveau au vent, afin qu’il emportast quand et luy les frivoles conceptions.



1. Cette pièce est indiquée dans le Catalogue de la Bibliothèque Impériale (Hist. de France, t. 1, p. 547, nº 1232). Sauf quelques variantes, et surtout quelques amplifications de récit, elle n’est guère autre chose qu’une reproduction de ce qui se lit, sur cette même échauffourée, dans le ' Mercure françois, t. 10, p. 473–478. De ci de là se trouvent pourtant quelques détails nouveaux. Nous les noterons au passage. Cette tentative des croquants est la moins connue de celles qu’ils hasardèrent ; il n’en est parlé que dans cette pièce et dans le Mercure. Leur entreprise du mois de juin 1594 avoit été plus sérieuse et avoit eu plus de retentissement. C’est alors que ces Jacques de la fin du XVIe siècle avoient pris le nom qu’on leur donne ici, et qu’ils gardèrent. L’Estoille, à la date que nous venons de donner, parle de cette Ligue des crocans, « qui, dit-il, fust presque aussitost dissipée qu’eslevée, comme les vieilles Jacqueries de Beauvoisis et autres semblables, sans teste et sans chef. Ils en vouloient surtout aux gouverneurs et aux tresoriers, qui estoient cause que le roy dit, jurant son ventre-saint-Gris et gossant à sa manière accoustumée, que, s’il n’eust point esté ce qu’il estoit, et qu’il eust eu un peu plus de loisir, qu’il se fust faict volontiers crocan. » (L’Estoille, coll. Michaud, t. 2, p. 239.) Palma-Cayet parle aussi de ce grand remuement qui eut lieu dans les pays de Limousin, Périgord, Agenois, Quercy (coll. Petitot, 1re série, t. 42, p. 222) : « Du commencement, dit-il, on appela ce peuple mutiné les tard-avisez, parceque l’on disoit qu’ils s’advisoient trop tard de prendre les armes, veu que chacun n’aspiroit plus qu’à la paix, et ce peuple appeloit la noblesse croquans, disant qu’ils ne demandoient qu’à croquer le peuple ; mais la noblesse tourna ce sobriquet de croquant sur le peuple mutiné, à qui le nom de croquant demeura. » Le P. Daniel admet cette étymologie (Hist. de France, règne de Henri IV, t. 3, p. 1648). Le Dictionnaire de Trévoux pense, au contraire, que le nom de ces révoltés vient du croc dont ils s’étoient fait une arme. Le plus probable, c’est qu’on les nomma ainsi à cause d’une paroisse, non pas du Limousin, mais de la Marche (arrondissement d’Aubusson), appelée Crocq, et qui auroit été le point de départ du premier mouvement. En mai 1637, ils s’agitèrent du côté de Bergerac, mais le duc de La Valette les anéantit. On peut lire à ce sujet : La prise de la ville de Bergerac et entière dissipation des croquants par le duc de La Valette, 1637, in-8. Le mot croquant resta pour désigner un paysan. V. La Fontaine, fable la Colombe et la Fourmi.

2. Tout ce paragraphe manque dans le Mercure françois.

3. « Et que les pourveus se voulurent instaler. » (Mercure françois.)

4. Tout le passage qui précède, depuis « ces pauvres gens, etc. », est beaucoup moins étendu dans le Mercure françois.

5. « Qui se firent appeler les nouveaux croquans. » (Mercure fr., p. 475.)

6. « d’esleus. » (Mercure fr.)

7. Ce détail manque dans le Mercure françois. Il y est dit seulement que Barau (sic), « ayant assemblé plusieurs autres troupes de paysans et fainéants, s’alla joindre à celles de Douat. »

8. « et à Figeac », ajoute le Mercure françois. Il sembleroit faire croire ensuite que les révoltés demandèrent qu’on leur livrât, non pas deux, mais tous les nouveaux esleus.

9. « de Cahors. » (Mercure fr.)

10. Ce détail manque dans le Mercure.

11. « Qui avoit aussi assemblé quelques uns de ses amis. » (Mercure fr.)

12. « Ayant pris l’epouvante, dit le Mercure, ils se laissoient tuer en bestes, sans se defendre. »

13. Ces derniers faits sont moins circonstanciés dans le récit du Mercure françois. Le dernier blessé n’y est pas désigné.

14. Ces dernières phrases ne se trouvent pas dans le Mercure, mais les paroles prêtées à Douat sur l’échafaud et les lignes qui terminent le récit sont les mêmes que celles qui se lisent ici.